LES JEUX
Outre les fêtes que nous venons de décrire et qui sont assez généralement célébrées dans toute la Provence, il existe d’autres réjouissances particulières à diverses communes: ce sont les Trains ou Roumevages[14].
La fête d’une commune est le plus souvent une fête patronale, qui provoque l’affluence des fidèles des environs. A part les cérémonies religieuses, qui sont les mêmes qu’ailleurs, la population et les étrangers se livrent à des jeux qui, nés et pratiqués en Provence depuis un temps immémorial, portent l’empreinte indiscutable de leur origine, quoiqu’on ait pu les imiter et les conserver dans d’autres pays.
Les instruments de musique primitifs y sont restés obligatoires, malgré les progrès de la lutherie. Ce sont: le tambour ou Bachias, mot qui paraît dériver de Bassaren, surnom appliqué à Bacchus, pour les fêtes duquel on faisait beaucoup de bruit avec un énorme tambour; le tambourin, plus long et sur lequel on ne joue qu’avec une seule baguette; le galoubet ou petit fifre, sur lequel on joue des airs vifs et gais, autrefois employé surtout le matin pour saluer l’aurore, d’où son nom, galoubet ou gai réveil, gaie aubade; les Timbalons ou petites timbales en cuivre attachées à la ceinture, et que les musiciens frappent avec des baguettes; les cymbalettes les accompagnent ordinairement: ce sont de petits cylindres en acier dont l’usage remonte aux Grecs.
Les Joies forment la partie essentielle du Roumevage. On appelle ainsi une perche dont l’extrémité est munie d’un cercle qui sert à suspendre les prix destinés aux vainqueurs des différents jeux, prix consistant en plats d’étain, montres en argent, écharpes de soie, rubans, etc...
La Targo, ou joute sur mer, est un des jeux les plus intéressants de la catégorie dont nous nous occupons. Les ports où elle acquiert le plus d’importance sont Marseille et Toulon. Les bateaux employés sont des bateaux de pêche ou des canots de navires de guerre, armés de huit rameurs, d’un patron et d’un brigadier. Ils sont divisés en deux flottilles, peints en blanc avec bande de la couleur adoptée par chaque flottille. Cette couleur se retrouve dans les rubans que portent les rameurs, qui sont aussi en blanc, la tête coiffée de chapeaux de paille. A l’arrière des bateaux qui doivent concourir pour la joute se trouvent des sortes d’échelles appelées Tintainos[15] qui font une saillie d’environ trois mètres. A l’extrémité, une planche très légère soutient le jouteur, debout, tenant de la main gauche un bouclier en bois, de la droite une lance terminée par une plaque. Au signal donné par les juges, deux barques se détachent du groupe des concurrents. Les patrons naviguent de façon à éviter un abordage, mais en se rapprochant assez pour que les jouteurs puissent se porter un coup de lance; le plus faible est précipité dans la mer et regagne à la nage le bateau le plus voisin. La lutte continue, et, si le même champion a raison de trois de ses adversaires, il est proclamé Fraïre. Tous les fraïres joutent entre eux et celui qui reste le dernier debout est proclamé vainqueur. On le couronne, on lui donne le prix de la targue et on le promène en triomphe dans toute la ville. Pendant la joute, la musique des galoubets et tambourins exécute les airs les plus variés, entre autres la Bédocho et l’Aoubado. Le port offre un spectacle ravissant, les navires arborent le grand pavois; des chattes[16] bien alignées forment un avant-quai et supportent des tribunes destinées aux autorités de la ville, aux invités et à la musique. Ce jeu[17] constitue un spectacle assez imposant, dans tous les cas intéressant et curieux. Il semble, dans l’antiquité, avoir remplacé, à Marseille, les exercices des arènes, que ne possédait pas cette ville.
