LANGUE LIGURIENNE
Loin de nous la prétention de rechercher quelle était la langue parlée par Les Liguriens, que nous savons avoir été les plus anciens habitants de la Provence. Tout ce que l’on peut présumer, c’est que cette langue devait avoir quelque affinité avec le Celtique en usage chez les peuples de la Gaule. Du Celtique, que reste-t-il aujourd’hui? Les vocabulaires où l’on a rassemblé les mots prétendus celtiques, les commentaires qui les accompagnent ne sont que des recueils des divers idiomes vulgaires usités dans les provinces de la France. Il paraît à peu près impossible d’y trouver des éléments sérieux pour une reconstitution de l’ancienne langue Celtique. Si une autorité pouvait être invoquée en pareille matière, on citerait Adelung[47], qui admit comme celtiques les mots n’appartenant ni au Saxon ou Germanique ni au Latin. Cependant, il convient que le Celtique a fourni quantité de racines au Latin et même au Grec. Il pense également que l’Irlandais et le Gaëlic (dont le Bas-Breton est un dialecte) ont seuls pu conserver quelque parenté avec l’ancien Celtique.
Ces conjectures sont admissibles et nous amènent à croire que le Ligurien différait du Celtique, parce que nous retrouvons dans notre Provençal quantité de mots qui ne se trouvent point dans les idiomes des autres provinces, pas plus que dans l’Irlandais et le Gaëlic. Ces mots n’ont donc pu être transmis au Provençal que par le Ligurien. Ce qui nous confirme dans cette opinion, c’est que nous retrouvons ces mêmes mots, avec quelques légères altérations, dans le Génois et le langage parlé sur le parcours de la rivière de Gênes, pays qu’habitaient les Liguriens.
Notre conclusion est que le Provençal a eu le Ligurien comme langue mère. A l’appui de cette opinion, nous donnons ci-après un petit vocabulaire de mots liguriens encore usités de nos jours dans notre Provençal et considérés comme les plus sûrement dérivés de cette langue[48].
VOCABULAIRE DES MOTS LIGURIENS RESTÉS DANS LE PROVENÇAL
| PROVENÇAL | FRANÇAIS |
|---|---|
| A | |
| Abrar. | Allumer. |
| Acoulo. | Arc-boutant. |
| Agacin. | Cor. |
| Agast. | Érable. |
| Alan. | Hâbleur. |
| Aléouge. | Allège. |
| Aouffo. | Sparterie. |
| Apen. | Fondation d’un mur. |
| Arno. | Teigne. |
| Atue. | Bois résineux. |
| Avenq. | Gouffre. |
| B | |
| Baccou. | Soufflet. |
| Bachas. | Flaque d’eau. |
| Badar. | Bâiller. |
| Bajano. | Légumes en salade. |
| Balouiro. | Guêtres de feutre. |
| Baou. | Escarpement. |
| Baoumo. | Grotte. |
| Begno. | Echelette d’un bât. |
| Biou. | Bucin. |
| Bled. | Mèche. |
| Bourneou. | Tuyau. |
| Bresco. | Rayon de miel. |
| Bruc. | Ruche. |
| C | |
| Cacheio. | Fromage mou. |
| Cachoflo. | Artichaut. |
| Calaman. | Poutre. |
| Calous. | Trognon de chou. |
| Cons. | Étage. |
| D | |
| Dai. | Faux. |
| Damen (tenir). | Guetter. |
| Darbou. | Mulot. |
| Drayo. | Sentier. |
| E | |
| Ego. | Haras. |
| Eissado. | Houe. |
| Escaboua. | Troupeau de chèvres. |
| Escandaou. | Mesure pour l’huile. |
| Esqueirié. | Pente pierreuse. |
| F | |
| Faoudo. | Giron. |
| Faouvi. | Sumac. |
| Fedo. | Brebis. |
| G | |
| Gaoubi. | Adresse. |
| Gaougno. | Ouïe des poissons. |
| Gaveou. | Sarment. |
| Greou. | Cœur de laitue. |
| Grupi. | Crèche. |
| H | |
| Heli. | Lis. |
| Houasco. | Hoche, Entaille. |
| I | |
| Indé. | Vase de cuivre. |
| Indés. | Trépied pour le pot-au-feu. |
| J | |
| Jabou (â). | A foison. |
| Jaino. | Poutre, Solive. |
| Jarro. | Cruche. |
| L | |
| Laouvo. | Dalle de pierre. |
| Lazagno. | Pâte de ménage. |
| M | |
| Magaou. | Pioche. |
| Magnin. | Chaudronnier ambulant. |
| Maloun. | Brique. |
| Mareto. | Besace. |
| Margaou. | Pâturin annuel (pluriel). |
| Mas. | Ferme. |
| Mastro. | Pétrin. |
| Mavoun. | Haricots gourmands. |
| Megi. | Médecin. |
| Menoun. | Bouc. |
| Messugo. | Ciste. |
| Morven. | Genévrier. |
| N | |
| Nasquo. | Inule visqueuse (pl.). |
| Niero. | Puce. |
| O | |
| Oc. | Oui. |
| Oouruou. | Maquereau. |
| Ourami. | Faucille. |
| P | |
| Pantai. | Rêve. |
| Pechier. | Cruche (petite). |
| Peiroou. | Chaudron. |
| Poutargo. | Caviar. |
| R | |
| Rabas. | Blaireau. |
| Raï. | Troupeau de porcs. |
