DE L’UTILITÉ DE L’ÉPURATION DU PROVENÇAL
Nous avons dit précédemment que le Félibrige de Provence, qui n’était d’abord qu’une réunion d’amis où, le verre en main, on entremêlait gaiement les vieilles chansons du terroir aux morceaux de poésie provençale, avait été frappé des différences linguistiques et orthographiques qui existent entre le provençal de nos jours et celui qui se parlait et s’écrivait jadis.
De là à étudier la meilleure méthode pour restaurer l’ancienne langue et lui rendre son caractère primitif, il n’y avait qu’un pas. Il fut bientôt franchi. On rechercha les anciens mots encore en usage chez les paysans et les bergers, qui, ayant moins de relations que les habitants des villes avec les populations du centre de la France et les étrangers, avaient conservé les traditions provençales, non seulement dans leurs mœurs et leurs usages, mais aussi dans leur langage. Ce fut le point de départ d’une réforme qui a fait verser des flots d’encre et donné matière à des polémiques et à des critiques nombreuses, lesquelles, pour n’être plus aussi vives qu’au début, n’en constituent pas moins, encore aujourd’hui, un obstacle sérieux au succès complet du projet. On a reproché au Félibrige de produire des œuvres qui, écrites avec une nouvelle orthographe et des mots que l’on a crus nouveaux, parce qu’on les ignorait, ne pourraient être ni lues ni comprises par le peuple. Traiter d’inutile cet effort et entreprendre une campagne pour en démontrer l’inopportunité, et même le danger, fut la première manœuvre employée par les partisans de la conservation des idiomes locaux, tels qu’ils se parlent et s’écrivent actuellement, c’est-à-dire avec leurs incorrections et des termes souvent grossiers. Le grand argument des adversaires de la réforme consiste à prétendre que vouloir ramener tous les idiomes locaux de la Provence à une langue uniforme, c’est leur faire perdre leur caractère spécial et pittoresque, qui en fait le charme et la raison d’être. Cette transformation, disent-ils, amènerait une perturbation aussi intempestive que nuisible dans les relations, les affaires et les usages. Le peuple ne lit pas et écrit moins encore le provençal; il se prêterait peu ou pas à un changement semblable, et l’on se demande par quels moyens on pourrait lui faire accepter dans son langage une modification qui constituerait une véritable révolution dans sa façon d’être et ses habitudes.
La question ainsi posée prêterait évidemment le flanc à des appréciations dont la sévérité semblerait assez justifiée. Car produire des œuvres d’une grande élévation d’esprit, écrites dans une langue pure et bien orthographiée, indiquerait certes une activité littéraire très honorable, mais appréciée seulement des linguistes, des philologues et des littérateurs, c’est-à-dire d’une élite, forcément restreinte, par cela même. Le peuple ne s’y intéresserait pas. Les critiques adressées au Félibrige pourraient donc paraître fondées s’il se bornait à écrire sans enseigner. Mais tel n’est pas le cas. Si ses détracteurs sont de bonne foi, s’ils ne sont pas décidés à entraver son œuvre par une opposition systématique, fortifiée d’arguments à côté, ils doivent avant tout tenir compte de son programme et de ses efforts constants pour l’appliquer et en obtenir le résultat qu’il en attend. Ce résultat, pour être différé, ne sera pas moins certain. Le jour où le Gouvernement comprendra que l’auxiliaire le plus utile de l’enseignement du français dans nos campagnes du Midi est le provençal, le Félibrige aura triomphé des reproches et de leurs auteurs. Par l’application sage et raisonnée de la méthode étymologique, l’instruction grammaticale du peuple, aussi bien en provençal qu’en français, fera de rapides progrès. Il acquerra, grâce à ce moyen pédagogique si préconisé, la comparaison de deux langues, une connaissance plus exacte de l’une et de l’autre; non seulement il apprendra à parler un provençal d’où les termes grossiers et les formes impropres auront été chassés, mais encore il pourra s’élever de ce point à la lecture éclairée et profitable des œuvres littéraires du Félibrige. Celles-ci, après avoir subi tant d’assauts, après avoir été traitées d’inutiles parce qu’inintelligibles pour certains, deviendraient donc d’un usage courant, et comme le bréviaire d’une langue dont la beauté d’abord méconnue ne sera ensuite que plus éclatante. Avons-nous besoin d’ajouter que partout où des tentatives individuelles d’enseignement du français par le provençal ont été effectuées, les résultats ont dépassé les prévisions? Quelques exemples prouveront l’excellence de la méthode étymologique et sa supériorité sur toutes les autres méthodes d’enseignement. Dans le Vaucluse, c’est le Frère Savinien, auteur d’une excellente grammaire romane[45] et d’un choix de lectures ou versions provençales-françaises, dont le nom est devenu populaire et les succès connus, même au Ministère de l’Instruction publique; c’est M. Funel, instituteur à Vence (Alpes-Maritimes); c’est M. Bénétrix, homme de lettres à Auch; c’est M. Perbosc, dans le Lot-et-Garonne; c’est M. Desmons, sénateur, dans le Gard, qui proclament, avec une autorité doublée par l’expérience, les heureux fruits du système qu’ils ont adopté.
