CHAPITRE XIV

LE TALISMAN

Malgré les craintes trop légitimes qu'elle pouvait entretenir pour sa sécurité personnelle, madame Robin suivait, avec une anxiété croissante, les péripéties de cette scène barbare.

Assise sur un banc, près d'une fenêtre dont les carreaux de parchemin avaient été mis en pièces pendant la courte lutte des employés du fort contre les Chippiouais, elle pouvait tout voir, tout entendre. Et, miséricordieuse, clémente comme les personnes de son sexe, elle demandait à chaque instant, pitié, grâce pour le détestable auteur de ses infortunes.

Mais sa voix s'abîmait dans le fracas de toutes ces voix.

N'y eût-elle pas été engloutie, qu'un ricanement démoniaque seul lui eût répondu.

Lorsque Mac Carthy prononça ces mots talismaniques:

—Je suis le neconnis de Kitchi-Ickoui! et lorsqu'elle vit les Indiens s'écarter avec terreur, Victorine le crut sauvé, dans son coeur compatissant se formula une prière de reconnaissance à Dieu.

Mais l'effroi des Peaux-Rouges fut de brève durée.

Bientôt, ils se rapprochèrent à cette question que Kit-chi-ou-a-pous adressa au captif:

—Double-Langue sait-il ce que signifie son discours?

—Je le sais, répondit froidement James.

—Sait-il que s'il a encore menti nous augmenterons les tortures qu'on lui prépare.

—Je suis, répliqua hautement Mac Carthy, le neconnis de Kitchi-Ickoui.

Pour la seconde fois, les Chippiouais firent un mouvement en arrière.

Victorine remarqua que le Grand-Lièvre perdait lui-même de son assurance quand il reprit:

—Que Double-Langue nous montre donc la clarté de sa parole.

—Coupez mes liens, dit l'avocat.

Cette demande parut rendre la fermeté à Kit-chi-ou-a-pous.

—Le neconnis de Kitchi-Ickoui doit pouvoir se débarrasser, sans secours, de ses ennemis, dit-il d'un ton moqueur.

—Yea! yea! appuyèrent en choeur les Chippiouais.

—Mon frère veut-il voir dans ma poitrine? dit James sans se troubler.

L'okema n'eut garde de se rendre à ce désir.

—Double-Langue a menti! s'écria-t-il avec joie. C'est un fils de loup blanc et de renarde rouge; c'est le rejeton d'Alanck-ou-a-bi, qui a fui le wigwam de son maître pour aller habiter la loge d'un Visage-Pâle; il sera rôti, et les chiens des Chippiouais dévoreront ses chairs.

—Ce n'est pas vrai! répliqua vivement Mac Carthy, en brisant, par un violent effort, les cordes avec lesquelles on l'avait attaché.

De nouveau les Chippiouais semblèrent consternés. Ils s'éloignèrent pêle-mêle du métis, et peu s'en fallut qu'ils ne prissent la fuite.

Dans leurs rangs on criait:

—Il a la médecine! il a la médecine!

Profitant aussitôt de la réaction qui s'était opérée en sa faveur, James écarta sa tunique, et, au-dessous de son sein droit, indiqua un tatouage récemment pratiqué.

Ce tatouage, de couleur rouge, représentait un homme et une Indienne échangeant un baiser.

Quoique les figures fussent grossièrement dessinées, on pouvait voir, en y mettant de la bonne volonté, que l'une, avec ses longues oreilles battant sur les épaules et son nez chargé d'ornements, était celle de la Grande-Femme; l'autre, vêtue en trappeur, celle de Mac Carthy.

Les Chippiouais les reconnurent sans doute, car ils se mirent à beugler sur tous les tons:

—Kitchi-Ickoui et Double-Langue! Kitchi-Ickoui et Double-Langue!

Un nuage de dépit passa sur le front du Grand-Lièvre.

—Qui prouve que c'est Kitchi-Ickoui qui a donné cette médecine au sang-mêlé? dit-il.

—Je le prouverai, répondit James.

—Et comment le prouveras-tu?

—En la faisant parler elle-même.

—Oui, mais elle n'est; pas ici!

—Nous la verrons en retournant au village de mes frères.

—S'ils t'y ramènent, Double-Langue! répliqua le sagamo avec un sourire sarcastique.

