LANGUE LATINE

La conquête des Gaules par les Romains devait avoir sur la langue Grecque, parlée par les habitants des côtes de la Méditerranée, une influence beaucoup plus considérable que celle qu’exerça le Grec sur le Ligurien.

Ce résultat fut dû en grande partie à l’obligation absolue, imposée par les Romains, de rédiger, sous peine d’amende, tous les actes publics en Latin. Il fut même enjoint aux magistrats de ne promulguer leurs décrets qu’en cette langue. Toutes les Gaules durent se soumettre à la loi du vainqueur. En Provence, si l’on en juge par les relations historiques, le Latin s’implanta d’une façon si puissante qu’au point de vue linguistique cette province ne se distingua plus de l’Italie.

Cependant, l’attitude de Marseille, devant l’abaissement général et la soumission universelle aux lois imposées par les vainqueurs, fut, comme nous l’avons dit précédemment, exceptionnelle. Elle continua à se servir de la langue Grecque dans les actes publics, et cette particularité mérite d’autant plus d’être remarquée qu’il n’y a pas d’exemple d’un pareil privilège dans toute l’étendue de la domination romaine.

Cette marque d’estime concédée à la seule République Marseillaise fut due à l’indépendance qu’elle sut conserver sous la protection des Romains. Ce fut aussi pour elle la cause principale de la célébrité dont jouirent ses écoles à cette époque. On y enseignait en effet trois langues: le Grec, le Latin et le Gaulois, avec une excellente méthode et une pureté qui avaient valu à Marseille la préférence de l’aristocratie romaine et des classes aisées, pour l’éducation de leurs enfants.

La carrière du barreau et celle des lettres bénéficièrent également de l’enseignement supérieur de ces écoles. Des noms illustres vinrent leur donner un éclat particulier, car les premiers emplois et les plus grands honneurs étaient réservés à ceux qui savaient le Latin. C’est ainsi que l’on vit l’Espagne, la Gaule transalpine et la Gaule cisalpine fournir au Sénat, au Gouvernement, aux armées, à la littérature, des personnages de marque dont les talents contribuèrent à soutenir la gloire et la renommée de la patrie adoptive.

Parmi ceux dont les noms sont arrivés jusqu’à nous, on peut citer pour l’Espagne les deux Sénèque, Lucain, Pomponius Mela, Columelle, Martial, Silvius Italicus, Hygin, etc... Quant à nous, nous ne pouvons oublier que Cornélius Gallus, Trogue-Pompée, Pétrone, Lactance, Ausone, etc..., naquirent dans les Gaules.

Grâce à la célébrité des écoles de Marseille, qui maintinrent assez longtemps le niveau général des études à la hauteur de leur réputation, la décadence du Latin fut plus lente en Provence qu’ailleurs. Il laissa des traces profondes dans les idiomes anciens encore parlés par le peuple, et il faut arriver à l’invasion des Barbares[50] pour marquer la première période de sa décadence. Les divers idiomes de ces peuples, en se mêlant au Latin, l’altérèrent au point qu’ils donnèrent naissance à une nouvelle langue, dont le nom devait rappeler l’origine: le Roman, c’est-à-dire langue tirée du Romain ou Latin.

Pour bien caractériser l’influence du Latin sur le Roman, qui devint la souche de nos langues modernes, et sur le Provençal, nous donnons ci-après, comme nous l’avons fait pour le Ligurien et le Grec, un vocabulaire résumé des mots latins conservés, ou à peu près, dans le Provençal de nos jours:

VOCABULAIRE DE QUELQUES MOTS LATINS CONSERVÉS DANS LE PROVENÇAL[51]

