ANNÉE 1612.

[Le Roi communie au jour de l'an].—[Fête des Rois].—[Son goût pour la chasse de plus en plus développé].—[Vers du Roi].—[Ballet des trois parties du monde].—[Incendie au Louvre].—[Sermon de M. de Richelieu].—[Demande de la main de Madame pour le roi Philippe IV par l'ambassadeur d'Espagne].—[Quintaine à la place Royale].—[Mort du duc de Mantoue].—[Le Roi visite assez fréquemment la reine Marguerite].—[Voyage à Brie-Comte-Robert].—[Accident].—[Histoire d'une guenon].—[Mot à madame de Longueville].—[Le duc de Pastrano, ambassadeur d'Espagne].—[Contrat de Madame].—[Bal chez la reine Marguerite].—[Fête à ce sujet].—[Le Roi ne veut pas se mettre en deuil noir pour le comte de Soissons].—[Le Roi fouetté].

Le 1er janvier, dimanche.—Il ne veut point déjeuner, pource qu'il avoit à communier; exhorté, à neuf heures et demie mené à la messe à la chapelle de Bourbon; à dix heures trois quarts en la salle basse du Louvre, il touche deux cents malades. Mené en carrosse au sermon et aux vêpres à Saint-Louis, rue Saint-Antoine.

Le 5, jeudi.—A six heures et un quart il va chez la Reine, fait couper devant lui le gâteau des rois; il est le roi; j'eus l'honneur d'en être.

Le 7, samedi.—Mené en carrosse chez la reine Marguerite et de là voir M. le prince de Conty, où il a goûté.

Le 10, mardi.—En dînant M. de Marsilly[127], maître d'hôtel, disoit à M. le chevalier de Guise[128] que jamais Janv
1612 hommes n'ont tant aimé les oiseaux que feu M. le cardinal, son oncle, tué à Blois, et feu M. le maréchal de Montmorency; le Roi dit soudain: Oh! je ne leur en céderai rien. Je me lève à quatre heures pour les panser.

Le 14, samedi.—En soupant il s'entretient de la volerie. M. de la Vieuville fils[129], grand fauconnier, lui racontoit qu'un jour, volant pour corneille, un faucon porte une corneille par terre, et qu'une autre corneille fondit sur le faucon qui avoit lié la première et la tenoit liée dessus; le Roi lui dit: Que ne preniez-vous cette corneille en vie pour lui faire voler le faucon!

Le 16, lundi.—Mené au Bourg, il prend un héron pour la première fois.

Le 26, jeudi.—Chez la Reine, M. le prince de Condé lui dit à part qu'il ne crût pas qu'eux, qui étoient princes de son sang, eussent dessein de l'enlever, qu'ils n'en avoient point d'autres que d'exposer leur vie pour lui.—Je ne m'en soucie pas!—Le soir la Reine lui dit en se jouant, après souper: «Mon fils, je vous veux marier, le voulez-vous bien?»—Je le veux bien, Madame.—«Mais vous ne sauriez pas faire des enfants.»—Excusez-moi, Madame.—«Et comment le savez-vous?»—«M. de Souvré me l'a apprins.»—Le jour il avoit été question au conseil de son mariage avec l'Infante.

Le 27, vendredi.—Il étoit de fort gaie humeur, veut faire des vers, et fait ceux-ci:

Il est aujourd'hui vendredi,

Dont je ne suis pas marry,

Car je mangerai du ris

En la ville de Paris.

J'ai vu un grenouillon

Qui aiguisoit un jon

Pour faire un bâton.

Janv
1612

Le 30, lundi.—Il donne audience à l'ambassadeur de Venise et à celui de Savoie, chez la Reine.

Le 2 février, jeudi.—Il va en la galerie, où il donne audience au recteur de l'Université, qui lui apporte le cierge pour la procession et par occasion le remercie pour la justice qui lui avoit été rendue quelques jours auparavant par le Parlement contre les Jésuites.