—Ils m'y ramèneront, reprit James en haussant le ton, oui, ils m'y ramèneront, car Kitchi-Ickoui m'a dit, en me faisant ces signes, le soir du jour où elle fut blessée par Pointe-de-Flèche: Je t'aime; tu es mon neconnis, et si quelqu'un de mes guerriers t'outrageait, je soufflerais sur lui Matcho-Manitou, le méchant Esprit.

Ces paroles raffermirent le triomphe du jeune homme.

Les Chippiouais y applaudirent en masse, par une gesticulation et des cris furibonds.

L'un d'eux, chef puissant, passa au Bois-Brûlé son calumet, et Kit-chi-ou-a-pous fut obligé de dévorer en silence la colère dont il était agité.

Mais il lui fallait une victime: il fit venir Alanck-ou-a-bi, que deux
Chippiouais gardaient près de la porte du fort.

La misérable créature fut traînée devant le bûcher.

Le Grand-Lièvre l'apostropha en ces termes:

—Femme éhontée, tu as quitté la hutte de ton mari pour te jeter dans les bras d'un des ennemis de notre race. Je t'ai déjà punie en t'arrachant le nez avec mes dents, en te crevant un oeil avec mon doigt, mais ton supplice n'est pas fini!

Sans faire attention ni à lui, ni à ses menaces, l'Étoile-Blanche considérait James avec une rayonnante expression de bonheur maternel.

—Le demi-sang est ton fils, le fils de tes débauches avec un Saiganosch [36], n'est-ce pas? continua Kit-chi-ou-a-pous, heureux de trouver une occasion nouvelle pour abaisser Mac Carthy dans l'esprit des Chippiouais.

[Note 36: Anglais.]

—Oui, c'est mon enfant! le fruit chéri de mes entrailles! allait s'écrier Alanck-ou-a-bi. Mais un signe imperceptible du jeune homme l'arrêta. Craignant de le perdre par cet aveu, elle baissa la tête; elle refoula dans son coeur son orgueil, son amour de mère, et, d'un ton indifférent, elle dit:

—Je ne connais pas cet homme.

Seules, les mères ont de ces dévouements aveugles.

Mais il y avait là, autour d'eux, vingt squaws, vingt autres femmes jalouses, dont pas une n'ignorait le lien qui unissait Mac Carthy à l'Étoile-Blanche.

—C'est faux! c'est faux! s'écrièrent-elles. Double-Langue est fils d'Alanck-ou-a-bi et du gouverneur Mac Carthy.

—Kit-chi-ou-a-pous le savait bien. On ne le peut tromper, dit le sagamo avec un accent de satisfaction cruelle.

James pensa que, s'il n'intervenait, la vertu de son amulette courrait des risques.

—Qu'est-ce que mon frère veut faire de cette squaw! interrogea-t-il hardiment.

—Cette squaw, répondit le Grand-Lièvre, a été ma femme: elle m'a trahi.
Je veux la brûler.

—Mon frère ne la brûlera pas.

—Qui a dit cela? s'écria le sagamo courroucé.

—Moi, dit résolument Mac Carthy.

—Toi!

—Oui, moi, qui parle par la bouche de Kitchi-Ickoui, moi qui porte, comme mon frère, la grande médecine de vie sur la poitrine.

Et, pour donner plus de poids à cette assertion, l'avocat toucha du doigt son tatouage.

Kit-chi-ou-a-pous rugit de fureur et leva sur le jeune homme son tomahawk.

Mais le chef qui avait prêté son calumet à Mac Carthy retint le bras du
Grand-Lièvre.

—Mon frère, dit-il, doit céder à Double-Langue et attendre la décision de la sage Kitchi-Ickoui.

—Yea! yea! secondèrent les assistants.

Se tournant alors vers James, son protecteur ajouta:

—Que veux-tu?

—Qu'on mette cette femme en liberté, répondit-il en désignant
Alanck-ou-a-bi.

—C'est impossible, dit le chef.

—Alors vous la voulez brûler? reprit Mac Carthy.

—Non.

—Qu'en ferez-vous?

—Je l'ai dit. On vous conduira l'un et l'autre à Kitchi-Ickoui, et si ton discours a été clair, si le symbole dont tu es marqué est l'oeuvre de Kitchi-Ickoui, tu prendras place à nos conseils, tu garderas cette squaw pour en faire ton esclave ou ce qu'il te plaira.

