IV

—Monsieur le docteur Aubertot?

—Veuillez entrer là, madame, répondit à la visiteuse un domestique en habit noir et cravate blanche, droit et rigide, solennel.

Et il ouvrit à l'horizontale Luce Molday la porte d'un grand salon où quelques personnes étaient assises, les unes près de la table et feuilletant des livres et des albums, les autres, isolées en de vastes fauteuils, sous les ombres crépusculaires.

La consultation allait bientôt finir, mais le timbre du vestibule retentit encore, et parut un jeune homme, un habitué.

—Il est bien tard, monsieur Lagneau, observa le valet de chambre.

—Je tiens à passer, Baptiste.

Déjà, le monsieur avait glissé une pièce de deux francs au larbin; celui-ci le fit pénétrer dans un petit salon, et comme le docteur reconduisait une dame, le tour de Lagneau arriva tout de suite, malgré les longues heures d'attente des autres clients.

—Je vous salue, monsieur le professeur.

—Asseyez-vous, monsieur Lagneau.

Aux clartés des lampes, Aubertot examina son malade, lui tâta le pouls, recommanda la continuation de la précédente ordonnance: bromure de potassium, bains électriques, et termina en ces termes:

—Pas de fatigue, pas d'émotion—et revenez dans huit jours.

Lagneau posa deux louis sur la table et sortit.

Des dames, des messieurs, tous affligés de maladies nerveuses, entrèrent et disparurent avec la même rapidité, lestés d'ordonnances presque pareilles.

Luce Molday, en robe de drap gris rat, manches de peluche, avec un gilet rayé de lacet blanc et or, toque en passementerie dorée, torsade de voile blanc et panache aigrette gris rat, les menottes gantées et chaudes dans un manchon à la dernière mode, un oiseau ailes déployées—Luce baissait les yeux. Elle se recueillait, domptée par le luxe sévère de la grande salle dont les huit fenêtres donnaient sur l'avenue de l'Opéra; elle imitait les attitudes graves des autres personnes et n'imaginait guère que Baptiste, en ce lieu de science, échangeait des faveurs contre des pièces de quarante sous.

On remuait des chaises à travers les salons voisins, et quelqu'un dit:

—Ce soir, il y a bal chez le docteur.

Restaient au salon Luce, deux messieurs et trois dames.

Baptiste les informa que la consultation était terminée et leur remit des numéros d'ordre pour la prochaine du grand médecin des névroses.

—C'est assommant! Je suis très malade, murmura l'horizontale qui sortait la dernière.

Elle tira de sa bourse en filigrane d'or une pièce de cinq francs.

—Est-ce qu'on pourrait passer avec ça?

—Venez vite, madame, fit le valet, en empochant le métal.

Comme tous ses illustres confrères, le docteur Aubertot ignorait les bonnes aubaines du domestique, ou bien il fermait les yeux.

—Vous ne recevrez plus personne aujourd'hui, ordonna le médecin à
Baptiste.

Et indiquant un siège à sa nouvelle et agréable cliente:

—Je vous écoute, madame.

—Figurez-vous, monsieur le docteur, que depuis un mois je prends de la morphine en injections.

—Et pourquoi prenez-vous de la morphine?

—D'abord, je me suis piquée, histoire de m'amuser, et ensuite…

—Parce que vous aviez besoin des piqûres?

—Oui, monsieur.

Étienne Aubertot, en redingote noire ornée de la rosette de la Légion d'honneur, appuya sur son poing sa belle tête pensive:

—C'est un médecin qui vous a conseillé des injections de morphine?

—Non, monsieur le docteur, c'est un capitaine.

—De quoi se mêle-t-il celui-là?

—Un capitaine de cuirassiers, un de mes bons amis, le comte de
Pontaillac.

—Le malheureux!

—J'ai acheté la petite seringue et les solutions chez un pharmacien de la rue de Gomorrhe, un nommé Hornuch.

—Et le pharmacien vous livre à volonté de la morphine?

—Dame!—en payant.

—Depuis combien de jours avez-vous cessé les injections?

—Depuis trois jours.

—Et vous éprouvez?

—Un abattement et l'envie de me piquer encore. C'était délicieux, mais je crois que ça ne me réussit pas.

—J'en suis sûr, moi. Voulez-vous guérir?

—Oh! oui!