Le jeu de la Bigue a lieu le même jour. Il consiste à marcher sur un long mât enduit de suif ou de savon. Ce mât ou Bigue est posé horizontalement sur un ponton près du quai ou au bord d’une rivière. Celui qui atteint l’extrémité sans tomber gagne le prix, mais il est malaisé d’obtenir promptement ce résultat. Ce n’est qu’après un nombre considérable de chutes dans l’eau, à la grande joie des spectateurs, que, le frottement continu des pieds ayant peu à peu fait disparaître le suif, le plus adroit concurrent parvient enfin à atteindre le but et à être proclamé vainqueur.
Nous ne citerons que pour mémoire les courses de bateaux ou régates, qui ne diffèrent pas beaucoup des régates usitées dans tous les ports français.
La Course des hommes et des femmes ne se voit plus que dans quelques villages. Le droit de porter le caleçon de soie ou Brayettos[18], qui est l’unique vêtement des hommes, est le privilège de celui qui a été trois fois vainqueur de la course. Lorsque à son tour il est battu, il le remet à son heureux rival. Les brayettos sont conservées avec soin dans les familles; on se les transmet de père en fils.
Course des animaux.—Bien avant qu’il ait été question des courses de Longchamp, Auteuil ou autres, célèbres aujourd’hui, la Provence connaissait les courses de chevaux. Tout Roumevage un peu important les inscrivait à son programme. Les conditions d’âge, de race, d’entraînement n’étaient pas imposées; tout propriétaire d’un cheval qu’il croyait capable de gagner le prix n’hésitait pas à concourir. Au signal donné par un coup de fusil, le peloton s’ébranlait dans un nuage de poussière; bientôt le nom du vainqueur retentissait dans la foule qui l’acclamait, tandis qu’il allait recevoir, des mains du maire de la commune, le prix qui lui était destiné. Les mulets, nombreux dans le Midi, étaient aussi admis à concourir entre eux; la course, plus longue, présentait aux concurrents des chances de succès plus égales. Mais la plus amusante, celle à laquelle le peuple a toujours donné et donne encore sa préférence, est, sans contredit, la course des ânes. Conduits par des enfants armés d’une gaule, ils partent au galop. Libres de leurs mouvements, sans cavaliers pour les maintenir, sans autre direction que celle des gamins qui courent après, leur humeur vagabonde se donne libre carrière et ils se dispersent dans tous les sens. Quelques-uns, irrités par les coups de houssine, se jettent dans les fossés, d’autres ruent ou s’en retournent, et les spectateurs, que ce désordre amuse, se livrent à une joie bruyante et battent des mains lorsqu’un baudet atteint enfin le but et gagne la course. Le vainqueur ramené, on lui octroie une muselière en cuir, insigne peu agréable de son triomphe.
Le Combat de taureaux, jeu national en Espagne, est aussi usité en Provence. Mais si, dans ces dernières années, on lui a enlevé le caractère régional qu’il avait primitivement, il est bon de constater que, dans certaines localités, il est resté ce qu’il était, c’est-à-dire un amusement, un exercice où l’astuce et le courage suffisent pour attirer et intéresser les spectateurs, sans dégénérer en cruautés répugnantes pour nos mœurs et pour notre caractère. Pas d’épées, pas de sang versé; un simple bâton suffit. L’habileté, l’agilité, la force sont les trois qualités seules requises.
Arles a la spécialité de ce genre de spectacle depuis que les arènes ont reçu les réparations nécessaires. Excité par les bandilleros, le taureau, dont la tête est ornée d’une rose ou cocarde de ruban, se précipite sur celui qui l’a provoqué; un coup de bâton appliqué sur le mufle le rend plus furieux. Il bondit et cherche à atteindre son adversaire. Après une série de tours rapides, celui qui est désigné pour vaincre l’animal se rapproche de lui et, d’un brusque mouvement, le saisissant par les cornes, le renverse, lui enlève la rose piquée sur sa tête et la présente à la foule qui l’acclame. Le taureau a en quelque sorte le sentiment de sa défaite; il se relève honteux et se sauve vers le torril sous les huées des spectateurs. Ce jeu n’est pas sans dangers; quelquefois le taureau, poussé à bout, se précipite sur son adversaire avec une telle impétuosité que celui-ci n’a pas le temps de le saisir ou de l’éviter et se trouve atteint par ses cornes terribles. Heureusement, l’habileté des toréadors arlésiens est telle que les blessures graves sont rares. La course landaise, la course à la perche sont des variétés que les Provençaux ne dédaignent pas. Dans la seconde, le Pouly et son quadrille se sont acquis une célébrité bien méritée.
