CHAPITRE XV
ENTRE PEAUX-BLANCHES ET PEAUX-ROUGES
Tandis que les Chippiouais mettaient à sac la factorerie du Prince-de-Galles, le gouverneur et quelques-uns des employés, qui avaient, réussi à échapper à la barbarie des Indiens, couraient au lac à la Truite, où campait encore le parti de pêche, naguère commandé par James Mac Carthy.
Les pêcheurs furent mis au courant de ce qui venait de se passer au fort; puis M. Boyer tint conseil avec ses principaux commis.
Ignorant la trahison de James et cherchant à s'expliquer l'irruption imprévue d'une tribu de Peaux-Rouges avec laquelle la Compagnie de la baie d'Hudson se croyait en bons termes, il accusa hautement Poignet-d'Acier d'avoir exécuté cette entreprise.
Les antécédents du fameux capitaine; sa haine bien connue pour les Anglais; les luttes successives que, depuis plus de trente ans, il soutenait contre eux; son apparition inopinée peu de jours avant le coup; son altercation avec le gouverneur, tout semblait justifier la présomption de M. Boyer.
On sait, toutefois, que Poignet-d'Acier était bien innocent de la charge élevée si gratuitement contre lui.
Mais le sous-chef-facteur n'eut pas de peine à faire partager son opinion à ses subordonnés.
Après s'être consultés, ils se trouvèrent en nombre suffisant pour marcher sur le fort et tâcher de le reprendre à l'ennemi.
Les tentes furent pliées hâtivement et l'on se mit en route.
En approchant de la rivière Churchill, le gouverneur prit les plus grandes précautions pour ne pas tomber dans une embuscade, car il ne savait pas que les Chippiouais avaient évacué la factorerie.
Une épaisse fumée, qui s'élevait lentement de l'enceinte fortifiée, lui apprit une partie de la vérité. Quelques hommes, dépêchés en éclaireurs, revinrent bientôt, annonçant que rétablissement semblait désert.
Malgré cet avis, M. Boyer disposa sa troupe en ordre de bataille avant de s'avancer plus loin.
Puis, assuré de pouvoir faire bonne résistance si ce calme apparent cachait un piège, il se porta résolument, mais en silence, sur le comptoir.
La porte en était grande ouverte.
Aux lueurs d'un immense brasier, dans la cour, on apercevait des monceaux de cadavres, de ruines et de débris,—tous les vestiges d'une place de guerre mise au pillage, mais pas un être humain.
Une demi-douzaine de chiens décharnés erraient seulement autour du foyer, en poussant des hurlements plaintifs.
—Si, au moins, le feu avait pu prendre à la poudrière! comme tous ces coquins vous auraient dansé la danse de Saint-Guy! murmura le gouverneur, en contemplant, avec fureur, les bâtiments à demi consumés par l'incendie.
—Le capitaine! cria tout à coup un des commis qui se trouvaient à côté de lui.
Quel capitaine! demanda M. Boyer.
—Mais Poignet-d'Acier! Le voyez-vous? le voyez-vous, monsieur? fit l'employé en désignant du bout de sa carabine un homme trop occupé, sans doute, à fouiller les décombres fumants pour avoir remarqué l'arrivée des trappeurs.
Au nom de Poignet-d'Acier, le gouverneur arma brusquement un fusil à deux coups qu'il tenait à la main.
Et en même temps, d'une voix haute, il cria à ses gens:
—Qu'on s'empare de lui! mort ou vif, qu'on s'empare de lui. Cent louis de récompense à celui qui me l'amènera vivant!
Cet ordre parvint aux oreilles de l'homme qu'il concernait et qui se trouvait, en ce moment, à l'autre extrémité de la cour.
Levant la tête, il découvrit une bande d'individus prêts à fondre sur lui.
Aussitôt, et sans bouger de place, il appela:
—Nick!
—Qu'y a-t-il? capitaine, répondit-on du fond d'une construction que les flammes avaient peu endommagée.
