CHAPITRE XVI
L'AVERSION ET L'AMOUR
Ces divers mouvements s'étaient succédé en moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour les décrire.
Mac Carthy avait une violente envie de se jeter hors du traîneau et d'emporter madame Robin au loin.
Ce désir, il eût essayé de le réaliser, malgré les cris, malgré la lutte que Victorine n'aurait certainement pas manqué de lui opposer; mais il était trop tard: de nouvelles difficultés surgissaient autour de lui.
Le bruit du combat avait trouvé un écho dans le village chippiouais.
Rentrés dans leurs huttes souterraines avec les enfante et quelques guerriers infirmes, les squaws attendaient le retour des vainqueurs, lorsque le retentissement de la fusillade parvint à leurs oreilles.
Laissant aussitôt là les apprêts du festin dont elle s'occupait, chaque Indienne valide sortit en toute hâte de sa loge et s'avança vers le théâtre de l'engagement.
Moins que l'espoir de pillage, l'idée de prêter main-forte à leurs seigneurs et maîtres les poussait [38].
[Note 38: Autant les sauvagesses du Sud sont molles et apathiques,
autant celles du Nord sont hardies, belliqueuses, remplies d'initiative.
On en voit figurer dans la plupart des expéditions entreprises par les
Chippiouais.]
Elles marchaient donc à la bataille, en proférant des cris perçants, quand le traîneau de Mac Carthy fondit comme une flèche au milieu du bataillon qu'elles formaient.
Reconnaissant celles qui les nourrissaient, les chiens s'arrêtèrent.
C'était la ce que Mac Carthy redoutait par-dessus tout. Il fustigea brutalement les pauvres bêtes pour les faire passer outre. Peine perdue, l'attelage ne bougea pas plus que s'il eût été gelé sur place.
La vue de Victorine causa un vif étonnement aux sauvagesses, qui jamais auparavant n'avaient rencontré une blanche et s'imaginaient que toutes les femmes étaient rouges comme elles, ou au plus cuivrées comme les demi-sang.
Elles entourèrent le traîneau, et, timidement d'abord, s'approchèrent de madame Robin. Mais cette timidité dura peu. Bientôt les squaws s'enhardirent. Elles allongèrent les mains sur Victorine, la touchèrent avec des rires et des grimaces grotesques, et elles finirent par lui ôter la fourrure qui recouvrait fia tête, pour mieux examiner la jeune femme.
Celle-ci supporta avec patience leurs importunités, quoiqu'elle en fût cruellement blessée.
Mais Mac Carthy, s'apercevant que, non contentes de regarder, de palper, les squaws paraissaient disposées à dépouiller Victorine de ses vêtements pour se les approprier et s'assurer que la Peau-Blanche avait une conformation semblable à la leur[39], Mac Carthy voulut mettre fin à leur indiscrétion.
[Note 39: A cet égard, les Indiens de l'Amérique Septentrionale sont, en général, les plus curieux des humains. Deux tribus étrangères, un peu distantes l'une de l'autre, viennent-elles à se rencontrer, elles s'inspectent mutuellement le corps, afin de voir si la nature les a pourvus d'organes identiques.]
—Retirez-vous! leur cria-t-il, en langue chippiouaise.
Cet ordre se perdit dans les rires bruyants des Indiennes, dont les tracasseries augmentaient à chaque instant.
—Veux-tu bien te retirer! continua James, en repoussant durement une squaw plus insolente que les autres et qui commençait à dégrafer la robe de Victorine.
Dans ce but, la sauvagesse était montée sur le bord du traîneau et se tenait courbée en deux.
Le coup que lui porta Mac Carthy lui fit perdre l'équilibre: elle roula dans la neige, à la grande hilarité de ses compagnes.
Furieuse de sa déconvenue, elle se releva et se précipita sur Mac
Carthy, en hurlant:
—Il battu une femme! ce louveteau a battu une femme! il faut le fouetter! il faut le fouetter.
Toutes les autres, après elle, répétèrent à l'envi:
—Il faut le fouetter! il faut le fouetter!
Et, en moins d'une minute, l'avocat, enlevé du traîneau par les Indiennes, voyait déjà la partie essentielle de son habillement céder sous leurs doigts avides, lorsque, se rappelant fort à propos la parole magique qu'il avait reçue de l'amour de la Grande-Femme, il s'écria:
—Je suis le neconnis de Kitchi-Ickoui!
