LANGUE ROMANE

Lorsque Constantin transféra d’Italie en Orient le siège de l’Empire Romain, il ne se rendit pas compte qu’il devait résulter de cet acte un affaiblissement de sa puissance militaire, et qu’il privait désormais son gouvernement d’une force qui l’avait aidé à établir sa domination dans le monde: la propagation de la langue latine.

En effet, les habitants qui restèrent dans l’antique cité dépouillée de son titre de capitale perdirent peu à peu cet esprit public et cet orgueil national qui avaient fait des Romains les maîtres du monde. Non seulement ils n’étaient plus propres à agrandir leur territoire et à imposer et répandre leur langue, mais ils ne purent même soutenir le choc des peuples qu’ils avaient conquis et qui, ne se sentant plus maîtrisés, envahissaient et franchissaient impunément leurs frontières trop vastes, trop éloignées et trop dégarnies. Rome était définitivement déchue et, comme tout s’enchaîne, la langue Latine dut subir à son tour l’influence des idiomes des vainqueurs. Elle s’altéra avec l’invasion des Goths, et cette corruption ne fit que s’accentuer par la suite; elle se mêla aux langages divers des envahisseurs; à tel point qu’elle forma une nouvelle langue que l’on appela Romane.

Les écrits les plus anciens dans cette langue ont été recueillis en Italie et remontent à l’année 730. Depuis cette époque, ils se succèdent sans interruption jusqu’à la fin du Xe siècle. Luitprand, en 728, comptait en Espagne, parmi les langues qui s’y parlaient, le Valencien et le Catalan, reconnus pour être des dialectes de la langue Romane. En 734, l’ordonnance d’Alboacem, fils de Mahomet-Allsamar, fils de Tarif, qui régnait à Coïmbre, fut publiée en Roman. Enfin, il était, à la même époque, parlé en Portugal, où il portait le nom de langue romance.

En ce qui concerne particulièrement la France, il faut remonter au commencement de la monarchie pour se rendre compte du développement du Roman et de l’importance qu’il a pu y acquérir après le Latin et le Francique ou Théotisque, qui étaient les langues primitives.

Contrairement à ce que l’on a cru longtemps, le Roman n’est pas né seulement d’une corruption du Latin; il s’est formé, comme nous l’avons dit précédemment, peu à peu, des mots et des locutions que le passage des Goths, des Francs, des Lombards et des Espagnols avait introduits dans le Latin. Si l’on compare les textes du Roman ancien avec notre Provençal actuel, on est amené à reconnaître que, dès l’époque des troubadours, il devait y avoir deux langues romanes, l’une qui s’étendait sur les provinces du Nord et l’autre particulière au Midi; ce qui donnerait une raison d’être à cette opinion, c’est que, dans le Roman des côtes du Rhône, de la haute et basse Provence jusqu’à Nice, on retrouve des mots, des locutions et des expressions qui ne figurent pas dans le Roman du Nord et qui proviennent du Ligurien, du Grec et de l’Arabe, langues qui se sont pour ainsi dire cantonnées dans les provinces méridionales. Et, alors que le Roman de la monarchie franque s’est transformé peu à peu en Français, le Roman du Midi, parlé et écrit dans un pays quasi indépendant, ou qui, tout au moins, avait conservé ses franchises, prit le nom de Provençal et s’est perpétué jusqu’à nous.

Si l’on tient compte des mœurs, des usages, du climat, des occupations des habitants de l’Ibérie, de la Gaule cisalpine, de la Lusitanie, on peut dire qu’à l’époque du démembrement de l’empire de Charlemagne, le Roman parlé dans ces divers pays commença à se transformer et que l’Espagnol, l’Italien et le Portugais en furent tirés, dans les mêmes conditions que le Provençal, et avant que le Français eût acquis cette forme et cette pureté qu’on lui a connues depuis. A partir de cette époque, on appela langue d’Oïl le Français tiré du Roman parlé au-delà de la Loire, parce que cette affirmation s’y prononçait Oui; et langue d’Oc le Roman parlé en deçà de ce fleuve, parce que ce même mot s’y prononçait Oc. Ce n’est que vers le Xe siècle que cette distinction fut faite. Jusque-là, à la cour des rois de France, comme en Italie, en Espagne, en Portugal et en Provence, on avait fait usage de la langue Romane.

La langue d’Oc fut aussi appelée langue Provençale, non seulement parce que le Roman s’était conservé dans cette province avec plus de pureté que partout ailleurs, mais encore parce que c’était le pays où le gai saber, c’est-à-dire l’art d’instruire en égayant, était le mieux cultivé et le plus considéré.

NOTES:

[46] Il nous a paru nécessaire, pour la clarté de nos explications sur la langue romane, de consacrer à chacune des langues qui l’ont précédée un résumé historique qui en marquera l’esprit et la portée. Nous avons pensé qu’il ne serait pas inutile d’y joindre une sorte de vocabulaire abrégé des mots et des principales expressions que chacune de ces langues, dans des proportions différentes, a fournis pour la formation du Roman et du Provençal. Le lecteur y retrouvera ces mêmes mots et ces mêmes expressions employés encore de nos jours, que le Provençal parlé dans nos départements méridionaux, particulièrement dans ceux du Sud-Est, nous a transmis à travers les siècles.

[47] Adelung, savant allemand qui, entre autres ouvrages, fit un tableau universel des langues.

[48] On remarquera, en parcourant ce vocabulaire, que nous avons évité de donner l’orthographe nouvelle, afin de démontrer l’ancienneté des mots, et empêcher toute confusion.