—Mon frère a parlé avec la prudence d'un Manitou, dit Kit-chi-ou-a-pous, comprenant la nécessité de dissimuler son ressentiment et de faire oublier la brutalité avec laquelle il avait traité le neconnis de sa femme; car depuis son héroïque prouesse amoureuse, Kitchi-Ickoui jouissait d'un privilège bien rare, consacré, chez diverses tribus indiennes, aux squaws douées d'un tempérament aussi robuste que le sien: elle rendait inviolables tous ceux à qui elle accordait la grâce de ses faveurs.

—Mon frère, répondit le chef au Grand-Lièvre, doit une réparation à
Double-Langue. Qu'il fume donc avec lui le calumet de paix.

—J'accepte, dit l'okema, en tendant son poagan à Mac Carthy.

S'exagérant l'étendue de la victoire qu'il venait de remporter, l'avocat crut qu'il lui était possible d'en augmenter encore les profits.

—Je remercie mon frère, dit-il après avoir aspiré une bouffée de tabac; il reconnaît enfin que je suis son ami; aussi je lui veux demander un présent.

—Mon oreille est ouverte à ta parole.

—Je désire, dit James, que mon frère me donne la femme blanche.

—Djecouessin-Netchegousch?

—Oui, la jeune Française.

—Te la donner à toi, Double-Langue! s'écria le Grand-Lièvre, redevenu furieux.

—C'est mon voeu!

—Et qu'en ferais-tu si je te la donnais? observa le sagamo avec une ironie mordante.

James avait prévu la question. Il répondit adroitement:

—Si tu me donnes la femme blanche, j'en ferai l'esclave de
Kitchi-Ickoui.

Kit-chi-ou-a-pous partit d'un éclat de rire.

—Double-Langue est fou, dit-il. Djecouessin-Netchegousch est ma captive, je la garde. Mais si Double-Langue ou tout autre essaie de me l'enlever, je lui briserai la tête comme je le fais à cette squaw infidèle! ajouta-t-il en dirigeant son formidable tomahawk contre le crâne d'Alanck-ou-a-bi.

Par bonheur, elle sut éviter le coup en se jetant en arrière.

Et le chef qui s'était déjà interposé, s'emparant de Kit-chi-ou-a-pous, lui parla bas à l'oreille.

Leur conversation dura quelques minutes. Elle fut très-animée, à en juger par les gestes des interlocuteurs. Mais, à la fin, le Grand-Lièvre parut consentir à ce que l'autre exigeait de lui.

—J'attendrai, dit-il.

Puis il commanda à ses guerriers de s'apprêter à partir.

Les uns s'empressèrent alors de charger leur butin sur des traîneaux, auxquels ils attelèrent les chiens de la factorerie. Les autres réunirent en troupeau le bétail et les chevaux qu'ils avaient trouvés. Après quoi ils mirent le feu aux bâtiments du fort, et le quittèrent en hurlant comme des démons.

Kit-chi-ou-a-pous avait placé madame Robin sur un traîneau, et lui-même en dirigeait l'attelage.

Les autres captives marchaient à pied entre leurs ravisseurs.

L'aurore se levait sous un ciel pâle et terne, mais qui commençait à s'embraser des lueurs ardentes de l'incendie, quand les Chippiouais abandonnèrent le théâtre de leur sanglant exploit.

Durant tout le jour et toute la nuit suivante ils cheminèrent pour regagner leur camp.

Mais ils allaient lentement, car les gros animaux qu'ils poussaient devant eux, enfonçant à chaque pas dans la neige, n'avançaient qu'avec peine.

Le lendemain soir seulement, ils approchèrent des huttes.

On en distinguait déjà la fumée dans le lointain, quand
Kit-chi-ou-a-pous ordonna de faire halte.

La troupe se trouvait alors devant une colline de glaçons, haute d'une vingtaine de mètres; mais chacun des glaçons était énorme et mesurait de sept à huit pieds d'épaisseur sur quinze à vingt de longueur et largeur.

Ça et là, ainsi que des cellules dans une ruche, apparaissaient des trous, à la base de l'édifice, laquelle pouvait bien compter dix pas de rayon.

Quelques-unes de ces ouvertures avaient été bouchées tu moyen de glaces, comme le donnaient à supposer certaines nuances différentes de l'ensemble.

