XI

—Mettez-vous là, madame la marquise; étendez-vous sur ce divan, et ne bougez pas.

—Tuez-moi, si vous voulez!

Pâle comme une morte, Blanche abandonna son être aux doigts profanateurs de la Xavier; mais elle fut prise d'un dégoût, et se leva:

—Gardez l'argent!

—Vous avez peur! Vous manquez d'estomac! dit la sage-femme qui venait de toucher cinq billets de mille et devait en recevoir quinze, l'œuvre accomplie.

—Non… Non… je n'ai pas peur!

—Soyez calme, alors.

—Oui… oui, madame.

—Ça me connaît, madame la marquise… J'ai débarrassé plus de deux cents femmes, et je n'ai assassiné personne… que les marmots.

—Vous êtes un monstre!

—Merci.

—Ah! ne me regardez pas!… Ne me parlez pas!… Vous me faites horreur!

Et, livrée sans défense au terrible examen, la marquise de Montreu gémissait toujours: «Tuez-moi! Mais tuez-moi donc!» Et ses pauvres yeux papillonnaient, s'égaraient, allant des manches retroussées de la bouchère humaine à la fenêtre close, et des rideaux jaunâtres à la table du sacrifice où l'on voyait de longues aiguilles étincelantes, des charpies et des éponges, des flacons de phénol et de chloroforme, tout l'appareil moderne et barbare d'une criminelle obstétrique.

—Ne bougez plus!

* * * * *

Mme de Montreu descendit de voiture dans la cour de son hôtel, et toute livide, elle dut s'appuyer au bras d'une femme de chambre pour se rendre à ses appartements.

—Vous informerez monsieur que je ne dînerai pas.

—Bien, madame.

Le marquis trouva sa femme en prières.

—Vous êtes souffrante, Blanche?

—Non, mon ami.

—Pourquoi refusez-vous de paraître au dîner?

—Je jeûne.

—Les médecins vous interdisent ces mortifications dangereuses.

—Les médecins ne sont pas les directeurs de mon âme.

—Vous m'inquiétez, Blanche?

—Olivier, je désire être seule.

Avec les doses de morphine qu'elle tenait de Raymond et qu'elle cachait en des boîtes à poudre, en des épingles creuses et en des bobines de soie, Blanche put narguer toutes les crises de son être déchiré. Ses journées, elle les passait sur une chaise-longue, au milieu des fleurs; elle lisait des romans, jouait de l'éventail, mais l'éventail et le livre tombaient des mains inertes, et le sommeil épandait les voiles de la béatitude; ses nuits, elle les vivait toujours seule, heureuse que l'isolement empêchât le mari de trahir le mystère des manœuvres.

Dès qu'elle eut retrouvé un peu de sang et d'énergie, elle exhorta Olivier à un grand voyage. Elle voulait fuir Pontaillac, le père du mort; elle voulait fuir Mme Xavier, la tueuse; elle voulait fuir Mlle Saint-Phar, sa confidente; elle voulait fuir les visages amis ou ennemis, le témoin et les devinateurs possibles de son crime.

—Où irons-nous, Blanche?

—Loin… bien loin!

Catissou, la vieille servante, accompagna la petite Jeanne au château des Tuilières, et les Montreu se mirent en route pour la Suède et la Norvège.

A Stockholm, à Christiania, à Drontheim, le long des glaciers et des fjords, le marquis se réjouissait des belles couleurs de sa dame; mais Blanche gardait une forte provision de morphine, et elle se piqua hypocritement, sous le soleil de Minuit, comme Raymond se piquait, en toute liberté, sous le soleil parisien.

Éloignés l'un de l'autre, les deux morphinomanes marchèrent vers la ruine cérébrale et physique, avec les différences de sexe et de vigueur, dans l'action parallèle de leur anéantissement.

Le capitaine, dont le corps était plein d'abcès très douloureux, avait des défaillances de mémoire. Un nuage lui enveloppait le cerveau, et quelquefois il voyait des ronds et des triangles lumineux et flambants à la place des êtres et des choses. Il lui arriva d'ignorer le nom de son cercle, de sa rue, de ses amis, de ses domestiques et d'appeler sa maîtresse: «Louise, Thérèse ou Andrée», et non plus «Christine». Au quartier, il donnait des ordres étranges, punissait durement les hommes, ou les complimentait sans raison.