[49] Cet ouvrage est intitulé:

Recueil alphabétique de mots provençaux dérivés du Grec, renfermant les termes particuliers au peuple de Marseille et surtout ceux relatifs à la marine et à la pêche.

[50] Barbares, pour guerriers.

[51] De Villeneuve.

[52] Frédéric Schoell, Tableau des peuples qui habitent l’Europe, p. 62 (Paris, 1812).]

[53] Wœlfel, connu sous le nom d’Ulphilas, évêque des Goths, de Dacie et de Thrace, au IVe siècle, a traduit la Bible en idiome gothique. Il existe des fragments de cette version dans un manuscrit de la Bibliothèque de l’Université d’Upsal, sous le nom de Codex argenteus. Il y en eut plusieurs éditions, dont la 5e a paru à Weissenfels, en 1805, in-4o, avec traduction latine interlinéaire, grammaire et glossaire par Fulda, Reinwald et Zahn.

VII
ÉTAT DE LA PROVENCE LORS DE LA FORMATION DE LA LANGUE ROMANE

De l’influence de la chevalerie et des croisades sur le développement de la langue Romane.—Période des Trouvères et des Troubadours.—Les Trouvères.—Les Troubadours.

Sous la suzeraineté des rois mérovingiens et l’administration paternelle des ducs d’Aquitaine, qui avaient abandonné le soin immédiat des affaires à la direction des comtes indigènes, la Provence, grâce à sa situation géographique, put jouir des bienfaits d’une paix relative, si on la compare aux autres provinces françaises dévastées par de continuelles guerres civiles ou étrangères.

Après le partage de l’empire de Charlemagne, l’autorité de la couronne était à peine reconnue. Victimes de ministres ambitieux, les princes, d’un caractère faible ou adonnés aux plaisirs, ne furent plus entre leurs mains que de simples automates. Les ducs, comtes et autres gouverneurs de provinces, toujours prêts à empiéter sur la prérogative royale et à l’usurper au besoin, proclamèrent publiquement leur indépendance. Les tenures féodales disparurent violemment et les vassaux immédiats de la couronne se levèrent tous à la fois, comme autant de souverains allodiaux et héréditaires. Les gouverneurs des provinces méridionales, et particulièrement de la Provence, n’hésitèrent pas à profiter d’une occasion aussi favorable pour réaliser un projet qu’ils nourrissaient depuis longtemps. Le promoteur de cette revendication armée fut le célèbre Boson.

Le fondateur de l’indépendance provençale était le fils de Théodoric, premier comte d’Autun. Par ses talents politiques et militaires, il sut plaire à Charles le Chauve, qui le nomma gouverneur de Provence et du Venaissin. Quand le roi de France vint visiter le pays, Boson lui présenta sa sœur Rachilde, dont l’éclatante beauté produisit une profonde impression sur le monarque. Ébloui, captivé par les charmes de cette femme, Charles, pour la posséder, dut lui offrir sa main. Les projets ambitieux de Boson furent servis par la nouvelle reine de France, qui le fit nommer gouverneur des provinces italiennes, titre équivalent à celui de vice-roi. Ce n’était pas là le dernier mot du programme du beau-frère de Charles le Chauve.

De connivence avec sa sœur, il contracta un mariage secret avec Hermengarde, fille unique de Louis II, roi d’Italie. Cette union, qui devait, à la mort de son beau-père, le mettre en possession de son trône, ne pouvait rester longtemps cachée. Quand Charles le Chauve en eut connaissance, il en fut gravement et justement offensé. Mais l’influence de Rachilde était sans bornes; elle intercéda en faveur de Boson et son succès dépassa même le résultat espéré. Elle obtint, non seulement que le roi de France approuvât le mariage, mais encore qu’il consentît à ce qu’une nouvelle célébration de la cérémonie nuptiale eût lieu, avec toute la pompe royale.

Après la mort de Louis le Bègue, successeur de Charles le Chauve, qui avait maintenu Boson dans tous ses grades et honneurs, l’anarchie se répandit dans toute la France. La réputation que ce dernier avait acquise en Provence, l’ascendant qu’il exerçait dans toute la région en sa qualité de gouverneur, fonction qui, durant deux règnes consécutifs, l’y avait fait estimer et aimer, devaient amener prochainement la réalisation d’un projet longuement médité. En 879, il convoqua un synode de tous les évêques du Lyonnais, Dauphiné, Languedoc, Provence et autres diocèses. Les prélats s’assemblèrent dans son château de Montaille, sur la rive gauche du Rhône, entre Vienne et Valence, et, préalablement gagnés en sa faveur, procédèrent à son élection comme roi[54]. Ni la noblesse ni le peuple ne prirent part à cette nomination, à laquelle cependant ils acquiescèrent tacitement. Telle fut l’origine de la séparation complète de la Provence et de la couronne de France. Cet état de choses fut accepté par le roi, car nous voyons Charles le Gros intervenir, en 883, comme médiateur entre Boson et Louis III qui avait envahi le nouveau royaume avec son frère Carloman, médiation qui eut pour résultat d’attribuer à Boson, en souveraineté absolue, la Franche-Comté, le Dauphiné, la Provence et la Savoie. Après quelques combats heureux qu’il eut à soutenir contre divers compétiteurs, il demeura possesseur de ces pays jusqu’à sa mort, qui advint en 888.

[↔]

Arles: l’Amphithéâtre.

