FÊTES CIVILES

Les fêtes religieuses communes à tous les peuples catholiques se relient à des coutumes civiles populaires, qui diffèrent selon les pays et l’histoire de chaque nation. Ce sont ces coutumes qui, seules, doivent fixer notre attention, parce qu’elles font partie intégrante de l’état social de la Provence et le caractérisent.

Jour de l’an.—Il est spécialement consacré aux visites et aux souhaits de bonne année, comme dans toute la France. L’usage de le célébrer existait chez les Romains, qui s’envoyaient de petits présents désignés sous le nom de Strenæ, d’où le mot Étrennes; on remarquera d’ailleurs que la forme latine est mieux conservée dans le provençal: Estrenos. A Marseille, la période des étrennes commençait la veille de Noël et se continuait jusqu’au jour de l’an. Les femmes pétrissaient des gâteaux appelés Poumpos, dont elles se faisaient des cadeaux réciproques. De nos jours, à l’envoi des bonbons et des jouets, que l’on donne à Marseille comme partout, les gens des classes inférieures ajoutent celui de la Poumpo, qui est d’origine grecque[2]. Dans les communes environnantes, les parents et alliés seuls se font visite au jour de l’an; les personnes étrangères se souhaitent la bonne année dans la rue, lorsqu’elles se rencontrent.

A Maillane, on choisit parmi les familles les moins aisées des enfants qui parcourent le pays et à qui l’on donne un pain. Cette sorte d’honnête mendicité suffit, au dire des habitants, pour éviter la disette pendant toute l’année; l’on a remarqué, en effet, qu’à Maillane il n’y a de mendiants d’aucune espèce. Avant la Révolution, l’usage de donner un pain aux enfants qui venaient vous souhaiter la bonne année existait aussi à Alleins, et le pain était appelé Lou pan calendal.

Les Rois.—La cérémonie du roi de la fève se célèbre le jour de l’Épiphanie. Dans quelques vieilles familles marseillaises, voici comment elle se passe. Le chef de famille, ayant réuni tous les parents et amis autour de sa table, bénit le repas, qui est ordinairement le souper. Au dessert, on apporte sur un plat, que la tradition voudrait d’argent, le gâteau dont les portions, coupées par un jeune enfant, sont mises sous une serviette. Le premier morceau tiré, dit Part de Dieu, est mis de côté pour être donné à un pauvre. Puis, prenant au hasard les autres portions, l’enfant offre la première au chef de famille et continue par tous les convives en terminant par les serviteurs. Celui qui a la fève prend au haut de la table la place du chef de famille et celui-ci lui cède les honneurs auxquels il a droit. Chacun se lève alors et crie: Vive le roi! Après avoir choisi la reine, le couple rend les santés et, le repas fini, ouvre le bal.

Le soir, le roi accompagne la reine jusqu’à son domicile, suivi de tous les invités. Une collecte est faite et le produit remis aux pauvres.

L’idée d’introduire une fève dans le gâteau semble avoir été empruntée aux Grecs, qui donnaient leur suffrage en déposant une fève. Ici l’élection du roi est due au hasard, mais c’est par une fève qu’elle se manifeste.

Il n’y a pas encore bien longtemps que le village de Trets donnait à la fête des rois un caractère religieux. La veille de l’Épiphanie, la jeunesse se rassemblait à l’entrée de la nuit pour aller au-devant des trois Mages, leur portant comme présents des corbeilles de fruits secs. Arrivée à la chapelle de Saint-Roch, elle se trouvait en face de trois jeunes gens costumés comme l’indique l’Écriture. Après avoir reçu corbeilles et compliments, ceux-ci donnaient à l’orateur une bourse remplie de jetons, qu’il emportait aussitôt en courant, pour ne pas partager avec ses compagnons. Il s’ensuivait une course folle qui se transformait en une Falandoulo, dans laquelle le fuyard restait pris.

Le Carnaval.—Le carnaval, qui semble un reste des saturnales, est, en Provence, à peu de chose près, ce qu’il est dans les autres départements français. Cependant, il paraît se rapprocher davantage du carnaval italien, qui a le mieux conservé la physionomie des anciennes fêtes païennes. Quant au nom lui-même, Pasquier le fait dériver de Carne vale (chair, adieu). On retrouve, en effet, ces mots dans le dialecte roman, et le peuple, aujourd’hui encore, les prononce: Carneval.

