FÊTES RELIGIEUSES

La Chandeleur.—Comme nous avons eu l’occasion de le dire précédemment, les Provençaux ont conservé, des anciennes coutumes du paganisme, un caractère assez superstitieux qui se décèle dans les campagnes plus ouvertement que dans les villes, où le peuple seul le manifeste. La Chandeleur en fournit une occasion. Ce jour-là, chacun se munit d’un cierge de couleur verte autant que possible, et le présente à la bénédiction de la messe[5]. On doit le rapporter chez soi tout allumé; si par hasard il venait à s’éteindre, ce serait un mauvais pronostic. Une fois rentrée, la mère de famille parcourt toute la maison, suivie de ses enfants et des domestiques; elle marque toutes les portes et les fenêtres d’une croix qui est considérée comme un préservatif contre la foudre.

On suspend le cierge bénit à côté du lit et on ne le rallume qu’en temps d’orage, pour les accouchements ou autres circonstances critiques.

Au même ordre d’idées se rattachent les fêtes patronales où les prieurs distribuent du pain bénit et des fruits, suivant la saison. Ainsi, pour la Saint-Blaise, on bénit du pain, du sel et des raisins, qui sont regardés comme des spécifiques contre le mal de gorge. Les biscotins, fabriqués pour la Saint-Denis, sont, dit-on, un remède contre la rage, et les gousses d’ail rôties dans le feu de la Saint-Jean chassent les fièvres. Le jour de Saint-Césaire, à Berre, on bénit des pêches, et l’on se trouve ainsi à l’abri des fièvres paludéennes assez communes dans le pays. Ces quelques exemples suffisent pour démontrer un état d’esprit où les superstitions et la religion ont fusionné jusqu’à un certain point.

Les Rameaux, la Semaine sainte et Pâques.—La fête des Rameaux, qui rappelle l’entrée triomphale du Christ à Jérusalem, est une des plus populaires en Provence. Les fidèles arrivent à l’église avec des branches d’olivier, de laurier ou des palmes, qui sont bénites pendant la messe. Ces rameaux, comme les cierges de la Chandeleur, sont conservés pieusement, car ils ont les mêmes vertus. Il y a dans le peuple une opinion très ancienne en ce qui concerne l’olivier: c’est, dit-on, un arbre sacré qui n’a jamais été frappé de la foudre. Les Grecs, qui avaient consacré l’olivier à Minerve, sont les auteurs de cette croyance et l’ont transmise aux Provençaux. L’usage de charger les rameaux de fruits confits ou de cadeaux paraît remonter aussi très loin. Thésée, à son retour de la Crète, ayant institué des fêtes en l’honneur de Bacchus et d’Ariane, les Athéniens s’y rendirent, portant des rameaux d’olivier chargés de fruits. Le pape Grégoire XIII défendit l’usage des friandises et des fruits pour le jour des Rameaux, dans un concile tenu à Aix, en 1585. En dépit de sa décision, on offre aujourd’hui encore aux enfants des rameaux (rampaù) ornés de fruits confits; ceux qui sont destinés aux dames portent souvent de riches cadeaux. De même que le mercredi des Cendres est le jour de l’Aioli, de même le dimanche des Rameaux est, dans toute la Provence, le jour obligatoire des pois chiches[6]. A Marseille, pour en faciliter la consommation, on les vend tout cuits dans les rues qui conduisent à l’église des Chartreux, où l’usage veut que l’on aille entendre la messe. Comme en France la gaieté ne perd jamais ses droits, on profite de l’occasion pour jouer un tour aux montagnards nouvellement arrivés, en leur persuadant que ces pois sont distribués gratuitement. Alors on voit, à la risée générale, des théories entières de ces crédules Bas-Alpins, portant chacun une énorme marmite qu’ils se proposent de faire emplir sans bourse délier. Souvent, pour ceux qui n’ont pas goûté la plaisanterie, les marmites brisées font les frais d’une explication plutôt vive.

Pendant la Semaine sainte, les enfants sont armés de crécelles, de tourniquets, claquettes et autres instruments semblables, avec lesquels ils font un vacarme épouvantable à la porte de l’église, pendant l’office des Ténèbres. Puis, se rangeant en file, ils parcourent les rues en continuant leur tapage.

Le jeudi saint, on visite les églises, qui rivalisent de richesses et d’ornements luxueux. Le samedi saint, l’usage veut que l’on fasse porter leurs premières chaussures aux enfants qui doivent quitter le maillot. C’est ordinairement la marraine qui en fait les frais; puis, accompagnée de la mère, elle va présenter l’enfant au prêtre. Au moment où l’on entonne le Gloria in excelsis, toutes les femmes qui ont des enfants nouvellement chaussés les font marcher dans l’église.