Son fils, Louis Boson, qui lui succéda, envahit l’Italie, augmenta ses possessions et fut couronné empereur par le pape Jean IX. Après lui, Hugues, gouverneur de Provence, et Rodolphe, roi de la Bourgogne transjurane, se disputèrent ses États. Alternativement vainqueurs et vaincus, les deux partis signèrent en 930 une convention par laquelle Hugues céda à Rodolphe, sous condition de réversibilité, la totalité de ses États transalpins, ce dernier renonçant en faveur de son rival à toutes ses prétentions sur l’Italie[55]. Conrad, qui fut le successeur de Rodolphe en 944, réunit sous son sceptre les deux parties de la Bourgogne comprenant, la première, tout le pays suisse, depuis Schaffhouse jusqu’à Bâle, la partie occidentale de la Suisse depuis le Rhin jusqu’au Rhône, toute la Savoie, la Franche-Comté, le Lyonnais, le Dauphiné, la Provence, plusieurs villes du Languedoc; l’autre partie comprenait la Bourgogne proprement dite.

Par l’exposé qui précède et qui n’était pas inutile pour expliquer la parenté de la langue Romane ou provençale avec certains mots ou locutions des dialectes du Nord, on a pu voir que la seconde dynastie du royaume d’Arles avait singulièrement agrandi ses possessions. L’importance de ses populations et l’étendue de son territoire justifiaient la prépondérance que la langue Romane exerça, dès cette époque, sur toute l’Europe latine.

Des descendants de Rodolphe, Conrad fut le seul qui établit sa résidence royale en Provence. Il avait choisi à cet effet la ville d’Arles, et vivait en paix avec ses voisins. Aimé de son peuple, il se contentait de la sujétion, plutôt nominale qu’effective, des ducs et comtes qui possédaient des fiefs héréditaires dans chaque district du royaume, et mérita à juste titre le surnom de Pacifique, que ses contemporains et la postérité lui ont décerné. A part les incursions fréquentes des pirates maures, qu’il finit par exterminer, son règne, qui dura quarante-trois ans, fut un des plus heureux dont jouirent les Provençaux.

LA LANGUE ROMANE
DANS LE NORD ET LE MIDI DE LA FRANCE

Comme nous l’avons déjà dit, le Latin, corrompu dans l’usage courant par les dialectes des peuples envahisseurs, était resté la langue privilégiée de l’Église, qui l’avait conservée dans ses formes les plus pures. Par un étrange revirement d’esprit, encore difficile à expliquer, ce rôle de protectrice du Latin, qui avait été une force pour l’Église, fut à un moment, non seulement renié par elle, mais blâmé en toutes circonstances. Ce fut en effet un pape qui, le premier, tâcha d’expulser la langue Latine du refuge qu’elle avait trouvé dans le clergé. Grégoire le Grand ne pouvait admettre qu’une langue dont un peuple païen s’était servi pour implorer ses idoles fût également employée par la religion chrétienne pour exprimer les louanges de Dieu.

Son mépris pour la grammaire latine le poussait à écrire ces paroles:

«Je n’évite point les barbarismes; je dédaigne d’observer le régime des prépositions, etc., etc., parce que je regarde comme une chose indigne de soumettre les paroles de l’oracle céleste aux règles de Donat[56] et jamais aucun interprète de l’Écriture sainte ne les a respectées.»

Ayant appris que Didier, évêque de Vienne, donnait des leçons de l’art connu alors sous le nom de grammaire, cet illustre pontife lui en fit une vive réprimande:

«Nous ne pouvons, écrivait-il, rappeler sans honte que votre fraternité explique la grammaire à quelques personnes. C’est ce que nous avons appris avec chagrin, et fortement blâmé... nous en avons gémi. Non, la même bouche ne peut exprimer les louanges de Jupiter et celles du Christ. Considérez combien, pour un prêtre, il est horrible et criminel d’expliquer en public des livres dont un laïque pieux ne devrait pas se permettre la lecture. Ne vous appliquez donc plus aux passe-temps et aux lettres du siècle.»

Le dédain que ce pontife professait pour la littérature latine, exalté encore par la haine du paganisme, le porta à faire rechercher et brûler tous les exemplaires de Tite-Live qu’il put découvrir. Il est heureux pour la gloire des lettres qu’il ait pu en échapper à la colère de ce vandale que l’Église a canonisé. Saint Antonin, commentant cette action, la donne comme honorable pour la mémoire du pontife romain. Si ce zèle par trop ardent peut être considéré comme l’erreur du siècle, on ne s’explique pas bien le vœu de Jean Hessels, professeur à Louvain, qui s’écrie à ce sujet: «Heureux, si Dieu envoyait beaucoup de Grégoire!»

Le résultat de cette campagne menée contre le Latin fut que, sous le pontificat de Zacharie, il se trouva tel prêtre qui ne le connaissait pas assez pour exprimer convenablement la formule du sacrement du baptême. Ce pape eut à prononcer sur la validité de ce sacrement conféré en ces termes: «Ego te baptiso in nomine Patria et Filia et Spiritus sancti.»

Saint Boniface, évêque de Mayence, avait ordonné de baptiser de nouveau; le pape décida que le baptême était valable si les paroles sacramentelles avaient été mal prononcées par ignorance de la langue et non par esprit d’hérésie.

Corrompu par les dialectes des peuples barbares qui envahirent les Gaules, renié par le chef de l’Église, délaissé par les princes et la royauté, le Latin devait se fondre insensiblement dans une nouvelle langue qui, tout en s’enrichissant de certains mots empruntés aux idiomes étrangers, conservait cependant une marque originelle dont elle tirait son nom: le Roman.