Danse des Olivettes.—Cette danse, un peu tombée en désuétude, n’est plus conservée que dans quelques localités: Toulon, Aubagne, Roquevaire et Cuges. Autrefois, elle était surtout prisée à Cuges, Aubagne et Gémenos. Son nom lui vient de ce qu’elle coïncidait dans le temps avec la cueillette des olives. Quant à son origine, on l’attribue à la rivalité de César et de Pompée, qu’elle est censée représenter. En conséquence, elle a été réglée ainsi qu’il suit:

Seize jeunes gens, vêtus à la romaine, ayant à leur tête divers officiers désignés par les titres de roi, prince, etc., et précédés d’un arlequin et d’un héraut, marchent sur deux rangs, au son des tambourins, qui jouent une marche guerrière. Ils exécutent différentes figures, telles que la chaîne simple, la chaîne anglaise, le pas de deux, le tricoté. Pendant ce temps, le héraut bat des entrechats et fait des tours de canne, qu’Arlequin contrefait d’une façon burlesque.

Arrivés sur une place publique, les danseurs miment un combat en croisant les épées et les frappant en cadence. Le roi et le prince, c’est-à-dire César et Pompée, vident leur querelle par un duel simulé pendant lequel les danseurs poussent des cris de joie pour souligner la valeur de leurs chefs respectifs, puis se divisent en deux camps; Arlequin se place au milieu. On l’entoure en formant le cercle et en dansant une ronde qui finit par le croisement des épées. On l’élève sur cette espèce de plate-forme comme sur un pavois, et il chante en français le couplet suivant:

Je suis un Arlequin

Monté sur des épées,

Comme un second Pompée,

Avec mon sabre en main;

Mettez bas Arlequin.

On termine par un soi-disant défilé de cavalerie, que l’on imite en chevauchant les épées, et par la passe au cercle, qui se fait avec beaucoup d’agilité[3].

Les Bergères.Les Jarretières.La Cordelle.—A peu de chose près, le costume est le même dans ces trois danses. Les hommes, en bras de chemise, ont un petit jupon blanc, très court, garni de rubans; sur la tête, une calotte d’enfant ornée de dentelles. Les femmes conservent le vêtement du pays avec très peu de changements, mais plus élégant et de meilleur goût que celui des hommes. Des airs appropriés se jouent sur le tambour de guerre et le fifre.

Dans la danse des Bergères, les danseurs dévident leurs fuseaux et les danseuses filent à la quenouille en cadence. Dans celle des Jarretières, hommes et femmes, rangés sur deux files, tiennent de chaque main une jarretière, s’enlacent et se dégagent tour à tour. Dans la Cordelle, le jeu est un peu plus compliqué. De l’extrémité d’une longue perche, que l’on place au milieu d’un cercle formé par les danseurs, pendent des cordons ou tresses de diverses couleurs, appelés Cordelas en provençal. Chacun s’emparant d’un cordon s’écarte de façon que tous ces cordons tendus forment un cône parfait. On saute en cadence et l’on forme la chaîne simple, dont le but est d’entrelacer régulièrement les cordons de manière à recouvrir la perche d’une sorte de natte à carreaux dont les nuances doivent correspondre. En dansant en sens contraire, on rétablit le premier motif de cette danse, dont l’effet est charmant.

Ces danses, très anciennes, ont été, dit-on, introduites en Provence par les bergers qui transhument avec leurs troupeaux dans les Alpes, d’où elles seraient originaires. Peu ou pas usitées aujourd’hui, elles exigeaient autrefois des costumes très frais et relativement chers.

Les Moresques et les Épées.—Ces danses, que l’on attribue aux Sarrasins qui, d’après la tradition, voulurent les opposer aux précédentes, s’exécutent encore quelquefois dans le Var, à Fréjus, à Grasse, et aussi à Istres, où les Arabes firent un séjour prolongé.