Le 7, mardi.—En soupant il s'entretient de la fauconnerie avec le sieur de Marsilly, qui racontoit au Roi qu'il avoit mis son fils au collége Montaigu, en la chambre du sieur Grassot, pour lui apprendre les sciences. Le Roi reprend: Comment parlera-t-il à lui toute la nuit comme vous faites aux oiseaux!

Le 11, samedi.—Il demande à boire; le servant bronche en avançant le verre, et renverse de la tisane sur la main et le bras du Roi voulant prendre le verre; il s'en pique en souriant, et dit: Je n'ai plus soif, vous m'avez rafraîchi, et cache ainsi son déplaisir.

Le 17, vendredi.—Il va chez la Reine, où il se joue à faire ses petits gentilshommes ambassadeurs de divers royaumes vers la Reine pour se réjouir du mariage du Roi et de l'Infante; il y en avoit des topinambours. En soupant l'on parloit de courir la bague et des bons coureurs; quelqu'un dit que les Gascons y étoient excellents et qu'ils couroient la bague dans le ventre de leur mère, il dit soudain: Ils naissent la lance au poing.

Le 25, samedi.—Il est servi par M. du Maine, levé en robe, la Reine le vient voir; la reine Marguerite aussi; il étoit un peu malade.

Le 27, lundi.—A deux heures il donne audience aux ambassadeurs d'Angleterre et de Saxe.

Le 29, mercredi.—Levé bon visage, gai, étudié, puis il va chez la Reine; joue ensuite au billard, va à la volerie au bois de Vincennes, se traîne sur le ventre pour tirer aux oiseaux de vivier qui étoient dans une mare.

Mars
1612

Le 1er mars, jeudi.—Il voit danser le ballet de madame de Puisieux[130], où il y avoit neuf demoiselles qui représentoient les trois parties du monde.

Le 6, mardi.—Sur les deux heures il va chez la Reine, où il voit un carrousel. Un officier des siens, sommier d'échansonnerie, tombe du haut de la vieille montée, du côté du septentrion, et se tue, et le feu se met aux combles de la tour, du côté du Pont-Neuf, en la chambre de garçons de sa garde-robe. Le soir il voit danser un ballet à Madame Christine.

Le 7, mercredi.—En s'éveillant il dit qu'il a songé toute la nuit au feu, qu'il aidoit à l'éteindre et qu'il voyoit rompre des lances, comme il avoit fait au carrousel, la veille. Étudié; il n'a point déjeuné; son précepteur, M. Le Fèvre, n'y étoit point. M. le marquis d'Ancre lui dit que le sieur de Fleurence, sous-précepteur, n'étoit jamais malade, comme étoit quelquefois M. Le Fèvre, et qu'il falloit que je fisse prendre une médecine au sieur de Fleurence; le Roi dit: Il faut donc que ce soit le jour que monsieur Le Fèvre sera malade.

Le 9, vendredi.—Il se fait lire un livre de raillerie intitulé: Le voyage de maître Guillaume en l'autre monde vers Henry le Grand.

Le 17, samedi.—M. le grand écuyer arrive, revenant de son gouvernement de Bourgogne; le Roi lui fait bonne chère avec transport.

Le 18, dimanche.—Il va à Saint-André des Ards, au sermon de M. de Richelieu, évêque de Luçon, puis à l'hôtel et parc du Luxembourg.

Le 26, samedi.—Devant la Reine et Mesdames, l'ambassadeur d'Espagne demande Madame en mariage pour le Roi son maître, parlant à la Reine, puis à Madame, le Mars
1612 genou en terre, en mêmes et semblables termes: «Madame, l'honneur que j'ai reçu du Roi mon Seigneur, au commandement qu'il m'a donné de recevoir de sa part les assurances de vos bonnes volontés, surpasse de beaucoup tout ce que je pourrois espérer au monde, et celui que vous lui faites est le plus grand bien, plus grand contentement, plus grande félicité et la plus grande joie qui peut arriver à l'Espagne. La gloire ne m'en est point due, mais il la faut transporter au Saint-Esprit, qui a présidé en vos conseils.»

