Le 16 Décembre.
Du lait de chèvre, quelques morceaux de pain sec et dur, des pommes de terre cuites à l'eau, et mangées avec un peu de sel, voilà de quoi se compose notre ordinaire. Encore sommes-nous obligés de ménager beaucoup nos pommes de terre: la provision en est petite. Quelquefois, pour en varier le goût, nous les cuisons sous la cendre. C'est ainsi que je les aime le mieux.
Jusqu'à présent grand-papa n'avait pas voulu toucher à la poudre de café; mais il s'y est enfin décidé, afin d'essayer de se remettre un peu en appétit. Nos dernières inquiétudes l'avaient un peu indisposé. Ce petit régal, qu'il a bien voulu s'accorder à ma prière, lui a fait du bien. Il voulait que j'en prisse ma part, mais je m'y suis absolument refusé. Nous réservons cela pour les cas de nécessité, et je n'en ai pas du tout besoin.
Le laitage peut sans doute suffire à l'homme pour sa nourriture; les bergers des Alpes en vivent une grande partie de l'année, et les peuples qui se nourrissent de pain et de viande, et qui boivent du vin, ne sont pas toujours aussi vigoureux; mais dans nos villages on est accoutumé à plus de variété; d'ailleurs les habitudes d'un vieillard sont plus difficiles à changer, et il me fâche beaucoup de voir grand-papa réduit au lait de Blanchette.
Pour lui, il ne veut pas que je le plaigne, et, comme je lui disais ce soir combien je souffrais de ses privations, dont ma désobéissance a été la première cause, il m'a interrompu:
—Tu peux me dire des choses plus agréables, mon enfant. Récite-moi, pour finir la journée, une de ces petites pièces de vers qui se sont fixées dans ta mémoire.
En jetant les yeux sur Blanchette, qui semblait disposée à m'écouter aussi, je me suis rappelé une fable où il est question des personnes de son espèce. La voici:
Les Chèvres sauvages.
Un chevrier, dans la froide saison,
Ouvrit sa porte à des chèvres sauvages.
On ne trouvait plus d'herbe aux pâturages;
Le mieux était d'accepter sa maison.
Pour les fixer dans ses foyers rustiques,
Durant l'hiver il les traita si bien,
Tant festoya ses hôtes faméliques,
Pleurant la vie aux chèvres domestiques,
Qu'elles séchaient, qu'elles venaient à rien.
Bref, sans daigner jeter les yeux sur elles,
Près de leur crèche il passait à la fin,
Tout occupé de ses chèvres nouvelles;
Si bien qu'un jour il trouva mort de faim
Son vieux troupeau, ses nourrices fidèles.
Bientôt revint le temps où tout berger
Ouvre sa porte et se met en campagne:
Le nôtre aussi crut pouvoir déloger;
Mais le troupeau connaissait la montagne:
Tout disparut, tout s'enfuit sans retour.
Aux vieux amis préférez ceux d'un jour,
Et vous saurez bientôt ce qu'on y gagne!
Un bêlement de Blanchette, au moment où je finissais, nous a paru si plaisant à tous deux, que nous en avons ri de tout notre cœur. C'était notre premier mouvement de gaieté bien prononcée, depuis notre emprisonnement.
—Ne crains rien, ma belle, lui dit grand-papa en la caressant. Quand même nous n'aurons plus besoin de toi, tu seras toujours chez nous la chèvre favorite, et je te promets que tu mourras de vieillesse.