La langue Romane, connue dans le Nord de la France dès le VIIIe siècle sous le nom de lingua romana rustica, avait emprunté aux idiomes des peuples nouveaux venus de la Germanie un caractère de force et de dureté dans les mots et les expressions que n’avait pas et ne pouvait avoir le Provençal. La langue Romane du Midi éclose, sous un soleil brillant, dans une atmosphère tiède et parfumée, tout imprégnée de la poésie du Grec et du Latin, inspira les Troubadours, poliça les mœurs et les usages, chanta les faits glorieux et créa les cours d’amour. Elle fut l’expression la plus belle et la plus haute de la civilisation de la Gaule latine. Cependant, quoique subissant moins que dans le Midi l’influence du Latin, les Francs, en y mêlant leur dialecte, formèrent un idiome intermédiaire, un autre Roman, qui se répandit et s’épura peu à peu. Les écrits de cette époque qui sont parvenus jusqu’à nous et qui émanent de personnalités marquantes dénotent le soin avec lequel on l’enseignait et le propageait dans le royaume. On cite saint Mummolin, évêque de Noyon, qui écrivait non seulement dans la langue Théotisque, mais aussi dans la Romane; saint Adalhard, abbé de Corbie, était dans le même cas. Enfin, en 813, un concile tenu à Tours prescrivait aux évêques de ne pas composer leurs homélies en Latin, et d’avoir soin de les traduire en «langue romane rustique et en Théotisque».

On peut avoir une idée de ce qu’était le Roman du Nord sous le règne de Charlemagne par un passage des litanies qui se chantaient alors au diocèse de Soissons. Lorsque les prêtres invoquaient Dieu pour faire descendre sa protection sur l’empereur, le peuple se joignait à eux et répondait: Tu lo juva[57]. Ces trois mots suffisent pour montrer que, si le latin dominait encore dans ce langage, il était déjà bien altéré.

Enfin, le document principal qui atteste l’emploi de la langue Romane dans le Nord de la Gaule est la convention ou serment conclu entre Charles le Chauve et Louis le Germanique, pour déjouer les vues ambitieuses de leur frère Lothaire. Ils se rencontrèrent à Strasbourg, et là jurèrent avec leurs soldats de rester fidèlement liés l’un à l’autre. Afin que chacun d’eux fût entendu par les troupes de son frère et que l’engagement eût ainsi un caractère plus grave et plus sincère, Louis, le chef des Germains, prononça son serment en langue Romane, et Charles, le chef des Gaulois, dit le sien en tudesque; quant aux deux armées, chacune d’elles se servit de sa propre langue. Nous donnons ci-après les deux textes, roman et français, de ces serments célèbres[58], qui furent prononcés à Strasbourg en 842 et qui sont les plus anciens monuments connus, non seulement du Français, mais aussi de ses sœurs les autres langues néo-latines (Italien, Espagnol, Portugais).

SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE[59]

Pro deo amur et pro Kristian poblo et nostro commun salvament, d’ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai-eo cist meon fradre Karlo, et in adjudha et in cad Huna cosa, si cumo om per dreit son fradre solvar dist in o quid il mi ultresi fazet; et ab ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon vol, cist meon fradre Karle in damno sit.

Si Lodhwig sagrament quæ son fradre Karle jurat conservat, et Karlus meo seudra de suo part, non lo stanit, si io retournar non l’int pois ne io, ne seuls cui eo retournar int pois in nulla adjudha contra Lodhwig nun li iver.

Dans cette forme primitive, la langue rustique du Nord de la France—car c’était bien du Nord qu’étaient les troupes de Charles le Chauve à l’assemblée de Strasbourg—ne différait pas beaucoup du Roman provençal, parce que celui-ci était également à la première période de son développement, et que ce fut seulement par la suite qu’il acquit la pureté et la perfection grammaticale avec lesquelles il nous a été transmis.

Cent ans après, c’est-à-dire environ vers le Xe siècle, le Roman du Nord avait fait des progrès sensibles. On peut s’en faire une idée par l’extrait que nous donnons ci-après d’une cantilène en l’honneur de sainte Eulalie[60]. Certains mots et d’autres indices permettent d’y voir avec quelque vraisemblance un premier pas vers la transformation de la langue rustique en Français:

Buena pulcella fut Eulalia[61],

Bel avret corps, bellezour anima,

Voldrent la veintre li Deo inimi,

Voldrent la faire diavle servir,

Elle n’ont eskoltet les mals conseillers.

Le plus ancien texte que l’on connaisse de la langue Romane du Nord, après les deux que nous venons de citer, est celui des lois publiées en 1069, pour les Anglais, par le duc de Normandie, Guillaume le Conquérant. Elles commencent ainsi:

Ces sount les leis et les custumes que le rei Williams grentot a tut le puple de Engleterre après le conquest de la terre, iceles mesmes que li reis Edward sun cosin tint devant lui. Co est à saveir: I. Pais à saint yglise. De quel forfait que home ont fait en cels tens e il pout venir a sainte yglyse, ont pais de vie et de membre, etc., etc.

Peu à peu, le Théotisque disparut du sol gaulois, et le Roman qui s’était formé pour ainsi dire par l’usage du peuple prit possession de la France neustrienne. Enfin, vers le XIe siècle, il devint la langue nationale, et les troubadours survenant lui donnèrent une régularité de forme, une pureté et une harmonie qui lui avaient manqué jusque-là.