—Eh bien, plus de morphine. Car, chez vous, la suppression radicale n'offre aucun danger: vous n'êtes pas encore une morphinomane; vous êtes tout au plus une morphinisée, et il va dépendre de vous, de vous seule, de retrouver l'énergie et la santé.

—Merci, monsieur le docteur. Je vous dois?

—Vingt francs, madame.

Le soir, de nombreux équipages stationnaient devant la maison du docteur.

Par l'escalier de marbre blanc, les habits noirs et les robes de bal affluaient au premier étage, et tout un monde d'illustrations parisiennes, de savants, de clubmen, d'officiers, d'écrivains et d'artistes, s'en venaient saluer M. et Mme Aubertot, lui très aimable, elle très gracieuse dans sa robe lilas, avec son profil de médaille grecque et ses cheveux poudrés à la maréchale.

Trois salons en enfilade resplendissaient de lumières; un buffet était dressé dans la salle à manger, et là-bas, tout au fond, à gauche du cabinet du docteur, on apercevait un dôme de cristal protégeant le jardin d'hiver.

Dans le salon du milieu, contre la muraille, s'élevait une estrade où déjà Coquelin cadet disait le monologue du Cheval. Sur des rangées de chaises, les dames assises maniaient leurs éventails de dentelles ou de plumes; les feux du lustre avivaient leurs épaules nues, les pierreries de leurs colliers et de leurs bracelets, les étoffes des robes éclatantes, les diamants des oreilles et des chevelures, et derrière elles, la ligne sombre des habits noirs, çà et là égayée de quelques uniformes, se massait, pleine d'un houhou flatteur.

En un groupe, M. Arnould-Castellier, le major Lapouge, Jean de Fayolle et Léon Darcy, les camarades de Pontaillac; au premier rang des dames, la marquise Blanche de Montreu et son amie, la doctoresse Geneviève Saint-Phar, une maigre brune, point jolie, mais rayonnante d'intelligence; à droite et debout: le capitaine de Pontaillac, le marquis de Montreu; à gauche, César Houdrequin, du Rabelais, interviewant le professeur Émile Pascal sur la lymphe du docteur Koch.

On applaudit le monologue; on écouta diverses chansons d'artistes de l'Opéra-Comique et des Bouffes, une poésie d'Alfred de Musset par Sarah Bernhardt, un solo de violoncelle par Mlle Galitzin, et vers onze heures, on vit paraître la Stradowska, en robe de satin blanc, longuement gantée de noir, les épaules nues, et sans autre parure qu'un collier de saphirs.

Au piano, Loris Rajileff préluda, et la voix de Christine s'étendit, emplissant la salle de ses vibrations d'une grande tendresse ou d'une extrême puissance. Elle chantait un hymne russe, et dans la chaleur lyrique, à l'écho lointain de la Patrie, l'artiste avait des trémoussements, des voluptés radieuses qui semblaient l'enlever toute.

La Stradowska dominait la foule attentive, et apaisant pour un seul homme le feu de son regard d'aigle, elle implorait un sourire de l'être adoré. Mais Raymond avait vu s'éloigner Blanche de Montreu, et tandis que Christine vocalisait encore, il suivait la dame, malgré lui.

Jean de Fayolle, Léon Darcy, le major Lapouge et Arnould-Castellier l'arrêtèrent au passage:

—Un vrai succès!

—Admirable, la Stradowska!

—On se ferait hacher!

—Vous devez être fier, mon gaillard!

—Eh bien, répondit Pontaillac en se dégageant, prenez-la et laissez-moi tranquille!

Il passa, et les autres dirent:

—La morphine l'énerve!

—Elle l'empoisonne!

—Elle le rend fou!

—Elle le tue!

—Un si bon garçon!… Quel dommage!

Le directeur de la Revue militaire conclut:

—Cet animal-là est un apologiste. Ne s'est-il pas avisé, un soir, de me piquer pour une rage de dents?… J'ai eu mal au cœur—et ça me dégoûte, la morphine!

Sous le brouhaha des applaudissements, Mme Aubertot et son mari obtinrent de la diva un chant français, et tout le monde fit silence. On ne remarqua pas la disparition de Mme de Montreu et du comte de Pontaillac.