Combat de taureaux. [↔]
On a toujours pensé que les courses de taureaux avaient passé d’Espagne en Provence sous les comtes de Barcelone. Nous croyons que l’importation en est plus ancienne et nous l’attribuons plus volontiers aux Romains, inventeurs des jeux du cirque. Ce qui pourrait donner une certaine vraisemblance à cette opinion, ce sont les résultats des fouilles opérées dans les arènes de Nîmes lorsqu’il fut décidé de reconstituer ce monument romain. Les terrassiers ont alors mis au jour une certaine quantité de crânes de taureaux, des défenses de sangliers et des pattes de coqs pétrifiées. Cette découverte tendrait à faire croire que de temps immémorial la Provence a été le théâtre de combats de taureaux, de sangliers et de coqs, et qu’elle n’a pas eu besoin de les emprunter à l’Espagne.
La Lutte.—Héritiers des Grecs et des Romains, les Provençaux ont, de tout temps, aimé les jeux athlétiques. On luttait devant les tombeaux des guerriers, dans le cirque et aux camps. De nos jours, il n’y a pas de Roumevage un peu important sans lutteurs. Dans un grand espace sablonneux, autour duquel prend place le public, les athlètes se rassemblent pour mesurer leurs forces. Deux d’entre eux se présentent vêtus seulement d’un caleçon, se serrent la main et jurent devant les juges de combattre loyalement et sans colère. Puis, se mesurant de l’œil, ils s’observent, se heurtent et s’enserrent, leurs bras s’entrelacent, leurs jambes, leurs genoux buttent les uns contre les autres; ils paraissent immobiles et on les prendrait pour deux statues groupées si la tension des muscles qui font saillie, le gonflement des veines et la sueur qui coule de leurs fronts n’indiquaient les efforts et la concentration des forces. Soudain le plus robuste soulève son adversaire et cherche à le renverser; mais celui-ci, plus souple, se fait un point d’appui du corps auquel il est cramponné et le combat continue, indécis. Enfin, le plus musclé, dans un effort suprême, fait perdre pied à son adversaire. Si ce dernier tombe sur le côté, le combat n’est pas terminé, mais reprend, au contraire, avec plus de vivacité que jamais, car, pour être vainqueur, il faut, en Provence, que l’adversaire soit renversé sur le dos et maintenu le genou sur la poitrine. Quand ces conditions sont réalisées, la lutte est finie et la foule applaudit. Le couple engagé va boire un verre de vin et se reposer, pour laisser le champ libre au couple suivant. Les vainqueurs luttent entre eux, le dernier est couronné et reçoit le prix. Ce jeu est un de ceux qui excitent toujours le plus vif intérêt; les gens du pays s’y rendent en grand nombre pour admirer le déploiement d’adresse unie à la force, de souplesse unie à la vigueur, requis pour le triomphe.
Le Saut est un exercice qui demande beaucoup d’agilité. Il est pratiqué dans toutes les fêtes locales ainsi qu’il suit. Après avoir tiré à terre une ligne sur laquelle ils se rangent, les sauteurs partent sur un pied, font ainsi deux sauts, et retombent immobiles sur leurs deux pieds au troisième saut, qui est énorme et dépasse souvent en envergure les deux premiers réunis. Les sauteurs habiles peuvent ainsi franchir des espaces considérables, parfois plus de dix-sept mètres. Une variante de ce jeu consiste à l’exécuter en sac. Le sauteur, enfermé dans un sac d’où ne sortent que les bras et la tête, est obligé de procéder par petits sauts, entremêlés de chutes fréquentes qui sont l’amusement des spectateurs. Il y a aussi le saut de l’outre. Après avoir bien gonflé une outre, on la place à terre à l’endroit convenu. Pour gagner, il faut, après avoir fait deux sauts, atteindre l’outre au troisième et s’y maintenir en équilibre. Si elle éclate ou si elle glisse sous les pieds, l’homme roule dans la poussière à la grande joie du public.