Rien de particulier à signaler quant aux solennités religieuses du jour de Pâques. Dans quelques communes, et entre autres aux Saintes-Maries, les jeunes gens donnent, la veille, des sérénades; et, le matin, ils passent avec des corbeilles ornées de fleurs et de rubans, dans lesquelles les personnes qui ont été honorées de leurs chants, accompagnés de musique, s’empressent de déposer des œufs. Car, fait digne de remarque, dans le Midi le jour de Pâques est le jour des œufs; on en sert de toutes couleurs et sous toutes les formes. On y mange aussi l’agneau pascal, qui semblerait une réminiscence de l’usage établi par Moïse, en souvenir de la sortie d’Egypte et du passage de la mer Rouge.

La fête des Rogations a lieu le jour de saint Marc et les trois jours qui précèdent l’Ascension. Les pénitents des confréries portent en procession sur un brancard un coffre en forme de châsse, dans lequel sont enfermées des reliques; de chaque côté est suspendue une étole. On a donné au coffre le nom de Vertus, par allusion aux reliques qu’il renferme et qui restent exposées trois jours dans l’église. A la campagne, les paysans font passer par-dessus les Vertus des poignées d’herbe et de blé qu’ils donnent ensuite à manger aux bêtes de somme, persuadés qu’après cette opération elles seront préservées de la colique.

La Pentecôte et les jeux de la Tarasque.—Au point de vue religieux, la Pentecôte provençale, comme Pâques, se conforme à l’usage ordinaire. Mais les jeux qui l’accompagnent ont un caractère absolument local, et méritent, par leur importance et leur variété, d’être décrits en détail.

Mentionnons, d’abord, les jeux de la Tarasque, fondés sur l’ancienne tradition relative à sainte Marthe et que tout le monde connaît. Le roi René, tout en les célébrant conformément à la coutume, voulait, pour leur donner plus d’éclat, que chacun des trois ordres y participât, sans oublier les corps de métiers dont les chefs ou prieurs faisaient partie du conseil municipal. Il faut voir ici, dans la pensée du bon roi, une haute leçon de fraternité et d’égalité chrétienne. Le peuple qu’il gouvernait était considéré par lui comme une grande famille, dont il aimait à rassembler les divers membres pour faire sentir à chacun l’étroite liaison qui doit exister entre eux et l’estime réciproque qui doit en résulter.

Les chevaliers dits de la Tarasque étaient choisis parmi les premières familles de la ville de Tarascon; ils représentaient la noblesse. L’un d’entre eux, l’Abbat, ou abbé de la jeunesse, présidait aux jeux, et avait la police de la ville pendant la durée de la fête. Les étrangers étaient invités à dîner par eux. Leur costume, très élégant, se composait d’une culotte de serge rose, justaucorps de batiste, manches plissées garnies de mousseline et ornées de dentelle; bas de soie blancs, souliers blancs, talons, houppe et bordure rouges; chapeau monté, cocarde rouge, collier de ruban rouge. Les insignes de la Tarasque, en argent, étaient suspendus à un ruban de soie de la même couleur, porté en sautoir.

Le jour de la Pentecôte, les chevaliers, en habits bourgeois, parcouraient la ville avec tambours et trompettes et distribuaient des cocardes écarlates que les hommes portaient à la boutonnière de l’habit et les femmes sur le sein. Les mariniers du Rhône, qui les suivaient, distribuaient des cocardes bleues attachées avec du chanvre. Puis venaient tous les corps de métiers, chacun dans le rang que lui assignait le cérémonial.

La Tarasque (d’après la légende de sainte Marthe). [↔]

Le lendemain, cette procession était renouvelée à l’issue de la messe, avec cette différence que les chevaliers étaient en costume. Vers midi, un groupe d’hommes en uniforme allait chercher la Tarasque pour la conduire hors la porte Jarnègues. Cet animal fabuleux, sorte de dogue énorme, avait le corps formé par des cercles recouverts d’une toile peinte; le dos était une forte carapace pourvue de pointes et d’écailles; des pattes armées de griffes puissantes, une queue recourbée animée d’un balancement funeste aux curieux, une tête qui tient du taureau et du lion, une gueule béante qui laisse voir une double rangée de dents, complètent le portrait du monstre. Porté par douze figurants, tandis qu’à l’intérieur un autre produisait les mouvements de la tête et de la queue, il donnait le signal de la course au moyen de fusées attachées à ses naseaux et auxquelles un chevalier mettait le feu. Alors il s’agitait en tous sens, comme animé de rage et de fureur. Malheur à ceux qui se trouvaient à sa portée: heurtés, culbutés, meurtris, ils n’avaient pas la consolation de se plaindre. S’ils cherchaient à s’enfuir, il les poursuivait, et leur affolement ne faisait qu’exciter les quolibets et la gaieté de la foule. La course terminée, on portait la Tarasque à l’église de Sainte-Marthe, où elle exécutait trois sauts en manière de salut devant la statue de la sainte. Pendant l’intervalle des courses, les chevaliers et les corporations procédaient à divers jeux en rapport avec leur rôle et leur condition sociale.

