III
Villa Saïd, dans une vaste pièce au plafond de cristal et aux murailles tapissées de satin rouge et piquées d'objets étranges, de trophées, de faïences, de poignards, de fusils, de lances, de haches, de fouets de chasse, de têtes d'animaux, de cornes, de flamberges, de spontons, de hallebardes, d'ombrelles chinoises, de masques, de chapeaux mexicains, de sabres russes, Christine, allongée sur une montagne de peaux de bêtes, caressait tendrement ses deux grands lévriers noirs, Bog et Tolgo.
Elle était drapée d'un peignoir cachemire chaudron ouvert à partir de la taille sur un panneau de satin soufre brodé de chrysanthèmes, le fond travaillé en petits plis à la lingère; elle se souleva, prit un miroir, et devant son visage d'une irrégulière et fraîche beauté, devant sa blonde et magnifique chevelure, ses yeux bleus, d'un bleu saphir, son nez gracieux, ses lèvres vermeilles et d'une chair neuve, ses jolies dents, elle sourit d'un sourire qui disait à la fois l'orgueil de se trouver belle et le chagrin d'être seule à aimer.
Au-dessus d'elle, un dais de soie vieux rose brochée de blanches marguerites, avec des hampes d'étendards que terminaient des gueules de dragons en bronze, lui faisait une lumière douce, dans la fantasmagorie des étoffes, l'éclat des ors, des plumes et des fleurs. Çà et là, des palmiers, des dracœnas, des gynériums, des corbeilles de lilas blanc, des éventails de plumes d'autruche, des paons et des aigles empaillés, des mimosas, des jasmins d'Espagne, des camélias, des primevères, des rhododendrons, une orgie de roses, une sardanapale de verdure, et tout le long du temple, des peaux de bêtes jetées, gardant des apparences vivantes de lions, de tigres, de jaguars, de buffles, de castors, de renards, de loups, d'ours, d'hyènes et de crocodiles.
Les dressoirs d'ébène supportaient un nombre infini d'artistiques richesses, des curiosités de tous les âges et de tous les peuples: émaux, saxes, ivoires, laques, bibelots de marbre, de serpentine, de bronze, d'argent et d'or.
En face de la monumentale cheminée de granit, une immense volière aux barreaux dorés et aux cascades versicolores, comme les fontaines lumineuses de l'Exposition, donnait asile à un monde d'oiseaux, et sous le ruissellement des gerbes liquides et des plumages, une cassolette odorante exaltait un millier de chanteurs.
Si les panoplies variées remontaient au fanon de pourpre des rois francs pour se terminer au javelot des Howas, les tableaux, les marbres et les bronzes, tous les chefs-d'œuvre des maîtres anciens et modernes, offraient un pittoresque assemblage: les Rubens, les Benvenuto Cellini, touchaient les Carpeaux, les Falguière et les Meissonier; une tête de Ribot avait à sa droite un paysage de Guillemet; une étude de Puvis de Chavannes avait à sa gauche une aquarelle de Forain, et là-bas, sur son estrade de velours blanc, trônait un piano à queue, le dernier cri d'Erard. Enfin une châsse étincelait de joyaux, lyres, colliers, bracelets, vases, rivières, ciboires, hanaps, miniatures, camées, palmes d'argent, fleurs de rubis, couronnes d'or,—des souvenirs de princes, de rois, d'empereurs, autant d'hommages, autant de lyriques victoires.
Maintenant, la Stradowska allait et venait, fiévreuse, en relisant une lettre de Pontaillac, une lettre de banales excuses où Raymond cherchait à justifier son absence.
—Il ment! grondait-elle… Il ment!… Il ment!…
Sa taille imposante se dressait dans un vent de colère, et ses petits doigts claquaient, rageurs. Elle s'arrêta près d'un guéridon encombré de livres, de journaux, de partitions, de feuilles illustrées. On voyait là des dédicaces de musiciens et d'auteurs illustres, des articles élogieux, des portraits du dernier rôle, des lettres de Gounod, de Massenet, de Saint-Saëns, les félicitations enthousiastes des grands compositeurs russes, Cui, Rimsky-Korsakoff, Glazounow, Liadow, Lavroff, Beleff, une véritable moisson de gloire—et Christine, désolée, envoya d'un coup d'escarpin, toute la moisson au diable-vauvert.
Fille d'un officier russe, orpheline élevée à Moscou, dans l'Institut-Catherine qui est pour les grandes demoiselles de là-bas ce que sont nos maisons de la Légion d'honneur pour les filles des légionnaires, Christine avait une âme d'artiste. Elle charmait directrices et compagnes de sa voix chaude et vibrante, et au sortir de l'Institut, elle courut l'Europe. Les succès de Pétersbourg, de Milan, de Vienne et de Londres l'appelaient en France, et ce fut après un mémorable triomphe à l'Opéra, que le brillant capitaine lui dit les premiers mots d'amour.
