III

Et comme il songeait toujours aux choses qu’il avait le plus admirées, sa pensée, son souvenir, son impondérable volonté descendaient de son front dans ses doigts par où, sans qu’il sût comment, il communiquait à l’argile le principe de la vie mystérieuse, que le plus savant ne définit pas. Et les humbles ouvrages de Jean le potier avaient des grâces surprenantes. Dans telle courbe, dans tel coloris, il mettait un souvenir de jeune sein palpitant ou de fleur épanouie, ou même de couleur du temps, et de peine ou de joie.

Aux heures de repos, il marchait, les yeux fixés à terre, étudiant les variations de ton du terrain sur les falaises, dans les plaines, au flanc des collines.

Et le désir lui vint de modeler un vase unique, un vase merveilleux, et par lequel vivrait, pour l’éternité, quelque chose de toutes les beautés fragiles que ses yeux avaient vues, quelque chose même de toutes les joies brèves que son cœur avait éprouvées, et même un peu de sa douleur divine d’espérance, de regret et d’amour.

C’était alors un homme dans toute la force de l’âge. Et, cependant, pour mieux méditer sur son désir, il renonça au travail bien rémunéré, qui lui avait permis, il est vrai, de mettre de côté un petit trésor. Sa roue ne tournait plus, comme autrefois, du matin au soir. Il laissa d’autres potiers fabriquer des pots à fraises par milliers. Les marchands désapprirent le chemin de l’enclos de Jean. Les jeunes filles y vinrent toujours, par bonheur, à cause de l’eau fraîche, des roses et des fraises, mais les fraisiers, mal cultivés, périrent ; les rosiers se firent sauvages et s’en allèrent, par-dessus les murs de l’enclos, offrir au passant du chemin leurs roses poudreuses. Seule, l’eau du puits demeura fraîche et abondante, et cela suffit à attirer autour de Jean l’éternelle jeunesse, l’éternelle gaieté.

Seulement la jeunesse, pour Jean, devint moqueuse ; moqueuse pour lui devint la gaieté.

— Eh ! maître Jean ! ton four ne va plus ? Ta roue, maître Jean, ne tourne plus guère ? Quand le verra-t-on, ton pot merveilleux qui sera beau comme tout ce qui est beau, épanoui comme la rose, grenu comme la fraise, et parlant, s’il faut t’en croire, comme les lèvres ?