Dans les Moresques, le costume consiste en une tunique blanche très courte; les genoux sont entourés de petits grelots. Comme c’est surtout le soir qu’on se livre à ces ébats, le danseur tient d’une main une gaule, au bout de laquelle se balance une lanterne en papier de couleur, et de l’autre une orange qu’il présente alternativement à chacune des danseuses qui sont à ses côtés. Puis les hommes et les femmes se mettent sur deux files qui se croisent. Le premier en tête de chaque file fait des gestes fort animés et variés, successivement imités par ceux qui suivent.

La danse des Épées a toujours lieu le soir. La seule différence qui existe entre cette danse et la précédente consiste dans le jeu des épées que l’on brandit et frappe en cadence, de manière à figurer un combat qui a pour objet de défendre ou d’enlever les bergères. La musique se rapproche de celle du boléro espagnol, où les grelots remplacent les castagnettes.

Leis Bouffet.Leis Fieloué.La Falandoulo.—Dans les Leis Bouffet, les jeunes gens portent une serviette nouée autour du cou, et un soufflet à la main. Ils sautent l’un derrière l’autre, en manœuvrant avec le soufflet et en chantant des couplets qu’ils improvisent sur un air fort gai consacré spécialement à cette danse.

Les Fieloué, ou quenouilles, semblent une représentation satirique des travers des femmes. Les jeunes gens sont travestis en femmes, leurs costumes sont toujours une exagération des costumes féminins. Ils portent tous de grandes quenouilles enveloppées de papier de différentes couleurs, formant des lanternes dans lesquelles brûlent des chandelles. Leur chaîne parcourt les rues du village en faisant entendre des couplets plaisants sur les quenouilles et les lanternes. Ces danses fort gaies, accompagnées du tambourin et du galoubet, sont anciennes et probablement nationales, mais on ne sait rien sur leur origine.

La Falandoulo est assurément la plus ancienne de toutes, et la plus caractéristique du peuple qui l’a conservée. Le nom lui-même est absolument grec et le sens qui lui est donné exprime bien cette phalange ou troupe d’individus liés les uns aux autres en une chaîne indissoluble.

Apportée par les Phocéens à Marseille, elle s’est répandue, non seulement dans toute la Provence, mais encore sur toutes les côtes où les Marseillais avaient fondé des établissements et jusqu’en Catalogne. Elle est aussi en usage dans les îles de l’Archipel. Expression la plus vive de la gaieté provençale, elle s’exécute aux sons du tambourin et du galoubet, qui sont aussi des instruments grecs. Elle est formée spontanément par toutes les personnes présentes, de tout âge et des deux sexes, sur les places publiques, à l’occasion d’une réjouissance ou d’une fête. Le conducteur, placé en tête, entraîne la chaîne en lui faisant faire beaucoup de détours. Il lui arrive ainsi d’en rejoindre la queue; il défile alors, avec toute la bande, sous les bras levés des derniers danseurs. Son habileté se manifeste par sa course sans arrêt, ses retours brusques, son passage dans des endroits difficiles, où il cherche à rompre la chaîne, tandis que ceux qui la composent, liés entre eux par des mouchoirs qui enveloppent leurs mains, s’efforcent de le suivre sans se séparer. La falandoulo, aussi vieille que la vieille cité phocéenne, est encore de nos jours l’accompagnement obligé de toutes les fêtes et réjouissances publiques dans le Midi. Les Félibres de Paris, qui ne manquent jamais de l’improviser à l’issue de leur fête estivale de Sceaux, l’ont fait adopter par les Parisiens qui les suivent en se mêlant à eux dans ce divertissement: symbole de la fusion plus profonde accomplie par le félibrige entre les races du Nord et du Midi, elle les unit momentanément dans un même sentiment d’allégresse et de sympathie.

