FRANCIQUE OU THÉOTISQUE

Sous Charlemagne, la langue des Francs était devenue d’un emploi général dans le Nord de la France. Dans le Midi, au contraire, le Latin était resté en usage, mais en s’altérant beaucoup. De ces divers changements sortit la langue Romane, et le langage des Francs prit le nom de Théotisque, qui n’est qu’une altération de celui de Teutonique.

En effet, comme personne ne l’ignore, la langue des Francs était un dialecte du Deutch, langue mère, d’où dérivent l’Allemand et tous ses dialectes. On en trouve une preuve, d’ailleurs, dans le recueil des Capitulaires des rois de France qui contient le traité de Coblentz, conclu en 860 entre Louis le Germanique et Charles le Chauve, publié en langue Théotisque ou Francique et en langue Romane, avec une traduction latine.

Si l’influence des Francs n’a pas été aussi grande dans le Midi que dans le Nord, il n’en est pas moins vrai qu’elle s’est affirmée de deux manières: l’une générale, en altérant le Latin et le transformant ainsi en une nouvelle langue, le Roman; l’autre particulière, en introduisant dans le dialecte Provençal, dérivé du Roman, un certain nombre de mots et de désinences qui, évidemment, sont sortis de la langue Francique.

On attribue en grande partie ce résultat aux tribunaux mixtes, c’est-à-dire composés de magistrats ou clercs francs et provençaux. Ceux-ci furent obligés d’étudier les deux langues et durent nécessairement les confondre. On a remarqué, en effet, que les termes de Palais furent les premiers à subir les conséquences de ce mélange. Cependant, même dans le Provençal courant, un grand nombre de mots franciques sont arrivés jusqu’à nous, ayant mieux conservé leur forme primitive que dans le Français. Nous donnons ci-après un aperçu des mots les plus usités de nos jours.

MOTS FRANCIQUES QUI SONT RESTÉS DANS LE PROVENÇAL

PROVENÇALFRANCIQUEFRANÇAIS
CatKaterChat
CherpoSchœrpeÉcharpe
CoouletKohlChou
EsteriStierFixe
FlascouFlascheFlacon
FremoFrauFemme
GarboGarbeGerbe
HarneschHarnischHarnais
MachotoNachteuleChouette
MatouMatFou
MeouffoMilzRate
MesclarMischenMêler
MuscleMuschelMoule
NuechNachtNuit
NasNaseNez
NebloNebelBrouillard
OustaouHausMaison
RaissoReisGrosse pluie
RanziRanzigRance
ReinardReinhardRenard
RelukarLugenRegarder
RodoRadRoue
RooubarRaubenDérober
TasquoTaschePoche
TastarTastenTâter

BOURGUIGNON

Lorsque les rois de Bourgogne eurent la souveraineté d’Arles, le Provençal ressentit le contre-coup de ce changement politique, éphémère d’ailleurs. Nous ne citerons qu’un petit nombre de mots qui émigrèrent du Bourguignon dans le Provençal, simplement pour prouver que ce dernier n’est pas dénué de toute analogie avec les idiomes populaires de la Bourgogne et du Jura.

La cerise dite de Montmorency s’appelle gruffien en Provençal, et nous trouvons greffion en patois du Jura ou Bourguignon. Nous y trouvons aussi désignés sous le nom d’escousseri ceux qui battent le blé sur l’aire, et en Provençal on appelle escoussous les fléaux avec lesquels on bat l’avoine, le seigle et les légumes secs. Destraou est, dans les deux idiomes, le nom donné à la hache. Enfin, la lessive que l’on désigne en Provence par le mot bugado est appelée bua dans le Jura.

Parmi les autres idiomes qui ont laissé des traces en Provence, nous trouvons, pour le Slave, le mot roupiar, ronfler; gnigni, petit objet; bedé ou bedec, un sot; en Slave: hropit, migni, budaca, avec la même signification.

Des Arabes ou Sarrasins, le Provençal a conservé: quitran, poix; endivo, chicorée frisée.

Les mots arabes suivants, qui font partie du Provençal, ont passé dans le Français avec très peu de variantes. Ce sont:

EN PROVENÇALEN FRANÇAIS
ArtichaouArtichaut
AlmanachAlmanach
MagazinMagasin
MasquoMasque
AssassinAssassin
CaravanoCaravane
MousselinoMousseline

Du Turc, nous avons:

EN PROVENÇALEN FRANÇAIS
BazarBazar, marché
CaratCarat ou once
PelaouPilau, plat de riz au safran
CoutounCoton
CaféCafé (en Turc cahoué)
SafranSafran

Nous n’insisterons pas sur les mots génois, italiens ou catalans qui ont émigré dans le Provençal par l’effet naturel des relations commerciales avec Marseille. Solleri assure que, de son temps, le Provençal de la côte méditerranéenne était très voisin du Génois.