Substantifs
PROVENÇALLATINFRANÇAIS
A
Aigarden.Aqua ardens.Eau-de-vie.
Aigo.Aqua.Eau.
Aillet.Allium.Ail.
Api.Apium.Céleri.
Areno.Arena.Sable.
Arro.Arrha.Arrhes.
B
Babi.Bubo.Hibou.
Berbi.Bubo.Dartre.
C
Cadeno.Catena.Chaîne.
Carn.Carnis.Chair, viande.
Cavillaire.Cavillator.Chicaneur.
Cebo.Cepa.Oignon.
Claou.Clavis.Clef.
Conco.Concha.Pile, évier.
Couniou.Cuniculus.Lapin.
D
Delubre.Delubrum.Temple.
Di.Dies.Jour.
E
Erbetto.Beta.Poirée.
Escalo.Scala.Échelle.
Escoubo.Scopæ.Balai.
Escoumesso.Res commissa.Chose jugée.
Espigo.Spica.Epi.
F
Fabre.Faber.Ouvrier.
Febre.Febris.Fièvre.
Fusto.Fustis.Bâton.
G
Gaou.Gaudium.Joie.
Grame.Gramen.Chiendent.
J
Jas.Jacere (de).Étable.
Jouven.Juventus.Jeunesse.
Judici.Judicium.Jugement.
Judiou.Judæus.Juif.
L
Lach.Lac.Lait.
Lagramo.Lacryma.Larme.
Lambrusco.Labrusca.Vigne sauvage.
Lequo.Laqueus.Piège.
M
Merso.Mersis.Marchandises.
Mouloun.Moles.Amas.
N
Neblo.Nebula.Brouillard.
O
Ortigo.Urtica.Ortie.
Ouardi.Hordeum.Orge.
Oulo.Olla.Marmite.
Ourfaneou.Orfanus.Orphelin.
P
Pacan.Paganus.Rustre, paysan.
Pacho.Pactio.Accord.
Palu.Palus.Marais.
Q
Quoua.Cauda.Queue.
R
Rabi.Rabies.Rage.
Rego.Riga.Raie.
Ribo.Ripa.Rive.
S
Salut.Salus.Santé.
Saou.Sal.Sel.
Saouvi.Salvia.Sauge.
Sempre.Semper.Toujours.
Seau.Sebum.Suif.
Solco.Solcus.Sillon.
Suve.Suber.Liège.
T
Tavan.Tabanus.Taon.
Telo.Tela.Toile.
Traou.Trabes.Poutre.
Tremour.Tremor.Tremblement.
Tourdre.Turdus.Grive.
U
Ubri.Ebrius.Ivre.
V
Vacco.Vacca.Vache.
Vedeou.Vitulus.Veau.
Vendumi.Vindemia.Vendange.
Vespo.Vespa.Guêpe.
Vespre.Vesper.Soir.
Vurto.Vultus.Visage.

Cette première partie du petit vocabulaire, consacrée spécialement aux substantifs latins, fournit la remarque que les noms des jours de la semaine se rapprochent plus du Latin dans le Provençal que dans le Français:

Dilun.Dies Lunæ.Lundi.
Dimar.Dies Martis.Mardi.
Dimecre.Dies Mercurii.Mercredi.
Dijoou.Dies Jovis.Jeudi.
Divendre.Dies Veneris.Vendredi, etc.

Beaucoup de mots provençaux, que l’on croit d’origine latine, ne sont que des mots liguriens, celtiques, slaves, etc., qui ont fourni des racines au Latin.

Le Français et le Provençal n’ont point reçu ces mots du Latin, mais ils les ont tirés, comme lui, des langues mères des peuples du Nord, par exemple le mot Graou, qui vient de Graou, pierreux, et non du Latin Gradus; Mas, habitation, qui ne dérive pas de Mansio, mais qui est un mot salien; Sartan, poêle à frire, qui vient du Ligurien Sart, et non du Latin Sartago, etc.

Il y a dans le Provençal une grande quantité de mots dont l’origine est certainement grecque, mais qui se trouvent aussi dans le Latin et le Français. On a cru longtemps que tous ces mots étaient passés du Grec dans le Latin et ensuite dans le Français. Cela n’est vrai que pour quelques-uns et non pour la généralité. L’introduction de ces mots est due aux Marseillais, qui les ont incorporés d’abord aux idiomes celtiques et liguriens usités dans les Gaules, d’où ils sont entrés dans la langue vulgaire ou Romane, et du Roman dans le Français[52]. C’est ce qui explique la grande quantité de mots grecs qui se trouvent dans le Français, alors que dans l’Italien, l’Espagnol et les autres langues tirées du Roman, il y en a très peu.