—Les Habits-Rouges! Gare à vous! reprit Poignet-d'Acier, saisissant un tison enflammé et se plaçant sous l'embrasure d'une porte.
Cette porte, c'était celle de la poudrière.
Elle avait été enfoncée par les Chippiouais, qui s'étaient emparés d'une partie des munitions contenues dans le magasin.
—Si vous ou vos hommes faites encore un pas, dit alors Poignet-d'Acier au gouverneur, je mets le feu aux poudres.
Déjà les trappeurs envahissaient la cour, pour se précipiter sur lui: ils reculeront frappés d'épouvante.
Ferme et fier comme un Jean-Bart, le capitaine les regardait avec mépris.
—Allons, Nick, dit-il, il faut en finir! venez!
—Oui bien, je le jure, votre serviteur! repartit celui-ci, qui sortit tout à coup d'une salle basse, en portant un corps sanglant sur ses épaules.
—Qu'avez-vous donc là? lui demanda Poignet-d'Acier.
—Louis-le-Bon! ô Dieu, oui! Louis-le-Bon, qui avait trop chaud sans doute, car il s'est fait décoiffer par quelque vermine rouge.
—Il est mort! laissons-le et partons! dit le capitaine en montrant la horde de commis qui refluait confusément vers la porte de la cour.
—Laisser là mon camarade! non.
—Il est mort…
—Ni mort ni en vie, mais il y a de l'espoir. J'en ai vu revenir de plus loin, quoiqu'il ait le crâne furieusement endommagé et qu'il soit dans une maudite petite difficulté. Avec quelques gouttes d'extrait de basilic…je m'entends, capitaine.
—Mais nous allons être obligés de sauter par-dessus le rempart.
—On y sautera.
—Avec ce fardeau?
—Avec ce fardeau, oui bien, je le jure, votre serviteur! Mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique Centrale…..
—C'est impossible, mon ami, c'est impossible, dit Poignet-d'Acier en frappant du pied avec impatience.
Nick Whiffles se mit à rire.
—Vous allez voir, dit-il en déposant à terre le corps de Louis-le-Bon, qui remuait faiblement et proférait des plaintes entrecoupées.
Ensuite, il releva un des cadavres gisant sur le sol, l'accota contre la porte de la poudrière, pendant que les employés de la Compagnie achevaient de vider la cour dans une confusion extrême, et, arrachant à Poignet-d'Acier le brandon qu'agitait celui-ci, il le fixa aux doigts crispés du cadavre.
L'obscurité naissante jointe à la distance où la porte de la cour était du lieu de cette scène n'eût pas permis aux fuyards de découvrir la supercherie, en admettant même que leur panique ne les en eût point empêchés.
—Maintenant, dit Nick quand il eut terminé, nous pouvons, capitaine, décamper tout à notre aise, ou continuer nos recherches si cela vous va mieux. Soyez tranquille, les Anglais ne nous troubleront pas.
—J'ai soif, à boire! murmura Louis-le-Bon.
—A boire! oui, mon vieux! reprit Whiffles, qui se baissa et approcha sa gourde des lèvres du blessé.
—N'avez-vous rien trouvé! demanda Poignet-d'Acier.
—Rien, capitaine. Mais il n'est pas probable que ces diables de serpents-à-sonnettes aient tué une si jolie petite femme!
—Je ne le pense pas non plus.
—Ils l'auront réservée…..
—Ne me dites pas cela, Nick! ne me le dites pas!
—Comme il vous plaira, capitaine. Du reste, ce serait fâcheux, n'est-ce pas, que cette créature du bon Dieu devint la femme d'un Peau-Rouge, oui bien, je le jure, votre serviteur! Mais attendez jusqu'à demain. Le cousin Louis-le-Bon n'aura plus cette fièvre gui lui fait battre la campagne à tort et à travers comme un cheval aveugle, et il nous dira ce qui s'est passé ici.
—Oui, répondit Poignet-d'Acier d'un ton rêveur.
