X
De retour en son hôtel de la rue Boissy-d'Anglas, Raymond de Pontaillac passa ses derniers jours de congé dans l'isolement et la souffrance; puis il revit Christine, et la maîtresse dévouée se contenta de murmurer, en lui ouvrant ses bras: «Je t'attendais…»
Cette exquise créature ne cherchait point à pénétrer les secrets amoureux; elle n'interrogeait pas le voyageur sur les mystères du château des Ormes et du manoir de Montreu: l'absent revenait, froid, brisé, lugubre, et la diva l'entourait de soins, mettant autour de lui un peu de sa jeunesse, de sa chaleur et de sa lumière.
Mais que peuvent faire les sourires et les joies d'une amie contre les désordres de la passion?
Le jeune officier tolérait Christine et il aimait Blanche; il l'aimait de toute une fureur de malade.
D'abord, il voila d'un crêpe le portrait de la marquise; il fit disparaître de la chambre d'amour les reliques de l'adorée, et bientôt, il s'agenouilla devant ces mêmes objets d'une idole lointaine et toujours présente. Au sortir des évocations passionnelles, entre les labeurs militaires et malgré ces labeurs, Raymond doublait, triplait, quadruplait la dose de morphine: il avait commencé avec la moyenne de vingt-cinq, trente, quarante, soixante centigrammes, et déjà il s'injectait un gramme et demi, et quelquefois deux grammes par jour.
Un matin d'août, Pontaillac recevait à déjeuner chez la Stradowska ses amis Jean de Fayolle, Edgard Lapouge, Léon Darcy et Arnould-Castellier.
On était au dessert. Le domestique s'approcha de Raymond, l'informant que son ordonnance le demandait à l'antichambre.
—Qu'y a-t-il, Clément? interrogea l'officier, de mauvaise humeur. Je t'ai défendu de me relancer ici.
—Mon capitaine, c'est une dame… Elle paraissait très émue; elle m'a commandé de vous prévenir, en ajoutant que vous vous fâcheriez si je n'obéissais pas.
—A-t-elle donné son nom, laissé une carte?
—Non, mon capitaine; mais c'est une dame du grand monde; ça se voit tout de suite.
Bien qu'il eût entendu dire aux Tuilières que le retour des châtelains aurait lieu seulement en novembre, Raymond frissonnait à l'idée de Blanche, et il vint prendre congé de sa maîtresse et des invités.
—Tu ne m'embrasses pas? implora Christine.
Et, tremblante, sous le baiser:
—Un duel, peut-être?
—Mais non!
—Si c'est un duel, nous sommes là! grondèrent les camarades.
—Il ne s'agit pas de duel, messieurs… ou du moins… pas encore.
—Ah! ah! cria Darcy… Et quel est le citoyen?
—Guillaume II, ou Bismarck, ou Crispi, mon cher!
—J'en serai?
—Nous verrons.
Il éclata de rire et disparut.
Mme de Montreu attendait dans un salon de l'hôtel, et comme Pontaillac soupirait amoureusement: «Quel orgueil! quel bonheur!» elle recula d'un pas.
—Monsieur, vous vous méprenez sur le but de ma visite. Ce n'est plus une maîtresse affolée, c'est une épouse indigne, une mère pleine de honte et de remords, qui est devant vous; c'est la plus malheureuse des femmes!
Elle défaillait; il la soutint.
—Madame, je devine la cause de votre désespoir. On vous prive de notre liqueur; on vous laisse mourir; mais encore une fois je vous sauverai!
—Monsieur…
—O Blanche, puisque la privation dont tu es obsédée t'a inspiré le courage de venir à moi, sois bénie! Pour toi, pour tes yeux, pour tes lèvres, je marche à tous les sacrifices, à toutes les vaillances… à toutes les forfaitures!… Pour toi, je volerais; pour toi, je tuerais!… Fais de moi ce que tu voudras?
Ils s'assirent, et Mme de Montreu déclara en un gémissement d'opprobre et de terreur:
—Raymond, je suis enceinte!
