IX

Jamais femme ne fut plus malheureuse que Mme de Montreu, en présence du terrible dilemme, car jamais plus noble femme ne comprit si clairement la situation.

Ou bien, elle devait encore berner l'époux, l'attirer, souffrir une vie de mensonges, enfanter hypocritement l'œuvre frauduleuse, souiller la maison d'honneur de l'être maudit de ses entrailles—ou bien, elle devait se tuer.

Des idées criminelles grondaient dans le cerveau, rayonnaient au souffle exaspéré de la morphine qui décuple l'entendement, et l'empoisonnée du corps et de l'esprit traversait des alternatives d'allégresse et de désespoir.

Blanche aurait voulu se confier à une amie, à une sœur; elle jugeait sa cousine, Mme Gouilléras, trop bavarde et sa mère, Mme de La Croze, trop pieuse.

Et l'œuvre grandissait! Et le ventre allait bientôt s'épanouir, à la gloire de la création!

L'ex-maîtresse de Pontaillac avait beau cacher son linge intime à l'œil des servantes, regimber devant la lessive générale; elle avait beau se donner des allures légères, son secret l'endolorissait toute. Elle se croyait devinée, et les regards du mari, toujours si doux, la pénétraient, comme autant de glaives.

Un matin, devant la glace de sa chambre, elle exhala un cri de terreur:

—J'ai le masque!

Vite, elle saisit un flacon de morphine, le porta à ses lèvres, embrassant des yeux les choses familières et aimées, les portraits d'Olivier et de Jeanne, les photographies des La Croze et de Mathilde.

Puis, elle regarda, par la fenêtre ouverte, l'étang des Falettes, illuminé de soleil et couvert de nénuphars. Elle hésitait entre le poison et l'eau toute fleurie; mais là-bas, sur la route, elle vit paraître le curé de Saint-Martin-l'Église. Il marchait, le tricorne sous le bras, et la grande dame, éveillée aux croyances religieuses, descendit et rencontra le vieil homme.

—Votre humble serviteur, madame la marquise? fit l'abbé Boussarie, en saluant. Allez-vous un peu mieux?

Très pâle, très agitée, la jeune femme cherchait ses phrases et gardait le silence.

—Mais, continua le curé, je suis sur la route qui dépend du château, et cela gêne peut-être que j'y lise mon bréviaire?

—Non, monsieur le curé! Nous sommes heureux, toujours heureux de vous voir… Écoutez-moi… Je désire vous parler… secrètement.

Elle tremblait; il ne s'en aperçut pas, et demanda, plein de sa belle naïveté de campagnard:

—C'est une confession?

—Oui, mon père.

—Je puis vous entendre au château, si vous êtes trop souffrante pour venir à l'église.

—Je voudrais vous parler ici, mon père.

—Bien… Bien…

Vraiment, il ne l'encourageait pas avec sa grosse soutane, son énorme visage, son gros nez de priseur, ses doigts velus, ses pauvres yeux bordés de rouge et sa voix chevrotante. Était-il à la hauteur de la mission qu'un aveu terrible allait lui imposer? N'invoquerait-il pas les seules lois de Dieu et de l'Église? Aurait-il le sacerdoce flexible? Mme de Montreu en doutait, effrayée à l'idée que tous les jours, elle verrait le confesseur de son adultère.

—Ma fille, dites votre acte de contrition.

—Mais, monsieur le curé, il s'agit d'une aumône…

—Ah!…

—Veuillez m'accompagner au château, et je vous remettrai l'offrande d'un vœu…

—A la sainte Vierge?

—Non. A sainte Madeleine.

* * * * *

La dame résolut de tout dire à sa mère, et l'épouvante des afflictions qu'elle causerait la paralysa.

—Blanche, interrogeait Mme de La Croze, Blanche, tu as du chagrin?

Elle hochait la tête, surprise de dérober encore le secret aux regards maternels. Comment la mère ne voyait-elle pas le masque de la grossesse? A la moindre allusion, Blanche se fût agenouillée, et Mme de La Croze s'égarait en de douces et inutiles paroles.

—Tu t'ennuies aux Tuilières?

—Mais non!

—Un désir de toilette qu'Olivier te marchande?

—Pas du tout. Olivier est très généreux, tu le sais bien.

—Il faut te distraire, ma fille. Si nous allions passer quelques jours à Limoges?

—Volontiers.

Madame avait réfléchi que là-bas elle pourrait solliciter les conseils d'un homme digne de l'entendre et peut-être assez humain pour la protéger en son infortune: elle songeait à l'oncle de Raymond, à Sa Grandeur Aymard de Pontaillac.

* * * * *

Deux jours plus tard, une voiture s'arrêta à la porte de l'évêché de
Limoges: Blanche descendit, laissant Mme de La Croze dans le coupé.

—Ne t'inquiète pas, maman. Il s'agit d'une bonne œuvre, et la discrétion est l'honneur des âmes charitables.