Soldat, artiste, lettré, il s'intéressait aux découvertes de la science militaire et aux manifestations de la littérature et des arts; mais un paysage lui révélait une bataille, les stratégies prenaient à ses yeux les formes de tableaux, et la carte d'état-major s'idéalisait en des poses de dames voluptueuses. Il admirait l'école des symbolistes, la musique et la couleur des mots traduisant l'a en noir, l'e en blanc, l'i en bleu, l'o en rouge et l'u en jaune; il savait que le noir, c'est l'orgue; le blanc, la harpe; le bleu, le violon; le rouge, la trompette; le jaune, la flûte;—et loin de se contenter du langage établi, il cherchait une orchestration générale de la harpe qui est la sérénité, de l'orgue qui est le doute, du violon qui est la prière, de la flûte qui est le sourire, de la trompette—l'instrument divin—qui est la gloire.

Et toutes ces musiques l'emplissaient d'une harmonie bizarre et funeste. Il chantait un article de journal, habillant les consonnes de couleurs nouvelles et leur imposant des tons pleins ou moyens. Il créait ça, et il en était ravi: «la lettre H est violette; c'est un dièze; le M est gris; c'est un bémol.» Ainsi, pour les mouvements: la tête en arrière incarnait un O; le bras droit plié un K, et suivaient des calculs, des chiffres: le W un 8"; le L, un 3', etc.

Mais bientôt il dédaignait ces exercices dignes d'un pensionnaire de Bicêtre. Afin d'oublier Mme de Montreu et la confidence de maternité—pour lui si incertaine—il voltigea de Christine à d'autres étoiles, eut une récolte de dames variées, et l'affaiblissement de son état sexuel le désespéra jusqu'à l'heure où de nouveaux horizons le grisèrent.

Pontaillac cherchait «l'euphorie» du début: il augmentait les doses de liqueur—et par la ligature des membres—par le massage—par l'injection pratiquée dans la veine médiane, il se refit une virginité morphinique.

—Ma bonne amie, disait-il à sa maîtresse… Je vois tout en rose! Je vois des merveilles!

Fixant une fleur placée sur la cheminée, il voyait cette fleur se changer en un petit bouquet; ce bouquet se développait, atteignait des proportions colossales; ensuite, apparaissaient des jardins immenses. Et la sensation ne se bornait pas à un seul objet, et, en d'autres points, le même phénomène se présentait avec les mêmes caractères. Un papillon artificiel piqué en haut d'une glace, lui parut animé de mouvements réels; ce papillon non seulement passait par des couleurs diverses, mais tournoyait sans cesse d'un meuble à l'autre, avant de regagner son point de départ où l'homme désabusé le considérait enfin tel qu'il était en réalité, c'est-à-dire fait de papier et d'une armature de fer.

Aux illusions vinrent se joindre de véritables hallucinations de la vue: des personnages imaginaires entouraient le lit de Pontaillac, et l'un d'eux, qu'il reconnaissait, s'approcha de lui à plusieurs reprises. Il s'avança vers Raymond lentement, lui prit les mains et s'éloigna, dans une onde lumineuse. Pour obtenir les mêmes apparitions, les mêmes attitudes, il suffisait au morphinomane de désirer fortement et, en terme de science occulte, d'évoquer.

Raymond était violent, jaloux; il devint apathique. Une torpeur invincible le terrassait, dès qu'il n'était plus sous le charme immédiat de la Pravaz;—et, à son lever, il bégayait: «J'ai la tête en plomb et les bras en caoutchouc.»

Volontairement consigné dans son hôtel et ne s'échappant que pour se rendre au quartier de l'École-Militaire, il fermait sa porte à tout le monde. Quand par hasard ou plutôt par surprise, Jean de Fayolle, Léon Darcy et Arnould-Castellier franchissaient le seuil de l'appartement, ils restaient ébahis de la quantité de flacons disposés autour d'une balance: le capitaine aimait peser sa morphine, et faire lui-même ses solutions.