Blanche s'était dirigée vers le «buen retiro» des dames; mais trouvant la porte close, elle arriva dans le petit jardin d'hiver où des feuillages grimpaient le long d'un treillis d'or. En ce lieu charmant, elle fut ravie de ne rencontrer personne. Tout près d'elle, une grotte que fleurissaient des mimosas et qu'entouraient des plantes géantes attira son attention. Justement, une torchère de cuivre à dix becs électriques laissait la grotte dans une ombre relative, et les bruits harmonieux du salon faisaient évanouir la crainte des dangers.

Alors, derrière les verdures, Blanche leva brusquement ses jupes, et au milieu des trésors de luxe intime, en rabattant son bas de soie gris-perle, découvrit un mollet de chair rose. Pour garnir la Pravaz, elle fit tourner le chaton de diamant d'un de ses bracelets, dévissa un minuscule flacon, y plongea l'aiguille—et sans hésiter, meurtrit une fois encore sa jambe de marquise.

Une ombre s'interposa entre elle et la lumière, et Mme de Montreu vit debout devant elle Raymond de Pontaillac qui la regardait.

Indignée, blessée dans sa pudeur de femme, elle se dressa pâle et si hautaine que l'officier en tressaillit.

—Monsieur, de quel droit m'avez-vous espionnée?… C'est le fait d'un…

Mais l'insulte expira sur ses lèvres.

—Madame, dit Raymond, je vous ai vu sortir; vous paraissiez souffrante…

—Eh! que vous importe, monsieur!

Il lui saisit les mains, l'effleura d'un baiser:

—Blanche, Blanche, je vous aime…

Eperdue, la marquise voulait fuir, et sous l'ardeur du poison, une force mystérieuse la retenait là, et de violents désirs lui montaient au cerveau. L'éclair de ses yeux se mêlait à la flambée du regard de l'homme, et il y avait en elle deux créatures: la chaste épouse, mère immaculée, et l'autre, la nouvelle, une morphinomane dont le corps frémissait d'amour.

—Monsieur… Monsieur…

—Blanche, je vous aime… Blanche, depuis votre mariage, depuis votre refus de m'épouser, je lutte contre ma passion… Où sommes-nous?… Je l'ignore… Je ne vois que tes yeux!

Raymond l'entraînait, et elle jetait autour d'elle ces regards douloureux du voyageur qu'enchante et terrifie l'abîme.

Enfin, reconquise, elle arrêta l'homme et sa disparition éveilla le morphinomane à la réalité.

Maintenant, on dansait partout, et le marquis Olivier interrogeait doucement sa femme:

—Tu es souffrante?

—J'ai un peu de migraine.

—Partons?

—Non… pas encore… Je veux danser…

Les valseurs tourbillonnaient, au son d'un orchestre roumain; la
Stradowska acceptait le bras de Léon Darcy, en étudiant la marquise;
Jean de Fayolle invita Blanche.

Mme de Montreu se leva, et dès les premières mesures, sentit le parquet flotter sous elle.

—Qu'avez-vous, madame?

—Rien, monsieur… Ne me serrez pas trop, je vous prie?

Des groupes valsaient, légers. Blanche, les yeux grands ouverts, trébucha, et Fayolle crut qu'elle allait défaillir.

—Vous me serrez trop, monsieur! reprit-elle, irritée.

—Marquise, je…

—Votre main est dure comme une main de fer…

Sur un ordre impérieux, le cavalier dut abandonner la main et la taille—et Blanche tomba à la renverse, entre les bras de son mari qui accourait.

Au milieu du tumulte des invités et des domestiques, le marquis Olivier, aidé de Mme Aubertot, de Jean de Fayolle et du major Lapouge, transporta sa femme dans le cabinet du docteur.

Pendant quarante minutes, Mme de Montreu resta sans notion exacte de ce qui se passait autour d'elle: des gens circulaient, blancs et noirs, autant de rouges fantômes. La malade, étendue sur un divan, ne pouvait dire un mot, ni faire un geste.

Déjà, la plupart des invités venaient de se retirer, et demeuraient seulement près de son amie de pension, la doctoresse Geneviève Saint-Phar, le major Lapouge, les docteurs Aubertot et Pascal, l'un et l'autre professeurs à la Faculté de Paris.

Les quatre médecins examinèrent les différentes fonctions: le cœur très lent battait cinquante; les mouvements respiratoires descendaient bien au-dessous de la normale. Des soubresauts agitaient le corps.