DE L’INFLUENCE
DE LA CHEVALERIE ET DES CROISADES
SUR LE DÉVELOPPEMENT DE LA LANGUE ROMANE

PÉRIODE DES TROUVÈRES ET DES TROUBADOURS

Une des causes qui contribuèrent le plus directement à la propagation et au développement des dialectes romans, aussi bien comme langues vulgaires qu’au point de vue littéraire, fut le rôle que joua la Chevalerie dans la société à partir du Xe siècle. Dépouillés du caractère barbare, plutôt brutal, qu’ils avaient eu jusqu’alors, les chevaliers, à partir de cette époque, manifestèrent des idées et des tendances d’un ordre plus élevé. Ils se firent les redresseurs des torts de l’humanité, les protecteurs des faibles et surtout des femmes. Sans nous arrêter aux récits fantastiques des poètes et des chroniqueurs, il est hors de doute que c’est la Chevalerie qui a été l’un des premiers instruments libérateurs de la condition du sexe faible. Sous la royauté féodale, la femme avait constamment vécu sous la dépendance de l’homme. Les Goths, les Lombards, les Francs, les Germains et autres peuples du Nord, jaloux à l’excès de la chasteté de leurs épouses, les tenaient dans une étroite sujétion. Mariées ou non, les femmes vivaient dans un état de tutelle perpétuelle. Elles ne sortirent de l’obscurité où elles avaient été retenues si longtemps que lorsque la noblesse se fut séparée de la royauté. Elles exercèrent alors leurs droits comme tutrices, et surent bientôt prendre dans la société un rôle prépondérant, soit au foyer de famille, soit dans les affaires civiles, et même sur le trône, dans la direction de la politique du pays. Les faveurs les plus grandes qu’elles pouvaient accorder furent regardées comme le juste prix de leur émancipation. Le serment imposé aux Croisés, en mettant sur la même ligne Dieu et la femme, consacrait à son profit un culte qui, disent les ménestrels, ne le cédait en rien à celui de Dieu.

Cette élévation du sexe faible devait adoucir le caractère militaire des chevaliers, qui, gagnés par la tendresse féminine, perdirent la rudesse, la brutalité, l’âpreté qui les avaient caractérisés jusque-là. Pour plaire, ils s’adonnèrent au culte de la musique et de la poésie; la noblesse princière, se reposant des fatigues de la guerre, employa ses loisirs à étudier et répandre la langue Romane, soit pour chanter l’amour, soit pour célébrer les exploits guerriers des croisades, soit enfin pour faire connaître les mœurs du clergé, pour qui la religion n’était plus qu’un prétexte et l’Église un repaire d’intrigues. La conduite des prélats était non seulement la violation flagrante de tout principe de morale, mais elle attestait encore manifestement que le christianisme, sous le masque de l’hypocrisie, n’était plus qu’un simple rituel de cérémonies, un commerce, où l’on vendait fort cher l’absolution de tous les crimes.

C’est au XIe siècle environ que l’on croit pouvoir fixer l’institution du Gai-Saber comme art. De même que les chevaliers, les Trouvères dans le Nord, les Troubadours dans le Midi, s’inspirèrent dans leurs actes comme dans leurs poésies des sentiments que reflétaient celles qu’ils avaient choisies comme épouses ou comme maîtresses. La femme fut une de leurs principales préoccupations. Ils chantaient sa grâce, sa beauté et, en même temps que ses qualités physiques, ils ne manquèrent pas de célébrer ses qualités morales.

Des sentiments si nobles, si élevés, ne pouvaient être exprimés que par des mots choisis, des phrases appropriées; et c’est ainsi que, sous l’inspiration poétique des Troubadours, la langue Romane s’épura, se transforma, obéit à une orthographe et à des règles grammaticales qui en fixèrent l’esprit. Cette transformation ne fut pas sans influence sur notre belle langue Française, que ses qualités maîtresses, l’harmonie et la clarté, devaient un jour faire préférer à toute autre, comme instrument diplomatique.

Si, dans leurs poésies, les Troubadours chantaient la délicatesse et la vivacité de l’amour, ils y exprimaient également leurs sensations morales, leurs opinions politiques, leur enthousiasme pour les personnages illustres qui exécutaient de grands exploits. Ils ne craignaient pas non plus, dans leur juste et courageuse indignation contre les erreurs et les fautes de leurs contemporains, si haut placés fussent-ils, de fustiger par une ironie mordante et une satire vengeresse tout ce qui n’était pas empreint d’idéal, de bonté et de charité chrétienne.

Cette nouvelle littérature n’emprunta rien aux leçons et aux exemples des anciens. Si les chefs-d’œuvre littéraires des Grecs et des Latins n’étaient pas tout à fait inconnus des Troubadours, cependant, leur goût n’était peut-être pas assez formé ni assez exercé pour les admirer utilement et s’inspirer de leurs beautés classiques. Ils procédèrent, pour ainsi dire, avec des moyens indépendants et distincts. Les formes qu’ils employèrent, les couleurs étrangères ou locales dont ils les revêtirent, l’esprit particulier où dominait la pensée religieuse dont ils étaient animés, les mœurs chevaleresques, une politique spéciale, les préjugés contemporains et comme une sorte d’idée nationale qui commençait à germer en eux, donnèrent à leurs œuvres un cachet d’originalité qu’on ne peut leur contester.

