ANNÉE 1619.
[Fiançailles de Madame Christine de France].—[Mariage de Mlle de Vendôme].—[Baptême du fils de M. de Puisieux].—[Le prince de Savoie].—[Intimité croissante avec M. de Luynes].—[Mariage de Madame Christine].—[Ballet].—[Départ de la Reine mère de Blois].—[Audience des cours souveraines avant le départ du Roi].—[Voyage de Touraine].—[Réception de M. de Luynes chez lui].—[Ambassadeur de Hollande pour le meurtre de Barnevelt].—[Ambassade d'Angleterre; d'Alger].—[Les députés de l'assemblée générale du clergé].—[Serment du maréchal de Praslin].—[Une couleuvre].—[Entrevue avec la Reine mère].—[Entrevue du prince de Condé; son pardon].—[Discussion du prince de Condé et de M. de Soissons pour la serviette du Roi].—[Fête chez M. de Luynes].—[Départ de la princesse de Piémont].—[Vendôme].—[Le Roi raccommode lui-même une roue de sa voiture].—[Chartres].—[Mantes].—[Le Roi touche trois Portugais].—[La compagnie des mulets].—[M. de Tavannes et le jugement du capitaine des mulets].—[Serment du maréchal de Cadenet].—[Retour à Paris].—[Les députés de l'assemblée de Loudun].—[Promotion de chevaliers du Saint-Esprit].
Le 5, janvier, samedi.—Il va chez la Reine, puis monte chez M. de Luynes, où il fait les Rois. M. le comte de la Rocheguyon fut le roi.
Le 9, mercredi.—Il monte à la chambre de M. de Luynes, où il recorde son ballet; après son souper il va chez la Reine et encore chez M. de Luynes, à la comédie.
Le 11, vendredi.—A sept heures, dans sa chambre, Madame Henriette de France[300] est fiancée et le contrat signé fait entre [Victor-Amédée] de Savoie, à la poursuite de [Maurice] de Savoie, cardinal, son frère.
Janv
1619
Le 20, dimanche.—Il va à la chapelle de la Tour, où Mlle de Vendôme est épousée à M. le duc d'Elbeuf[301]. Après son souper, il va chez la Reine et chez Mlle de Vendôme pour lui faire la guerre.
Le 25, vendredi.—Mis au lit, prié Dieu. A onze heures ou environ, sans qu'il y pensât, M. de Luynes vient pour le persuader de coucher avec la Reine. Il résiste fort et ferme, par effort jusques aux larmes, y est emporté, couché, s'efforce deux fois comme l'on dit, hæc omnia nec inscio. A deux heures il revient; dévêtu, mis au lit, il s'endort jusqu'à neuf heures du matin[302].
Le 3 février, dimanche.—Il va en carrosse chez M. de Sillery, chancelier de France, où étoit logé M. de Puisieux, son fils[303] et de là va à Saint-Eustache où il présente à baptême le fils du sieur de Puisieux[304] avec Mme la comtesse de Soissons; revient chez M. le chancelier, où il a goûté. Il revient à cinq heures trois quarts, monte chez M. de Luynes, où il recorde son ballet. Après son souper il retourne chez M. de Luynes, à la comédie, puis va chez la Reine à une heure.
Le 6, mercredi.—A sept heures le prince major de Savoie Fév
1619 arrive avec son frère le prince Thomas[305], en poste, étant partis de Pouilly, et salue le Roi en son cabinet. Le Roi le mène chez Madame, qu'il venoit épouser, puis chez la Reine.
Le 9, samedi.—Il va visiter sa fauconnerie au Bourg-la-Reine avec le prince de Piémont[306] et ses frères, revient à cinq heures, va chez la Reine; à huit heures Madame Christine de France fut fiancée en la chambre du Roi, par M. le cardinal de la Rochefoucauld, grand aumônier de France. Le Roi va ensuite chez M. de Luynes, où il a soupé.
Le 10, dimanche.—Il va chez la Reine, à la chapelle de la Tour, où, entre dix et onze heures, fut épousée Madame Christine de France au prince de Piémont, et presque à la même heure environ de sa nativité. Le Roi monte le soir chez M. de Luynes, où on m'a dit qu'il a fort gaiement soupé. A dix heures, il conduit Madame Christine en sa chambre, et y est tant que le prince fut couché et quelque temps après. A minuit il va chez la Reine, et en revient à deux heures.