Mais ce n’est pas seulement dans le Midi de la France que cette méthode pour l’enseignement de la langue nationale et l’épuration des idiomes locaux a été conçue et appliquée, comme la plus pratique et la plus rapide. Il y a, dans toutes les vieilles provinces, une émulation des plus louables pour l’utilisation des dialectes du terroir, plus clairs, plus compréhensibles aux jeunes écoliers.
Il n’est pas jusqu’à l’ancienne Armorique qui ne veuille donner l’exemple en cette circonstance. Le rapport si intéressant du Comité de préservation de la langue bretonne, présenté au Congrès de Rennes, le 28 mai 1897, vient donner une nouvelle force aux arguments que nous avons exposés. Il considère (et nous sommes de son avis) l’instituteur primaire comme la principale pierre d’achoppement de notre programme. Ces braves fonctionnaires, bien disciplinés, obéissent à un mot d’ordre qui proscrit le breton de l’école. En vain leur fait-on observer que l’enseignement du français se fait mieux et plus facilement quand on se sert de la langue maternelle; en vain leur prouve-t-on d’une façon péremptoire que le maître d’école, aidé du breton, apprendra aux enfants en deux mois ce que, par la méthode ordinaire, on met huit mois à leur enseigner: rien n’y fait. Aussi le rapporteur prétend-il, avec quelque raison, que les Arabes, au point de vue scolaire, sont mieux traités que nos compatriotes. En effet, en Algérie, la langue arabe est enseignée aux enfants des écoles.
Le mouvement en faveur de l’enseignement du français par l’étymologie du dialecte local s’affirme une fois de plus dans le rapport si remarquable de M. Raymond Laborde, vice-président de la Ruche corrézienne. Il appuie son opinion de celle des hommes les plus autorisés de notre époque dans l’instruction publique et les études philologiques. Ce sont MM. Antoine Thomas, Paul Passy, Gilliérou, Michel Bréal, l’abbé Rousselot, Paul Meyer, pour Paris. Dans nos universités provinciales, il cite MM. Chabanaud, Bourciez, Clédat, Jeanroy, Constant, etc.
Ainsi donc, cette méthode, du Midi au Nord, de l’Est à l’Ouest, ne rencontre plus de contradicteurs sérieux. La conservation des anciens dialectes recrute tous les jours de nouveaux partisans, parce qu’elle donne partout les mêmes espérances de succès, en s’appuyant sur les mêmes exemples comme sur les mêmes raisons. La question ainsi posée, il appartient à M. le Ministre de l’Instruction publique d’ordonner une enquête à ce sujet. Si les conclusions en étaient favorables au désir exprimé par les populations rurales, rien ne s’opposerait plus à ce que les Universités de province, s’inclinant devant les résultats acquis, réalisassent des vœux aussi nombreux qu’éclairés en donnant aux instituteurs primaires des indications appropriées. Nul doute qu’une telle mesure n’eût une influence considérable sur l’instruction à tous les degrés.
NOTES:
[39] Le Figaro et l’Événement d’octobre 1878 reproduisent les discours des félibres qui étaient présents.
[40] M. Martin est mort depuis et son restaurant a disparu.
[41] Il ne faudrait pas voir dans cette épigraphe une indifférence en matière électorale, mais le désir bien affirmé des Félibres de s’abstenir de politique dans leurs réunions ou leurs fêtes.
[42] Villemain.
[43] Le Président Félix Faure et les Ministres ont assisté aux représentations du théâtre antique d’Orange et à toutes les manifestations félibréennes de l’année 1897.
[44] Aujourd’hui décédé et remplacé par l’aimable M. Marcel.
[45] Dont nous donnons plus loin des extraits.
VI
HISTOIRE DES DIALECTES DU SUD-EST DE LA FRANCE
Langue ligurienne.—Langue grecque.—Langue latine.—Langues barbares.—Langue francique ou théotisque.—Langue romane.
Si, jusqu’ici, nous avons donné une relation à peu près complète des usages et coutumes des Provençaux, nous n’avons qu’effleuré la question de leur langue, dans un simple aperçu, indispensable à l’histoire du Félibrige. L’histoire de la langue provençale offre un intérêt trop considérable pour n’être pas traitée séparément. Aussi nous avons cru devoir, dans les chapitres suivants, lui consacrer la place que son importance lui assigne.
Dans l’historique des idiomes parlés et écrits en Provence, nous remontons jusqu’aux origines, en passant par le grec, le latin et le roman, parce que nous avons pensé qu’il y avait intérêt à démontrer que le provençal actuel, né de ces langues, possède, encore de nos jours, des mots qui lui ont été légués par cette époque primitive où les rivages de la Méditerranée étaient habités par les Ligures. Le lecteur pourra se rendre compte de ce fait en parcourant les petits vocabulaires des mots restés dans le provençal usuel et se trouvera ainsi fixé sur cette question de linguistique.
