II
Un jour, il s’avisa que, sous la croûte végétale, la terre rouge de son champ était d’excellente argile. Il en prit un peu dans sa main, la mouilla de l’eau de son puits, et façonna un vase naïf en songeant aux belles filles qui ressemblent à des amphores sveltes à la fois et rebondies.
La terre de son champ était, en effet, d’excellente argile. Il se fabriqua une roue de potier ; il construisit de ses propres mains, avec son argile, un four qu’il adossa à la muraille de sa maison, et il se mit à fabriquer de petits pots à mettre des fraises.
Il devint habile à cette besogne, et tous les jardiniers des environs venaient chez lui s’approvisionner de ces pots légers, poreux, d’un beau rouge, rebondis et sveltes, où la fraise s’entasse sans s’écraser et dort à l’abri d’une feuille verte…
La feuille, le pot, les fraises, forme et couleur, cela enchantait le monde, et les acheteuses, au marché de la ville, ne voulaient plus de fraises que vendues dans les pots, sveltes et rebondis, de Jean le potier.
Et plus que jamais les belles filles visitèrent l’enclos de Jean. Elles apportaient maintenant des paniers de roseaux tressés, des « canestelles » où s’empilaient les pots vides, rouges et frais. Mais Jean savait maintenant regarder les filles sans les désirer. Son cœur était, pour toujours, sur la mer lointaine.
Cependant, à mesure que se creusait et s’élargissait, dans son enclos, la fosse où il prenait son argile, il vit que ses pots à enfermer des fraises se coloraient diversement, teintés parfois de rose, parfois de bleu ou de violet, parfois de noir ou de vert. Et ces nuances de la terre lui rappelaient les plus belles choses qui eussent réjoui ses yeux, plantes, fleurs, mer et ciel. Il se mit alors à choisir, pour faire ses vases, les nuances de la terre, qu’il mariait délicatement. Et ces couleurs, produites par des siècles d’ombres et de jours alternés, lui obéissaient, modifiées à son gré en une seconde.
Sur la roue, qui tournait comme un soleil, à l’ordre de son pied agile, c’est par centaines qu’il modelait chaque jour ses pots à fraises. La masse d’argile informe, tournoyante au centre du disque, sous le toucher du doigt, s’élevait brusquement comme une corolle de lis, s’allongeait, s’écrasait au gré du potier, s’enflait ou se rétrécissait, vivante. Le potier créateur animait la terre.