Le 3 avril, mardi.—En soupant je lui dis la première nouvelle que madame de Guise étoit accouchée d'un fils[131]. M. de la Curée me l'envoya dire pour le lui dire; il fait contenance d'en être joyeux et envoya bien peu après le faire dire de sa part à M. de Souvré par M. de Humières; il me demande s'il y avoit bien neuf mois.

Le 5, jeudi.—A une heure après midi il arrive en carrosse à la place Royale, posé sur l'échafaud dressé devant la Quintaine pour voir les entrées des tenants et assaillants, faites pour les réjouissances de son mariage; il y a goûté, à quatre heures.

Le 6, vendredi.—Mené à la place Royale, comme le jour précédent.

Le 7, samedi.—A une heure trois quarts à la place Royale, il voit courir la bague.

Le 10, mardi.—A trois heures et demie il va chez la Reine, où il donne audience au sieur Carlo di Rossi, venant de la part du duc de Mantoue annoncer le décès de son père.

Le 12, jeudi.—En lui donnant sa chemise à son coucher, on voit que sa poitrine, son ventre, son dos, se trouvent couverts par-ci par-là de pustules rouges de petite vérole.

Avr
1612

Le 14, samedi.—Fort gai; il s'amuse à tailler des doublures de toile pour les chausses de son Robert[132], les coud, et lui taille aussi des manches de taffetas, se fait jouer du luth par le Bailly, joue lui-même dessus; il étoit au lit.

Le 15, dimanche.—Il prend plaisir à voir sauter son Robert tenant un petit chien, lui fait donner à dîner de ce qu'il lui avoit fait préparer lui-même dans ses plats d'ivoire; il taille des habits pour son Robert, y travaille lui-même, il les dessine. A neuf heures un quart levé, il fait le Pantalon par la chambre; l'on faisoit son lit, il saute dessus pour faire recommencer, mais c'étoit pour donner le temps à ceux qui travailloient à l'habit de Robert, et le finir.

Le 17, mardi.—Il s'amuse à battre du tabar, puis à faire l'habit de Robert, y coud lui-même du passement, y fait travailler Archambaud, l'un de ses tailleurs, qu'il avoit envoyé querir, et l'attendoit avec impatience, et lui disoit qu'il ne seroit plus tailleur des magots; il se prend à le gausser doucement, lui reprochant qu'il étoit encore couché avec sa femme. Ensuite il joue à l'oie. Il eut opinion que M. de Marsilly lui racontoit quelque chose de non véritable: Ah! Marsilly, l'Écriture dit que Omnis homo mendax, et je vous assure que vous l'êtes grandement.

Le 19, jeudi.—Il charge ses coffres sur des dogues, les fait aller, se fait appeler Monsieur par Descluseaux, fait armer huit ou dix de ses petits de ses harquebuses et de tronçons de pique; il est mousquetaire. L'on parloit d'oiseaux; le jeune de Loïnes, qui avoit ceux de son cabinet, dit que M. le marquis de Rosny en avoit un très-bon, et qu'il le vouloit donner à Sa Majesté, mais qu'il le gardoit: Oui, il me le veut donner, mais il le garde, dit le Roi.

Avr
1612

Le 19, jeudi.—Levé en robe, la Reine le vient voir. S'en retournant, elle dit: «Demain vous n'aurez point de sermon.» M. de Souvré répond que M. de Fleurence lui en fera un. La Reine sort, et n'entend point ces paroles qu'il dit: Oui, Fleurence me dira encore des sottises. Fleurence répond: «Sire, j'aime mieux que vous me haïez homme de bien que si vous m'aimiez méchant; je gagnerai aussi bien ma vie en Turquie qu'auprès de Votre Majesté.» Tancé aigrement par M. de Souvré, enfin il s'apaise, ayant assurance de lui qu'il n'en parleroit point à la Reine.