Désireux de guérir ou peut-être d'éprouver de nouvelles ivresses, il compliqua le morphinisme du cocaïnisme; mais il abusait toujours et surtout de la morphine, et l'affection hybride ouvrit un champ illimité aux troubles psycho-sensoriels et aux hallucinations terrifiantes.

Certain soir, le major Lapouge et les autres amis emmenèrent dîner le malade au Cercle militaire.

Sur la demande de l'invité, et malgré la grimace de M. Arnould-Castellier qui aimait les petits coins, on s'assit à une des grandes tables. Raymond se trouva placé entre Jean de Fayolle et le major: en face d'eux, Léon Darcy et le directeur de la Revue militaire occupaient la droite et la gauche d'un capitaine d'infanterie de marine en tenue et portant la croix de la Légion d'honneur. Les douze convives avaient des habits bourgeois, à l'exception du capitaine décoré et d'un jeune lieutenant de spahis.

—Regarde, dit Pontaillac à l'oreille de Fayolle, en désignant un jeune homme aux moustaches blondes, regarde: ce malheureux n'a qu'un bras.

—C'est un sous-lieutenant du IIIe qui a été abîmé au Tonkin.

—Le pauvre bougre!

Et Raymond fit un salut doux et triste au blessé.

Par les portes grandes ouvertes sur le salon central, on distinguait dans les autres pièces deux ou trois cents dîneurs installés à de petites tables.

Des soldats en habit noir et cravate blanche menaient le service; un monsieur à barbe grise, le gérant, les commandait, et sous l'incendie bleuâtre des lumières électriques, Pontaillac admirait, vantait toutes choses:

—Voilà un séjour d'honneur! On ne joue pas, on ne vole pas: cela repose des tripots!

Lui, officier millionnaire, il ne fréquentait jamais le cercle; il ne dînait jamais à trois francs, et il était seulement apparu dans les vastes salons, une nuit de gala. Mais, loin de blâmer, comme quelques-uns de ses collègues, la réunion des officiers de réserve et de la territoriale aux gradés de l'armée active, il la jugeait excellente et toute fraternelle, avec l'idée de venir s'y retremper.

Le capitaine d'infanterie de marine se leva de table et aida un autre jeune homme à se mettre sur ses béquilles; Raymond tressaillit. Encore un blessé, encore un mutilé: l'autre avait un bras amputé, et celui-ci une jambe de bois!

—La guerre est infâme! déclara-t-il tout haut.

On le regarda; il continuait:

—Oui, la guerre est infâme; et pourtant, je me ferais volontiers casser la gueule!

Il s'emballait contre l'Allemagne et les malheurs de l'Alsace-Lorraine. Jean de Fayolle l'accompagna à la bibliothèque; puis ils visitèrent les chambres du cercle, et Pontaillac, émerveillé, dit à la dame chargée de la location:

—Je descendrai ici un jour.

Raymond s'arrêta et se fit une piqûre.

Ensuite, les officiers ayant exploré la magnifique salle d'armes, rejoignirent leurs amis au café du premier étage.

Pontaillac parlait, riait, faisait des mots.

Les uns et les autres s'égayèrent de voir le malade en si belle humeur, mais le comte demanda du champagne.

—Non… pas ce soir? intervint doucement le major Lapouge.

—J'ai soif!… Nous allons sabler quelques bouteilles!

Il but effroyablement, obligea Darcy, Castellier et Fayolle à lui tenir tête, et comme Lapouge l'exhortait à la sobriété, il lui répondit:

—J'ai vu à Cologne et à Berlin les officiers allemands siffler notre champagne, et je voudrais qu'il n'en restât plus une goutte!…

Debout, il cria: «Du champagne! du champagne!»—et il invita à boire tous ses collègues de l'active et un groupe d'officiers du 129e régiment territorial d'infanterie.

Sous les fumées du vin, et dans l'ivresse du poison, le morphino-cocaïnomane examinait des armes pendues aux murailles et surtout une gigantesque panoplie faite de sabres et de divisions de fusils. Ce rond de métal l'intéressa, en lui rappelant certaines théories; mais déjà le cerveau de l'homme s'endeuillait de brouillards, et l'intelligence n'était plus que la caricature d'elle-même.