Ainsi les Portefaix désignaient un des leurs qui représentait saint Christophe, patron de la corporation, pour porter sur ses épaules un enfant richement vêtu, figurant le Christ. Six autres promenaient un tonneau sur un brancard. Ils imitaient les ivrognes et se heurtaient volontairement aux spectateurs. Cela s’appelait la Bouto ambriago. Les prieurs présentaient à tout le monde une gourde remplie de vin, où il était malséant de refuser de boire.

Les Paysans, pour imiter l’alignement que l’on trace en plantant la vigne, tenaient un cordeau qui ne servait, il est vrai, qu’à faire trébucher les badauds, au grand contentement de la foule.

Les Bergers escortaient trois jeunes filles élégamment vêtues et montées sur des ânesses. Un berger à l’air niais barbouillait d’huile de genièvre (huile de cade) la figure des curieux qui s’avançaient trop près d’elles.

Les Jardiniers jetaient des graines d’épinard aux demoiselles.

Les Meuniers, armés de poignées de farine, s’en servaient pour blanchir les visages indiscrets qui s’avançaient pour les examiner.

Les Arbalétriers faisaient pleuvoir sur la foule des flèches sans pointes.

Les Agriculteurs, montés sur des mules richement harnachées et précédés par la musique, distribuaient du pain bénit.

Les Mariniers pratiquaient le jeu de l’Esturgeon. Six chevaux du halage du Rhône traînaient une grosse charrette sur laquelle était un bateau que l’on remplissait d’eau à tous les puits que l’on rencontrait. Une pompe placée à l’intérieur servait à asperger les badauds qui s’enfuyaient, inondés, aux éclats d’un rire général. Venaient ensuite les Bourgeois, sous le patronage de saint Sébastien, précédés par des tambours et une fanfare, portant de petits bâtons blancs surmontés d’un pain bénit. Enfin le clergé de la ville, le Chapitre et le corps municipal fermaient le cortège qui entrait dans l’église de Sainte-Marthe. Les prieurs de chaque corporation déposaient les pains bénits aux pieds de la sainte et versaient des aumônes dans le tronc des pauvres. A la sortie, une immense Falandoulo se formait et parcourait les rues de la ville. C’était le dernier épisode de la fête de la Tarasque.

La Fête-Dieu.—Dans toute la Provence, les processions de la Fête-Dieu se sont toujours distinguées par la pompe qu’on y déployait. La décoration des rues pavoisées de drapeaux de toutes nuances, les fenêtres et balcons ornés de riches draperies, les reposoirs improvisés avec goût, les chaussées jonchées de pétales de fleurs, le peuple dans ses plus beaux vêtements accourant en foule sur le passage, offraient un spectacle pittoresque rehaussé par le défilé de la procession elle-même. Alors se déroulaient en longues théories les pénitents de toutes les confréries, coiffés de la cagoule, les corporations d’hommes et de femmes ayant chacune son guidon ou sa bannière, les tambourins, les trompettes et les musiques militaires escortant les prêtres revêtus de riches chasubles, les lévites avec des palmes et des corbeilles de fleurs, les jeunes filles, la tête couverte d’un voile de tulle et couronnées de roses blanches, les autorités civiles et militaires en grand costume. Enfin, sous un dais d’une grande richesse, l’évêque ou le curé portait le Saint-Sacrement, resplendissant dans les nuages d’encens qui s’échappaient des cassolettes agitées en un mouvement régulier par les enfants de chœur, vêtus de pourpre et de surplis de dentelles. Tels étaient, tels sont encore, dans quelques localités, la composition et l’aspect d’une procession de la Fête-Dieu.

Dans certaines villes, telles qu’Aix et Marseille, on y adjoignait des jeux, tombés maintenant en désuétude. Nous les décrirons néanmoins sommairement.

Les officiers des jeux étaient choisis dans les trois corps qui avaient accès au conseil municipal. La noblesse fournissait le Prince d’Amour, le barreau, le Roi de la Basoche, et les corps de métiers, l’Abbé de la Jeunesse. Le clergé s’abstenait.