La Reine de Saba.—Parmi les divertissements disparus, il en est un que nous nous plaisons particulièrement à signaler, parce que le roi René, qui l’avait emprunté aux Sarrasins, l’avait introduit dans les jeux de la Fête-Dieu, dont nous donnerons la pittoresque description. Par son caractère et le déguisement de ceux qui y prennent part, il a un côté carnavalesque qui l’a fait adopter à Tarascon et à Vitrolles, où longtemps il a joui d’une grande faveur. La Reyno sabo, nom sous lequel on le désigne à Tarascon, a été réglée par le roi René. Pour représenter la reine, on choisissait un homme très grand. Il était coiffé d’un bonnet de femme en papier découpé et portait des manchettes, également en papier, et que l’on appelait des Engageantes. La reine donnait le bras à deux princes de sa maison; un page tenait un parasol sur sa tête. Une troupe de jeunes gens richement vêtus représentaient les seigneurs de sa cour et composaient le cortège. Des danseurs la précédaient, exécutant des pas et des figures aux sons de la musique. A chaque entr’acte, ils venaient la saluer et elle leur répondait par trois révérences faites avec une affectation comique qui excitait l’hilarité de la foule. A Vitrolles, la tradition voulait que la Reyno sabo fût une importation sarrasine. Les jeunes gens y étaient vêtus à l’orientale. L’un d’eux, couvert d’un drap, élevait une poêle noircie au-dessus de sa tête; c’était la reine. Les danseurs venaient à tour de rôle la saluer, et, armés d’un bâton, frappaient en cadence un coup sur la poêle.

Caramantran.—Ce mot, qui n’est qu’une altération de carême entrant, désigne les divertissements du mercredi des Cendres, et aussi le mannequin qui personnifie le carnaval. Traîné sur un chariot ou porté sur une civière, Caramantran est entouré de gens du peuple chargés de Flasco[4], qu’ils vident en imitant les gestes désordonnés des ivrognes. Le cortège est précédé d’hommes travestis en juges et en avocats; l’un d’eux, grand et maigre, représente le carême. D’autres, montés sur des rossinantes, les cheveux épars et vêtus de deuil, affectent de pleurer sur le malheur de Caramantran. Enfin, après avoir parcouru les principaux quartiers de la ville, on s’arrête sur une place publique. On dispose le tribunal et Caramantran, placé sur la sellette, est accusé dans les formes usitées au Palais. Le défenseur répond, le ministère public conclut à la peine capitale et le président, après avoir consulté ses collègues, se lève gravement et prononce l’arrêt ou sentence de mort. Alors le peuple pousse des gémissements. Les gendarmes saisissent le condamné, que son défenseur embrasse pour la dernière fois. Caramantran, placé contre un mur, est lapidé et, pour comble d’ignominie, on lui refuse la sépulture. Puis on le jette à la mer ou à la rivière.

Dans l’accusation aussi bien que dans la défense, des poètes provençaux ont su parfois trouver d’excellents motifs qui rappelaient les Plaideurs de Racine.

Suivant les pays, Caramantran subit quelques variantes. Ainsi, aux Saintes-Maries, le premier jour de carême est appelé Paillado, et Caramantran devient un mari battu qui porte plainte contre sa femme. Celle-ci cherche à justifier les coups de bâton qu’elle a donnés, à la grande joie de la foule, qui chante des couplets ironiques sur la victime.

A Trets, c’est le mariage du vieux Mathurin que l’on célèbre. C’est une sorte de répétition de M. Denis. Un chœur de basses chante l’épithalame en accompagnant les époux.

Dans quelques communes, on fête Bacchus. Le dieu, monté à califourchon sur un tonneau placé dans une charrette traînée par des ânes, a la tête coiffée d’un entonnoir. D’une main il tient une bouteille et de l’autre un verre. Il chante le vin et la folie. Sa chanson est répétée par un nombreux cortège de jeunes gens travestis en satyres.

A Château-Renard, la clôture du carnaval prend une tournure de galanterie. Une foule de jeunes gens, montés sur des chevaux ou mulets caparaçonnés, entrent en ville à la nuit. Des chars ornés de fleurs et de verdure les suivent. Des chanteurs et des musiciens parcourent les principales rues et, à la lueur des torches, donnent des sérénades aux demoiselles qui se sont fait remarquer dans les bals par la grâce et la correction de leur danse.

Le mercredi des Cendres voit paraître sur toutes les tables un mets essentiellement local, l’Aioli. La veille, à minuit, la tradition voulait qu’à la fin du repas, le roi de la fête se levât et, s’érigeant en pontife, distribuât les cendres, pour inviter les convives au repentir.