Deux autres jeux usités chez les Grecs et dont les Provençaux ont hérité sont la Barre et le Disque. L’instrument du premier est une barre de fer qui sert aux carriers pour soulever les pierres, et que l’on désigne dans le pays sous le nom de Prépaou. La barre lancée vers un but, il faut, pour que le coup soit bon, que la pointe seule touche la terre. Quant au Disque, il faut le lancer le bras levé au-dessus de l’épaule, et il n’y a que le coup de volée qui soit tenu pour bon.
Jeu de boules. [↔]
Dans le jeu de Boules, on retrouve encore un exercice grec. Le lieu choisi, chacun jette sa boule le plus loin possible; on reprend ensuite de ce point en commençant par la boule restée en arrière. Celui qui arrive au but avec le moins de coups gagne le prix. Cette façon de jouer aux boules s’appelle le Butaband ou but en avant. On les joue également à la roulette et au mail.
La Cible, les Palets, le Mât de Cocagne, les Grimaces, les Cartes et le Coq sont des jeux assez connus partout pour que nous nous dispensions de les narrer. Il y a cependant une différence dans le jeu des palets.
On fiche en terre une tige de fer à large tête. Les concurrents ont trois anneaux de fer qu’ils doivent lancer sur cette tige de façon à les y faire entrer; le prix est à celui qui les place le premier.
Les Grimaces excitent toujours l’hilarité du public et les juges sont bien souvent embarrassés pour décerner le prix. Cet amusement burlesque, inventé par des jongleurs qui avaient suivi des troubadours provençaux en Espagne, s’est perpétué jusqu’à nous, et l’on voit de nos jours des dessinateurs profiter des fêtes de village pour reproduire en croquis ces contorsions du visage qu’à l’occasion ils utilisent pour leurs travaux artistiques.
Parmi les jeux de cartes usités dans les Roumevages, on ne peut guère citer que l’Estachin, qui se rapproche de l’écarté.
Le jeu du Coq termine ordinairement la fête. Assez cruel du reste, il paraît abandonné dans la plupart des petites communes; on ne l’introduit dans les grands Roumevages que pour corser le programme ou sur la demande d’amateurs. La veille de la fête communale, on promène à travers les rues et les places un beau coq qui, aux sons des galoubets et des tambourins, pousse de temps en temps un triomphant cocorico; le lendemain, on le suspend par les pattes à une corde tendue entre deux poteaux. Chaque concurrent, les yeux bandés, armé d’un sabre, se tient au milieu du cercle formé par le public. Pour gagner le prix, qui est le coq lui-même, tous sont placés successivement à dix mètres de la bête dont ils doivent trancher le cou avec leur sabre. A un signal donné, ils s’avancent en manœuvrant avec leur arme. Mais, quand ils croient l’atteindre, leurs coups le plus souvent se perdent dans le vide, et, le temps donné étant écoulé, il leur faut se retirer bredouilles après avoir payé le prix de leur maladresse, jusqu’à ce qu’enfin un plus adroit ou plus malin décapite le coq et l’emporte. Les tambourins et les galoubets se font entendre, le public applaudit.
Si l’on ajoute aux Roumevages les fêtes des corporations et les fêtes votives, qui, les unes comme les autres, sont composées en grande partie des éléments constitutifs de toutes les manifestations publiques en Provence, on aura le tableau complet des divertissements et des solennités dont la tradition nous a conservé le souvenir ou qu’elle nous a légués.