L'officier ne vit pas d'abord la portée de cette révélation, mais dès que Blanche lui eut affirmé qu'il était le père de l'enfant et qu'aucun doute ne pouvait subsister sur l'origine de l'être en germe, il donna libre cours à ses rêves, à sa joie délirante:
—Nous l'aimerons, nous l'adorerons notre cher bébé!
—Taisez-vous, monsieur; vos paroles me font du mal…
Alors, elle dit son existence horrible, depuis le jour où elle s'aperçut de sa grossesse; elle dit la visite à l'évêque de Limoges, et le conseil—l'ordre religieux—de tout avouer au mari, même s'il le fallait le nom de l'amant.
—Eh bien, soit! répondit hautement Pontaillac, nommez-moi, mais à la condition que vous serez ma femme, si je tue Olivier.
—Je n'aurai pas tant de lâcheté, monsieur, et seule, j'affronterai la colère de mon mari.
—Je ne veux pas! Je vous le défends!
Il s'emportait, menaçait de veiller lui-même au salut de sa chère maîtresse, et Blanche pleurait, inquiète de la bravoure du gentilhomme.
Plus calme, Raymond exhorta Mme de Montreu à partir avec lui; il allait envoyer sa démission d'officier… On s'adorerait en quelque thébaïde lointaine, dans l'espérance du fruit des amours.
—Et Jeanne, et ma petite Jeanne, y songez-vous?
—Je l'aimerai aussi!
—Mais lui… Olivier…
—Eh! que nous importe! S'il te fait peur, je l'insulte… Il y a un duel à mort et, si les armes me sont favorables, ô ma chérie! Nous nous marions en Autriche, en Égypte, en Italie, devant le Pape, où tu voudras… Je suis assez riche pour que ma femme n'aie rien à envier à une reine.
—Croyez-vous donc que j'épouserais jamais le meurtrier du père de
Jeanne?
Sur ces mots, la marquise se dirigea vers la porte.
Il courut à elle.
—Blanche?
—Adieu!
Un fiacre mena la pauvre grande dame chez Mlle Geneviève de Saint-Phar, place de la Madeleine.
C'était l'heure de la consultation, et Geneviève recevait son habituelle clientèle de femmes en un cabinet artistique et sévère.
Allures de bourgeoise. Pas de col masculin, pas de monocle, rien d'audacieusement viril. De la robe noire montante émergeait la tête brune et distinguée avec son front pâle et ses grands yeux brillants d'intelligence.
Parvenue à la fortune et à la célébrité, Mlle Saint-Phar demeurait douce et simple, et ses anciens maîtres, les professeurs Aubertot et Pascal, s'enorgueillissaient de leur élève. Mais que de courage! que de travail, avant d'obtenir le diplôme! Que d'efforts pour vaincre les préjugés!
Orpheline à huit ans, elle avait été élevée au Sacré-Cœur de Limoges, où sa tante, une des religieuses, la destinait à prendre le voile et à la seconder dans l'enseignement: Geneviève grandissait pour d'autres ambitions.
Jeune fille, elle devint, pendant les vacances, le professeur de ses camarades riches; elle commença à étudier la médecine à l'École de la ville, et après deux ans, se fit inscrire à la Faculté de Paris. Lors d'un concours de l'internat, il y eut des discussions entre les professeurs et des articles de journaux pour savoir si l'on admettrait une jeune femme à concourir, au même titre que les jeunes hommes. Un vacarme d'ironie se déchaîna contre l'étudiante. «Raccommodez les bas! Faites le pot-au-feu!» vociféraient quelques journalistes; d'autres soutenaient Geneviève, et malgré l'appui de MM. Pascal et Aubertot, Mlle Saint-Phar se trouva écartée de la bataille.
