IV

Jacques dut quitter le port de Brest pour le port de Toulon.

Sa mère avait sollicité, en secret, ce changement. Elle espérait toujours que Jacques oublierait.

Mais Jacques était touché, bien touché. La pointe fine d’une épée invisible l’avait piqué au plus profond du cœur. Un poison sourd subtilement courait en lui. Au fond, pas un amour ne ressemble à un autre amour. Pas un être n’aime comme un autre être… On dit que sur les myriades de feuilles d’une forêt de chênes, on ne trouverait pas deux feuilles qui, posées l’une sur l’autre, puissent coïncider parfaitement… Tous les visages humains sont des visages, et se ressemblent sans être semblables… Et si vous croyez que les oiseaux de même espèce se confondent entre eux, vous vous trompez… Eux, ils se distinguent bien, et chez les rossignols ou les pinsons, on n’est pas seulement une espèce, on est des personnes…

L’amour de Jacques était singulier. Les sensations des êtres étant produites par des circonstances agissant sur des natures, il faudrait, pour que deux amours fussent pareils, que non seulement les natures mais les circonstances fussent identiques, et nous pouvons juger sûrement que celles-ci du moins diffèrent à l’infini.

Le jeune officier avait couru le monde, et en France, en Grèce, au Japon, à Taïti, il avait eu, comme tous ses camarades, des femmes jaunes, vertes ou bleues… il avait eu des maîtresses et il les avait aimées… mais jamais il n’avait rien éprouvé de pareil à ce qui se passait en lui maintenant. Jacques était possédé. La figure d’Yvonne, pâle, diaphane, semblable à une apparition, flottait sans cesse autour de lui… Elle lui semblait une de ces créatures faites de vapeurs lumineuses et dont il est parlé dans les histoires spirites… Elle ne le quittait pas. Il était comme le médium de cet esprit. Y avait-il là en effet un phénomène transcendant de force psychique, une attirance d’âme qui appelait à lui, à l’insu d’Yvonne, le spectre flottant de la bien-aimée ? Qui sait ? — Toujours est-il que ce vigoureux garçon aimait en vrai fou une ombre faite de lumière diffuse, la pâle et mystique fiancée… qui lui avait accordé pourtant le baiser de chair…

Il lui écrivait :

« Me voici à Toulon, chère bien-aimée, où je suis embarqué à bord de l’Atalante, et de quart tous les deux jours seulement. J’étais silencieux, je suis devenu muet. Hier, au carré, en déjeunant, mes camarades ont raconté gaiement des histoires de force… On s’attendait au tour de la pièce de dix francs, tu sais, mais je n’ai pas même essayé… Il m’a semblé que je ne pourrais plus, que ma force s’en va… qu’elle s’en est allée. Je ne mange guère, je ne dors plus ; je pense à toi, je te vois.

« Ma mère se montre toujours plus sévère. Mais ne crains rien, ma chère Yvonne, il y a des amours qui bravent tout, qui sacrifient tout, que rien ne peut entraver. Je le sens avec horreur ; mais, pourquoi ne pas le dire ? je marcherais sur des morts pour aller à toi !

« Ma chère figure de sainte ! Aime-moi bien. Te rappelles-tu notre premier rendez-vous ? C’était à l’église. Tu étais arrivée la première… Je te reconnus tout de suite. Ton petit bonnet me parlait ; je voyais de profil ton doux visage en prière, tes mains jointes. Avec ta robe sombre, au grand tablier, et ton bonnet aux petites ailes si blanches, tu avais l’air d’une nonne — oui — d’une image de sainte. Comme tes yeux s’abaissaient tristement ! Comme ils s’élevaient avec passion vers la Vierge au manteau bleu, semé d’étoiles ! Ah ! Yvonne, c’est que, malgré tout, notre amour est pur. Devant Dieu, il est sacré — et rien n’empêchera que tu deviennes ma femme… Je passerai par-dessus tout… Je briserai pour toi — que Dieu me pardonne ! — le cœur de ma bonne et tendre mère !… Mais j’ai aussi des devoirs envers toi, Yvonne — et je les accomplirai…

« Regarde demain soir, la belle étoile, à dix heures. Je prendrai le quart à cette heure-là. Je la regarderai aussi. Nos regards et nos âmes se rencontreront dans l’espace infini. »