LES TROUVÈRES

Un Trouvère. [↔]

Dans le Nord, l’enthousiasme que produisirent la Chevalerie et les Croisades fit éclore les Trouvères. Si, comme on l’a constaté, les œuvres de ces poètes manquent absolument d’art, du moins elles rachètent ce défaut par une grande imagination et une tendance à ne célébrer que les faits héroïques, la guerre, les aventures lointaines et prodigieuses, les grands coups d’épée donnés ou reçus pour l’honneur de sa foi et de sa dame. Bientôt devenus populaires, c’était sur les places publiques, entourés par la foule, que les Trouvères récitaient ou chantaient leurs vers en s’accompagnant de la mandore. Lorsqu’un sujet traité par un poète plaisait au peuple, les autres s’en emparaient et l’arrangeaient à leur goût. Il en résultait des compositions interminables. La moyenne de certains romans de Chevalerie devenus populaires atteignait trente mille vers. On cite comme exemple d’une longueur sans pareille la fable de Guillaume au Court-Nez (ou Cornet), héros très aimé, qui se faisait gloire d’un coup de sabre par lequel il avait perdu une partie du visage. Cette fable se divisait en dix-huit parties et ne comptait pas moins de trois cent dix-sept mille vers.

Le rythme ordinaire, pour les compositions chevaleresques, était le vers de dix syllabes. La rime n’était marquée que par une sorte d’assonance et, au lieu de plusieurs rimes s’entrelaçant gracieusement de manière à flatter l’oreille comme dans les vers provençaux, les Trouvères prolongeaient la même rime en raison du développement consacré à une idée, fût-ce pendant cinquante vers; elle ne changeait qu’avec le ton de l’accompagnement. De là une monotonie fatigante pour tous autres que les fervents de ces sortes de poèmes. On ne peut nier cependant que, dans quelques-uns, ne se trouvent çà et là quelques belles scènes, des situations dramatiques et un sentiment profond. Dans la chanson des Lohérains, de Raoul de Cambrai, l’ardeur belliqueuse et l’âpreté féodale sont dépeintes avec une énergie surprenante. Les grands romans chevaleresques des XIe et XIIe siècles sont généralement sans noms d’auteurs, probablement parce que, devenus populaires, ils appartenaient à tout le monde. Il en est d’autres, au contraire, dont l’origine est certaine; on peut citer: le Brut d’Angleterre et le Rou, de Wistace; l’Alexandre, de Lambert et d’Alexandre de Bernay[62]; le Chevalier au cygne, de Renaud et Gander; Gérard de Nevers, par Gibert de Montreuil; Garin de Lohérain, par Jehan de Flagy; le Roman de la Rose, par Guillaume de Lorris et Jehan de Meung, dit Clopinel.

Les Trouvères ont aussi laissé quelques poésies lyriques, telles que lais, virelais et ballades, mais leurs œuvres les plus nombreuses et les plus importantes sont les fabliaux et les romans historiques. Dans ces derniers, il ne faudrait pas prendre le titre à la lettre, car on a, la plupart du temps, travesti les faits à tel point que l’on ne peut en tirer aucun document pour l’histoire et qu’ils ne présentent plus de vraisemblance historique que dans les noms des principaux personnages. On y trouve cependant une peinture des mœurs, non pas du temps où la scène est placée, mais de l’époque où elle fut écrite, soit des XIIe et XIIIe siècles.

De toutes ces compositions, il en est une qui prime toutes les autres, aussi bien par l’ancienneté que par la beauté du sujet et le mérite du poème: c’est la Chanson de Roland ou Chanson de Roncevaux, de Théroulde, modèle du genre héroïque. Elle est parvenue jusqu’à nous comme la plus haute expression du génie littéraire de cette époque, et les belles traductions de Vitet, de Génin et de Bouchor, que l’on trouve dans tous les recueils d’histoire et de littérature romane, sont bien faites pour en mettre la valeur en relief. L’Angleterre, l’Italie, l’Espagne et l’Allemagne s’inspirèrent non seulement de la Chanson de Roland, mais aussi des poésies légères du XIIe siècle, pour célébrer leur gloire et les événements les plus importants de leur histoire, pour louer les charmes des nobles dames et chanter les louanges des princes. Hommage aussi spontané qu’éclatant rendu au génie poétique de la France féodale.

LES TROUBADOURS

Dans les provinces méridionales de la France, la langue Romane avait assez fait de progrès pour que son influence se fût exercée dans le Nord avant la première Croisade. Dès cette époque, des poètes s’essayaient dans le genre lyrique, sans attacher toutefois une grande importance à leurs œuvres.

D’autre part, Millin[63] cite un acte de 1040, intitulé: Hommage à Rajambaud, archevêque d’Arles. Une charte en faveur de Raymond, évêque de Nice, datée de 1075, est reproduite par Raynouard[64]. Enfin, le poème sur la Translation du corps de saint Trophime, apôtre d’Arles, attribué à Pierre Agard, en 1152, forme, avec les ouvrages précédents, un ensemble de documents qui prouveraient, non seulement que la langue Romane s’est formée en Provence et qu’elle ne s’est répandue que par la suite dans le Nord, mais encore que cette province, avant toute autre, donna naissance à des poètes. On a cité à tort, à notre avis, Guillaume IX, comte de Poitiers, comme ayant été le premier Troubadour. Un mot à ce sujet nous paraît nécessaire pour expliquer cette méprise. Le genre lyrique, frivole et badin, auquel se livraient les Troubadours provençaux n’avait produit que des œuvres légères que la mémoire des contemporains pouvait conserver comme de joyeux délassements, mais qui n’avaient pas assez d’importance pour être jugées dignes d’une transcription. D’ailleurs, il est probable que beaucoup de ceux qui chantaient ne savaient pas écrire. Il n’y a donc rien d’invraisemblable à admettre que ce fut seulement vers l’époque où le thème héroïque, digne de l’histoire, devint populaire, que l’on commença à recueillir les inspirations des poètes, surtout des princes poètes, dont les chapelains étaient les secrétaires désignés.