| Roumias. | Ronce. |
| Ruelo. | Coquelicot. |
| S | |
| Sartan. | Poêle à frire. |
| Siagno. | Massette d’eau. |
| Sivado. | Avoine. |
| Seioun. | Pot à lait. |
| T | |
| Tap. | Bouchon. |
| Tanquo. | Barre. |
| Tapet. | Genre d’escargot. |
| Tarnaou. | 1/8 d’once. |
| Tesouiros. | Ciseaux. |
| Tigno. | Engelure. |
| Toouteno. | Calmar. |
| Touaro. | Chenille. |
| Toupin. | Pot à feu. |
| Trufar (se). | Se moquer. |
| Trui. | Aire pour les raisins. |
| Tuy. | If. |
| V | |
| Vabre. | Ruisseau. |
| Vano. | Couverture. |
| Vesou. | Voir venir. |
| Vibre. | Castor. |
| Vichou. | Roitelet. |
Nous avons voulu seulement, dans une recherche aussi obscure que celle des mots ou des expressions de l’antique langue ligurienne, indiquer les analogies existant entre le Provençal actuel et la langue des premiers habitants de la Gaule cisalpine. Une démonstration plus étendue, un vocabulaire plus complet pourraient faire l’objet d’un ouvrage spécial, mais ne rentrent pas dans le cadre de celui-ci.
Dans le rapide exposé que nous donnons ci-dessus, on a dû remarquer que les mots provençaux qui sont probablement dérivés du Ligurien sont:
1o Des noms géographiques, tels que: Gour, lac; Bachas, mare; Baou, escarpement, d’où viennent Baoumo, grotte, et Baouco, nom générique donné aux graminées et aux herbes qui croissent sur les rochers et sur les bords des sentiers; Coumbo, vallon, creux; Craou, plaine caillouteuse; Drayoou, sentier; Esqueirié, pente pierreuse; Lubac, côté d’une montagne exposé au nord; etc...;
2o Des noms de divers végétaux et animaux indigènes; tels sont: Agast, érable; Arno, teigne; Darbou, mulot; Faouvi, sumac, etc...;
3o Des termes relatifs à la vie pastorale, qui était celle des anciens Liguriens, comme, par exemple, Tapi ou Tapio, hutte; Escaboua, troupeau de chèvres; Ménoun, bouc; Raï, troupeau de cochons; Cambis, collier pour suspendre les sonnettes du bétail, etc...;
4o Quelques termes d’agriculture comme: Eyssarry et Eyssarryen, paniers pour mettre sur les bêtes de somme, ou bât; Daï ou Dayo, faux; Magaou, pioche; Mas, ferme; Ourami, faucille, etc...;
5o Enfin, des mots divers qui, par suite de circonstances particulières ou d’une longue habitude, ont résisté à l’invasion des langues étrangères. Ces mots sont encore assez nombreux et présentent des marques d’origine qui ne permettent pas de les confondre avec ceux qui ont été transmis au Provençal par le Grec, le Latin et les langues gothiques.
Une étude approfondie de ce qui reste du Ligurien pourrait conduire à attribuer aux racines de cette langue une certaine parenté avec les langues sémitiques. Mais, comme nous l’avons dit précédemment, une telle étude, trop longue pour trouver sa place dans cet ouvrage, devrait, pour être complète, faire l’objet d’un volume spécial. Qu’il nous suffise ici de constater qu’il y a eu une langue Ligurienne plus ou moins différente des idiomes parlés dans les Gaules, et que cette langue, que l’on croit morte, n’a pas totalement disparu, puisqu’elle a laissé des traces dans le Provençal.
Nous ne pensons pas que le Ligurien se soit répandu sous la même forme dans toute la Provence; nous penchons à croire, au contraire, qu’il a dû se diviser en autant de dialectes qu’il y avait de nations différentes dans ce pays et dans la Ligurie proprement dite. Aucun fait connu ne peut nous porter à supposer que ces dialectes fussent écrits. Les annales des Ligures, leurs lois, les préceptes de leur religion se conservaient chez eux par la tradition, comme chez les Gaulois. Plus tard seulement, grâce à l’influence que les Marseillais exercèrent sur eux, et même sur les Gaulois, par l’effet du commerce, ils connurent et adoptèrent l’alphabet grec. A partir de ce moment, les dialectes liguriens perdirent de leur importance, ils ne furent même plus employés dans les marchés; la langue Grecque, jusqu’à la conquête romaine, domina toute la Gaule méridionale, et le Ligurien ne fut plus usité que dans l’intérieur, au fond des campagnes. C’est ainsi que nous devons aux paysans la conservation et la tradition des derniers vestiges de la langue d’où naquit le Provençal.