NOTES:
[1] Parmi les principales corporations, on peut citer: les Drapierii, Drapiers; les Cambiatores, Changeurs; les Cannabacerii, Marchands de chanvre; les Macellarii, Bouchers; les Sartores, Tailleurs; les Fabri, Ouvriers en métaux; les Sabaterii, Cordonniers, etc., etc.... Chaque corporation occupait une rue qui portait son nom.
[2] Le mot poumpo appartient au dialecte marseillais; dans les pays limitrophes, on dit fougasso qui vient du roman foua.
[3] Le comte de Provence en 1777, le comte d’Artois en 1814 eurent les honneurs de l’olivette, lors de leur voyage dans le Midi, et c’est Aubagne qui leur offrit ce divertissement.
[4] Flacons de vin.
[5] C’est à l’église de l’ancienne abbaye de Saint-Victor, à Marseille, que la tradition veut que l’on aille entendre la messe ce jour-là et faire bénir les cierges, que l’on choisit verts pour les différencier des autres. C’est également à la Chandeleur que l’on vend un excellent gâteau, qui affecte la forme d’une navette, probablement en souvenir des tisseurs de chanvre qui allaient ce jour-là à Saint-Victor faire bénir leur instrument de travail pour s’assurer une bonne année.
[6] En français; en espagnol, barbanzanos; en provençal, cèse.
[7] Le droit de pelote fut fixé par un arrêt du Parlement de Provence, le 3 août 1717, à 15 livres pour les dots au-dessous de 3.000 livres. L’Abbé de la Jeunesse le percevait sur les artisans, le lieutenant du Prince d’Amour sur la noblesse et le Roi de la Basoche sur la bourgeoisie. De nos jours, c’est l’État qui perçoit le droit de pelote sous la forme de droits d’enregistrement des contrats de mariage.
[8] Armetto ou petite âme.
[9] La présence et le rôle du fusilier au temps d’Hérode n’est pas ce qu’il y a de moins original dans ce spectacle.
[10] Roi de la pioche.
[11] Badache, altération du provençal Besaïsso: double pioche.
[12] Armetto, en provençal, pour âme malheureuse, âme du purgatoire.]
[13] Santon, petite statuette en argile moulée et peinte représentant des saints et tous les personnages bibliques et autres de la crèche.
[14] Roumevage est formé de deux mots: Roumo viaggi, voyage à Rome. En souvenir de Roumieu, mot employé pour désigner un pèlerin qui allait à Rome. D’où l’usage de ce nom appliqué aux fêtes communales et pèlerinages.
[15] Tintaino, léger, fragile; ce mot exprime également la pose incertaine du jouteur, rendue plus instable par les mouvements du bateau.
[16] Sorte de pontons.
[17] Nous donnerons, par la suite, sur le jeu de la Targo, dans le chapitre relatif à la poésie provençale, un couplet qui indique combien il est apprécié à Marseille.
[18] Brayettos, petite culotte.
II
USAGES
Le Baptême.—Le Mariage.—Les Funérailles.—Les Quatre Saisons.—Le Costume.—Les Mœurs.—La Vie domestique.—La Vie sociale.
Dans la vie civile de tous les peuples, une foule d’usages consacrent les événements marquants et leur impriment un caractère solennel et national. En Provence, le paganisme, comme nous l’avons vu précédemment, a laissé dans les esprits des idées superstitieuses contre lesquelles l’amélioration des mœurs, une instruction plus avancée, effets de la civilisation, n’ont pu réagir assez pour qu’il n’en subsiste pas quelques vestiges, surtout dans les classes inférieures. C’est ainsi que les femmes grosses sont persuadées que, si elles ne satisfont pas un désir de gourmandise, l’enfant naîtra avec un signe qui aura quelque ressemblance avec l’objet convoité. On donne à ces signes le nom d’Envegeos[19]. Cette croyance est si répandue qu’elle excuse tout et que l’on n’ose rien refuser à une femme enceinte. Dans un milieu semblable, les tireuses de cartes, les charlatans, bohémiens, diseurs de bonne aventure et somnambules extra-lucides trouvent de nombreuses dupes et vivent largement de la crédulité populaire.
