LES DEUX COQS.
Deux coqs vivoient en paix: une poule survint,
Et voilà la guerre allumée.
Amour, tu perdis Troie! et c’est de toi que vint
Cette querelle envenimée
Où du sang des dieux même on vit le Xanthe teint!
Longtemps entre nos coqs le combat se maintint.
Le bruit s’en répandit par tout le voisinage:
La gent qui porte crête au spectacle accourut;
Plus d’une Hélène au beau plumage
Fut le prix du vainqueur. Le vaincu disparut:
Il alla se cacher au fond de sa retraite,
Pleura sa gloire et ses amours,
Ses amours qu’un rival, tout fier de sa défaite,
Possédoit à ses yeux. Il voyoit tous les jours
Cet objet rallumer sa haine et son courage;
Il aiguisoit son bec, battoit l’air et ses flancs,
Et s’exerçant contre les vents,
S’armoit d’une jalouse rage.
Il n’en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits
S’alla percher, et chanter sa victoire.
Un vautour entendit sa voix:
Adieu les amours et la gloire;
Tout cet orgueil périt sous l’ongle du vautour.
Enfin, par un fatal retour,
Son rival autour de la poule
S’en revint faire le coquet.
Je laisse à penser quel caquet;
Car il eut des femmes en foule.
La Fortune se plaît à faire de ces coups:
Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.
Défions-nous du Sort, et prenons garde à nous
Après le gain d’une bataille.
XIV
L’INGRATITUDE ET L’INJUSTICE DES HOMMES ENVERS LA FORTUNE.
Un trafiquant sur mer, par bonheur, s’enrichit.
Il triompha des vents pendant plus d’un voyage:
Gouffre, banc, ni rocher, n’exigea de péage
D’aucun de ses ballots; le Sort l’en affranchit.
Sur tous ses compagnons Atropos et Neptune
Recueillirent leurs droits, tandis que la Fortune
Prenoit soin d’amener son marchand à bon port:
Facteurs, associés, chacun lui fut fidèle.
Il vendit son tabac, son sucre, sa cannelle,
Ce qu’il voulut, sa porcelaine encor;
Le luxe et la folie enflèrent son trésor;
Bref, il plut dans son escarcelle.
On ne parlait chez lui que par doubles ducats;
Et mon homme d’avoir chiens, chevaux et carrosses;
Ses jours de jeûne étoient des noces.
Un sien ami, voyant ces somptueux repas,
Lui dit: Et d’où vient donc un si bon ordinaire?—
Et d’où me viendroit-il que de mon savoir-faire?
Je n’en dois rien qu’à moi, qu’à mes soins, qu’au talent
De risquer à propos, et bien placer l’argent.
Le profit lui semblant une fort douce chose,
Il risqua de nouveau le gain qu’il avoit fait;
Mais rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait.
Son imprudence en fut la cause:
Un vaisseau mal frété périt au premier vent;
Un autre, mal pourvu des armes nécessaires,
Fut enlevé par les corsaires;
Un troisième au port arrivant,
Rien n’eut cours ni débit: le luxe et la folie
N’étoient plus tels qu’auparavant.
Enfin ses facteurs le trompant,
Et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie,
Mis beaucoup en plaisirs, en bâtiments beaucoup,
Il devint pauvre tout d’un coup.
Son ami, le voyant en mauvais équipage,
Lui dit: D’où vient cela?—De la Fortune, hélas!—
Consolez-vous, dit l’autre: et s’il ne lui plaît pas
Que vous soyez heureux, tout au moins soyez sage.
Je ne sais s’il crut ce conseil;
Mais je sais que chacun impute, en cas pareil,
Son bonheur à son industrie;
Et si de quelque échec notre faute est suivie,
Nous disons injures au Sort.
Chose n’est ici plus commune.
Le bien, nous le faisons; le mal, c’est la Fortune:
On a toujours raison, le Destin toujours tort.
XV
LES DEVINERESSES[52].
C’est souvent du hasard que naît l’opinion,
Et c’est l’opinion qui fait toujours la vogue.
Je pourrois fonder ce prologue
Sur gens de tous états: tout est prévention,
Cabale, entêtement; point ou peu de justice.
C’est un torrent: qu’y faire? il faut qu’il ait son cours
Cela fut, et sera toujours.
Une femme, à Paris, faisoit la pythonisse:
On l’allait consulter sur chaque événement;
Perdait-on un chiffon, avait-on un amant,
Un mari vivant trop, au gré de son épouse,
Une mère fâcheuse, une femme jalouse;
Chez la devineuse on couroit
Pour se faire annoncer ce que l’on désiroit.
Son fait consistoit en adresse:
Quelques termes de l’art, beaucoup de hardiesse,
Du hasard quelquefois, tout cela concouroit,
Tout cela bien souvent faisoit crier miracle.
Enfin, quoique ignorante à vingt et trois carats,
Elle passoit pour un oracle.
L’oracle étoit logé dedans un galetas:
Là, cette femme emplit sa bourse,
Et, sans avoir d’autre ressource,
Gagne de quoi donner un rang à son mari;
Elle achète un office, une maison aussi.
Voilà le galetas rempli
D’une nouvelle hôtesse, à qui toute la ville,
Femmes, filles, valets, gros messieurs, tout enfin
Alloit, comme autrefois, demander son destin;
Le galetas devint l’antre de la Sibylle.
L’autre femelle avoit achalandé ce lieu.
Cette dernière femme eut beau faire, eut beau dire,
Moi devine[53]! on se moque: eh! messieurs, sais-je lire?
Je n’ai jamais appris que ma Croix de par Dieu.
Point de raisons: fallut deviner et prédire,
Mettre à part force bons ducats,
Et gagner malgré soi plus que deux avocats.
Le meuble et l’équipage aidoient fort à la chose:
Quatre siéges boiteux, un manche de balai,
Tout sentoit son sabbat et sa métamorphose.
Quand cette femme auroit dit vrai
Dans une chambre tapissée,
On s’en seroit moqué: la vogue étoit passée
Au galetas; il avoit le crédit.
L’autre femme se morfondit.
L’enseigne fait la chalandise.
J’ai vu dans le palais une robe mal mise
Gagner gros: les gens l’avoient prise
Pour maître tel, qui traînoit après soi
Force écoutants. Demandez-moi pourquoi.
XVI