Le Prince d’Amour était le premier officier. En cette qualité, il siégeait au conseil de ville après les consuls et avait voix délibérative. Mais, comme cette charge occasionnait de grandes dépenses, sur la demande de la noblesse le roi la supprima en 1668, et ce fut un lieutenant du Prince d’Amour qui le remplaça. Il lui fut accordé une indemnité de 1.000 livres et le droit de Pelote[7]. Il avait droit aux trompettes, tambours, violons, et au porte-guidon. Son costume était ainsi composé: justaucorps et culotte à la romaine, de moire blanche et argent tout unie, manteau de glace d’argent, bas de soie, souliers à rubans, chapeau à plumes, rubans de soie à la culotte, cocarde au chapeau, nœud à l’épée, bouquet avec rubans; ce bouquet se portait à la main, et le lieutenant s’en servait pour saluer les dames.

Le Roi de la Basoche était élu le lundi de la Pentecôte par les syndics des procureurs au parlement et par les notaires, sous la présidence de deux commissaires du Parlement. Son costume était semblable à celui du Prince d’Amour, mais il portait en plus le cordon bleu et la plaque de l’Ordre du Saint-Esprit.

De tous les cortèges, celui de la Basoche était de beaucoup le plus beau et le plus nombreux. Le premier bâtonnier ouvrait la marche, suivi par une compagnie de mousquetaires portant l’écharpe en soie bleu de ciel; le porte-enseigne avait aussi une compagnie de mousquetaires avec écharpes roses. Le deuxième bâtonnier, le capitaine des gardes, portaient une lance ornée de rubans. Le connétable, l’amiral, le grand maître et le chevalier d’honneur étaient suivis de vingt-quatre gardes en casaques de soie bleu de ciel doublées de blanc, avec des croix en dentelle d’argent sur la poitrine et dans le dos, le mousquet sur l’épaule et l’épée au côté. Le troisième bâtonnier était escorté par une compagnie de mousquetaires avec écharpes bleues; puis venaient le guidon du roi, la musique et les pages. Le Roi de la Basoche, entre deux gardes du Parlement, suivi de ses invités, fermait la marche. Une de ses prérogatives consistait, avant de se rendre à l’église, à faire acte d’apparition au Palais, où il siégeait quelques instants à la place du roi.

L’Abbé de la Jeunesse était nommé sur une liste de candidats présentés par les syndics des corporations. Cette nomination avait lieu après celle du Prince d’Amour, et, comme celui-ci, l’abbé jouissait du droit de pelote. Les six bâtonniers commandaient les compagnies de fusiliers attachés à l’Abbadie pour exécuter les feux ou décharges appelées Bravades.

Le porte-guidon et le lieutenant avaient l’habit noir, le plumet et la cocarde au chapeau, l’épée et le hausse-col. L’abbé était en pourpoint et manteau noir de soie, avec rabat, etc. Il était accompagné des deux autres abbés, et portait à la main un bouquet pour saluer les dames. Sa suite était formée de nombreux parents et amis, gantés de peau blanche et tenant un cierge dont il leur avait fait cadeau.

Les jeux des trois ordres avaient lieu simultanément et toujours aux dates et heures convenues. Ils commençaient la veille de la Pentecôte et se continuaient à toutes les fêtes qui suivaient.

La Passade.—La veille de la Fête-Dieu, vers les trois heures et demie du soir, les bâtonniers de l’Abbadie et de la Basoche parcouraient la ville, accompagnés de fifres et de tambourins qui jouaient des airs de la composition du roi René. Après s’être arrêtés à des endroits convenus, ils simulaient des combats à la lance, comme dans les tournois, et saluaient les dames après chaque pose d’armes. Ce jeu, emprunté à la chevalerie, s’appelait en provençal La Passade. Vers dix heures lui succédait Le Jeu du guet.

Le cortège, en tête duquel était placée la Renommée à cheval et sonnant de la trompette, était ainsi composé. D’abord un groupe de deux personnages grotesques, drapés dans un manteau rouge à rubans jaunes, coiffés d’un casque empanaché, montés sur des ânes et entourés de toutes sortes d’animaux, qu’on avait bien de la peine à contenir au milieu des cris des enfants et des huées de la foule. Ces deux caricatures représentaient ordinairement de hauts personnages politiques dont le peuple et le roi avaient à se plaindre. A la suite, un groupe mythologique: Momus et ses grelots, Mercure avec les ailes et le caducée, la Nuit en robe de gaze noire parsemée d’étoiles d’argent et tenant à la main des pavots. Mais ce groupe, on ne sait pourquoi, était brusquement coupé en deux par un autre allégorique, composé de Rascassetos: quatre individus ayant des poitrails de mulets et trois d’entre eux des têtières, armés, l’un d’une brosse, l’autre d’un peigne, le troisième d’une paire de ciseaux, entourent le quatrième Rascasseto, affublé d’une énorme perruque, et font semblant de le brosser, de le peigner, puis de le tondre. On avait l’intention de figurer ainsi les lépreux de l’ancienne loi mosaïque, qui avait aussi fourni la matière du jeu suivant.