Le Baptême.—La célébration du baptême est une fête de famille; il est d’usage que l’aïeul paternel et l’aïeule maternelle soient le parrain et la marraine du premier enfant. Le cortège, auquel ont été conviés parents et amis, se rend à l’église précédé d’un tambourin. A l’issue de la cérémonie, une bande d’enfants courent après le parrain en criant: Peyrin cougnou[20]. Ils ne cessent de crier que lorsqu’on leur a jeté des pièces de monnaie et des dragées. De retour au logis, une collation suivie d’un bal est offerte aux invités. Aux relevailles, il est d’usage que la marraine donne au filleul un pain, un œuf, un grain de sel et un paquet d’allumettes, en lui disant: Siégués bouan coumo lou pan, plen coum’un uou, sagi coumo la saou et lou bastoun de vieillesso de teis parens. C’est-à-dire: Sois bon comme le pain, plein comme un œuf, sage comme le sel, et le bâton de vieillesse de tes parents. La Baïlo, ou sage-femme, remet au nouveau-né un petit coussinet bénit qu’on désigne sous le nom d’Évangile et qui, dans son esprit, est destiné à le préserver de toutes sortes de maléfices. Chaque fois qu’il éternue, on s’empresse de dire: Saint Jean te bénisse, parce que l’on croit que ces paroles le délivreront des mauvais génies.
Le Mariage.—Lorsqu’un mariage est arrêté, on s’occupe de fixer la date de la célébration, en ayant bien soin d’écarter le vendredi et le mois de mai, considérés comme néfastes aux nouveaux mariés. Le futur s’empresse d’offrir à sa fiancée la Lioureio, c’est-à-dire la corbeille de noces, dont l’importance varie suivant la condition des époux. Les fermiers du territoire d’Arles avaient la réputation d’être très généreux; on estime que leurs cadeaux pouvaient valoir jusqu’à 10.000 francs. Les diamants, les parures, dentelles, robes de soie formaient les objets principaux. Le cortège, le jour de la noce, est composé quelquefois de cent personnes, marchant deux à deux et précédées des tambourins et galoubets qui jouent des airs d’allégresse. En tête est la Novi[21], sous le bras de celui qui a été chargé de la conduire et que l’on désigne sous le nom de débooussaïré; c’est ordinairement un proche parent ou le parrain, ou encore l’ami intime de l’époux. La cérémonie à l’église est suivie d’un repas, puis d’un bal qui termine la fête. Les vêtements de la mariée varient suivant le pays et la condition sociale, mais le voile et les souliers sont toujours blancs; elle porte les bijoux que son époux lui a donnés. Au dessert, on chante des couplets en son honneur et c’est lorsque l’attention des convives est distraite par la musique qu’un jeune garçon, passant sous la table, lui enlève sa pantoufle, qui, aussitôt, fait l’objet d’une enchère dont le prix est distribué aux domestiques. Cet usage subsiste encore dans le vieux quartier de Saint-Jean, à Marseille. Le soir venu, on s’inquiète de savoir quel sera des deux époux celui qui éteindra le flambeau nuptial, une vieille croyance le désignant comme devant mourir le premier. Souvent, pour éviter l’ennui de ce pronostic sinistre, on laisse brûler la bougie toute la nuit, ou la plus proche parente vient l’enlever à un moment donné.
Quand les époux convolent en secondes noces, l’événement est marqué par un vacarme infernal ou charivari, auquel des jeunes gens armés de sonnettes, de pelles, poêles, chaudrons et trompettes se livrent sous les fenêtres des fiancés. Ceux-ci ne peuvent s’en délivrer qu’en donnant une somme d’argent aux chefs de la bande, qui l’emploie à faire un excellent repas. Ce singulier usage semble avoir remplacé le Droit de Pelote qui existait sous l’ancienne monarchie. Nous ne reviendrons pas sur l’historique de ce droit déjà mentionné, qui frappait les gens étrangers à la localité, mariés à des jeunes filles ou à des veuves du pays. Fixé d’après l’importance de la dot de la femme, il se percevait aux portes de la ville, au son de la musique et au bruit de la mousqueterie.
