VIII
Olivier de Montreu s'était départi de sa rigoureuse surveillance, et la marquise en abusait, donnant à ses promenades journalières de charitables prétextes: visites aux malheureux du voisinage, aux enfants malades, aux accouchées.
Blanche et Raymond se voyaient dans une cabane perdue en un taillis ou bien dans un kiosque isolé que M. de La Croze fit meubler pour la saison de la pêche. Ces deux endroits, si différents l'un de l'autre, exaltaient leurs désirs: autant la cabane semblait rustique avec sa litée de feuilles; autant le kiosque rappelait, par ses vastes causeuses et ses moelleux divans, le luxe et le bon goût des châtelains.
Les amants avaient toujours une pareille et séduisante maîtresse, la Pravaz, mais ils s'injectaient le poison mondain, sans y ajouter d'importance, comme si lui eût grillé un royal-havane, comme si elle se fût poudrerizée ou embaumée d'une eau de toilette astringente.
Elle le trouvait ravissant dans son complet bleu marin, sous un chapeau de voyage; il la jugeait adorable en robe de toile écrue et souliers jaunes, gantée de Suède et coiffée d'une paille éblouissante de fleurs des champs.
Ils étaient jeunes; ils étaient beaux; ils s'aimaient—et c'est tout dire.
Vers deux heures, Mme de Montreu descendit de sa chambre; Jeanne la suivit:
—Petite mère, emmène-moi.
—Non, mignonne.
—Je serai bien sage?
—Écoute. Je vais visiter les pauvres de monsieur le curé, tu sais, cette grande femme, La Gire et ce grand vieux, Le Guillout… Tu aurais peur… Allons, laisse-moi!
Mais, la petite s'accrochait aux jupes maternelles:
—Ah! mémère, tu n'es plus si gentille qu'autrefois!
—Je suis pressée. Va-t'en!
Blanche hâtait le pas. Un cri de Jeanne la rappela soudain, et elle entoura de ses bras la douce enfant qui venait de se heurter contre un arbre du parc et versait des larmes, le visage tout ensanglanté.
—O ma chérie!
Infidèle maîtresse et sainte maman, Blanche oublia le rendez-vous.
Une lettre de Raymond, apportée aux Tuilières par une servante des Ormes, sollicita une réparation amoureuse, et le lendemain, les amants se rencontrèrent dans la cabane.
—Te voilà! Te voilà enfin! s'écria l'officier, allumé d'un désir.
—Mon ami, j'ai à vous parler de choses graves.
Mais, il ne l'écoutait pas, et ses baisers ardents étouffaient la voix de sa maîtresse.
—Raymond…
—Tes lèvres?… Je veux tes lèvres!
—Je vous en supplie?
—Je te veux toute… là, un baiser sur tes yeux, sur ta bouche, toujours, toujours, toujours!…
—Raymond… Raymond… Raymond…
Après la bataille d'amour, Blanche s'en revint vite, coupant à travers les prairies et les landes. Une angoisse l'agitait, la bouleversait, et des métayers l'entendirent gémir: «Ma fille est morte!»
Elle la savait guérie, et rien ne chassait l'idée de «l'autre», en cette double personne.
—Oui, oui, elle est morte!
Sous le péristyle du château, Jeanne jouait à la balle, et il fallut une vision nette et précise pour dissiper les chimères de l'esprit incertain.
—Ma Jeanne, ô mon trésor, je ne te quitterai plus!
C'est en vain que Pontaillac attendit sa maîtresse dans le kiosque et dans la cabane; en vain, il adressa des lettres, en vain, il rôda près de la chapelle, jamais il n'eut l'orgueil de trembler au froufrou des jupes légères et adorées.
Il obtint une prolongation de congé; il lui restait deux semaines d'espoir—de plaisir ou de douleur—et il accepta une dernière fois à dîner au château.
—Qu'êtes-vous devenue? demanda-t-il à Blanche.
Elle leva les yeux, et dit:
—Une honnête femme.
La parole hautaine et glaciale indiquait une rupture définitive, et
Raymond partit pour Paris où la Stradowska le pleurait en la villa Saïd.
* * * * *
Toujours énervée par la morphine dont elle devait une abondante provision à son ancien amant, Blanche de Montreu voulut retourner au mari. Un scrupule l'arrêta. Il lui semblait misérable de se jeter entre les bras d'Olivier, toute chaude encore de ses équipées galantes, et elle jura de vivre quelques jours de repentir et de purification. A la fin du mois, elle éprouva un étrange malaise, d'irrésistibles dégoûts et d'irrésistibles envies; puis survinrent de matinales nausées.
—Alors, Blanche, dit, un jour, Mathilde Gouilléras, je vais broder une belle layette?
—Tu crois?… Oh!…
—Eh bien, où est le mal? Tu n'as qu'une petite, et j'ai trois bébés.
—Tais-toi!… Tais-toi!…
—Ce sera un garçon, marquise; je lis ça dans tes jolis yeux!
Une horrible pensée traversa le cerveau de Blanche. Si elle était enceinte, elle ne l'était que d'un mois, et depuis six semaines, le marquis demeurait exclu du lit conjugal. L'œuvre appartenait donc à Pontaillac!
Brave devant le danger, Mme de Montreu affirma en riant:—Chère cousine, tu t'amuses! Il n'y a pas d'héritier en perspective; j'en suis sûre; j'en ai la preuve. Voyons, Mathilde, cesse tes plaisanteries un peu… bourgeoises.
Point de rosée sanglante et mensuelle! Et voici l'effroyable vérité!
Enceinte, oui, Mme de Montreu était enceinte, et d'un autre homme que de son mari! La patricienne, l'épouse vénérée d'un loyal gentilhomme, la maman de Jeanne, portait dans ses entrailles le fruit de l'adultère, le crime vivant de la trahison! Quelle tristesse! Quelle honte!
Malgré l'intoxication progressive de la morphine, Blanche mesurait toute l'étendue de son malheur. Comment se tirer de là? Parbleu, il y avait un moyen bien naturel: faire risette au mari, l'autoriser à entrer en grâces et lui ouvrir les draps légitimes. Allons, Madame la marquise, un peu de courage!
—Mon exil est-il fini? demanda Olivier, en pénétrant, un soir, dans la chambre nuptiale.
—Oui, répondit tendrement Madame.
Leurs lèvres s'unirent, et un rayon de lune qui traversait les vitres de la fenêtre, les givra tous deux d'une éblouissante pâleur.
O Blanche! O noble victime d'un poison délicieux! Encore quelques minutes, quelques secondes, et bénie soit la nature, le sacrifice va s'accomplir! Ton mari ignorera toujours l'adultère, et, femme, tu vivras en paix, attendant l'heure de la délivrance!
Et, brusquement, la marquise s'échappa des bras du gentilhomme. Révoltée contre l'ignoble mensonge que sa faute lui imposait, elle cria, tout en pleurs:
—Jamais! non, jamais!
—Tu me hais donc bien? gémit Olivier. Que t'ai-je fait? Pourquoi m'accables-tu de tes dégoûts?
Elle dit, à travers ses sanglots:
—Vous êtes le meilleur des hommes!
Il s'emporta:
—Assez, madame! Je suis votre mari, et j'ai des droits!
—Plus tard, Olivier… plus tard… Regardez… je n'ai plus de force… Vous me tueriez!
* * * * *
Douze nuits de suite, la femme adultère opposa les mêmes résistances: elle voulait, elle ne voulait pas, abîmée et vaincue dans le souvenir du péché.