CHAPITRE XVII

NICK WHIFFLES ET POIGNET D'ACIER

—Est-ce que je suis en paradis? demanda d'une voix faible Louis-le-Bon en roulant autour de lui des regards incertains.

—O Dieu, oui, mon cousin, tu es en paradis, et tu pourras te vanter que nous t'avons tiré d'un fameux enfer, répondit en riant Nick Whiffles.

—Qui est là? reprit le blessé.

—Qui? des amis, comme de raison.

—J'ai soif.

—Ah! tu as soif? On a donc encore soif au paradis fit l'autre en riant.

—Ne le tourmentez pas, Nick, intervint Poignet-d'Acier.

—Le tourmenter, capitaine! tourmenter une créature souffrante! Ce n'a jamais été dans le caractère de la famille des Whiffles. Mon grand-oncle, le célèbre voyageur dans l'Afrique Centrale, avait coutume de dire…

—C'est bon, c'est bon, Nick, s'écria Poignet-d'Acier. Je n'ignore pas que vous et les vôtres êtes d'excellentes gens.

—Oui bien, je le jure, votre serviteur! répliqua le trappeur, en faisant boire à Louis-le-Bon quelques gouttes une infusion qu'il venait de préparer.

—C'est comme du fiel, murmura celui-ci.

—Amer à la bouche, doux à la santé, repartit le premier.

—C'est donc toi, Nick? dit le blessé.

—Moi, toujours moi, ô Dieu oui!

—Nous ne sommes plus sur la terre, n'est-ce pas?

—Du tout, nous sommes sur la neige, dit Whiffles avec un grand sérieux.

—Que s'est-il donc passé?

—Pour ça, c'est à toi à nous le dire, mon cousin.

Louis-le-Bon n'entendait pas. Autour de lui, il promenait toujours des yeux inquiets, comme ceux d'un homme ivre qui tâche de rattraper le fil d'une raison fuyante.

Cependant le lieu où il se trouvait ne pouvait avoir rien d'extraordinaire pour lui.

C'était une hutte de peaux, au milieu de laquelle brûlait un feu pétillant, dont l'ardeur avait, toutefois, grand'peine à combattre l'intensité du froid, qui se glissait dans le wigwam.

Deux hommes se chauffaient devant le foyer: l'un était Poignet-d'Acier, l'autre un Indien complètement inconnu à Louis-le-Bon, alors couché dans un coin de la tente, sur un lit de mousse, recouvert de pelleteries.

Auprès de ce lit Nick Whiffles était agenouillé: sa main droite portait une écuelle de bois remplie du liquide qu'il donnait au blessé; sa main gauche, passée sous le coude de Louis-le-Bon, lui soutenait la tête pour le faire boire.

—Il me semble, dit le malade, que j'ai là-dessus un sac de plomb.

Et il mit le doigt sur son crâne tout enveloppé de linges grossiers.

—Un sac de plomb! répéta Nick, ça se pourrait; mais si tu en as un, c'est en moins.

Cette naïveté de Whiffles fit sourire Poignet-d'Acier.

Louis-le-Bon poursuivait:

—J'ai des douleurs du diable!

—Ah! ah! tu n'es donc plus en paradis? dit Nick.

—Qui a parlé de paradis?

—Toi, mon cousin, rien que toi, ô Dieu oui!

—J'ai encore soif!

—Voyez-vous l'ivrogne! dit gaiement Whiffles en approchant le vase des lèvres du patient.

Après avoir bu avec avidité deux ou trois gorgées, ce dernier balbutia, en passant la main sur son front:

—Ah! je me rappelle…

—Oui, essaie de te rappeler, mon cousin, dit Nick, en replaçant la tête de Louis sur l'oreiller.

Alors Poignet-d'Acier se leva et s'approcha du lit.

—Me reconnaissez-vous, mon ami? dit-il au blessé.

—Oh! que oui, capitaine.

—Bien. Vous souvenez-vous de ce qui a eu lieu au fort?

—Quel fort?

—Ah! votre mémoire n'est pas encore tout à fait revenue; je vais l'aider. Mais, pour ne pas trop vous fatiguer, répondez seulement à mes questions.

—Oui…

—Vous étiez au fort du Prince-de-Galles!

Louis-le-Bon fit un signe affirmatif.

—Il a été attaqué?