Le 12, mardi.—Il soupe chez M. de Luynes et donne le souper à tous ceux qui étoient de son ballet, s'y est habillé et a descendu à la salle où, à minuit, il a dansé son ballet[307].
Le 19, mardi, à Saint-Germain.—Il va au bois et à la volerie, et revient par le moulin d'en bas, où le meunier, le prenant pour un fauconnier, couroit après lui, disant et opiniâtrement que c'étoit lui qui lui avoit pris Fév
1619 sa poule; à quoi il prenoit plaisir et à le faire contester.
Le 23, samedi.—Il reçoit des nouvelles que la Reine sa mère, étoit partie de Blois[308] le vendredi au soir, va ensuite chez M. de Luynes, et le lendemain à Paris.
Le 18 mars, mardi.—A dix heures et demie du soir levé, vêtu en robe, il va chez la Reine cum voluptate[309].
Le 8 avril, jeudi, à Saint-Germain.—Il va au conseil, puis à la chapelle du vieux château, au service pour la mort de l'Empereur[310].
Le 27, mardi.—Il va à Saint-Germain-en-Laye voir Monsieur, son frère, malade.
Le 29, jeudi.—Il va au conseil, donne audience au nonce, à l'ambassadeur de Lorraine.
Le 1er mai, mercredi, à Saint-Germain.—Il va par les terrasses à la garenne, voir faire la monstre à sa compagnie de chevau-légers, où le sieur de la Curée, qui l'avoit commandée en lieutenance sous le feu Roi, s'en démet au profit du sieur de Brantes[311].
Le 5, dimanche.—Il donne audience à messieurs des compagnies souveraines de Paris, qu'il avoit mandés pour leur commander ce qu'il y avoit à faire pendant le voyage qu'il alloit faire en Touraine, pour les différends de lui et de la Reine sa mère[312].
Le 12, dimanche.—Pendant son voyage de Touraine, Mai
1619 il soupe au Pontil, en la maison du sieur d'Escures, premier maître d'hôtel de Monsieur, qui a donné le souper au Roi.
Le 19 mai, dimanche, à Amboise.—Il a touché cinq malades espagnols, à la prière de la Reine, d'autant qu'il ne toucha point à cause des bruits de peste.
Le 20, lundi.—Il va aux Arpentils, où il a dîné, donné par M. de Luynes; c'étoit sa maison.
Le 28, mardi.—Le Roi arrive à Tours, où M. de Brenne lui apporte des lettres de la Reine mère; il le renvoie le surlendemain sans lettres, mais avec des compliments.
Le 1er juin, samedi.—Il donne audience à un député de messieurs des États des Pays-Bas sur le fait de l'exécution à mort du sieur de Barnawelt[313].
Le 10, lundi.—Baigné en la rivière de Loire, au-devant de Marmoustier[314].
Le 19, mercredi.—Il reçoit M. de Mayenne venant de l'armée de Guyenne.
Le 20, jeudi.—Il donne audience au chevalier Hernet, ambassadeur extraordinaire d'Angleterre et à un chaoux turc venant d'Alger; il étoit renégat natif de Martigues[315].—Il me fit l'honneur de me dire qu'il étoit sorti Juin
1619 l'après-dînée, mais qu'ayant senti la chaleur qui lui donnoit à la tête, il s'étoit vite retiré à l'ombre, et que le soir précédent, lorsqu'il se coucha, il avoit mal à la tête, qui lui donnoit de l'inquiétude et qu'il ne me l'avoit pas voulu dire. Il avoit été longtemps sur la rivière du Cher à tirer aux oiseaux, puis dans la prairie, où il se mouilla fort, à cause de ce qu'il avoit beaucoup plu.
Le 24, lundi.—Le prince de Piémont revient d'Angoulême.
Le 25, mardi.—A cinq heures et demie, il salue Mme la princesse de Piémont, sa sœur, qui arrive.
Le 27, jeudi.—Il part du Plessis, va à Azay, en la maison de M. de Lansac, où il dîne, et en revient le 29[316].
Le 2 juillet, mardi.—Cejourd'hui matin mourut, au Pont de la Mothe, près de Tours, le colonel Galati, Suisse[317] qui avoit si bien fait à Arques du vivant du feu Roi. Il se leva, disoit-il, pour aller voir le Roi au Plessis; ayant fait deux tours de chambre, il lui prend une foiblesse; étant mis sur le lit, la parole lui revient et deux jours après il décéda, âgé de plus de quatre-vingts ans.