Le mot eut tout le succès qu'il en attendait.
Les Chippiouais se reculèrent immédiatement, en murmurant d'un ton respectueux et effrayé tout à la fois:
—Il est le neconnis de Kitchi-Ickoui! il est le neconnis de
Kitchi-Ickoui!
Celle qui, la première, avait levé la main sur lui, se prosternant la face dans la neige, dit avec une humilité profonde:
—Mon frère pardonnera-t-il à sa soeur l'offense qu'elle lui a faite?
Et, tour à tour, les squaws prirent la même, posture et dirent:
—Mon frère pardonnera-t-il à sa soeur l'offense qu'elle lui a faite?
Ces moeurs bizarres, ces salamalecs étranges étonnaient si fort madame Robin, qu'un instant elle oublia, la triste condition à laquelle le sort l'avait réduite.
Pour Mac Carthy, le front haut maintenant, le regard superbe, il-posait comme un dieu.
—Vous remarquerez, j'espère, que je commande souverainement ici, madame! dit-il avec suffisance à Victorine.
Cette observation tira la jeune femme de ses réflexions.
—Que m'importe votre souverain commandement! répondit-elle dédaigneusement.
—Je vais vous l'apprendre! reprit-il.
Et s'adressant aux Indiennes:
—Kitchi-Ickoui, dit-il, vous enjoint de me laisser passer.
—Que mon frère passe! firent-elles unanimement.
—Kitchi-Ickoui vous enjoint encore de m'abandonner cette femme blanche.
—Est-elle la captive de mon frère? demanda une des Chippiouaises.
—Oui, elle est ma captive.
—Cela n'est pas, Double-Langue a menti; cette femme blanche est la captive de Kit-chi-ou-a-pous, dit soudain une voix derrière lui.
Mac Carthy se retourna avec colère.
—Qui donc ose contredire le neconnis de Kitchi-Ickoui?
—Moi, répondit un sauvage qui arrivait en boitant, car il avait été blessé d'une balle à la jambe; moi. J'ai vu Kit-chi-ou-a-pous s'emparer de la femme au visage pâle; c'est à lui qu'elle appartient.
—Elle appartient à Kitchi-Ickoui! s'écria James.
L'Indien secoua dubitativement la tête.
Mac Carthy continua:
—Je la lui ai promise avant de partir pour cette expédition, je la lui donnerai, car c'est grâce à la médecine de Kitchi-Ickoui que les braves Chippiouais ont vaincu leurs ennemis.
—Mène-la donc à Kitchi-Ickoui, Double-Langue! fit le Peau-Rouge avec un accent sarcastique.
—Mon frère doute-t-il de ma parole?
—Quand la glace est pourrie, l'homme prudent doit s'en défier, quoique à la surface elle soit toujours brillante.
Le métis n'entendit pas ou ne voulut pas entendre cette outrageante figure de langage.
Il disait en français à madame Robin:
—Votre sot entêtement sera cause pour nous deux de plus d'un ennui. Mais au moins vous ne m'attribuerez pas ce qui vous arrivera. Si pourtant vous le vouliez encore…
—Je veux tout, sauf votre vue odieuse! s'écria-t-elle fébrilement.
—Par bonheur que les goûts ne sont pas tous les mêmes et que j'ai la sagesse qui vous manque, repartit Mac Carthy, d'un accent ironique. Avant deux jours, fière dame, vous solliciterez, vous bénirez cette présence qui vous fait, dites-vous, tant déplaisir aujourd'hui.
Comme il parlait, un chuchotement circula dans la foule des squaws chippiouaises, qui s'écartèrent devant une créature géante s'acheminant péniblement vers le traîneau.
L'aspect fantastique de cette créature avait attiré les regards de
Victorine.
Indifférente aux menaces de Mac Carthy, elle la considérait profondément.
Voyant que madame Robin ne l'écoutait pas, son interlocuteur promena les yeux autour de lui.
—Kitchi-Ickoui! s'écria-t-il tout à coup avec un tressaillement involontaire qui ramena sur lui l'attention de Victorine.
C'était, en effet, la Grande-Femme.
Elle s'approcha de Mac Carthy, l'enlaça dans ses bras robustes et le gratifia d'un déluge de baisers dont la vivacité fit sourire madame Robin.