Le 22, dimanche.—Mené chez la Reine, elle dînoit. Quelqu'un lui vint dire que M. l'évêque de Luçon ne prêcheroit pas, et s'il lui plaisoit que l'on avertît le père Coton. La Reine répond: «Oui, mais il n'est pas préparé.»—J'en suis bien aise, dit le Roi, il ne sera pas si long. Il chante à la chapelle, et se fait entendre par-dessus tous.

Le 23, lundi.—M. de Fleurence, par discours, récite l'histoire de Silène, premier législateur des Locriens, qui avoit fait une loi que les adultères auroient les yeux crevés. Son fils le premier enfreint la loi; le peuple pour l'amour du père le veut dispenser de la peine. Il y résiste; mais à la fin, éprouvant leur bonne volonté, veut que ce soit à la charge que son fils auroit l'œil droit crevé et lui le gauche. Le Roi demande à Fleurence: Savez-vous bien pourquoi il se fit crever l'œil gauche.—«Non Sire».—Afin de mieux tirer de la harquebuse.

Le 24 mardi.—Il va chez la Reine, et avoit envie de s'en aller à la galerie; il en presse M. de Souvré, qui, causant avec la Reine, faisoit la sourde oreille. Le Roi va dire à Mme la marquise d'Ancre: Velà Monsieur de Souvré qui fait premièrement ses affaires, puis il pensera aux miennes.

Le 26, jeudi.—Il étoit toujours malade, mais gai; il joue à l'oie avec MM. de Vendôme, le grand écuyer, Avr
1612 et d'Épernon; la Reine lui donne un petit coffre de jaspe pour présent, qu'elle lui avoit promis s'il prenoit sa médecine.

Le 29, dimanche.—Il va à la messe à Bourbon, confessé, communié. Au sermon en la salle, le père Coton fut court, le Roi lui en faisoit signe, claquant des mains, mais bas.

Le 30, lundi.—Il part en carrosse, va à la place Royale pour y voir courir la bague, dont la course avoit été remise. M. de Rouillat, gentilhomme gascon, la gagne; il étoit neveu de M. d'Épernon.

Le 3 mai, jeudi.—Mené à Issy, au jardin de la reine Marguerite, il pêche à la ligne.

Le 9, mercredi.—Il battoit le tambour contre la table avec sa cuillère et sa fourchette; M. de Souvré l'en reprend; il s'en fâche, et lui dit: Vous ne m'aimez pas tant comme fait Galaty: c'étoit le colonel des Suisses, auquel il venoit de frapper dans les mains avant déjeuner sur la protestation qu'il lui faisoit de son affection.

Le 14, lundi.—Vêtu de deuil[133], il s'en fâchoit, touché du souvenir du Roi son père. Il prie Dieu, ne déjeune point. Mme de Montglat lui racontoit des actions de son enfance, comme il fut sevré avec de la moutarde, ce qu'il disoit, et comme elle continuoit: Parlons plus de cela, mamanga, parlons de mes harquebuses; qu'on me les apporte, et envoye querir les moules et les clefs, et les lui montre toutes. Il n'aimoit nullement entendre parler de ses enfances. Il va à la place Royale, en carrosse, chez Chastillon, son topographe, où il s'amuse à diverses inventions[134].

Le 20, dimanche.—M. de Villeroy prend congé de lui pour aller trouver MM. les prince de Condé et comte de Soissons. Il va chez la Reine; il demande quand il Mai
1612 partira?—«Quand le Parlement aura fait ce que je leur ai commandé,» dit la Reine. Le Roi répond: Madame, envoyez leur dire qu'ils s'assemblent, et me y envoyez; ils ne me refuseront point.