A ses phrases incohérentes, à ses gestes bizarres, personne ne riait. Il se laissa conduire en un petit salon désert, attenant à la grande salle, et s'effondra sur un canapé.

—Tâchez de dormir, mon ami, lui dit Lapouge. Nous reviendrons vous prendre.

Et le major sortit, après avoir tourné la clef des globes électriques.

Pontaillac ne dormait pas, et tout d'un coup, au milieu du silence et de l'obscurité, il eut une horrible vision.

—Où suis-je?… J'entends les clairons de la défaite!… Mon cheval, mon sabre!… Ah! nom de Dieu! me voilà prisonnier!…

Toutes ses paroles se voilaient, affaiblies; il croyait hurler; il balbutiait moins fort qu'un enfant prêt à s'éteindre. Machinalement, il trouva et remonta le système de la lumière, et sous la nappe éblouissante, il vit son ombre qui, projetée en pleine muraille, se tenait immobile et noire.

Le revolver au poing, il marcha vers elle, et l'ombre grandit démesurément, au fur et à mesure qu'il avançait. Étrange délire! Il jugeait normale la reproduction de son image, mais il estimait surnaturel et dangereux que la silhouette changeât de forme et répétât ses gestes. Et puisque—à l'encontre de l'homme de Gœthe—il n'avait pas vendu son ombre au diable, il voulait châtier l'invisible amuseur. Il menaçait—l'ombre menaça; il ajustait—l'ombre ajusta, et le pauvre capitaine se mit à crier: «Tiens, misérable!» en déchargeant trois fois son revolver.

Mais avant que les amis et les officiers du 129e territorial eussent le temps d'accourir, il se suggestionnait une véritable idée de fou:

—L'ombre, c'est moi-même, et pour la voir disparaître, c'est sur moi qu'il faut tirer!

Dix bras le saisirent au moment où il portait l'arme contre sa poitrine; et quelques minutes plus tard Lapouge, Darcy, Fayolle et Arnould-Castellier le ramenèrent en voiture rue Boissy-d'Anglas.

On prévint Christine, qui, toute éplorée, trouva le docteur Aubertot et le major au chevet de Raymond.

Il avait la face vultueuse, des vertiges, de l'hébétude, les pupilles excessivement rétrécies et de fortes pulsations dans les carotides, un pouls à 92, une respiration à 24. Aubertot lui fit une injection de un milligramme et demi d'atropine et renouvela cette dose deux fois à de courts intervalles. Les pupilles commençaient à se dilater, mais il y eut une augmentation d'hébétude et de somnolence; la parole était lente, difficile, hésitante, le visage excessivement rouge, et les yeux brillaient d'un vif éclat.

Les docteurs placèrent sur la tête du malade une vessie remplie de glace, une sangsue à l'apophyse mastoïde et une sur la muqueuse nasale, mais sans résultat notable. Il fallait à tout prix rompre la somnolence. On plongea Raymond dans un bain avec des affusions froides, et on lui imposa de se promener, en le faisant soutenir par ses amis Darcy et Fayolle.

Alors, les respirations étant tombées à 4 par minute, Aubertot pratiqua, suivant la méthode de Levinstein, la faradisation du phrénique. Le malade ne semblait percevoir ni les appels, ni les excitations, et ses camarades le remirent dans son lit, où il demeura en un profond sommeil. Au bout d'une demi-heure, la respiration descendit à 3 par minute, et Aubertot pratiqua de nouveau la faradisation. Sous l'effet de l'électricité, Raymond s'éveilla en souriant, avec un visage plus pâle, des pupilles plus dilatées, et il se rendormit aussitôt. Des vomissements arrivèrent, dès le second et rapide éveil, et après un délire gai, l'homme reprit son entière connaissance.

Pendant quinze jours, le capitaine conserva de la faiblesse, des vertiges, de la paresse intellectuelle et de la difficulté pour marcher; ensuite, il se livra de nouveau et plus furieusement que jamais à sa terrible et hybride passion.

—Laisse-moi, laisse-moi, ma belle, ordonnait-il à la Stradowska, je ne suis plus un homme, je ne suis plus un officier, je ne suis qu'un esclave!