—C'est vrai, je me rappelle maintenant. Les Chippiouais…

—Des vermines! marmotta Nick entre ses dents.

Poignet-d'Acier interrompit son interlocuteur.

—Qu'est devenue, dans le combat, la jeune femme?

—Elle, capitaine!

—Oui, madame Robin.

—C'est le Bois-Brûlé…

—Quel Bois-Brûlé?

—Le fils de l'ancien gouverneur, M. Mac Carthy.

—Celui qui fut élevé aux établissements… à Québec?

—Celui-là même.

—Eh bien?

—Il a dû l'emmener, le gredin!

—Tant mieux, c'est un ami de Victorine. Alfred l'aime beaucoup.

—Un ami de la jeune dame! s'écria Louis-le-Bon avec un geste de dénégation, dont la vivacité, réveillant ses souffrances, lui arracha une plainte.

—Comment! ce n'est pas son ami? dit Poignet-d'Acier en fronçant le sourcil.

—Non, capitaine.

—Je crois que vous vous trompez.

—Un métis l'ami de quelqu'un, peuh! grommela Nick.

—Bois-Brûlé langue fourchue, coeur de carcajou, ventre de loup, sang de vipère, ajouta l'Indien qui fumait accroupi près du feu.

—Je ne me trompe pas, répondit Louis-le-Bon. Mac Carthy a voulu l'outrager…

—L'outrager! s'écria Poignet-d'Acier d'une voix tonnante.

—Il s'était introduit dans sa chambre; mais je la guettais. Nous l'avons arrêté au moment où il allait…

—C'est bien. Qu'en a-t-on fait?

—Le chef-facteur l'a jeté à la porte du fort.

—Son père?

—Non, capitaine, non; mais le remplaçant de son père, car c'est dans la nuit qui suivit la mort de M. Mac Carthy…

—Le scélérat! Mais il est singulier que madame Robin ne m'ait pas dit un seul mot de cet attentat.

—Parce qu'elle n'en savait rien.

—Je ne vous comprends pas.

—Il l'avait fait endormir.

—Endormir!

—Oui, par sa mère, une Indienne.

—Tout cela est fort étrange, proféra Poignet-d'Acier, en regardant Nick comme pour lui demander s'il ne pensait pas que Louis-le-Bon eût encore le délire.

Le vieux trappeur saisit aussitôt cette interrogation muette.

—Non, non, dit-il; il possède à présent sa raison, comme moi et vous, capitaine. Quoiqu'il… enfin, suffit, je m'entends.

—Et vous dites qu'il l'a enlevée? reprit Poignet-d'Acier.

—Je le crains, car je me souviens de l'avoir vu à côté d'elle, quand…

Le blessé s'arrêta.

—Eh bien! dit le capitaine.

—Castors et loutres! ici je n'y suis plus.

—On conçoit, intervint Nick, on conçoit, mon cousin.

C'est alors que tu as reçu ce coup qui t'a fait voir autant de cierges allumés qu'il y en a dans une église un jour de grande fête.

—Cela se peut, prononça Louis-le-Bon d'un ton indécis.

—Mais, observa Poignet-d'Acier, puisqu'on l'avait chassé de la factorerie…

—Il y était revenu.

—Quand? de quelle manière?

—Quand? la nuit de l'attaque. De quelle manière? c'est plus que je n'en sais, capitaine. En tout cas, il paraissait l'ami des Chippiouais.

—C'est ça, oui bien, je le jure, votre serviteur! fit Nick.

—Vous comprenez? s'enquit Poignet-d'Acier.

—Si on comprend! répondit Nick. Mais c'est clair comme de l'eau de roche ce que dit mon cousin.

—Je ne trouve pas.

—Une supposition, mon oncle le grand voyageur…

—Laissons là votre oncle et toutes vos histoires, Nick, dit impatiemment Poignet-d'Acier. Ce n'est pas l'heure de compter des fariboles.

Puis se retournant vers Louis, il ajouta:

—Les Chippiouais vous ont donc attaqués à l'improviste?

—Oui, capitaine.

—Par quel moyen ont-ils pu pénétrer dans le fort?

—Est-ce que la mère du Bois-Brûlé n'y était pas restée? fit Whiffles avec un mouvement qui voulait dire: Ce n'est pas difficile à deviner, ça!