Le 5, vendredi.—Il se relève en robe, fait porter des paillasses, ne se couche pas jusques à une heure après minuit, après avoir fort joué, passé son temps, fait manger les confitures qui étoient dans ses coffres à Marais, Boulanger, etc., fait éveiller ceux qui dormoient Juil
1619 sur les paillasses en leur faisant passer un fétu sur le visage, et avant leur avoit barbouillé les mains avec de l'encre; s'endort tout vêtu sur une paillasse.
Le 8, lundi.—Le Roi étant à Amboise, le comte Henri de Nassau arrive, venant de Flandre[318].
Le 22, lundi.—Le Roi donne audience en sa chambre à messieurs de l'assemblée générale du clergé, et leur donne congé.
Le 1er août, jeudi.—Il arrive à Tilly, maison de M. le comte du Lude[319]; à onze heures et demie il prend son harquebuse sur l'épaule et va à pied à l'étang d'Heume, où il a chassé sur l'eau dans son petit bateau et tué beaucoup de gibier de son harquebuse, nonobstant la pluie et le vent; revient à cheval[320].
Le 13, mardi.—Étant au Plessis, il va dans la journée à la comédie françoise et le soir à la comédie espagnole.
Le 24, samedi.—M. de Praslin a prêté le serment de maréchal de France[321].
Le 26, lundi, au Lude.—Pendant ce voyage il s'est baigné fort souvent ou à la rivière ou dans son cabinet, et a continué de se montrer très-attentif pour la Reine. Il ne manque presque jamais, quoiqu'en voyage, de tenir le conseil, et assiste souvent à la comédie espagnole. Il va généralement chez la Reine le matin et le soir.
Le 3 septembre, mardi.—En arrivant à Tours, il fait Sept
1619 tirer en salut dans son bateau l'harquebuse de M. de Beaumont, mestre de camp; elle creva tout auprès du Roi et il en eut la main toute froissée, et le sieur de Touvion fut blessé à la face.
Le 5, jeudi.—Il part de Tours à neuf heures et demie, et va à Cousières au-devant de la Reine mère, qui y avoit couché revenant d'Angoulême; y arriva à onze heures et demie. M. de Montbazon vint au-devant de lui, le conduisit par le bois au jardin, aux allées où étoit la Reine mère; elle vient au-devant de lui, l'embrasse, le baise, se prend à pleurer, lui aussi, sans parler l'un et l'autre; après souper il va chez la Reine, puis va voir la Reine mère, logée à l'hôtel de la Bordesière[322].
Le 12, jeudi.—Il va pour tirer de l'harquebuse sur les plaines de Saint-Avertin, chassant à pied à main gauche d'une croix, sur le chemin pour aller à Cousières; n'étant que sept à huit, épars autour de lui, il s'éleva une grosse couleuvre, longue d'environ de quatre pieds, d'un vieux chaume, et venant droit à lui à grands élans. Il ne la voyoit point; on lui crie qu'il eût à prendre garde; il la voit à six pas près, saute en arrière, et en même temps couche en joue son harquebuse et la tue, l'ayant coupée en plusieurs pièces.
Le 19. jeudi.—Il va chez la Reine sa mère, et prend congé d'elle, part de Tours, et va à Amboise. La Reine mère va à Chinon.
Le 22, dimanche.—A onze heures et demie il va chez M. de Luynes, qui faisoit le festin à messieurs les princes de Piémont et à Mesdames, qui devoient partir le jour d'après.
Le 23, lundi.—Madame Christine de France, princesse Sept
1619 de Piémont, part pour aller en Piémont. Il l'accompagne en carrosse environ une demi-lieue, revient en diligence qu'il treuve au bout du pont d'Amboise, la conduit lui-même au galop, et arrive à dix heures trois quarts à Onzain, où il a dîné.
Le 24, mardi.—Il arrive en chassant à Vendôme pour la première fois, et va visiter le château, y monte à pied et visite tout.
Le 25, mercredi.—Il part de Vendôme, va à Claye, où il arrive à dix heures et demie, à cause que la roue de son petit carrosse s'étoit rompue au-dessous d'une montagne où il y avoit un bois et après une descente pierreuse; il prend une hache, lui-même coupe un arbre, l'accommode, et remet la roue dans le fer, puis s'en va.
Le 7 octobre, lundi, à Mantes[323].—Il mange une petite grappe de raisin de Corinthe, de ceux qui viennent de lui être présentés par l'un de ses médecins, qui étoit M. Le Tilien, demeurant à Mantes. Il part de Mantes, arrive à Marcines, maison de M. le chancelier Brulart, sieur de Sillery, où il a dîné et couché.