Le Jeu du Chat.—C’était encore une allégorie. Un Israélite portait une perche surmontée du veau d’or; trois autres, dont l’un tenait un chat à la main, se prosternaient devant l’idole. Arrivait Moïse, avec les tables de la loi, le visage empreint d’une grande colère; le grand prêtre Aaron, revêtu de ses habits pontificaux, cherchait à calmer son courroux. Enfin celui qui portait le chat le jetait en l’air, circonstance dont le jeu a tiré son nom. C’est cet animal qui, adoré en Egypte, amena les Hébreux à l’idolâtrie du veau d’or. Ici, l’action de le jeter en l’air signifiait que Moïse reçut la soumission des Israélites, qui renoncèrent aux superstitions de l’Egypte.

Avec Pluton et Proserpine à cheval, précédant l’Armetto, la mythologie reparaissait. Cette armetto se composait d’un premier groupe de quatre petits diables vêtus de noir; une bandoulière de grelots, un trident à la main et un masque surmonté de deux cornes complétaient leur costume. Ils voulaient s’emparer d’une Ame, figurée par un jeune enfant vêtu de blanc et à demi nu. L’enfant se cramponnait à une croix qu’un ange lui présentait. Ne pouvant enlever l’Armetto[8], les diables se vengeaient sur son protecteur qui recevait leurs coups sur un coussin placé entre les ailes. Le second groupe se composait de douze grands diables, dont le chef se distinguait par des cornes plus longues et plus nombreuses. Ils entouraient Hérode, en casaque cramoisie et jaune, avec couronne et sceptre, accompagné par un homme habillé en femme représentant la diablesse. Dans le principe, elle se tenait à côté de saint Jean-Baptiste et représentait Hérodiade.

Le tableau que nous allons esquisser est celui des divinités de la mer. On voyait Neptune et Amphitrite, escortés par une foule de Dryades et de Faunes, dansant au son des tambourins; le dieu des bergers à cheval, poursuivant la nymphe Syrinx, qui, pour indiquer sa métamorphose, portait un roseau; Bacchus, assis sur un tonneau, la coupe d’une main et le thyrse de l’autre; Mars et Minerve, Apollon et Diane, Saturne et Cybèle à cheval avec leurs attributs et suivis de deux troupes de danseurs. Du char de l’Olympe, où trônaient Jupiter et Junon, Vénus et Cupidon, qui président aux jeux, aux ris et aux plaisirs, souriaient à la foule en envoyant des baisers. Le cortège finissait par les trois Parques, pour rappeler que la mort termine tout.

A ces jeux, à ces cortèges, succédaient, le lendemain et pendant la procession même de la Fête-Dieu, des groupes nouveaux ayant plutôt un caractère d’allégorie religieuse.

La mise en scène du massacre des Innocents, désignés sous le nom de Tirassouns, était en quelque sorte une pantomime. Hérode présidait à l’exécution, escorté d’un tambourin, d’un porte-enseigne et d’un fusilier[9] qui, au signal donné, faisait une décharge, abattant quelques enfants. C’étaient ces enfants qu’on appelait tirassouns, à demi nus, qui tombaient et se roulaient dans la poussière. Moïse, indigné, montrait au roi sanguinaire les tables de la loi.

La Belle Etoile (la bello Estello).—Les trois Mages, partant pour Bethléem, étaient précédés d’un enfant vêtu en lévite et portant une étoile d’argent à l’extrémité d’un long bâton. Trois pages chargés de présents les suivaient.

Les Apôtres, revêtus du costume oriental, étaient munis chacun d’un symbole propre à le faire reconnaître; Jésus, au milieu d’eux, marchait recueilli et comme accablé sous le poids de la croix.