Le jeune homme, confus, cherchait à échapper à ces marques non équivoques d'une tendresse passionnée.
Mais ce n'était point chose facile: Kitchi-Ickoui joignait la force à l'ardeur.
—James dut se soumettre à ses caresses jusqu'au moment où elle aperçut madame Robin.
Le front de la Grande-Femme se plissa. Ses yeux s'enflammèrent. Elle s'éloigna de deux pas de Mac Carthy, et fixant sur lui des prunelles embrasées:
—Quelle est cette face pâle?
—Une esclave pour la chérie de mon coeur, répondit Mac Carthy.
—D'où vient-elle?
—Du fort du Prince-de-Galles.
—Qui l'a prise?
—C'est Kit-chi-ou-a-pous qui l'a prise.
—Et qui l'a amenée?
—Lui.
—Pourquoi alors se trouve-t-elle avec Visage-de-Cuivre? demanda
Kitchi-Ickoui d'un ton de plus en plus sec.
—Parce que, dit Mac Carthy, le mari de ma soeur est parti à la poursuite des Habits-Rouges, après les avoir vaincus, et que je suis resté pour garder sa captive.
Cette réponse sembla apaiser la jalousie naissante de la Grande-Femme.
—Conduis-la dans ma loge, tait-elle.
Victorine n'avait rien compris à leur conversation tenue dans le dialecte chippiouais; mais elle devina dans Kitchi-Ickoui une ennemie cruelle.
Quoique souffrant encore vivement de la blessure que lui avait faite Pointe-de-Flèche, cette dernière avait—mais à grand'peine—suivi les autres squaws dès que la crépitation des armes à feu se fit entendre. Ce fut toutefois moins pour prendre part à la lutte que pour avoir des nouvelles de son neconnis qu'elle quitta le wigwam conjugal.
La tiédeur avec laquelle Mac Carthy la reçut surprit d'abord
Kitchi-Ickoui.
Cependant, elle était trop fière pour manifester son étonnement; et si, en découvrant madame Robin, elle pressentit en elle une rivale, l'Indienne dissimula bien vite ses impressions derrière un calme perfide comme la vengeance qu'elle méditait déjà.
—Les braves Chippiouais ont remporté la victoire? dit-elle à Mac Carthy, en marchant à côté de lui, près du traîneau qui s'approchait doucement du village.
—Oui, répondit James, ils ont vaincu les Habits-Rouges.
—Rapportent-ils beaucoup de butin?
—Leurs traîneaux en sont garnis.
—Où sont ces traîneaux?
—Près du cimetière d'hiver.
—Mon frère les a donc quittés?
—Je les ai quittés pour amener cette face pâle à la belle
Kitchi-Ickoui, et j'ai cru que ce présent lui serait agréable.
—Ton présent, dit la Grande-Femme, regardant le métis en plein visage, ton présent, je le ferai manger à mes chiens.
L'expression de férocité dont elle marqua ces paroles causa un frémissement à Mac Carthy.
Ils arrivaient à la cabane de Kit-chi-ou-a-pous.
—Descendez du traîneau, et dorénavant écoutez mes conseils, il y va de votre vie! dit James à Victorine.
Cette recommandation fut faite d'un ton si différent de celui que Mac Carthy prenait ordinairement avec elle, que madame Robin,—toujours disposée à pardonner,—le remercia par un coup d'oeil presque affectueux.
—Que dis-tu à cette Peau-Blanche? interrogea impérieusement
Kitchi-Ickoui.
—Je lui dis que tu es sa maîtresse et qu'elle doit t'obéir en tout ce que tu lui commanderas.
—Dis-lui alors que je veux sa robe de pelleteries.
—Quand nous serons dans la loge de ma soeur, je le lui dirai.
Et, poussant Victorine, frissonnante de froid, vers l'ouverture de la hutte:
—Dépêchez-vous d'entrer, lui dit-il.
En même temps il se glissait derrière elle, la soutenait et la descendait dans la salle souterraine, remplie, comme toujours, d'une fumée épaisse, nauséabonde.
La jeune femme était épuisée de fatigue.
James la plaça sur un lit de fourrures où elle s'endormit aussitôt.
Puis, sentant qu'il fallait à tout prix rentrer dans la faveur de Kitchi-Ickoui, il s'empressa auprès d'elle, pansa habilement sa blessure, grâce à quelques notions chirurgicales qu'il avait acquises à Québec, et réussit à lui persuader qu'il brûlait pour elle d'un amour sans partage.
