XIV
Le pont de l’Atalante recouvert tout entier de toiles formant tentes, avait été luxueusement transformé en salle de bal. Sur les bastingages, partout, les drapeaux de France et d’Espagne mêlés. Le ruisseau de sang entre deux rives d’or (les couleurs de l’Espagne) rutilait partout aux clartés vives d’innombrables flambeaux. Çà et là des sabres, des fusils, des pistolets de combat, arrangés parles marins, formaient des ancres, des dessins ornementaux. Des lauriers-roses dans des caisses, des camélias, faisaient des bosquets dans les recoins du pont bombé, qui montrait les linéaments propres, presque blancs, du bois bien frotté. Au milieu de la dunette, une vasque jaillissante épandait, avec un bruit de source, une odeur vague de jasmin d’Espagne.
Sur ce pont de navire, qui, un an auparavant, balayé par les vagues de la haute mer, craquait au roulis et au tangage, dans les mouvements affolés d’une tempête mémorable où l’Atalante avait perdu vingt hommes d’équipage et failli périr, — une foule de femmes parées bourdonnait et bruissait dans une atmosphère tiède, la soie frôlant la soie, les robes balayant le pont, les saluts répondant aux saluts… Sous les diamants, les cheveux et les épaules chatoyaient. Peu d’habits noirs. Tous les hommes en grande tenue, officiers de mer pour la plupart ; — très peu d’officiers de terre.
Au dehors, dans l’air froid, sur l’eau, comme des mille-pieds, couraient les longs canots, avec leurs vingt-quatre avirons réguliers qui montent, s’abaissent, rident l’eau, et se relèvent dégouttants de perles lumineuses pour s’abaisser plus loin…
— Qui vive ?
— A bord, officiers !
— Laisse courir !
La baleinière accosta l’échelle. Quand l’amiral se présenta à la coupée, les fanfares éclatèrent… et comme l’amiral espagnol suivait de près l’amiral français, les musiciens interrompirent brusquement la Marseillaise pour attaquer l’air national de l’Espagne.