M. Émile Pascal, un homme de haute taille, vert encore, aux moustaches épaisses et grisâtres, rajusta son lorgnon et dit à Olivier:

—Est-ce la première fois que Madame éprouve de ces troubles nerveux?

—Oui, docteur, la première fois.

—Habituellement, ces sortes de spasmes ne persistent pas.

Et s'adressant à son collègue Aubertot:

—N'êtes-vous pas frappé, comme moi, de la dilatation des pupilles?

—Sans doute.

Bien que médecin des Montreu, Aubertot voulut s'effacer devant son illustre confrère, et celui-ci demanda au gentilhomme:

—Qu'a-t-elle mangé ce soir?

—Aucun plat que je n'aie goûté moi-même.

—Voyons les bras, les jambes, continua Pascal, en priant Mme Aubertot d'emmener le marquis.

Il aperçut aux cuisses et aux mollets de nombreuses piqûres, et déclara:

—Nous sommes en présence d'une intoxication aiguë, d'un empoisonnement grave par la morphine.

—Je m'en doutais! affirma le major.

Et il gronda en lui-même:

—Il y a du Pontaillac là-dessous!

—Je dois avouer, dit Aubertot, qu'en décembre dernier, j'ai fait une piqûre à Mme de Montreu, mais une seule piqûre destinée à combattre des douleurs névralgiques. Tout récemment, la marquise, pour les mêmes causes, sollicita de moi de nouvelles piqûres; j'ai craint l'accoutumance, et j'ai refusé.

—D'autres médecins auront été moins scrupuleux, hasarda la doctoresse.

—Ce n'est pas le moment d'agiter cette question, reprit Pascal. Il faut déshabiller la malade.

On n'avait ni le temps, ni le loisir de placer le thermomètre dans l'aisselle; la femme nue demeurait en résolution complète; la sensibilité sensitivo-sensorielle était abolie; le réflexe patellaire, le réflexe plantaire n'existaient plus, et une épingle, enfoncée à travers la peau, ne provoqua aucune réaction.

Les docteurs se trouvaient devant un état caractérisé par le coma et le collapsus. Il y eut chez la malade des efforts de vomissements, et les mouvements respiratoires descendirent à dix par minute. D'autres particularités intéressantes se montrèrent du côté de la pupille et de la cornée, et il s'y joignit une abolition absolue du réflexe pupillaire; l'ouverture et l'occlusion alternative des paupières ne faisaient point mouvoir l'iris excité, et l'approche d'une bougie ne lui permit pas de réagir davantage.

Enfin, sous l'influence du tannin et surtout du café à haute dose, la respiration commença à devenir plus ample; les battements du cœur devinrent également peu à peu plus nets et plus accélérés, et avec des frictions et des massages, la température remonta.

Tout danger était conjuré.

Mme de Montreu, n'acceptant pas les offres gracieuses de Mme Aubertot, voulut s'en retourner chez elle. Des femmes l'aidèrent à se vêtir, pendant que les quatre médecins rejoignaient, au jardin d'hiver, le marquis Olivier.

Une discussion s'éleva entre le major, les professeurs et la doctoresse.

Fallait-il, en présence de ce cas d'intoxication chronique par la morphine, employer la suppression brusque?

Pascal, Aubertot et Mlle Saint-Phar tenaient pour la méthode des docteurs Ball, Zambacco, Lancereaux, etc., qui consiste dans la diminution progressive des injections; le chirurgien militaire, quoique bon Français, se déclarait partisan de la suppression immédiate et radicale, dont le docteur allemand Levinstein est l'apôtre.

—Mais, ma femme ne prend pas de morphine! clamait Olivier.

—Elle en prend, elle se cache de vous, répondit Pascal.

Mlle Saint-Phar ajouta:

—Tous les morphinomanes, les dames surtout, savent dissimuler.

Devant l'autorité des professeurs, Lapouge s'inclina, et les médecins adoptèrent la méthode Erlenmeyer, progressive décroissante, dont ils expliquaient la marche, en exhortant le mari à surveiller sa femme.

Blanche, prise de peur, écouta les conseils de Mlle Saint-Phar; elle lui fit l'aveu de sa passion morphinique; elle lui montra le bracelet renfermant la liqueur, jura de suivre les ordres des médecins et d'obéir à l'époux aimé.

* * * * *

A quelques jours de là, M. et Mme de Montreu partirent pour le château des Tuilières—et Raymond de Pontaillac endormit son chagrin d'amour.