Cette montagne de congélations était le cimetière d'hiver des Chippiouais; ils y inhumaient leurs morts. Lorsqu'arrivait la bonne saison, lorsque le sol cessait d'être aussi dur que la roche, ils enlevaient les cadavres en grande pompe, pour les déposer dans le sein de la terre.

Kit-chi-ou-a-pous fit tirer d'un traîneau, où on les avait placés, les Chippiouais tués durant le combat du fort du Prince-de-Galles. On lava les corps avec de la neige, fondue sur des feux qui avaient été aussitôt allumés; puis ils furent revêtus de costumes de parade, armés en guerre et plongés, un à un, dans les trous dont nous venons de parler.

Kit-chi-ou-a-pous prit alors la parole et dit:

«Frères, vous êtes encore assis parmi nous; vos corps conservent les mêmes traits et continuent de nous ressembler extérieurement, si ce n'est qu'ils ont perdu la faculté de se mouvoir. Mais où est maintenant ce souffle qui, hier encore, envoyait la fumée au Grand-Esprit? Pourquoi ces lèvres, qui proféraient alors un langage si agréable et si expressif, sont-elles immobiles? Pourquoi ces pieds, qui surpassaient en vitesse les daims sur les montagnes, sont-ils maintenant engourdis? Pourquoi ces bras, qui vous servaient à gravir sur les plus hauts arbres ou à bander l'arc le plus raide, tombent-ils à vos côtés sans mouvement? Hélas! tous ces membres, toutes ces parties de vous-mêmes que nous contemplions, il y a peu, avec admiration, avec amour, sont inanimés comme si trois cents hivers s'étaient accumulés sur eux!

«Cependant nous ne vous regretterons pas, braves et illustres guerriers, comme si vous étiez perdus à jamais pour nous ou que votre nom fût enseveli dans l'oubli. Non: vous êtes allés au monde des Esprits, avec ceux qui sont venus avant vous; et quoique nous ayons été laissés après vous pour perpétuer votre réputation, nous irons un jour vous rejoindre.

«Animés par le respect que nous vous portions pendant qu'ici vous viviez avec nous, nous venons vous rendre le dernier devoir de tendresse qui est en notre pouvoir.

«Afin que votre corps ne soit pas exposé dans la plaine et en danger d'être la proie des animaux de la terre ou des airs, nous aurons soin de vous porter sur les bords d'Athapusco où reposent vos ancêtres; nous espérons que votre esprit vivra avec les leurs et que vous nous recevrez lorsque nous arriverons, comme vous, sur ces grands territoires de chasse que nous ne connaissons pas [37].»

[Note 37: Voyez Carver.]

Les Chippiouais écoutèrent ce discours dans un religieux silence.

Ayant terminé, le Grand-Lièvre fit fermer les tombes avec de la neige, sur laquelle on versa de l'eau chaude, laquelle, condensée aussitôt par le froid, prit la fermeté et le poli de la glace.

Pendant qu'il prononçait son oraison funèbre, Mac Carthy avait réussi, grâce au crépuscule, à se rapprocher de Victorine.

—Un mot, madame, lui dit-il rapidement: voulez-vous vous sauver?

—Avec vous?

—Il ne s'agit pas de moi…

—Ne vous ai-je pas dit que je vous méprisais! l'interrompit-elle.

—Mais, enfant, ce sauvage fera de vous…

Victorine lui coupa encore la parole.

—Il fera de moi ce que bon lui semblera. Faut-il vous répéter que je le préfère à vous?

—La sotte! la folle! s'écria James, en la saisissant rudement par le bras.

—Sotte ou folle, dit-elle, en se dégageant, j'ai plus de confiance en ces sauvages qu'en vous.

—Mais, malheureuse, vous ne vous imaginez pas de quoi ils sont capables! Vous ne savez pas quelles féroces voluptés leur luxure sait tirer des femmes! Vous ne savez pas…

—Je sais, monsieur, que votre langage est d'une grossièreté…

—Victorine, je vous en conjure, laissez-moi vous arracher…

—Non, répondit-elle avec impatience? non, je ne veux ni de vous ni de vos services; vous m'êtes plus odieux que le plus brutal de ces Indiens.

Comme elle disait cela, et comme la cérémonie funèbre tirait à sa fin, le bruit d'une fusillade nourrie retentit, autour d'eux.