Les Chevaux Frux, que la tradition fait remonter aux Phocéens, furent en grand honneur sous la chevalerie et le roi René. Longtemps regardés, d’après la légende, comme l’image des combats entre les Centaures et les Lapithes, on y voit aujourd’hui une reproduction grotesque des anciens tournois. Ces chevaux en carton, richement caparaçonnés, la tête ornée de panaches, étaient mis en mouvement par leurs cavaliers. Une ouverture pratiquée dans le dos permettait à l’homme, au moyen de courroies, de suspendre sa monture, qui avait l’air de faire corps avec lui; les draperies masquaient les jambes, et les mouvements imprimés par le cavalier casqué, armé d’une lance, imitaient toutes les figures usitées dans les tournois. Cet escadron, composé d’une vingtaine de chevaux, était précédé d’un héraut d’armes, d’un coureur et d’un Arlequin, qui faisait toutes sortes de tours. A sa suite, la musique, fifres et tambourins, jouait des airs gais de la composition du roi René.

Un Tambourinaire. [↔]

La Mort, comme aux jeux du Guet, apparaissait enfin, mais sous un aspect plus repoussant. La personne qui la représentait, grande, la figure noire, la tête couverte d’ossements, était armée d’une faux avec laquelle elle écartait les curieux. Ces derniers attachaient une grande importance à n’être pas touchés par la faux qui, d’après eux, désignait ceux qui devaient mourir dans l’année.

Un usage qui s’est perpétué jusqu’à nos jours, c’est la promenade du bœuf, pendant la semaine précédant la Fête-Dieu. La corporation des bouchers de la ville de Marseille a toujours eu le monopole de cette cérémonie. On choisit le bœuf le plus beau, on lui dore les sabots et les cornes auxquelles on suspend des guirlandes de roses. On couvre son dos d’une housse de velours à crépines d’or, et l’on y fait asseoir le plus bel enfant que l’on peut trouver. Il est vêtu d’une tunique blanche comme un lévite et couronné de roses. Parfois aussi il est tout nu, avec une peau de léopard sur les épaules et la poitrine, et, sur la tête, des feuilles de vignes entremêlées de grappes de raisin. Quatre bouchers l’accompagnent; leur vêtement consiste en une robe de damas de différentes couleurs, attachée à la taille et assez courte pour laisser voir au-dessous du genou des bas de soie et des souliers à boucles. Une ceinture de soie à franges et crépines d’or, une chemise plissée à manches, ornée de rubans, enfin un chapeau d’abbat bordé d’or et entouré de plumes blanches complètent le costume. Le cortège, suivi de fifres et de tambourins, parcourt les rues où doit passer la procession. Les bouchers portent des plats d’étain et font la quête, dont le produit sert à payer les frais de cette exhibition. Le soir venu, on abat le bœuf, dont les quartiers sont distribués aux pauvres de la ville. On s’est livré à de longues dissertations pour expliquer ces usages, et surtout la mort du bœuf. Les uns ont voulu y voir le sacrifice du bouc émissaire des Hébreux, chargé de toutes les iniquités du peuple. Mais alors pourquoi un bœuf, quand il était si simple de se procurer un bouc? D’autres ont pensé que les bouchers tiennent la place des anciens sacrificateurs romains, idée justifiée par une certaine ressemblance de costume. Nous croyons simplement que tous les corps de métiers étant représentés à la procession de la Fête-Dieu, sauf les bouchers, qu’aucune bonne raison n’excluait, ils avaient pris un bœuf comme emblème de leur corporation. Quant à l’enfant, sa robe de lévite est une réminiscence de la religion juive. Avec les attributs de Bacchus, il perpétue un souvenir du paganisme.

A Salon, la confrérie des paysans dite de Diou lou payre (Dieu le père) élisait tous les ans, le jour de l’Ascension, un laboureur qui prenait le titre de Rey de l’Eyssado[10]. Il paraissait à la procession de la Fête-Dieu tenant une pioche en guise de sceptre, précédé de pages portant des épées nues. Une paysanne partageait avec lui les honneurs de la royauté. Des dames d’honneur tenant des bouquets, précédées par un autre paysan portant un drapeau, un autre jouant du tambour de guerre, un berger portant une écharpe en sautoir et jouant du bâton, enfin quatre danseurs suivis de tambourins complétaient le défilé.

Pour la Saint-Jean, les artisans élisaient le Roi de la Badache[11]. Cette cérémonie était annoncée la veille au son des cloches et des tambourins par un grand feu de joie. A la procession de la Fête-Dieu, le Roi de la Badache se montrait en habit à la française avec, sur les épaules, un manteau bleu parsemé d’étoiles d’or et à la main un chapeau Henri IV. Il était précédé d’un courrier, d’un porte-drapeau, d’un joueur de pique, de trois princes d’amour, de huit danseurs et de deux pages. Derrière lui, un second courrier annonçait la reine et ses dames d’honneur.