Dès l'année suivante, les mêmes polémiques fulminèrent. «Comment, disait-on, à la Faculté, ne voyez-vous pas la contradiction de vos actes? Vous autorisez les femmes à s'inscrire, à suivre les cours, à passer des examens, et vous leur barrez les portes du triomphe!» A quoi, les professeurs répondaient: «Nous craignons des promiscuités fâcheuses dans les hôpitaux, entre étudiants et étudiantes.»—«Allons donc! tonnaient les avocats de la dame, celles qui travaillent savent se faire respecter!»
La Faculté admit Mlle Saint-Phar, et lauréat du concours, elle obtint rapidement le grade de docteur.
Elle s'installa rue de Miromesnil. Autrefois comme aujourd'hui, elle ne soignait que les dames, mais l'envie la guettait, et un jour, sur les boulevards, des camelots distribuèrent de petits papiers: «MADEMOISELLE SAINT-PHAR: MALADIES SECRÈTES DES DEUX SEXES.»
On l'outrageait, on la salissait; elle demeura hautaine, courageuse, et devant la renommée grandissante, les aboyeurs se turent, et une riche clientèle célébra la doctoresse.
L'amant? Y avait-il un amant? Peut-être. Geneviève était jeune; elle était femme; mais, si elle brûlait du désir de toutes les jeunes personnes, elle évitait le scandale, et en France, le péché non scandaleux n'est plus un péché.
Mlle Saint-Phar reçut cordialement Mme de Montreu.
—Bonjour, ma belle marquise. C'est une halte agréable dans ma consultation, n'est-ce pas? Tu viens voir l'amie et non la doctoresse?
—Les deux, ma bonne Geneviève.
—Tant pis!
Et indiquant un fauteuil à sa visiteuse, la doctoresse affirma:
—La coupable, c'est la morphine!
—Non…
—Si.
—Eh bien! oui, énervée par la liqueur, j'ai perdu le sens moral… j'ai… et je suis enceinte, et…
—Mes compliments! interrompit Geneviève. Monsieur de Montreu doit être enchanté.
—Il l'ignore.
—Tu vas t'empresser de lui dire l'heureuse nouvelle?
—Geneviève tu ne m'écoutes pas… Je suis enceinte d'un autre homme que de mon mari!
—Aïe!… Toi?
—Moi. Je viens réclamer de ton amitié un grand service… Il faut que tu me sauves! Il faut que tu me délivres!
—Je t'assisterai volontiers le jour de tes couches; mais nous avons le temps d'y penser.
—Je veux… tout de suite!
—Es-tu folle? A combien de semaines remonte ta grossesse?
—A deux mois.
—Et tu veux?
—Et je te supplie de m'aider à anéantir la preuve de mon adultère?
—Sais-tu, Blanche, quel crime tu me proposes là?
—Crime ou non, j'exige la délivrance.
Mlle Saint-Phar déclara d'une voix indignée:
—Je refuse.
—Même… pour vingt mille francs?
—Vous m'insultez chez moi, madame!
Mais, la voyant si pâle et si accablée, Geneviève la baisa au front, et
Blanche reprit:
—L'être qui déshonore mon corps serait une source d'angoisses, et je ne lui donnerai pas le jour. Si, de par les lois, c'est un crime de le détruire, c'est, de par ma conscience, une haute justice.
—Tu as perdu la tête!
—Geneviève, au nom de notre amitié?
—Non! non!
—Geneviève?
—Non!
—Vous voulez donc que je meure
—Madame, vous vivrez… Blanche, tu vivras, et tu aimeras ton enfant!
Toutes les prières, toutes les menaces de la marquise furent impuissantes à déterminer Geneviève aux manœuvres abortives, et Mme de Montreu descendit.
—Où allons-nous, madame? interrogea le cocher, très surpris de voir que sa cliente oubliait le renseignement d'usage.
Elle balbutia une adresse quelconque.
—C'est à Montmartre?
—C'est à Montmartre.
Place d'Anvers, la marquise abandonna sa voiture, et marchant au hasard, elle arriva rue des Trois-Frères où elle aperçut une plaque de tôle peinturlurée, avec ces mots: «Madame Xavier, sage-femme»—et au-dessous le gros chou traditionnel, fleuri d'un nouveau-né.