Le 10, jeudi.—Il arrive à Compiègne pour la première fois, y loge, et va à Saint-Cornille.
Le 12, samedi.—Il va de Compiègne à Mouchy, maison de M. de Humières.
Le 14, lundi.—Retour à Compiègne; conseil.
Le 17, jeudi.—Il va en son cabinet, où je lui demandai s'il toucheroit des malades; il y avoit de la peste à Paris.—Non, mais ces gens-ci me pressent si fort, si fort; parlez à eux, ils me persécutent si fort. Ils disent que les Rois ne meurent point de la peste (en colère); ils pensent que je sois un Roi de cartes: parlez-leur, dit-il au père Arnoux.
Oct
1619
Le 18, vendredi.—Il part pour Chantilly.
Le 20, dimanche, à Chantilly.—A trois heures, dans le petit cabinet de la tour de sa chambre, il reçoit M. le prince de Condé et Mme sa femme sortant de prison du bois de Vincennes, d'où ils étoient partis à onze heures, conduits par M. de Luynes. D'abord M. le Prince met les deux genoux en terre, il demande pardon; ce qu'on put entendre du Roi en le relevant fut qu'il falloit oublier toutes les choses passées, et que M. le Prince répondit «C'est ce que je demande». Mme la Princesse en fit autant, mais le Roi la releva, n'attendant pas qu'elle eût les genoux en terre, et la baisa et Mme de Ventadour, qui l'avoit accompagnée. Le Roi va montrer à M. le Prince ses oiseaux; à quatre heures ils se séparent.
Le 22, mardi.—Retour à Compiègne.
Le 1er novembre, vendredi.—Il touche trois Portugais malades des écrouelles, aux Minimes.
Le 2, samedi.—Revenant au quartier des mulets de Monsieur, son frère, il reçoit une grande plainte de nombre de paysans contre le capitaine des mulets, sur ce qu'il ne leur payoit que quatre sols par mulet, lui qui en avoit vingt. Il le condamne à être pris au corps, ramené au village, et à payer plus qu'il n'avoit convenu avec les paysans. Il ordonne pour premier président M. de Tavannes[324], M. de Grissac, gentilhomme de la vénerie, M. des Chapelles qui avoit le vol du cahier pour greffier, et quelques autres pour la capture, et assista à l'exécution; fait fouetter un des garçons de ce capitaine qui faisoit le rieur et le suffisant[325].
Le 13, mercredi.—Il va à sept heures du matin chez Nov
1619 M. de Luynes, en sort pour l'accompagner, allant à Paris au parlement, pour faire enregistrer ses provisions de duc et pair.
Le 24, dimanche.—Il a bu de l'hypocras de cidre de Vaugrineuse; le soir il envoya querir un gobelet et une bouteille d'hypocras de cidre, en boit deux coups, et en fait boire à tous ses gentilshommes présents.
Le 5 décembre, jeudi.—Il va au conseil, chez la Reine, chez M. de Luynes. A trois heures il donne audience au comte de Furstemberg[326], ambassadeur extraordinaire de l'Empereur pour avoir secours contre les Bohêmes.
Le 8, dimanche.—Il va en son cabinet, où il reçoit le serment de M. du Cadenet[327], frère de M. de Luynes, pour l'état de maréchal de France. La Reine part pour aller à Paris.
Le 10, mardi.—Il arrive à Paris à quatre heures, et va chez la Reine.
Le 20, vendredi.—Il donne audience aux députés de l'assemblée de Loudun lui présentant leurs cahiers.
Le 25, mercredi.—Il va après dîner à sa petite chambre, où entrent M. le prince de Condé, les sieurs de Tavannes, d'Andresy, de Flochet, et se parloient de mots qui dépassoient la gaillardise; le Roi dit: Je ne veux point que l'on dise des saletés et des vilainies.—Peu après il commanda au P. Arnoux de prêcher son sermon.
Le 27, vendredi.—A cinq heures et demie le Roi voulant souper, M. le comte de Soissons, grand-maître, voulut présenter la serviette; alors M. le prince de Condé Déc
1619 la lui veut ôter, l'autre s'en défend. Sur ce différend le Roi envoie querir Monsieur, son frère, auquel M. le Comte la donna, qui la servit au Roi[328]; il va chez la Reine.
Le 31, mardi.—A deux heures il entre en carrosse, et va aux Augustins pour faire les chevaliers du Saint-Esprit[329].