Le 23, mercredi.—Entré en carrosse, il est surpris de vents et d'éclairs, de tonnerre et de pluie, qui se continue jusqu'à Brie-Comte-Robert, où il arrive à sept heures; le carrossier voulant rentrer par la ville dans le château, le carrosse s'accroche par l'impériale contre les dents de fer de la herse, de telle façon qu'à grand'peine on l'en peut arracher; les bras du carrosse en furent tout rompus; cependant il pleuvoit extrêmement et fut-on contraint d'en faire sortir le Roi par le devant du carrosse, qui étoit accroché, et tous ceux qui étoient dedans en firent de même; c'étoient MM. de Vendôme, de Verneuil, le chevalier de Guise, le marquis de la Valette, M. de Souvré, le baron de Vitry, capitaine des gardes.

Le 29, mardi.—Le marquis de Spinola arrive d'Espagne allant en Flandre[135].

Le 30, mercredi.—Il donne audience au marquis de Spinola. Il se fâche contre M. de Souvré, à cause d'une fraise empesée: il n'aimoit pas à être contraint en ses habits. Il fait des chaperons à ses pies-grièches avec du cuir rouge.

Le 31, jeudi.—Le marquis de Spinola et le comte de Buquois[136] prennent congé de lui.

Le 2 juillet, lundi.—Ce jourd'hui, à sept heures du matin, part M. le connétable pour s'en aller en Languedoc. Juil
1612 Le Roi court après les oiseaux à force et surtout après un auriol.

Le 4, mercredi.—Revenant de Fontainebleau, il s'amuse dans le parc à faire courir des cochons; il donne cinq écus à un paysan à qui ils étoient, pour ce qu'il disoit que son cochon se mourroit pour ce qu'il avoit été mordu à l'oreille. Quelqu'un lui dit que c'étoit trop: Hé! c'est un pauvre homme; à cette heure qu'il a cinq écus, son cochon ne mourra plus, dit le Roi se souriant.

Le 13, vendredi.—Il va à Montfaucon pour voir éprouver des canons de nouvelle invention.

Le 22, dimanche.—Mené en carrosse le long de la rivière; il avoit envie d'aller à pied et M. de Souvré ne le vouloit pas. Il avoit fait mettre une de ses guenons dans le carrosse; il commande à Bagauld, son artillier, de jeter des fusées. La guenon eut si grand peur, qu'elle remplit tout d'ordure et particulièrement sur le Roi, et lors chacun de sortir; l'on lave le Roi à la rivière, il fallut couper une manche de sa chemise tant elle étoit gâtée, et lui bien aise pour aller à pied, fait jeter des fusées contre les personnes qui passent au chemin à cheval.

Le 27, vendredi.—M. le grand écuyer, lui donnant le bonsoir, lui demande permission d'aller le lendemain voir courir les chiens de M. de Vendôme; Le Roi lui dit: Si vous avez envie d'aller à la chasse, les miens courront demain; je vous donne cet avis.

Le 31, mardi.—Mené à la chapelle Saint-Louis des Jésuites, au sermon du cardinal de Sourdis; puis à la plaine de Grenelle, où il monte à cheval, et revient à cheval.

Le 1er août, mercredi.—Il dit à M. de Souvré qu'il étoit fête et qu'il ne falloit pas étudier: «Oui, sire, mais ce n'est pas fête d'apôtre.»—Hé Mosseu de Souvré, excusez-moi, je m'en vas le vous montrer, et il lui récite l'histoire de saint Pierre-aux-liens. M. de Souvré lui dit: «Vous l'avez apprinse dans la vie des Saints».—Excusez-moi, je l'ai apprinse en l'Évangile.

Août
1612

Le 2, jeudi.—Il va chez la Reine, qui prenoit médecine; il lui dit: Courage, Madame; allons, Madame, courage; courage, Madame, et disant courage, il remplissait toujours ses pochettes de dragées, et de cimires (sic) de melon, courage, Madame; il faut qu'ouvrir la bouche bien grande et jeter dedans.

Le 5, dimanche.—Il va à Rueil, où il dîne chez le sieur de Mouisset[137].