Elle allait entrer; elle hésita et se perdit dans les ombres du soir qui commençait.
Des idées de mort l'envahirent. Elle courait, s'arrêtait brusquement, et, rue de Maubeuge, des gens lui crièrent: «Attention! Vous êtes donc aveugle ou imbécile! Voici trois ou quatre voitures qui vous frôlent au passage!» Elle remerciait d'un triste sourire et continuait sa promenade, en étouffant des plaintes.
Le lendemain matin, une jeune servante en tarlatane à carreaux noirs et violets, tablier blanc et bonnet de linge, gravit l'escalier de la sage-femme.
A l'entresol, elle demanda humblement:
—Madame Xavier, s'il vous plaît?
—C'est moi, mademoiselle, répondit une grosse gaillarde à l'œil rigolard et à la lèvre supérieure un peu moustachue. Qu'y a-t-il pour votre service?
—Je désirerais… vous parler.
—Très bien, ma fille, très bien!… Donnez-vous donc la peine…
Toutes deux se dirigèrent vers un petit salon tapissé d'andrinople et meublé d'acajou, et un sourire de la matrone vint engager la jeune personne aux confidences.
—Enceinte de deux mois! Fichtre, vous vous y prenez de bonne heure!… Vous avez raison, et si toutes les autres vous imitaient, on aurait à déplorer beaucoup moins d'accidents!
La visiteuse exposa les motifs de sa précipitation. Elle servait comme femme de chambre dans une honnête famille bourgeoise, et tout le monde ignorait son état intéressant, tout le monde, excepté le maître.
—Alors, c'est le bourgeois qui vous a fait ce petit cadeau?
—Oui, madame.
—Le cochon!… Et il vous lâche?
—Non, madame… Il me donne de l'argent.
—Très bien! très bien! Je vous recevrai ici, et puisque vous avez de la galette, nous trouverons une bonne nourrice pour le gosse.
—C'est que, madame…
—Quoi?
—Si ma maîtresse, la femme de monsieur, venait à s'apercevoir…
—Très bien! très bien! Je vais vous louer une chambre: nous vivrons ensemble; nous irons au théâtre; je vous ferai les cartes… Voulez-vous la chambre bleue… trois cents francs par mois?
—Madame… je… je… désire… cacher ma faute.
—Parfaitement. Dans quelques mois, vous vous bouclerez ici…
—J'avais pensé… J'espérais…
—Accouche donc, mâtine!
Et la devinant presque toute, Mme Xavier lui glissa à l'oreille:
—Très bien! très bien!… Ayez pas peur… mais, faut casquer ferme!
De ses doigts elle menait un jeu bizarre, comme si elle eût pénétré le ventre de la malheureuse, pour anéantir l'œuvre de la nature.
—Avec le pouce et l'index… Pfff… ut!… Passez muscade! Ni vu, ni touché, je t'embrouille!… Pffffff…ut!
—Qu'exigez-vous, madame?
—Votre patron est riche?
—Oui.
—Trois mille francs?
—Je vous en donnerai cinq, dix, mais…, le secret, n'est-ce pas?
—Vous parlez rudement bien pour une femme de chambre?
—J'ai été en pension.
—Chez les sœurs?
—Oui… chez les sœurs.
—Votre nom, mademoiselle?
—Antoinette Mathieu.
—Ta! ta! ta! N'empêche que vous avez aux oreilles des dormeuses de vingt mille francs.
—Oh! non! c'est du strass.
Mme Xavier toucha l'épaule de son interlocutrice.
—Petite masque, on ne me le met pas, à moi! Si je vous délivre avant terme, je risque la cour d'assises, et je veux savoir avec qui j'opère… Faites-vous connaître—ou bien, fichez-moi la paix!
—Je suis la marquise de Montreu.
Obséquieusement, la matrone suivit jusqu'à la porte sa noble visiteuse:
—Vingt mille francs?
—Oui, madame, vingt mille… Demain?
—Demain… votre servante, madame la marquise.
—Chut!…