—Oui, oui, c'est juste! reprit Poignet-d'Acier, frappé de cette idée.
C'est juste. La mère de Mac Carthy aura ouvert…

—Probablement, dit Louis-le-Bon.

—Mais, questionna de nouveau le capitaine, n'est-ce pas vous qui avez accompagné madame Robin à la factorerie?

Oui, c'est moi.

—Elle vous avait pris à Québec.

—Non, monsieur, à Montréal. J'étais allé visiter ma famille, que je n'avais pas vue depuis vingt ans. Mon frère, qui servait comme jardinier chez M. Robin, m'écrivit pour me demander si je voulais conduire sa maîtresse dans les pays d'en haut. Ça me fit rire d'abord de penser qu'une petite femme avait envie de se promener à travers les Indiens. Mais, pour faire plaisir à mon frère, j'acceptai, croyant bien que la créature en aurait assez dès que nous serions à vingt-cinq milles d'Outaouais.

Pas du tout. Elle a marché, pagayé, chassé, tout comme un franc trappeur, et nous sommes arrivés ici après cinq mois de voyage.

—C'était pas la peine de la mener si loin pour se la laisser prendre! gronda Nick.

—Alors, dit Poignet-d'Acier d'un air songeur, vous présumez qu'elle est maintenant au pouvoir de ce Mac Carthy.

—Oui, capitaine.

—Quel est votre avis, Nick?

—Mon avis est que je n'en ai pas, ô Dieu, non? dit le vieux chasseur entre deux bouffées de tabac.

—Pourtant vous m'aiderez à la retrouver.

—Ça c'est certain, capitaine; Nick n'a qu'une parole.

Whiffles n'était pas coutumier d'un semblable laconisme. Poignet-d'Acier en fut surpris.

—Vos réponses sont étrangement brèves; me bouderiez-vous, ami Nick? dit-il.

—Peut-être bien, capitaine.

—Parce que je vous ai empêché de nous raconter une des miraculeuses aventures de votre oncle, le grand voyageur dans l'Afrique Centrale?

—Oui, dit sèchement le trappeur.

Poignet-d'Acier sourit.

—Bah! reprit-il, vous ne me garderez pas rancune, Nick.

—De la rancune, moi?

—Je savais bien; donnez-moi la main.

—Voici, capitaine, voici, dit Whiffles, en allongeant sa grosse main calleuse, mais à une condition, pourtant.

—Et laquelle? J'y souscris d'avance.

—Une autre fois vous ne couperez pas net comme ça au milieu de mon discours, car les paroles rentrées, ça me donne des crampes de langue si violentes que j'ai failli en mourir au moins cent mille fois dans ma vie, oui bien je le jure, votre serviteur!

Poignet-d'Acier partit d'un éclat de rire.

—Voyons, causons sérieusement, dit-il au bout d'un instant.

Mais ne sommes-nous pas sérieux comme des carpes! fit le trappeur.

Sans relever cette boutade, le capitaine poursuivit:

—Louis-le-Bon pourra, durant quelques jours, se passer de nos services; sa fièvre est calmée. En s'astreignant à un régime sévère, dans un mois il sera sur pied. Tu me promets d'en avoir soin, mon frère?

—Corne-de-Taureau en aura soin, répondit l'indien, auquel
Poignet-d'Acier avait adressé ces dernières paroles.

—Surtout, dit Nick, ne lui donne pas d'eau-de-feu; car si l'eau-de-feu c'est le lait des hommes en bonne santé, c'est le poison des malades, ô Dieu oui!

—Je ferai comme tu veux, Barbe-Rouge, dit le sauvage.

Poignet-d'Acier reprit:

—Nous allons, Nick,-chercher la piste des Chippiouais. Cela vous va-t-il?

—Cela me va comme un sac de poudre. Mais une réflexion, capitaine, sauf votre respect.

—Faites.

—Je vous ai suivi depuis les établissements sans vous demander où nous nous dirigions, et ça parce que je vous aime. Pourtant, je le confesse, je ne suis pas sûr que ce soit vous.

—Quoi? fit Poignet-d'Acier quelque peu stupéfait.

—Vous allez dire que je suis un drôle de corps. Croyez-vous que ça soit ma faute? Non. Dans la famille des Whiffles nous sommes tous comme ça. S'il y a un tort, capitaine, c'est notre grand'mère, la grand'mère aux Whiffles qui est coupable. La grand'mère aux Whiffles, capitaine, était une femme…

—Nick! Nick! vous vous écartez de la route.