Chez les sauvages, les passions du coeur diffèrent peu de celles des civilisés: ceux-ci et ceux-là croient aisément ce qu'ils aiment.
Le lendemain matin, les Chippiouais revinrent dans leur camp, en traînant avec eux le butin qu'ils avaient fait à la factorerie du Prince-de-Galles.
Ils ramenaient, en outre, une dizaine de captifs blancs. Mais
Kit-chi-ou-a-pous et plusieurs autres chefs avaient disparu.
Les uns prétendaient qu'ils avaient été tués, les autres qu'ils étaient encore à la poursuite des employés de la Compagnie de la baie d'Hudson.
En l'absence de l'okema, la Grande-Femme le remplaçait. Ayant pris connaissance des nouvelles, elle dit à Mac Carthy:
—Si mon bien-aimé le veut, il sera chef de la puissante nation chippiouaise.
—Ce qui plaît à ma soeur me plaît, répondit le métis.
—Alors, il deviendra mon mari.
—Mais Kit-chi-ou-a-pous? observa Mac Carthy.
—Kit-chi-ou-a-pous, dit-elle froidement, est au territoire des Esprits.
—Le fait n'est pas encore prouvé.
—Il doit l'être.
—Que ma soeur s'explique.
—Aujourd'hui, dit l'Indienne, le père et la mère de Kit-chi-ou-a-pous, vieux, infirmes, incapables de subvenir à leurs besoins, et n'ayant pas d'enfant pour les nourrir, ont décidé de donner leur grande fête de mort.
—Qu'est-ce que cela signifie?
—C'est que Manitou leur a appris en songe que Kit-chi-ou-a-pous ne reparaîtrait plus ici pour les approvisionner de viande, de gibier et de chair de poisson.
Un sourire d'incrédulité erra sur les lèvres du métis, mais il s'abstint de toute réflexion.
—Suis-moi, Visage-de-Cuivre, reprit l'Indienne.
Mac Carthy jeta un coup d'oeil furtif sur la couche où reposait madame
Robin.
Elle dormait toujours.
James sortit de l'a cabane avec Kitchi-Ickoui, et l'accompagna sur une sorte de place, où deux Chippiouais, homme et femme, blanchis par les ans, fumaient gravement, entourés par une multitude de sauvages qui chantaient et dansaient.
Les vieillards étaient accroupis sur leurs talon».
C'était le père et la mère du Grand-Lièvre. On les nommait: le
Renard-Argenté et l'Hirondelle-Grise.
Quand Kitchi-Ickoui parut, ils se levèrent, et, l'un après l'autre, lui présentèrent leur calumet.
Elle aspira quelques bouffées, les chassa vers l'orient se tourna vers le cimetière, dont on apercevait le faîte, un mille environ de distance, et marcha dans cette direction.
Le Renard-Argenté et l'Hirondelle-Grise se rangèrent derrière elle; et, à leur suite, se pressa la bande entière des Chippiouais.
Observant cet ordre, ils atteignirent la colline de glace.
Au sommet, dans la neige durcie, on avait creusé deux trous de quatre à cinq pieds de profondeur.
Chacun des vieillards gravit le monticule,—l'homme par l'est, la femme par l'ouest,—et s'enfoncèrent, volontairement, dans les fosses, où ils demeurèrent ensevelis jusqu'au cou.
Le Renard-Argenté se mit à chanter ses exploits, l'Hirondelle-Grise étendait devant elle un regard stupide.
Pendant ce temps, deux devins faisaient fondre de la neige dans des vases de terre placés sur un feu qu'on avait allumé au pied du tumulus.
Quand l'eau fut à demi bouillante, ils retirèrent les vases, montèrent sur le sépulcre de glace, et répandirent leur eau autour du corps des deux vieillard.
Ceux-ci ne proférèrent aucune plainte, ne donnèrent aucun signe de douleur.
Seulement l'eau se congelant peu à peu sous la rigueur de la température, la voix du Renard-Argenté s'affaiblit insensiblement; le regard de l'Hirondelle-Grise devint de plus en plus atone.
A la base du monument funèbre, les Chippiouais formaient une ronde infernale en criant à tue-tête:
—Ele-bon-roun! ele-bon-roun! (ils meurent! ils meurent!)