LANGUES BARBARES

Le souvenir des maux que souffrirent les peuples latins par suite de l’invasion des diverses nations qui se partagèrent l’Empire Romain donna au nom de barbares une signification étrangère à son étymologie. Dans le sens strict du mot, barbares répond à guerriers, forts ou terribles. La racine Bar, dérivée du sanscrit, signifie noble, viril, fort.

Parmi ces nations, il y en avait dont le langage, loin d’être barbare, était régulier et épuré. Les Goths, entre autres, avaient une langue très travaillée dont la Bible d’Ulphilas est un spécimen convaincant. Tous les philologues qui ont tenu à reconnaître la parenté des différentes langues ont trouvé dans cet ouvrage des ressources indispensables à leurs travaux.

Les Francs, les Bourguignons, les Slaves même avaient leurs poètes et leurs historiens. Les Lombards, les Saxons et les Sarrasins étaient dans le même cas; et, si tous ces peuples ont emprunté et introduit dans leurs langues des expressions et des mots latins ou grecs, il n’en est pas moins vrai qu’ils ont laissé dans nos provinces méridionales des traces de leur passage, non seulement au point de vue archéologique, social, industriel ou artistique, mais encore au point de vue linguistique.

Dans quelles proportions leur présence dans les Gaules méridionales a-t-elle concouru, par le contact et les relations journalières, à enrichir le langage des habitants de ces contrées? Un rapide résumé des mots que nous trouvons dans divers traités de linguistique nous fixera sur ce sujet.

Les Wisigoths, qui succédèrent immédiatement aux Romains et possédèrent la Provence environ un demi-siècle, eurent la sagesse de ne rien changer dans l’administration et les coutumes du pays. Il en est résulté que l’on ne retrouve dans le Provençal qu’un très petit nombre de mots gothiques, plutôt employés en agriculture. Par exemple Ryo, soc de charrue, qui vient du Gothique ryn, sillon. Dans quelques verbes, la prépondérance de cette dernière langue est restée assez sensible. Donnons comme exemple la première personne plurielle du présent de l’indicatif du verbe être, qui est siam en Provençal et Siyam en Gothique. Pour le même verbe, le présent du subjonctif en Provençal se rapproche beaucoup plus du Gothique que du Latin.

SUBJONCTIF PRÉSENT DU VERBE «ÊTRE»

PROVENÇALGOTHIQUELATINFRANÇAIS
SighiSiyauSimQue je sois
SighesSiyaisSisQue tu sois
SigheSiyaiSitQu’il soit
SighemSiyaimaSimusQue nous soyons
SighèsSiyaithSitisQue vous soyez
SigounSiyainaSintQu’ils soient

VERBE «ALLER»

PROVENÇALGOTHIQUE
VaghiVaiyau
VaghesVaiyais
VagheVaiyai
VagounVaiyaina

VERBE «VÊTIR»

Viesti.Vastyau
ViestesVastyais
ViesteVastyai
ViestenVastyaima
ViestèsVastyaith
ViestounVastyaina

D’autres verbes offrent la même analogie; mais nous pensons que l’attention a été suffisamment fixée sur ce point, qui peut avoir de l’importance par rapport à la formation de la langue Romane. Il est à remarquer que le Provençal emploie, comme le Gothique, le présent du subjonctif pour l’impératif. On retrouve dans les écrits des anciens troubadours cette même tournure de phrase dont la Bible d’Ulphilas[53] fournit de nombreux exemples.