La Saint-Jean.—A huit heures du soir, la veille de cette fête, le corps municipal, le clergé et les prieurs des corporations se rendaient en grand cortège sur la place où l’on avait disposé des fagots de sarments et des fascines. Le maire a encore aujourd’hui le privilège d’y mettre le feu et il fait trois fois le tour du bûcher, suivi de tous les assistants. La flamme monte et éclaire la foule, les cloches sonnent à toute volée, les boîtes à poudre font entendre leurs détonations, les serpenteaux éclatent, traversent l’air et tombent sur les spectateurs effarés. Bientôt la falandoulo se forme, et c’est en dansant et en chantant que l’on voit s’éteindre le feu de la Saint-Jean. A Marseille, on dispose sur la colline de Notre-Dame de la Garde des tonneaux de goudron qui brûlent toute la nuit. Par intervalles, des feux de bengale de toutes couleurs changent l’aspect de cette partie de la ville, où l’on termine la fête par un brillant feu d’artifice. Le marché aux herbes de la Saint-Jean est trop intimement lié à ces réjouissances pour que nous n’en disions pas un mot. Qui ne le connaît, à Marseille? C’est un des plus anciens que nous ait légués la tradition provençale, et c’est aux allées de Meilhan, sous les ormes séculaires et les platanes grecs, qu’il se tient.

Les paysans de la banlieue ou du Terradou, comme l’on dit en provençal, y apportent leurs plus beaux produits. A peine a-t-on fait quelques pas que des émanations singulièrement piquantes s’échappent d’un amoncellement d’aulx, promesse, pour les amateurs d’aioli, d’un festin savoureux que n’aurait pas dédaigné Homère. Les plantes et les fleurs, sauge, romarin, verveine, menthe, lavande, mêlent leur parfum et leur couleur aux roses, jasmins, cassies, géraniums, pétunias, chrysanthèmes et à toute la gamme florale si riche de la Provence, pour arriver aux arbustes, câpriers, ifs, pistachiers, orangers, citronniers, lentisques, palmiers, syringas, arbousiers, néfliers, azeroliers, jujubiers: le tout soigneusement étiqueté et aligné, dans l’arrangement le plus propice à tenter l’acheteur. Dès la première heure la foule s’empresse, et chacun fait ses provisions pour l’année. La coutume veut aussi que les plantes aromatiques soient cueillies sur la montagne de la Sainte-Baume, lorsque les premiers rayons du soleil viennent frapper le Saint-Pilon. D’après la légende, les herbes et les plantes acquièrent à ce moment des vertus qu’elles n’ont pas si on les cueille avant ou après; voilà pourquoi les marchandes n’oublient jamais de vous dire, en vous offrant de la sauge, de la lavande ou du romarin: «C’est de l’aurore.»

Les Morts.—Le soir de la Toussaint, on se réunit en famille et l’on prend en commun le repas dit des Armettos[12]. Les châtaignes et le vin cuit sont de rigueur. Ce repas est donné en commémoration des parents décédés, dont on raconte la vie aux enfants; on le termine par une prière pour le repos de leur âme.

La Noël.—De toutes les fêtes religieuses célébrées en Provence, la Noël est certainement la plus importante, la plus populaire, la plus généralement observée par les riches comme par les pauvres. Elle se divise en quatre parties: la Crèche, les Calenos, la Messe de minuit et le Jour de Noël. La crèche a la même origine que les mystères; ce sont les Pères de l’Oratoire qui, les premiers à Marseille, en donnèrent le spectacle. De nos jours, la semaine qui précède la Noël, il s’établit sur le Cours une foire où l’on vend des crèches toutes préparées. On y trouve également les Santons[13] et les accessoires pour ceux qui veulent les composer eux-mêmes. Ces santons représentent saint Joseph, la sainte Vierge, le petit Jésus, le bœuf, l’âne, les rois maures et, en général, tous les personnages et les animaux qui se trouvaient à Bethléem à la naissance du Christ. Le soir, les familles s’assemblent et, à la lueur des cierges, chantent les noëls de Saboly.

Les Calénos, altération du mot Calendes, consistent en cadeaux que l’on échange à cette époque. Ce sont des fruits, des poissons et surtout un certain gâteau au sucre et à l’huile que l’on appelle Poumpo taillado. Les boulangers et les confiseurs ont conservé l’usage d’en envoyer à leurs clients. La veille de la Noël, au soir, les familles se réunissent dans un banquet, et rivalisent d’efforts pour lui donner plus d’éclat. On voit même de pauvres gens qui n’hésitent pas à porter un gage au mont-de-piété, afin d’en pouvoir faire les frais. A Marseille, il est désigné sous le nom de Gros soupé; mais, pour retrouver vraiment les anciens usages, il faut aller dans les communes rurales. Là, le père de famille conduit par la main le plus jeune des enfants jusqu’à la porte de la maison où se trouve une grosse bûche d’olivier, tout enrubannée, qu’on appelle Calignaou ou Bûche de caléno. L’enfant, muni d’un verre de vin, fait trois libations sur la bûche en prononçant les paroles suivantes:

Alégre, Diou nous alègre.