Elle aimait Raymond: elle l'aimait de toute sa jeunesse, de tout son sang; elle s'était livrée tout entière, et elle le voulait tout entier. Ses autres amants—les amours de passage—elle les oubliait, rajeunie d'une foi nouvelle.
Pourquoi l'abandonnait-il? D'abord, elle attribua la cause des nervosités du jeune officier à la sinistre liqueur dont elle cherchait vainement à interdire l'usage, mais, l'autre soir, en voyant Raymond dans la loge de Mme de Montreu, la Stradowska eut la pensée d'une rivale. Tandis que sur la scène, elle jouait pour lui, indifférente aux bravos et au feu des jumelles, Pontaillac se tenait à la droite de la marquise Blanche, et il ne regardait Christine que lorsque le marquis Olivier regardait Madame. Lui, si élégant, il prenait là-haut des allures de collégien, et la diva le vit trembler et rougir, quand le marquis aida sa femme à mettre une sortie de bal.
La trahison était-elle accomplie ou seulement en voie d'espérance? Christine l'ignorait encore. Que pouvait-il reprocher à sa fidèle maîtresse? Est-ce qu'elle lui coûtait trop d'argent? Non, car outre que l'engagement à l'Opéra et les honoraires des soirées mondaines assuraient le train de l'hôtel, la diva possédait quelques rentes. Pontaillac la comblait de fleurs et de bijoux, et si elle faisait mine de refuser, il se fâchait. Elle l'aimait, l'adorait, millionnaire, comme elle l'aimerait, l'adorerait demain, si les millions venaient à s'évanouir.
Et ce qui prouvait le désintéressement absolu de Christine, c'est qu'elle ne songeait point à épouser Raymond: femme, elle le préférait à un rang social; artiste, elle le préférait à son art.
—Monsieur Rajileff est là, madame, vint annoncer une des servantes.
—Qu'il entre!
De nouveau, couchée sur l'amas de fourrures, Christine éloigna ses lévriers et tendit la main au visiteur.
—Je m'ennuie, Loris.
Très respectueusement, l'homme, un grand et maigre vieillard à favoris grisâtres, parla de la répétition quotidienne.
—Non, je ne chanterai pas aujourd'hui, et je ne chanterai peut-être plus jamais, déclara Christine qui allumait une cigarette.
—Par les Saintes-Images! C'est impossible! fit l'accompagnateur habituel de la diva.
—Loris?
—Madame?
—Est-ce que je suis aussi jolie que les Parisiennes?
—Bien plus belle! Et le Tout-Paris est unanime à célébrer votre talent et votre beauté!… Vous avez lu les journaux?
—Je m'en moque!
—Les illustrés donnent votre portrait, et je vous signale un article du Rabelais.
—Ça m'est égal!
—Il faut vous distraire, madame; il faut travailler. Allons, donnez-moi la joie de vous entendre.
—Pas encore, mon bon Rajileff.
Ils évoquèrent leur pays, les steppes immenses, les fleuves, les merveilles du Kremlin, et comme au souvenir des choses lointaines et bénies, le calme renaissait sur le visage de la jeune Russe, on entendit vibrer le timbre de l'antichambre.
Christine écouta et ne put réprimer l'effet d'une désillusion.
—Madame, dit la camériste en entrant, il y a là un monsieur qui insiste pour voir Madame. Voici sa carte.
La Stradowska lut sur le bristol: «César Houdrequin, rédacteur au Rabelais.»
—Je ne connais pas ce monsieur; je ne reçois pas. Sais-tu ce qu'il veut?
—Il a parlé d'une interview.
—Les interviews, j'en ai assez!
Mais la diva réfléchit, et animée de cette idée qu'à force d'éclat, elle arriverait à reconquérir son amant, elle pria Loris Rajileff de passer dans un salon voisin et reçut le journaliste.
César Houdrequin, jeune gommeux à monocle, tête brune et frisée, avec un nez en lame de sabre et une barbiche de chasseur à pied, s'inclinait en homme du monde.
—Madame, je vous apporte d'abord les compliments du Rabelais.
—Votre journal, monsieur, répondit la diva, est toujours aimable, et j'en suis bien reconnaissante… Veuillez vous asseoir.
Et pleine de bienveillance, elle offrit une cigarette orientale à l'interviewer, qui commença, entre deux bouffées:
—Chère madame, on a déjà beaucoup écrit sur vous, sur votre talent, sur vos charmes, sur votre génie d'artiste; on sait les propositions qui vous sont faites chaque jour par les plus grands impressarii de l'Amérique; on n'ignore pas votre refus hautain d'aller chanter en Allemagne: vous Russe, vous vous êtes montrée plus Française que bien des Français. Mais, ce n'est pas là le motif de notre interview. Aujourd'hui, le public a des exigences considérables, et je dirais que le Rabelais peut les satisfaire, si ma modestie n'y était intéressée. Un journal bien informé doit à ses lecteurs… presque des indiscrétions. Pardonnez-moi donc, madame, et daignez me répondre. Est-il vrai qu'un des grands-ducs de Russie a déjeuné chez vous, ce matin, et que…
La Stradowska l'interrompit vivement:
—Je n'ai reçu la visite d'aucun duc, monsieur, et je ne comprends pas votre interrogation tout au moins bizarre. Je vis ici comme il me plaît, et mon existence privée ne regarde personne.