Le 9, jeudi.—Mme de Longueville prend congé de lui pour aller en voyage avec son mari, à Notre-Dame de Montagne, lui disant qu'elle faisoit beaucoup de miracles. Le Roi dit en souriant à M. de Longueville: Elle feroit un grand miracle, si de fol que vous êtes, elle vous faisoit devenir sage. Le Roi avoit opinion que M. de Longueville avoit l'esprit un peu gaillard.

Le 13, lundi.—Mené en carrosse au pont Notre-Dame pour voir passer le duc de Pastrano, prince d'Evoly, ambassadeur d'Espagne, pour demander Madame en mariage.

Le 16, jeudi.—A sept heures et demie il donne audience à don Diego de Selna, duc de Pastrano, qui le salue de la part du roi d'Espagne. Sa réponse fut: Je remercie le Roi de sa bonne volonté, assurés-le que je l'honorerai toujours comme mon père et l'aimerai toujours comme mon frère. L'on y avoit ajouté: «Et que j'userai de ses bons conseils», ce qu'il ne dit point, soit par oubli ou par dessein.

Le 18, samedi.—Il entend la musique du duc de Pastrano, deux joueurs de guitare chantants et un autre qui chantoit. On lui présente de la part du duc de Pastrano vingt-quatre peaux de senteur et cinquante paires de gants. Peu de temps après, M. le comte de la Rochefoucauld, maître de sa garde-robe, lui dit qu'il falloit Août
1612 qu'il les fît garder pour en donner aux étrangers qui le viendroient voir: Oh! non, ce sera pour en faire des colliers à mes chiens et des harnois à mes petits chevaux.

Le 21, mardi.—Il s'amuse à faire des bataillons de ses petits hommes de plomb; le sieur d'Auzeray, l'un de ses premiers valets de chambre, lui présente une chaise, lui demandant s'il se vouloit pas asseoir?—Il faut pas être assis quand on est à la guerre et qu'on met des armées en bataille. Il va en la galerie, d'où il voit, en la place, combattre des dogues avec un ours. Bu du vin clairet à son souper, pource qu'il y avoit des Espagnols.

Le 22, mercredi.—Jamais oisif, étant sur ses affaires en son petit cabinet, il fait mettre une bougie allumée à la fenêtre, et tire d'une arbalète à argelet, et tire la bougie sans l'abattre.

Le 24, vendredi.—Mené à Gentilly chez M. le président Chevalier, amusé diversement jusques à cinq heures et demie; il va en la chambre où M. le président Chevalier donnoit à souper à la campagne, et dit: Monsieur de Souvré, je veux souper ici. L'on fait retirer la viande déjà servie, et fait-on porter la sienne; il s'assied, fait asseoir M. de Souvré et autres qui y devoient manger. Le soir, M. de Souvré parloit au sieur d'Auzeray pour l'ordre de la chambre du lendemain, que le contrat du mariage du Roi se devoit signer. Le Roi lui demande: Monsieur de Souvré, qui signera?—«Sire, ce sera vous, vous serez marié demain ici, vous serez marié demain.» Le Roi, qui ne répondoit mot, dit brusquement et froidement: Parlons pas de cela, parlons pas de cela.

Le 25, samedi.—A son lever exhorté sur Saint-Louis[138]. Il va en sa chambre, aide à la faire accommoder pour la cérémonie du soir. A cinq heures trois quarts, le duc de Pastrano arrive en sa chambre, où il l'attendoit, accompagné Août
1612 de la Reine, de Monsieur, de Madame Christine, du nonce, de MM. les princes du sang et officiers de la Cour; quand Madame signoit, le Roi la poussoit doucement du coude pour la faire faillir; il signe le contrat de mariage de Madame.

Le 26, dimanche.—Mené chez la reine Marguerite, qui faisoit la collation et le bal pour le duc de Pastrano; le Roi y mangea peu et but un peu de vin. Il fit des merveilles à danser, encore que de sa nature il ne s'y plaise pas. Il se fit admirer dans toutes sortes d'actions.