Ce fut le cas de Guillaume de Poitiers, dont les œuvres purent être conservées grâce à ce procédé. D’ailleurs, si l’on compare ses poésies avec la langue Romane de l’an 1060 à 1125, on constate un progrès tel qu’il a bien pu faire dire du comte de Poitiers qu’il était le premier Troubadour de cette époque.

En parcourant l’histoire de ces poètes, on remarque que ceux dont les productions sont les plus estimées furent généralement de braves soldats et de vaillants chevaliers[65]. C’est une nouvelle preuve que l’éducation donnée à la jeunesse féodale, en la rapprochant de la femme et exaltant son enthousiasme pour toutes les nobles causes, avait puissamment agi sur ses facultés intellectuelles; elle savait trouver dans ses heures de loisir une distraction aussi digne de son rang que de l’esprit français. Ces progrès dans notre littérature furent relativement rapides pendant un siècle environ. L’étonnement que l’on pourrait éprouver à voir des hommes jeunes, dont l’instruction était probablement peu développée, faire des vers et composer même des romans d’une certaine importance, est mitigé par la médiocre valeur de ces premières poésies. Simples et naïves dans le fond, plus ou moins incorrectes dans la forme, elles donnent bien l’impression d’un début et d’une période de transformation de la langue. Les conseils d’un ami, la lecture de quelques chansons manuscrites apprises plus ou moins bien, les règles de la poésie provençale peu déterminées encore, une grammaire rudimentaire, tels furent les faibles éléments qui servirent aux premiers Troubadours pour esquisser les poésies du Xe siècle. On ne peut nier les difficultés auxquelles ils se heurtèrent tout d’abord et l’effort qu’ils durent faire pour trouver[66] des vers nouveaux tant dans la forme que dans l’idée. Ce qui faisait dire à Pierre Cardinal:

Un escribot farai, quez er mot maitatz

De mots novels et d’art et de divinitatz.

En effet, nous voyons les Troubadours arriver peu à peu à donner à leurs œuvres une harmonie inconnue jusqu’alors. Leur style se colore de nuances légères, de mots pittoresques, d’images saisissantes. D’un idiome bâtard ils parviennent à tirer, dans un espace de temps relativement court, une langue nouvelle, riche, correcte et que l’ensemble de ces qualités finit par rendre nationale.

La caractéristique de la poésie chevaleresque au moyen âge fut la foi: foi en l’amour, en la gloire, en la religion. Cette foi était vive, ardente, enthousiaste; elle s’accusait avec force dans toutes ses actions comme dans tous les écrits. Si l’esprit n’apparaît pas toujours, du moins le cœur bat, et on le sent palpiter dans les œuvres des Troubadours. Les Croisades, dans le Midi comme dans le Nord, eurent une influence puissante sur la littérature. En même temps qu’ils s’armaient, les chevaliers prenaient la plume et écrivaient non plus des stances à l’amour et de tendres romances, comme ils en composaient jadis pour les nobles dames, dans la molle oisiveté des châteaux, mais des poésies énergiques, violentes, imagées, empreintes de la sainte exaltation qui les animait. Les princes devinrent les protecteurs des Troubadours, leur ouvrirent leur cour et leurs demeures seigneuriales, les comblant de présents, de richesses et d’honneurs; en retour, ceux-ci leur donnèrent place dans leurs chants. Les châtelaines, sensibles à ces flatteries, les encourageaient et attendaient agréablement dans leur société le retour des héros de la Croisade. On cite à ce sujet une tenson de Folquet de Romans, qui demande à Blacas, pourtant bon chevalier, s’il partira pour la terre sainte. Celui-ci répond en riant qu’il aime, qu’il est aimé de la comtesse de Provence et qu’il veut demeurer auprès d’elle:

Je ferai ma pénitence

Entre mer et Durance

Auprès de son manoir.

[↔]

Scène de Troubadours.

Mais ceci n’est qu’une exception. Le nombre est grand des Troubadours qui firent partie des Croisades et en célébrèrent les gloires. Tout le monde connaît la romance de Raoul de Coucy, les vers de Thibaut, comte de Champagne, ceux du comte d’Anjou, du duc de Bourgogne, de Frédéric II, de Richard Cœur de Lion, du Dauphin d’Auvergne; les poésies de Folquet de Romans, d’Aimeri, de Péguilhan et celles de Rambaud de Vaqueiras, d’Elias Cairels, de Pons de Capdeuil, de Ganselme Faydit, toutes vaillantes et entraînantes, toutes inspirées par l’héroïque épopée dont la terre sainte fut le but ou le théâtre.

NOTES:

[54] Castrucci, dans le tome Ier de son Histoire de Provence, donne l’acte de nomination et les noms des évêques qui le signèrent.

[55] Castrucci, t. Ier, chap. III (Extrait des Annales de Reims).

[56] Donat, grammairien latin, auteur du Traité des Barbarismes et d’autres œuvres très appréciées.

[57] Aide-le: Tu illum juva.]