Les Aliscamps (cimetière des premiers chrétiens). [↔]
Les Funérailles.—Pendant fort longtemps on a conservé en Provence, et surtout à Arles, les coutumes funéraires romaines. Jusqu’au XIIe siècle, les habitants des deux rives du Rhône mettaient le mort dans un tonneau enduit de goudron avec une boîte scellée contenant l’argent des funérailles. Puis, remontant le fleuve à une certaine distance, ils abandonnaient au courant le tonneau, qui était arrêté à Arles par des commissaires préposés à cet effet. Le cadavre était ensuite enseveli dans les Aliscamps, ou Champs-Elysées, et les droits de sépulture perçus par le chapitre de Saint-Trophime. Il faut croire que ces revenus étaient considérables, car ils donnèrent lieu à des contestations sérieuses entre les bénéficiaires d’Arles et l’abbaye de Saint-Victor, de Marseille, à qui appartenait l’église de Saint-Honorat, située dans l’enceinte des Aliscamps.
Au XIIIe siècle, les sépultures étaient réglées ainsi qu’il suit. Les évêques avaient seuls le droit d’être enterrés dans les églises. Dans les abbayes et les monastères, les chapitres avaient, au centre de leur cloître, un jardin dans lequel étaient des caveaux pour les moines et les chanoines. Les comtes de Provence, suivant leurs dernières volontés, avaient été admis à la sépulture des cloîtres. La même faveur fut accordée par la suite aux grands dignitaires de la cour. Enfin il arriva un moment où tout le monde voulut y avoir part. On comprend aisément que l’espace fit bientôt défaut. On creusa alors des caveaux dans les églises, et il n’y eut plus dans les cimetières que le bas peuple. La Révolution, par raison d’hygiène, fit cesser ces abus et même ferma et reporta dans la banlieue les cimetières contigus aux églises paroissiales. La veillée du mort se fait, en Provence, dans la chambre où il est exposé. La personne qui le garde est remplacée de deux heures en deux heures; la famille et les amis se tiennent dans la pièce voisine. Il n’y a pas encore bien longtemps, l’usage voulait qu’une fois arrivé auprès de la tombe le cercueil fût ouvert, afin que les assistants pussent contempler une dernière fois les traits du défunt et que toute méprise sur son identité devînt impossible. Ces scènes toujours pénibles, ayant occasionné des accidents chez les personnes impressionnables, souvent même des cas de folie et d’épilepsie, furent supprimées.
Les Quatre Saisons.—L’usage d’inaugurer ou célébrer par des réjouissances publiques ou familiales les quatre saisons de l’année a été conservé dans la campagne.
Le printemps.—Le paysan provençal est attentif à l’arrivée des hirondelles, dans lesquelles il a plus de confiance que dans le calendrier. Si l’un de ces oiseaux établit son nid sous le toit de sa maison, il s’en estime très heureux et fête avec des amis ce présage de bonheur.
Le 1er avril ramène périodiquement certaines plaisanteries consistant en messages trompeurs; on en profite encore pour servir au prochain, sous le couvert de l’anonymat, des vérités quelquefois très dures. Cet usage, connu sous le nom de Poissons d’avril, est un souvenir du temps où l’année commençait en avril. Les étrennes que l’on donnait alors furent reportées au 1er janvier, et l’on réserva pour le 1er avril des compliments ironiques à ceux qui n’avaient adopté qu’à regret le nouveau régime. Mais, comme c’est au mois d’avril que le soleil quitte le signe des poissons, les compliments, ainsi que les objets qui les accompagnent souvent, furent nommés Poissons d’avril. A la fin de ce mois, on plante dans les villages, devant la maison qu’habite une fiancée, un Mai d’amour. C’est une longue perche terminée par un bouquet de fleurs qui arrive au niveau de la fenêtre que l’on sait être celle de la chambre de la jeune fille; quelquefois, c’est un jeune peuplier garni de rubans qui s’offre à sa vue, lorsque le matin elle ouvre les volets. A ce moment, le prétendu, accompagné par des amis et des musiciens, exécute une aubade et chante un couplet en son honneur.