Le 28, mardi.—Il va en la galerie pour voir mettre le feu à une pyramide pleine de fusées, au manége de M. de Pluvinel, qui étoit une grande place où il l'avoit fait mettre avec prévoyance depuis le jour précédent, n'ayant point voulu qu'elle fût dans la cour du Louvre ni celle des cuisiniers, de peur de faire du mal, ni sur le quai, de peur du bois et du foin, comme plusieurs lui proposoient. Il va chez la Reine, où arrive le duc de Pastrano, accompagné de son oncle et du marquis de Treva, les entretient fort gentillement, et y est jusqu'à onze heures.

Le 1er septembre, samedi.—Il commence à apprendre à jouer du luth par Ballard.

Le 2, dimanche.—Mené en carrosse aux Bonshommes du bois de Vincennes, il y entend vêpres; après, ne pouvant monter à cheval à cause de la chaleur, il s'amuse dans le cloître, y languissant, voit un broc plein de vin et un autre d'eau, des verres portés par des hommes envoyés par les moines. Il prend le verre, fait verser du vin et de l'eau, en donne à M. de Souvré, à M. de la Curée, à M. l'évêque de Chartres, qui avoit dit vêpres, et à plusieurs autres gaiement et à la soldade pour se désennuyer; et lui a goûté.

Le 8, samedi.—Mené à trois heures à vêpres à Saint-Germain-de-l'Auxerrois, il y reconnoît ma nièce du Val: Velà madame Hérouard et sa nièce du Val. Il voit que Sept
1612 l'on la pressoit, s'écrie: Hé mon Dieu, velà que l'on fera tomber la petite du Val! Il y avoit plus de quatre ans qu'il ne l'avoit vue. Il eut le soin de la faire mettre en sûreté.

Le 9, dimanche.—A quatre heures, en sa chambre, accompagné de la Reine sa mère, le duc de Pastrano prend congé de Leurs Majestés pour s'en retourner en Espagne.

Le 22, samedi.—A dix heures mené en carrosse à Notre-Dame; l'éjouissance étoit incroyable et les acclamations à haute voix.

Le 23, dimanche.—Sur le point de prendre un clystère, il demande à prier Dieu; je lui demande ce qu'il avoit demandé à Dieu?—Eh! que je n'aye point de mal. Il prend le clystère.

Le 28, vendredi.—Achevé une lettre pour le duc d'York, ne l'ayant point voulu remettre, quelque chose que lui en ait pu dire M. de Souvré.

Le 29, samedi.—Mené à Argenteuil, il y voit des reliques, va à Sanois en la maison d'un banquier italien nommé Lumagne.

Le 2 octobre, mardi.—M. le duc de Mayenne revient d'Espagne[139].

Le 7, dimanche.—Il va à Saint-Cloud voir M. d'Épernon, malade chez M. de Gondi.

Le 11, jeudi.—Il va chez la Reine, où se passoit le contrat de mariage de Mlle de Mayenne avec le duc de Sforce[140]. L'on ne faisoit que d'achever de lire le contrat lorsqu'il y arriva; on le lui présenta à signer; il ne le voulut jamais signer qu'il ne l'eût ouï lire, et de fait il fut lu du tout, puis signé.

Oct
1612

Le 12, vendredi.—Il reçoit fort bien M. le comte de Soissons revenant de Normandie.

Le 15, lundi.—Levé en robe et en bottines; Madame le vient voir; Mlle de Vendôme et lui s'amusent à faire des confitures.

Le 31, dimanche.—Il va dans son petit carrosse au parc; M. de Souvré étoit devant avec son petit-fils le chevalier de Malte[141], et il restoit en place. M. de Souvré lui demande qui lui plaisoit qui s'y mît. Le Roi ne répond pas: interrogé par plusieurs fois, même silence. M. de Souvré dit enfin: «Sire, voilà M. de la Force, capitaine de vos gardes, vous plaît-il qu'il s'y mette?»—Le Roi ne dit mot.—«Sire, les capitaines de vos gardes ont accoutumé d'y aller du temps du feu Roi votre père.»—Ils l'ont accoutumé peu à peu; je leur en ferai peu à peu perdre la coutume.