—Ah! madame, ne vous fâchez pas! Je vous le répète, et vous le savez, le Rabelais est obligé par ses lecteurs…
—Tant pis pour vos lecteurs!
—Mais la visite d'un grand-duc n'a rien de blessant, au contraire, et votre célébrité va y gagner.
—Assez, monsieur.
Houdrequin murmura des paroles courtoises. Oh! il n'entendait pas abuser! Il soumettrait à Christine son interview, avant de la livrer au journal. Vraiment, il n'y serait point glissé de choses galantes, et le public verrait là un simple hommage rendu par une impériale altesse à une illustre compatriote.
—Vous m'ennuyez, monsieur! Je n'ai jamais eu de relations avec les grands-ducs.
—Même… platoniques?
—Même platoniques.
—Et le prince de Galles?
—Eh bien, quoi, le prince de Galles?
—Est-ce que vous n'avez pas soupé vendredi avec Son Altesse au Pavillon
Chinois?
—Jamais de la vie!
—Alors, le directeur du Rabelais va me flanquer à la porte.
—Et pourquoi ça?
—Parce que, sur le ragot d'un confrère, je lui ai promis des révélations russes et anglaises.
—Votre confrère s'est amusé de vous!
—Et il me le payera! Au revoir, madame.
—Adieu, monsieur.
Demeurée seule, Christine appela Rajileff et furieuse de la visite du reporter, se détendit les nerfs, aux accords du piano, avec des roulades.
* * * * *
Vers les quatre heures, un landau, attelé d'une magnifique paire d'orloffs, s'arrêta devant l'hôtel de la villa Saïd, et le capitaine de Pontaillac en descendit.
—Ah! te voilà enfin! gémit la Stradowska, toute éplorée entre les bras de Raymond.
Ils restèrent un moment serrés l'un contre l'autre. L'officier inventait des excuses, mais Christine lui ferma la bouche d'un baiser.
—Ne mens pas?… Tu ne m'aimes plus… Tu aimes une autre femme?…
—Je te jure…
—Ne mens pas!
Le souvenir de la marquise de Montreu lui brûlait le cœur et les lèvres, mais elle se sentit le courage de se dominer, prête à tous les pardons, à toutes les grandeurs.
—Aime-moi un peu?
—Je t'adore!
Cette fin de journée, ils la passèrent au Bois, dans la voiture du comte, et le soir, après un souper en tête-à-tête, Raymond voulut bien faire à Christine l'aumône d'un semblant d'amour.
Qu'ils la connaissaient mal ceux qui la soupçonnaient de trahir son amant, son idole!
—Veux-tu, chéri, que je quitte le théâtre?
—A quoi bon!
—Je n'aime que toi…
—Et la gloire, ô Christine?
—La gloire, le bonheur, c'est toi, toi, rien que toi!
Elle l'entourait de ses beaux bras, le chauffait de toute l'ardente chaleur de sa jeunesse, et lui, l'esprit en déroute, rêvait de la grande dame.
—Laisse-moi…
—Raymond?
—Tu m'agaces!
—Mon bien-aimé?
—Tu m'embêtes! J'ai besoin de ma piqûre.
—La morphine te tue!
—Elle me fait vivre.
—Demain, Raymond…
—Non… Vite, ma Pravaz!
* * * * *
Au matin, de retour chez lui, le capitaine trouva un billet aimable du marquis de Montreu et un petit paquet renfermant une de ses Pravaz si gracieusement offerte au docteur Aubertot pour l'usage de la marquise Blanche.
Le billet disait:
«Mon vieux Pontaillac,
Grâce à la morphine, ma chère femme a vu disparaître sa névralgie rebelle. Nous te proclamons le premier médecin de France, et te fêterons, si tu veux bien, lundi soir, sept heures.
Il y aura des perdreaux, des bécassines et un lièvre du Limousin, une chasse superbe de bon papa La Croze.
Ton ami,
OLIVIER.»
Raymond vint dîner à l'hôtel du boulevard Malesherbes, et il n'osa point encore affirmer la passion qui le dévorait.
Les jours, les semaines s'égrenaient, pareils.
En février, en mars, en avril, la marquise de Montreu souffrit de ses crises névralgiques. On rappela le professeur Aubertot, mais celui-ci, malgré les prières de sa cliente, s'opposa à de nouvelles piqûres de morphine. Il signalait le danger, et à l'insu du docteur et du mari, Blanche acheta une Pravaz et se fit délivrer des ordonnances par un autre médecin.
Secrètement, elle recourait aux injections hypodermiques; elle en arriva à faire fabriquer des seringues d'argent, de vermeil et d'or, gravées de son chiffre et incrustées de pierres précieuses.