En voici quelques-uns appropriés à la circonstance et empruntés au langage des fleurs:
POUR UNE DÉCLARATION D’AMOUR
Bello, vous representi la faligouro;
Sabès qu’ell’ es bell’ en tout’ houro,
Encaro mai quand es flourido,
Vous amarai touto ma vido.
DOUTE OU SOUPÇON
Bello, vous representi la viouletto;
Sias din moun couer touto souletto;
Mai per iou sarié doulourous
Si din vouestro couer n’y avie dous.
PLAINTE
Vous representi lou roumaniou
Que lou matin vous lou cuilliou,
Et que lou soir vous lou pourtavi,
Pour vous prouvar que vous aimavi;
Mai, bello, se m’amas plus iou.
Rendés mé moun gai roumaniou[22].
RUPTURE
Iou vous representi l’ourtigo,
Bello, sarés plus moun amigo.
Vési qu’avés trop de pounchoun,
Maridas vous em’un cardoun[23].
Avec la fête de la Belle de mai ou Maïa, et la tonte des moutons, qui rappelle les usages des bergers de Virgile, se terminent les fêtes agricoles du printemps.
L’Été aux blonds épis voit la magnifique manifestation des moissonneurs, dont le tableau de Léopold Robert peut donner une idée. La dernière charrette de blé est ornée de guirlandes de feuillage, ainsi que l’attelage. Les faucheurs, les botteleurs, les glaneuses chantent et reviennent à la ferme en farandole joyeuse. Le soir, un bon repas leur est servi et l’on boit à la santé du fermier.
La Provence, en automne, est la vivante image de la Grèce antique, célébrant aux vendanges les fêtes de Bacchus. La plupart des coutumes des anciens sont encore celles des habitants du littoral méditerranéen. Quand on cueille le raisin, les vendangeurs barbouillent de moût les vendangeuses. C’est ce qu’on appelle la Moustouisso. Lorsque se fait le soutirage de la cuve et qu’on presse le marc, on donne à boire du vin nouveau à tous les passants qui en demandent. Il y en a qui abusent de cette faveur et ne tardent pas à être gris. Ils font alors toutes sortes d’extravagances qui amusent les badauds. La récolte des raisins secs et des figues, la fabrication du vin cuit donnent également lieu à des réjouissances. Le jour où l’on fait le vin cuit et la confiture au moût que l’on appelle Coudounat, on réunit dans un festin parents et amis, sous prétexte de goûter aux produits nouveaux; en réalité, c’est l’occasion d’un excellent repas, où le vin donne la note dominante, et qui se termine par de joyeux couplets ou par une farandole, aux sons des galoubets et des tambourins.
Enfin l’hiver, si dur dans le Nord, est assez clément dans le Midi pour permettre la cueillette des olives et le travail des moulins à huile qui deviennent les lieux de réunion des villageois. On y chante, on y rit, on y conte des histoires, car la gaieté est le trait caractéristique des Provençaux. La cueillette des olives a été de tout temps l’occasion de jeux et de divertissements. Un sarcophage des Aliscamps, orné d’un bas-relief où sont reproduites toutes les phases de la cueillette des olives, permet de constater la similitude exacte qui existe entre ces manifestations d’autrefois et celles de nos jours. C’est là un document lapidaire qui prouve mieux que tout le reste l’antiquité de l’olivier en Provence et celle des fêtes auxquelles il donne lieu.