LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT.

Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait
Bien posé sur un coussinet,
Prétendoit arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue, elle alloit à grands pas,
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
Cotillon simple et souliers plats.
Notre laitière, ainsi troussée,
Comptoit déjà dans sa pensée
Tout le prix de son lait, en employoit l’argent;
Achetoit un cent d’œufs; faisoit triple couvée:
La chose alloit à bien par son soin diligent.
Il m’est, disoit-elle, facile
D’élever des poulets autour de ma maison;
Le renard sera bien habile
S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon.
Le porc à s’engraisser coûtera peu de son;
Il étoit, quand je l’eus, de grosseur raisonnable;
J’aurai, le revendant, de l’argent bel et bon.
Et qui m’empêchera de mettre en notre étable,
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
Que je verrai sauter au milieu du troupeau?
Perrette là-dessus saute aussi, transportée:
Le lait tombe; adieu veau, vache, cochon, couvée;
La dame de ces biens, quittant d’un œil marri
Sa fortune ainsi répandue,
Va s’excuser à son mari,
En grand danger d’être battue.
Le récit en farce en fut fait:
On l’appela le Pot au lait.

Quel esprit ne bat la campagne?
Qui ne fait châteaux en Espagne?
Picrochole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous,
Autant les sages que les fous,
Chacun songe en veillant: il n’est rien de plus doux;
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes;
Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi:
Je m’écarte, je vais détrôner le sophi;
On m’élit roi, mon peuple m’aime;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant:
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même,
Je suis Gros-Jean comme devant.


XI

LE CURÉ ET LE MORT[50].

Un mort s’en alloit tristement
S’emparer de son dernier gîte;
Un curé s’en alloit gaiement
Enterrer ce mort au plus vite.
Notre défunt étoit en carrosse porté,
Bien et dûment empaqueté,
Et vêtu d’une robe, hélas! qu’on nomme bière,
Robe d’hiver, robe d’été,
Que les morts ne dépouillent guère.
Le pasteur étoit à côté,
Et récitoit, à l’ordinaire,
Maintes dévotes oraisons,
Et des psaumes et des leçons,
Et des versets et des répons:
Monsieur le mort, laissez-nous faire,
On vous en donnera de toutes les façons;
Il ne s’agit que du salaire.
Messire Jean Chouart couvoit des yeux son mort,
Comme si l’on eût dû lui ravir ce trésor;
Et des regards sembloit lui dire:
Monsieur le mort, j’aurai de vous
Tant en argent, et tant en cire,
Et tant en autres menus coûts.
Il fondoit là-dessus l’achat d’une feuillette
Du meilleur vin des environs:
Certaine nièce assez propette[51]
Et sa chambrière Pâquette
Devoient avoir des cotillons.
Sur cette agréable pensée
Un heurt survient: adieu le char.
Voilà messire Jean Chouart
Qui du choc de son mort a la tête cassée:
Le paroissien en plomb entraîne son pasteur;
Notre curé suit son seigneur;
Tous deux s’en vont de compagnie.

Proprement toute notre vie
Est le curé Chouart qui sur son mort comptoit,
Et la fable du Pot au lait.


XII

L’HOMME QUI COURT APRÈS LA FORTUNE, ET L’HOMME QUI L’ATTEND DANS SON LIT.

Qui ne court après la Fortune?
Je voudrois être en lieu d’où je pusse aisément
Contempler la foule importune
De ceux qui cherchent vainement
Cette fille du Sort de royaume en royaume,
Fidèles courtisans d’un volage fantôme.
Quand ils sont près du bon moment,
L’inconstante aussitôt à leurs désirs échappe.
Pauvres gens! je les plains; car on a pour les fous
Plus de pitié que de courroux.
Cet homme, disent-ils, étoit planteur de choux,
Et le voilà devenu pape!
Ne le valons-nous pas? Vous valez cent fois mieux:
Mais que vous sert votre mérite?
La Fortune a-t-elle des yeux?
Et puis la papauté vaut-elle ce qu’on quitte,
Le repos? le repos, trésor si précieux
Qu’on en faisoit jadis le partage des dieux!
Rarement la Fortune à ses hôtes le laisse.
Ne cherchez point cette déesse,
Elle vous cherchera: son sexe en use ainsi.

Certain couple d’amis, en un bourg établi,
Possédoit quelque bien. L’un soupiroit sans cesse
Pour la Fortune; il dit à l’autre un jour:
Si nous quittions notre séjour?
Vous savez que nul n’est prophète
En son pays; cherchons notre aventure ailleurs.
Cherchez, dit l’autre ami; pour moi, je ne souhaite
Ni climats ni destins meilleurs.
Contentez-vous; suivez votre humeur inquiète:
Vous reviendrez bientôt. Je fais vœu cependant
De dormir en vous attendant.
L’ambitieux, ou, si l’on veut, l’avare,
S’en va par voie et par chemin.
Il arriva le lendemain
En un lieu que devoit la déesse bizarre
Fréquenter sur tout autre; et ce lieu, c’est la cour.
Là donc pour quelque temps il fixe son séjour,
Se trouvant au coucher, au lever, à ces heures
Que l’on sait être les meilleures;
Bref, se trouvant à tout et n’arrivant à rien.
Qu’est ceci? se dit-il; cherchons ailleurs du bien.
La Fortune pourtant habite ces demeures;
Je la vois tous les jours entrer chez celui-ci,
Chez celui-là: d’où vient qu’aussi
Je ne puis héberger cette capricieuse?
On me l’avoit bien dit, que des gens de ce lieu
L’on n’aime pas toujours l’humeur ambitieuse.
Adieu, messieurs de cour; messieurs de cour, adieu;
Suivez jusques au bout une ombre qui vous flatte.
La Fortune a, dit-on, des temples à Surate:
Allons là. Ce fut un de dire et s’embarquer.
Ames de bronze, humains, celui-là fut sans doute
Armé de diamant, qui tenta cette route,
Et le premier osa l’abîme défier!
Celui-ci, pendant son voyage,
Tourna les yeux vers son village
Plus d’une fois, essuyant les dangers
Des pirates, des vents, du calme et des rochers,
Ministres de la Mort: avec beaucoup de peines
On s’en va la chercher en des rives lointaines,
La trouvant assez tôt sans quitter la maison.
L’homme arrive au Mogol: on lui dit qu’au Japon
La Fortune pour lors distribuoit ses grâces.
Il y court. Les mers étoient lasses
De le porter; et tout le fruit
Qu’il tira de ses longs voyages,
Ce fut cette leçon que donnent les sauvages:
Demeure en ton pays, par la nature instruit.
Le Japon ne fut pas plus heureux à cet homme
Que le Mogol l’avoit été:
Ce qui lui fit conclure en somme
Qu’il avoit à grand tort son village quitté.
Il renonce aux courses ingrates,
Revient en son pays, voit de loin ses pénates,
Pleure de joie, et dit: Heureux qui vit chez soi,
De régler ses désirs faisant tout son emploi!
Il ne sait que par ouï-dire
Ce que c’est que la cour, la mer, et ton empire,
Fortune, qui nous fais passer devant les yeux
Des dignités, des biens que jusqu’au bout du monde
On suit, sans que l’effet aux promesses réponde.
Désormais je ne bouge, et ferai cent fois mieux.
En raisonnant de cette sorte,
Et contre la Fortune ayant pris ce conseil,
Il la trouve assise à la porte
De son ami plongé dans un profond sommeil.


XIII