Le 1er novembre, jeudi.—Il apprend le décès de M. le comte de Soissons, décédé le matin sur les trois heures, en sa maison de Blandy.

Le 4, dimanche.—Il ne se veut point lever pour ne prendre point un habit de deuil pour M. le comte de Soissons. Il le vouloit violet. Il va au sermon, et fait courir un marcassin par ses petits chiens[142].

Le 8, jeudi.—Éveillé doucement, son visage changé par une médecine qui lui a été présentée; la présence de la Reine par deux diverses fois; menaces de M. de Souvré, par l'espace de deux heures; on ne l'eût pu résoudre à la prendre, mais plutôt à endurer le fouet, et à dix heures trois quarts fouetté bien, sans larmes.

Nov
1612

Le 9, vendredi.—Éveillé doucement, résolu de prendre sa médecine; toutesfois depuis sept heures jusqu'à neuf heures et demie il a été comme le jour précédent; ni la force, ni la douceur n'y ont servi de rien, retenu seulement de l'appréhension du médicament, qui étoit d'une once de casse infuse, de deux drachmes de séné et quatre scrupules de rhubarbe, et demi-once de sirop de limon et décoction de chicorée blanche, oseille, buglosse, agrimoine, raisins de corinthe, linnières de fenouil, de citron et un peu de conserve de violette. Il l'a fallu tromper; ç'a été avec six onces de lait d'amandes et deux drachmes de diacarthami qu'il a prise, et en a demandé davantage. Le soir il prend sa robe et ses bottines, va en sa chambre voir jouer une comédie françoise et des farces.

Le 11, dimanche.—Il va en la galerie à son lever; la Reine avoit commandé qu'on lui fît la mine pour n'avoir point voulu prendre sa médecine; il s'en aperçut ou il le sut, et s'adressant à Mlle de Vendôme, lui dit tout bas: La Reine ma mère a commandé que l'on me fasse la mine, mais ils seroient bien tous étonnés si je la leur faisois. Soudain il va à Mme la douairière de Guise: Eh bien, madame de Guise, êtes-vous de celles qui me font la mine? et s'en va lui faisant la moue et le hausse-bec.

Le 17, samedi.—A une heure mené en carrosse au pont de Neuilly, où il monte à cheval et court un lièvre avec les chiens de feu M. le comte de Soissons, qui lui furent donnés.

Le 5 décembre, mercredi.—On lui présente une gelinotte de bois; il la repousse. Le sieur Parfait, contrôleur général, lui dit: «Sire, c'est une gelinotte de bois.»—Quand elle seroit de fer, je n'en veux point.

Le 9, dimanche.—Mené en carrosse au sermon et à vêpres à Saint-Germain-de-l'Auxerrois, pour tenir à baptême M. le comte de Soissons, âgé de sept ans, avec la Déc
1612 Reine sa mère, en la chapelle de la maison du comte, baptisé par M. l'évêque de Paris.

Le 10, lundi.—Il reçoit chez la Reine le serment de la charge de grand-maître de M. le comte de Soissons[143].

Le 16, dimanche.—Mené en carrosse à Saint-Benoît, où il entend le sermon et vêpres; il y blêmit, y rougit, se plaint du ventre; remis et ramené à quatre heures chez la Reine, où il reçoit des lettres de Malte de M. le chevalier de Vendôme, et un laneret, qu'il porte sur son poing, fort content.

Le 18, mardi.—Il reçoit le serment de M. le comte de Soissons pour le gouvernement du Dauphiné.

Le 23, dimanche.—On lui met une emplâtre de diapalme sur la jambe droite sous le genou, enflé par une chute sur la robe de Mlle de Vendôme, garnie de jayet.

Le 24, lundi.—Il va chez la Reine, en la salle, où il voit danser sur la corde une petite fille de cinq ans et d'une corde à l'autre.

Le 31, lundi.—Il s'amuse à faire des gâteaux au beurre chez Madame et avec elle.