Le Grec introduit dans le Français par le Provençal a mieux conservé sa forme dans cette dernière langue, parce qu’il n’y a pas été mélangé avec d’autres idiomes, comme dans le Nord. Il suffit de jeter un regard sur le petit vocabulaire que nous donnons plus haut pour se convaincre que les mots grecs ont conservé dans le Provençal les sons et la forme de la langue Grecque importée à Marseille par les Phocéens. Il n’en est pas de même du Latin, où l’on retrouve des mots grecs, mais altérés par les divers idiomes qui se sont mêlés à cette langue.

Nous continuons ci-après par les adjectifs le petit dictionnaire des mots latins qui sont restés dans le Provençal, en donnant en regard la traduction française.

VOCABULAIRE DES MOTS LATINS QUI SONT RESTÉS DANS LE PROVENÇAL

Adjectifs

PROVENÇALLATINFRANÇAIS
Bigre.Piger.Paresseux.
Dooutou.Doctus.Savant.
Embe.Ambo.Deux.
Madur.Maturus.Mûr.
Magi.Major.Aîné.
Negre.Niger.Noir.
Piegi.Pejor.Pire.
Segur.Securus.Sûr.

En Provençal, le féminin des adjectifs a des formes plus variées qu’en Français; on dit, par exemple, au féminin: bigresso, doouto, emba, maduro, magé, negro, seguro, etc...; ces différences s’augmentent encore par les variantes des divers dialectes.

Pronoms

PROVENÇALLATINFRANÇAIS
IouEgoJe.
TuTuToi.
EouIlleLui
NaoutreNostrum (de)Nous
VaoutreVestrum (de)Vous
ElliIlliEux

Outre ces pronoms, il y a, en Provençal, des mots qui répondent à des composés latins dans lesquels il entre un pronom; par exemple: qouniam, quisnam, pour: quel; Cooucarem, aliquem rem, pour: quelque chose, etc...

Verbes

Pour la conjugaison des verbes provençaux, ainsi que pour celle des verbes latins, les pronoms ne sont pas nécessaires; il est même très rare qu’on s’en serve.

PROVENÇALLATINFRANÇAIS
AddureAdducereApporter
AigarAquariArroser
AjudarAdjuvareAider
AmarAmareAimer
ArarArareLabourer
ArdreArdereBrûler
ArraparArripereSaisir
AssetarAssidereAsseoir
AverHabereAvoir
BlagarBlaterareBavarder
CantarCantareChanter
CooucaCalcareFouler
CremarCremareBrûler
DefoundreDefundereFondre, renverser
EnsertarInserereGreffer
EscoundreCondereCacher
EsseEsseÊtre
FerirFerireBlesser
FingerFingereFeindre
FugirFugereFuir
GratificarGratificareGratifier
IstarStareDemeurer
JacerJacereReposer
LagrimarLacrymarePleurer
LeggerLegereLire
MouzéMulgereTraire
NecarNecareTuer
OugnéUngereOindre
PaisséPascerePaître
PâtirPatiSouffrir
PouergéPorrigereTendre la main
QuerréQuærereChercher
QuierarQueriSe plaindre
SaoupreSapereSavoir
SiblarSibilareSiffler

Il y a en Provençal quatre conjugaisons:

La première se termine en ar, comme amar, aimer, et répond à celle en er, du Français.

La deuxième se termine en ir, comme finir, et elle a sa correspondante en Français.

La troisième se termine en re, comme recebre, recevoir, et rendre, rendre; elle correspond aux deux conjugaisons en oir et en re du Français.

La quatrième se termine en er, comme aver, legger, avoir, lire, etc... Le r final se supprime dans certains dialectes provençaux; on dit alors: ave, legge, etc. Cette conjugaison répond au latin habere, leggere, etc.

Adverbes

PROVENÇALLATINFRANÇAIS
QuantQuantumCombien
MenMinusMoins

Prépositions

Por.Per.Pour
OunteUnde