Et, après un moment de silence, il ajouta:
—Peut-être, cependant, vaudrait-il mieux se mettre sur-le-champ à la poursuite des Chippiouais, car ce sont eux assurément qui ont envahi le fort. Par bonheur qu'en nous rendant à la rivière du Veau-Marin, où nous espérions rejoindre cette pauvre Victorine, j'ai eu l'idée de remonter la rivière Churchill. Sans cela, nous aurions ignoré le désastre de la factorerie et vainement attendu. Après tout, peut-être madame Robin était-elle déjà partie.
—Partie! dit Nick, en secouant la tête. Pour cela, je jurerais que non, quoique dans la famille des Whiffles on n'ait jamais eu l'habitude de jurer, ô Dieu, non! Mon grand-oncle…
—Laissez vos histoires, interrompit Poignet-d'Acier. Pourquoi pensez-vous qu'elle n'était point partie?
—Oh; ça, rien de plus simple, comme disait mon oncle le grand voya…
—Le temps presse, trêve de digressions!
—Vrai, capitaine, vrai. Mais où en étais-je? Vous m'avez coupé…
—Vous supposiez que madame Robin n'avait pas encore quitté le fort.
—Je ne supposais pas, capitaine, puisque j'en suis certain.
—D'où vous vient alors cette certitude?
—De là, dit laconiquement Nick Whiffles, en posant la main sur le bras de Louis-le-Bon.
—Je ne comprends pas.
—Oh! c'est facile. Mon cousin que voici accompagnait la jeune dame. On nous l'a dit quand nous sommes passés à Outaouais; eh bien, il ne l'aurait pas plus abandonnée que moi je ne l'abandonne, ô Dieu non!
—C'est juste! prononça Poignet-d'Acier.
—A présent, capitaine, si vous m'en croyez, nous allons déguerpir, reprit le trappeur, en chargeant de nouveau Louis-le-Bon sur ses épaules.
—Mais nous ne pouvons passer par la porte!
—Je le sais bien.
—Comment ferez-vous avec ce corps?
—N'ayez pas peur. Seulement, pour plus de sûreté, remettez, si ça ne vous désoblige pas, un autre charbon dans la main de notre mort, car celui que j'y ai placé s'éteint.
—J'admire votre prudence, dit Poignet-d'Acier en suivant l'instruction que Whiffles venait de lui donner.
Puis ils se glissèrent sur le rempart, derrière la poudrière.
Nick s'était muni d'une corde.
Après avoir examiné les lieux et s'être assuré qu'aucun des employés de la Compagnie ne rôdait de ce côté, il attacha le corps de Louis-le-Bon avec sa corde et le descendit doucement au pied du mur.
Durant ce temps, Poignet-d'Acier avait sauté dans un banc de neige.
Nick ne tarda pas à l'imiter, reprit son fardeau, et tous deux disparurent dans la profondeur de la nuit, en riant cordialement du bon tour qu'ils avaient joué au gouverneur du fort du Prince-de-Galles.
Cependant celui-ci, qui s'était retiré à un demi-mille de la factorerie, avec tous ses gens, avait remarqué en chemin les traces laissées par le départ des Chippiouais.
Quoiqu'il brûlât de se venger de Poignet-d'Acier et de le faire prisonnier, la crainte d'une explosion de la poudrière l'empêchait de revenir sur ses pas.
Nul des employés, au reste, ne l'y eût accompagné à cet instant.
S'étant consulté, il pensa que ce qu'il avait d'abord de mieux à faire, c'était du poursuivra les Chippiouais et de les forcer de rapporter leur butin au comptoir.
En conséquence, M. Boyer donna l'ordre de prendre la piste des pillards, et, le lendemain soir, il les rattrapa, sans qu'ils s'en doutassent, devant leur cimetière hivernal, au moment où Kit-chi-ou-a-pous achevait de prononcer son discours funèbre sur la tombe des guerriers morts à l'attaque de la factorerie.
Avec une vingtaine de ses trappeurs les plus intrépides le gouverneur devançait le gros de la troupe d'un quart de mille environ.