Après avoir retracé les phases brillantes ou obscures par lesquelles ont passé les langues parlées et écrites en Provence depuis leurs origines jusqu’à nos jours, il nous a paru indispensable, pour juger des transformations et des progrès qu’elles ont subis, de citer des morceaux choisis, soit en prose, soit en vers, des idiomes locaux. Ces exemples donneront une idée des divers dialectes du Midi, de la corrélation qui pouvait exister entre eux et de leur valeur littéraire.
Enfin, pour terminer cet ouvrage, nous donnons la grammaire provençale que C.-F. Achard fit paraître en 1794, et qui, la première, fixa les règles de l’orthographe et de la prononciation. Depuis, sous l’influence du Félibrige, des modifications ont été apportées dans notre langue. Le Dictionnaire de Mistral, véritable monument d’histoire et de linguistique, en a arrêté définitivement la forme, l’emploi, la prononciation et l’orthographe. De son côté, le Frère Savinien a fait paraître tout un cours de provençal à l’usage des écoles primaires: grammaire, exercices lexicologiques, versions et thèmes, dont nous donnons des extraits qui, avec l’ouvrage de F.-C. Achard, permettront de comparer le provençal d’avant la Révolution avec celui de nos jours.
Le Frère Savinien, instituteur aussi savant que modeste, a adopté l’orthographe félibréenne et a fait dans son école une application pratique de la méthode étymologique pour l’enseignement du français par le provençal. Ses efforts ont été couronnés d’un plein succès et lui ont valu les éloges et les encouragements les plus mérités du monde littéraire et des membres les plus haut placés de l’enseignement public. Nous sommes particulièrement heureux de le constater ici et nous faisons des vœux pour que cet enseignement soit généralisé pour le plus grand honneur des lettres françaises.
La parole est l’expression de la pensée et le signe distinctif du genre humain. Mais cette manifestation la plus évidente des hautes facultés de l’homme n’est pas la même chez tous les peuples. De là est née la diversité des langages. Leur formation n’a rien eu de spontané; œuvre collective d’une suite de générations, elle a subi, chez les différentes nations, des modifications nées de la vie en commun, des besoins de l’existence et de la diversité des races.
Les langages se divisent à l’infini; cependant les philologues, les linguistes sont d’accord pour trouver dans ces idiomes différents des rapports, des affinités, des analogies, marques d’une commune origine. Partant de ce principe, on est amené à croire qu’ils ne sont que des empreintes inégales d’un même type. De cette source seraient nés des dialectes qu’on peut réunir dans un même groupe et rattacher plus ou moins étroitement à une langue mère, qui, pour avoir cessé d’être vulgaire, n’en a pas moins laissé des traces ineffaçables de son ancienne existence et de sa domination.
Avant la conquête romaine, les habitants des Gaules parlaient différents dialectes issus d’une même langue, que l’on est convenu d’appeler celtique.
Dans la Provence, dont les premiers habitants n’étaient pas celtes, mais liguriens, on parlait un langage absolument différent de celui de la Gaule proprement dite. Vouloir déterminer ce langage d’une façon exacte serait peut-être téméraire. Cependant notre provençal actuel nous en a conservé quelques vestiges qui ont pu servir en partie, avec le grec et le latin, à former notre langue.
Pas plus que les Gaulois, les Liguriens n’écrivaient; leur langage, lorsque les Phocéens s’établirent à Marseille, s’altéra peu à peu, par les emprunts faits à la langue grecque, qui devint rapidement, par le fait des transactions commerciales, la langue parlée dans toute la Provence. Puis le latin survint, imposé comme une loi à tous les peuples vaincus, et il ne resta des anciens idiomes que quelques mots ou rudiments qui formaient des barbarismes dans le latin des provinces.
Après la chute de l’Empire Romain, le latin résista à l’invasion des Barbares, parce que l’Église se l’était approprié et le propageait partout avec l’Évangile. Il n’en est pas moins vrai, cependant, que le passage des Goths, des Francs, des Lombards et des Espagnols, qui introduisirent en Provence des mots et des locutions à eux propres, amena l’altération graduelle du latin. Il revêtit des formes nouvelles, lesquelles, fixées par des règles et soumises à un système grammatical parfaitement coordonné, donnèrent naissance à une langue que l’on appela le Roman et qui fut commune à toutes les nations soumises à Charlemagne.
Elle eut ses poètes, ses orateurs, ses grammairiens et domina dans toute l’Europe occidentale pendant plusieurs siècles. D’elle sortirent ensuite les langues modernes, qui prirent des caractères différents à mesure que les événements politiques séparèrent les nations, qui devinrent indépendantes les unes des autres.
Les principales langues ainsi formées dans l’Europe latine furent: l’Italien, l’Espagnol, le Portugais, le Provençal et le Français.
D’après cet exposé, l’ordre chronologique des langues parlées dans le Sud-Est de la France peut se résumer ainsi:
- Langue Ligurienne;
- Langue Grecque;
- Langue Latine;
- Langues Barbares;
- Langue Romane;
- Langue Provençale;
- Et, enfin, langue Française[46].