—Vrai, oui, capitaine; où en étions-nous? Ah! m'y voilà. Je vous disais donc que je désirais savoir si vous étiez vous, car c'est étonnant, excusez, qu'on vous trouve partout depuis des années et des années. Je vous ai vu à la Colombie, je vous ai vu à la rivière Rouge, je vous ai vu dans les montagnes Rocheuses, je vous ai vu à l'Assiniboine, sur le Ouinipeg, sur le lac Supérieur; je vous ai vu à Montréal, où vous commandiez les insurgés contre ces maudits Anglais; je vous ai vu…—où vous ai-je encore vu, capitaine?—et je vous retrouve un matin,—non, un soir,—n'est-ce pas que c'était un soir! Ça était-il un matin, dites, capitaine?

—Une après-midi, ami Nick! dit Poignet-d'Acier en lui frappant amicalement sur l'épaule.

—C'est cela, une nuit! s'écria Whiffles. Il faisait noir comme chez le diable, ce jour-là… Je vous retrouve. Étais-je content, un peu, hein? Oh! capitaine, je vous aurais bien embrassé. Voulez-vous que je vous embr… Une bêtise, n'y faites pas attention. Nous nous retrouvons; vous voulez que je vienne avec vous à la baie d'Hudson. Mauvais pays; trop de froid, trop de neige, trop de glace, ô Dieu oui! Le Grand Créateur a dû le faire dans un moment de colère. Mon oncle, le fameux voyageur…

—Ah! interrompit Poignet-d'Acier, je consens à vous écouter jusqu'à la fin, mais ne troublez pas la cendre de votre oncle.

—Ce n'est pas de mon oncle, mais de mon grand-père que je voulais parler. Mon grand-père…

—Je vous en prie, s'écria le capitaine dans un accès d'hilarité, laissez également reposer votre grand-père, et arrivez au but.

—Au but! Quel but?

—Mais vous ne croyiez pas à mon identité.

—Iden… quoi? répliqua Nick, en allongeant l'oreille comme s'il avait mal entendu.

—Identité.

—Je ne comprends pas le latin, car je ne suis jamais allé aux écoles, moi, dit-il gravement.

Et apostrophant l'Indien:

—Comprends-tu, toi, Corne-de-Taureau?

—Non, dit le sauvage en secouant la tête.

—Enfin, fit Poignet-d'Acier, vous doutiez que je fusse bien l'homme que vous avez rencontré si souvent dans le cours de votre existence?

—Et j'en doute encore, sans vous offenser, capitaine.

—Vous êtes fou!

—Fou! Qui a jamais osé déclarer que Nick était fou? Capitaine, si vous n'étiez vous…

—Vous me reconnaissez donc, à présent?

—Si je vous reconnais! La preuve, c'est que si un autre que Poignet-d'Acier s'était permis de dire à Nick Whiffles qu'il est fou, le sang de Nick Whiffles aurait pris feu, et… je ne sais pas ce qui serait arrivé, oui bien, je le jure, votre serviteur!

—Vous vous faites plus méchant que vous ne l'êtes; mais écoutez-moi une minute.

—Cinq—dix—quinze—vingt! lança le trappeur d'une seule émission de voix.

Poignet-d'Acier ajouta avec un sourire:

—Une me suffira, mais pas d'interruption, je vous en prie.

—Des interruptions…

—Ah! vous recommencez déjà!

—Jamais! dit Whiffles d'un accent solennel.

—Nous allons partir à la recherche de madame Robin. Il y a cinq milles d'ici à la factorerie. Dans une demi-heure, avec nos raquettes, nous y serons. Notre ami, Corne-de-Taureau qui, depuis avant-hier, nous a offert tant de preuves de dévouement, gardera Louis-le-Bon. Il veillera à ce qu'il ne manque de rien. Et je le récompenserai de ses peines en lui donnant une livre de poudre à notre retour. Mais il est décidé que nous ne rentrerons qu'avec la jeune femme, n'est-ce pas!

—Oui bien, je le jure, votre serviteur! répondit Nick.

Comme il articulait sa locution favorite, la peau qui servait de porte à la hutte s'écarta brusquement.