Impatient du réparer l'échec qu'il avait subi, il commanda le feu dès qu'on fut à portée de fusil.
Pendant quelques minutes, le bruit des détonations troubla les
Peaux-Rouges.
Mais ils étaient bien armés, bien approvisionnés.
Ils se rallièrent A la voix du Grand-Lièvre, ripostèrent vigoureusement et se ruèrent en foule sur les agresseurs.
Aussitôt, Mac Carthy avait compris que de la victoire dépendait son salut.
Quittant Madame Robin, à demi morte d'effroi, il se jeta à la tête des
Chippiouais.
Une mêlée générale s'engagea.
Dans la foule des assaillante, le métis reconnut M. Boyer.
Le souvenir de l'insulte qu'il en avait reçue fit bouillonner le sang dan» ses veines, et, un poignard d'une main, un revolver de l'autre, il s'efforça de joindre le gouverneur pour le tuer.
Déjà il s'en approchait, déjà il allait le frapper, quand un des employés de la Compagnie se précipita entre eux.
Son bras brandissait un couteau.
L'arme meurtrière s'abaissa sur Mac Carthy, qui fit un mouvement pour l'éviter: à cet instant, une Indienne couvrit le jeune homme de son corps.
La lame du couteau s'enfonça tout entière dans le sein de cette malheureuse.
Elle tomba en criant:
Mon fils, mon fils, prends garde à la femme blanche! Elle sera pour toi une cause de malheur…
—Tiens, voici pour toi, chienne amoureuse des Visages-Pâles! hurla Kit-chi-ou-a-pous, qui se mit À trépigner sur le cadavre sanglant de la moribonde.
Puis, se tournant vers Mac Carthy, il ajouta avec une ironie amère:
—Double-Langue a le coeur faible! Je vais lui apprendre à se débarrasser d'un ennemi.
Avec ces paroles, son tomahawk, qui tournoyait aussi rapide que l'éclair, s'abattit lourdement sur la tête de l'infortuné gouverneur, dont le corps roula près de celui d'Alanck-ou-a-bi.
Moins d'une minute avait suffi à l'accomplissement de ce drame.
Terrifiés par la perte de leur chef, les trappeurs se replièrent, en désordre sur le reste de la troupe qui volait à leur secours.
Ils y semèrent la terreur dont ils étaient agités, et toute la bande battit précipitamment en retraite.
Des vociférations stridentes célébrèrent le triomphe des sauvages.
De poursuivis, ils devinrent poursuivante, et, comme des cougouars avides de sang, donnèrent la chasse à la proie qui tentait de leur échapper.
Exalté, enivré par le combat, Kit-chi-ou-a-pous avait oublié sa capture, sa passion, sa jalousie, pour rivaliser d'ardeur avec ses guerriers, s'acharner à l'oeuvre de destruction commencée par cette déplorable victoire.
Quant à Mac Carthy, il se hâta d'abandonner le champ du carnage pour retourner vers madame Robin.
La nuit était venue, mais c'était une de ces nuits claires si communes dans les régions boréales.
—Voulez-vous fuir? dit le métis à la jeune femme.
—Non… non… pas avec vous! balbutia-t-elle.
—Je vous y obligerai! s'écria-t-il, en saisissant une verge pour en toucher les chiens attelés au traîneau où elle était assise.
Madame Robin sortit alors de la stupeur dans laquelle elle paraissait plongée et se dressa dans le dessein de quitter le véhicule.
James l'y rejeta en la poussant rudement avec la main et prit place à son côté.
Puis, de sa baguette, de sa voix, il stimula les chiens qui partirent aussitôt.
Mais ce fut dans la direction du village.
En vain Mac Carthy voulut-il les contraindre à prendre une autre route, ses jurons, ses coups de houssine, loin de le servir, accélérèrent davantage encore la course des animaux têtus vers les loges des Chippiouais.
Le métis était au désespoir: un pressentiment disait à Victorine que la
Providence ne l'avait pas tout à fait abandonnée.