[58] Nithord, Hist. des divisions entre les fils de Louis le Débonnaire, liv. III.

[59] Traduction.—Pour l’amour de Dieu et pour le commun salut du peuple chrétien et le nôtre, de ce jour en avant, en tout, que Dieu me donne de savoir et de pouvoir, ainsi préserverai-je celui-ci, mon frère Karle, et par assistance et en chaque chose ainsi que comme homme par droit l’on doit préserver son frère, en vue de ce qu’il me fasse la pareille; et de Ludher ne prendrai jamais nulle paix qui, par ma volonté, soit au préjudice de mon frère ici présent, Karle.

Si Lodhwig garde le serment que a son frère Karle, il jure et que Karle mon Seigneur, de son côté ne le tienne, si je ne l’en puis détourner, ni moi ni nul que j’en puisse détourner, en nulle aide contre Lodhwig ne l’y serai.

[60] D’après un manuscrit qui avait appartenu à l’abbaye de Saint-Amand (diocèse de Tournai).

[61] Traduction:

Bonne pucelle fut Eulalie,

Bel corps avait, et plus belle âme,

Voulurent en triompher les ennemis de Dieu,

Voulurent la faire diable servir,

Elle n’a pas écouté les mauvais conseillers, etc.

[62] Composé au XIIe siècle, en vers de douze syllabes, qui, depuis, prirent le nom d’Alexandrins.

[63] Essai sur la langue et la littérature provençales, p. 7.

[64] Raynouard, Œuvres, t. II, p. 65.

[65] Bertrand de Born,—Guillaume de Poitiers,—le roi Richard,—Alphonse II d’Aragon,—Blacas,—Savari de Mauléon,—Pons de Capdeuil,—de Saint-Antoni, etc., etc.

[66] De là leur nom de Troubadour.

VIII
DE L’INFLUENCE DES TROUBADOURS SUR LES TROUVÈRES ET LA LITTÉRATURE DU NORD

Le vers.—La chanson.—Le chant.—Le son.—Le sonnet.—Le planh (ou complainte).—La cobla (ou couplet).—La tenson.—Le sirvente.—La pastourelle.—La sixtine.—Le descord (discordance, pièces irrégulières).—L’aubade et la sérénade.—Ballade.—Danse.—Ronde.—Épître.—Conte.—Nouvelle.

Sans vouloir revenir sur l’agression que le Jésuite Legrand d’Aussy dirigea contre les Troubadours, il nous sera permis d’étudier jusqu’à quel point s’exerça l’influence littéraire de ces derniers sur la langue du Nord et les œuvres des Trouvères. Nous le ferons sans parti pris, d’une manière impartiale, en prenant pour base de notre raisonnement les dates, les faits, les résultats.

Nous avons dit, d’autre part, que le berceau de la langue Romane (comme son nom l’indique, langue tirée du Latin ou Romain) était la Provence, c’est-à-dire la partie de la Gaule qui fut la première et le plus longtemps sous l’influence de Rome. S’étendant peu à peu, elle pénétra jusqu’au Nord et devint la langue vulgaire, parlée et écrite de tout le pays. Les pièces et documents cités précédemment en donnent la preuve. Mais cette nouvelle langue, née de la corruption du Latin par les divers dialectes des peuples conquérants, devait elle-même, à un moment donné, se diviser en deux grandes branches, l’une s’étendant au-delà de la Loire et comprenant l’Est, le Nord et l’Ouest de la France, l’autre en deçà et dominant sur le Midi.

La première s’appela la langue d’Oïl; la seconde, langue d’Oc. Nous avons donné plus haut l’explication de ces dénominations. Il ressort de ces faits mêmes que l’antériorité de la langue Romane du Midi sur la langue Romane du Nord ne saurait aujourd’hui faire doute. Il est donc bien naturel de conclure que son influence n’a pas été étrangère à la transformation de la langue d’Oïl, tant au point de vue grammatical qu’au point de vue littéraire. La langue du Nord a emprunté à la langue d’Oc, non seulement une quantité de mots et d’expressions, qu’il est d’ailleurs facile d’y retrouver, mais aussi la forme et les règles de ses compositions lyriques.

Le perfectionnement de la langue d’Oc, qui fut la condition préalable de son influence sur celle du Nord, se déduit facilement de la comparaison des œuvres des Troubadours du XIe siècle avec celles du XIIIe, époque à laquelle la langue d’Oïl, encore considérée comme barbare, commençait son évolution. Les progrès qu’ils réalisèrent furent étonnants comme style, comme goût, comme choix des mots les plus propres à rendre claires et imagées leurs compositions, toujours poétiques. Après avoir fixé définitivement les règles grammaticales, ils surent créer une poésie dont les formes et les caractères différents devaient s’appliquer à des sujets spéciaux. Ces formes, on les retrouve par la suite dans les œuvres des Trouvères ou poètes du Nord, d’où il faut bien admettre que, non seulement les Troubadours sont antérieurs à ces derniers, mais qu’il faut accorder à leurs productions littéraires un certain mérite, puisque les Trouvères s’en inspirèrent pour léguer à la langue Française ces créations poétiques désignées sous les noms de: vers, ballade, chanson, chant, sonnet, planh ou complainte, couplet, sirvente ou satire, pastourelle (poésie pastorale), aubade, sérénade ou chant d’amour, épître, conte, nouvelle, etc. Nous en donnons ci-après les définitions appuyées de quelques exemples tirés des œuvres des Troubadours.