Cachofué ven, tout ben ven.

Diou nous fagué la graci de veire l’an qué ven.

Se sian pas mai, siguen pas men.

Ce qui se traduit ainsi:

Soyons joyeux, Dieu nous rende joyeux. Feu caché vient, tout bien vient. Dieu nous fasse la grâce de voir l’an qui vient; si nous ne sommes pas plus, ne soyons pas moins.

Dans le verre, qui passe à la ronde, chacun boit une gorgée. L’enfant soulève le calignaou par un bout, l’homme par l’autre et ils le portent jusqu’au foyer en répétant devant les assistants les paroles de la libation. Puis on l’allume avec des sarments et on le laisse brûler jusqu’au coucher, moment où on l’éteint, pour le rallumer le lendemain, en ayant soin qu’il se consume entièrement avant le jour de l’an. On célèbre par cette cérémonie le renouvellement de l’année au solstice d’hiver. La flamme que la bûche recèle dans ses flancs représente les premiers feux du soleil qui remonte sur l’horizon. L’enfant est le symbole de l’année qui commence, le vieillard de celle qui va finir. Là où l’usage du Calignaou a disparu, il a été remplacé par la lampe de Caléno ou Calen. C’est un carré de fer-blanc avec un rebord, dont les quatre angles en forme de bec contiennent des mèches. On le suspend par un crochet fixé à une tige en fer et il sert à éclairer la crèche sur le devant de laquelle pousse, dans deux soucoupes, le blé de Sainte-Barbe. Il doit brûler huit jours et ne s’éteindre que la veille du jour de l’an.

Le souper, dans ces pays primitifs, comprend trois services; pour y correspondre, la table est couverte de trois nappes de dimensions différentes. Le premier service se compose de la Raïto, plat de poissons frits auquel on ajoute une sauce au vin et aux câpres, et qui, d’après la tradition, fut apporté de la Grèce par les Phocéens. Des artichauts crus, des cardes, du céleri et différents légumes lui servent d’accessoires. On enlève ensuite la première nappe et l’on sert les Calénos qui consistent en gâteaux, Poumpo taillado ou autres, des fruits secs ou confits, des biscuits, des sucreries, des marrons, etc. On les arrose de vins vieux du pays et d’une espèce de ratafia appelé Saouvo-Chrestian (sauve-chrétien) fait avec de la vieille eau-de-vie dans laquelle ont infusé des grains de raisins. Pour le troisième service, on prend le café et les hommes fument une sorte de pipe appelée Cachinbaù. La gaieté préside à ces agapes; on y chante des noëls et l’on ne se sépare que pour aller à la messe de minuit.

La Messe de Minuit.—Elle diffère par certains détails originaux de celle qui est célébrée dans les villes. C’est ainsi qu’au moment de l’offrande on voit s’avancer de l’autel le corps des bergers précédés du tambourin, de la cornemuse et de tous les instruments rustiques que l’on peut se procurer. Ils portent de grandes corbeilles remplies de fleurs et d’oiseaux. A Maussanne, les femmes qui accompagnent les bergers, ou prieuresses, sont coiffées du Garbalin, sorte de bonnet conique assez haut et garni tout autour de pommes et de petites mandarines. Suit un petit char couvert de verdure, éclairé par des cierges et traîné par une brebis dont la toison éclatante de blancheur est piquée çà et là de pompons de rubans: c’est le véhicule de l’agneau sans tache. Une seconde troupe de bergers et de bergères jouant et chantant des noëls ferme la marche. Après avoir fait don de l’agneau et des corbeilles, le cortège retourne dans le même ordre et la messe s’achève sans autres variantes.

La Noël est essentiellement dans toutes les classes de la société une fête de famille. On se réunit à table le soir en face d’un excellent repas dont la dinde fait le fond. Puis l’on se groupe autour du foyer, où le chef de famille raconte les vertus des ancêtres, et répète devant les enfants les traits capables de leur servir d’exemple ou d’enseignement; ce jour-là, il revêt ainsi que sa femme ses habits de mariage conservés tout exprès. Dans le peuple, le troisième jour de la fête, le dîner se termine par un plat d’Aioli ou de Bourrido, mets traditionnels en Provence. En se retirant, l’on se donne rendez-vous pour l’année suivante.