Monseigneur Aymard de Pontaillac travaillait avec son grand vicaire, lorsqu'on lui annonça la visite de Mme de Montreu.

Elle n'était pas une inconnue au palais épiscopal, la jeune châtelaine des Tuilières: lors de ses tournées évangéliques, le prélat avait accepté des invitations de la famille de La Croze et reçu de belles aumônes. Il n'hésita point à interrompre la dictée d'un mandement et à congédier le subordonné.

Blanche entra dans le cabinet de travail, moins en pénitente qu'en mondaine, et au milieu du décor austère, devant le vieillard à la tête grise, devant la soutane violette, elle se jeta à genoux:

—Monseigneur… Monseigneur, ayez pitié de moi! Je viens m'accuser d'une faute… d'un crime!

Elle pleurait, le front entre ses mains et bégayait des prières.

L'évêque dit:

—Parlez, parlez sans crainte. La miséricorde de Dieu est infinie!

—Monseigneur… mon père, j'ai péché… j'ai péché…

Crevée de sanglots, haletante, elle invoquait la Vierge, les saints; mais avec les encouragements du grand meneur d'âmes, elle parut retrouver un peu d'espoir en Dieu:

—Quand j'enfantais ma petite Jeanne, une allégresse emplissait mon être, me faisant oublier toutes les douleurs; et aujourd'hui, l'œuvre sacrilège est pour moi un sujet de malédictions. Si j'étais seule en cause, j'attendrais, je me cacherais et m'en irais, aussitôt après la délivrance, expier au fond d'un cloître les horribles amours. Mais, Monseigneur, vous ne l'ignorez pas, j'ai un mari qui a droit à mon respect!… Voyez, je suis lasse de mentir, lasse de sourire, lasse de vivre!… J'ai cherché à ramener mon époux vers la chambre conjugale, d'où je le tenais éloigné bien avant l'adultère, et, lui présent, mes forces épuisées ont trahi mon courage… Le bâtard que je porte dans mes flancs, je ne l'aimerai jamais, entendez-vous, Monseigneur, jamais! Il me fait déjà souffrir plus que je n'ai souffert à la naissance de ma Jeanne chérie! Il me brûle, il me déchire, il a en lui du venin!… Il souillerait notre maison!… Qu'ordonnez-vous, mon père? Dois-je emporter le secret dans le tombeau?… Ah! je suis prête à mourir, à écraser la preuve vivante et déjà si douloureuse du forfait!… Quel que soit le châtiment que vous m'infligiez, quelles que soient les ténèbres où vous jetiez ma pauvre raison, j'obéirai!… Monseigneur, mon père, m'est-il permis de détruire le germe de la honte? Puis-je provoquer un accident, au péril de ma vie? Je vous le jure: sous le germe abhorré, sous le fardeau du malheur, je succombe!

Monseigneur s'enfonçait en de graves réflexions, et la conscience du prêtre luttait contre les idées de l'homme. Cette loi nouvelle du divorce, que réprouve l'Église, donnait une solution logique. Oui, mais il y avait une autre enfant. Du reste, à quoi bon s'attarder? Les dogmes ne se discutent pas! Et, d'un autre côté, inviter l'épouse au rapprochement sexuel avec le mari, n'était-ce pas endeuillir d'un mensonge nouveau la trahison commise?

—Relevez-vous, madame. Il faut implorer la miséricorde divine, user de ménagements, et, peu à peu, dire toute la vérité à votre mari.

Debout, effrayée, elle demanda:

—Tout dire?

—Oui.

—Même le nom de mon amant?

—Ce nom est inutile. L'aveu du crime suffit.

—J'aime mieux cela, et je pardonne au coupable, à l'un des vôtres, à monsieur de Pontaillac.

—Mon neveu… Raymond…

—Oui, mon père.

Une vive agitation s'empara de l'évêque, et Monseigneur se mit à marcher, très ennuyé, très irrité, très humilié.

—Madame, conclut-il, les amitiés s'effacent devant le devoir. Je le répète: Il faut déclarer l'adultère à votre mari, et si les soupçons de celui que vous avez outragé, se portent sur un autre, vous nommerez mon neveu lui-même.

—Ce serait une lâcheté, monseigneur!

—Non, madame. Vous n'avez pas le droit de laisser punir ou se battre un innocent!

—Mais je ferai en sorte d'être seule châtiée.

—Ne l'oubliez pas: vos angoisses sont les miennes, et si Dieu nous juge indignes de sa clémence, il me frappera non seulement dans l'amitié de mon neveu, de mon unique parent, mais encore dans ma personne, car j'abandonnerai, s'il le faut, une charge sacrée.

—Monseigneur…

—Adressez-vous à Dieu, madame.

Les yeux mouillés de grosses larmes, il fit un signe de croix, et, imposant ses vieilles mains tremblantes sur la femme inclinée:

—Que la paix soit avec vous!