XVI

Les pharmaciens ne voulaient plus livrer de morphine, sans ordonnance, à la matrone de la rue des Trois-Frères, et comme Mme Xavier et Angèle ignoraient la pharmacie Hornuch, Mme de Montreu—en privation de l'élément vital—traversa de nouvelles crises.

Elle hurlait, tempêtait, descendait de son lit, se roulait sur les tapis de la chambre, se soulevait, marchait, courait, faisait voler en éclats les verres, les bols, les assiettes, les vases, les pendules, les glaces—et trois servantes vigoureuses avaient du mal à l'empêcher de se briser la tête contre les murailles.

Des oppressions, des battements de cœur l'agitaient, la bouleversaient; des sensations de brûlure dans le pharynx lui arrachaient des sanglots et des larmes, et les douleurs du bas-ventre, devenues excessives, prenaient le caractère de douleurs utérines.

Blanche était bien pâle, mais jolie et désirable encore avec son visage irrité, ses mignonnes dents grinçantes, ses paupières bistrées, ses yeux étincelants et la voluptueuse flambée de ses cheveux roux. Quand elle se traînait, presque nue, mordant les dentelles de sa chemise ou les pompons des sièges, il s'exhalait d'elle, et malgré la fatigue, une luxure; quand elle s'arrêtait, accroupie, tirant un peu sa langue rose et avide, comme font les toutous, on eût dit que de ses bras nerveux elle enserrait un homme, l'abattait, le possédait, dans la toute-puissance d'une ardeur de bacchante.

A peine endormie, elle se réveillait avec de la dyspnée qui allait jusqu'à de l'étouffement; elle sentait ses membres se déchirer, la peau craquer, le sang ruisseler, son ventre s'élargir, et—phénomène produit par la morphine et non par les manœuvres abortives—elle vivait une horrible hallucination: elle croyait enfanter toujours, toujours, toujours.

Insensible au martyr de sa dame, la femme de chambre roucoulait:

—On oublie sa petite Angèle?

Bientôt la servante ne se gêna plus, et un matin, elle dit:

—Il faut que madame la marquise éclaire! La Xavier me tracasse, et
j'ai besoin d'argent; j'ai besoin de la grosse galette… Je me marie…
Cinquante mille, madame, où je vous dénonce au procureur de la
République?

—Je n'ai pas la somme, répondit la marquise: je la demanderai ce soir à ma mère ou à M. de Montreu, sous le prétexte d'une œuvre charitable.

—Demandez-la tout de suite; vous êtes très exaltée, et vous pouvez…

—… Mourir?

—Ma foi!

—Que Dieu t'entende!

—L'argent?… L'argent, s'il vous plaît?

—Je vendrai mes bijoux, et je te ferai une belle dot, mais à une condition…

—Voyons ça?

—Tu iras chez M. de Pontaillac.

—Vous m'ennuyez! Je puis me compromettre dans vos sales histoires!

—Je voudrais… Je veux de la morphine.

—Il n'y en a plus.

—M. de Pontaillac en a, j'en suis sûre!

Après avoir touché l'argent des bijoux, la servante remit au capitaine ce billet mouillé de larmes et imprégné d'un parfum luxurieux:

«Je vous aimais, je vous adorais: vous me laissez souffrir; vous me laissez mourir… O Raymond, aie pitié du triste état où l'on m'a réduite! Aie pitié de ta malheureuse, bien malheureuse!… Donne-lui la liqueur divine… Elle t'aimera, elle t'adorera, elle t'aime, elle t'adore!…

BLANCHE.»

Il n'y eut pas de réponse.

* * * * *

Un dimanche, Mme de La Croze, qui sortait de Saint-Augustin, où elle avait entendu la messe avec sa fille, demeura épouvantée de ne plus voir Blanche auprès d'elle. Vainement, elle interrogea le cocher et le valet de pied de l'hôtel, et, rentrant à l'église, explora le temple presque désert, les confessionnaux, la sacristie.

Des abbés, des religieuses aidèrent la pauvre dame en ses recherches bien inutiles, car déjà une voiture emportait Mme de Montreu vers l'hôtel de la rue Boissy-d'Anglas.

—Monsieur de Pontaillac? gémit la visiteuse.

—Monsieur est à table, répondit l'ordonnance Clément.

—Seul?

—Non, madame.

—Annoncez la marquise de Montreu.

La Stradowska déjeunait chez Raymond. Le capitaine se leva; elle le suivit au salon, et devant la rivale, elle ne se contint plus:

—Vous êtes une fille!

—Et toi, une insolente! hurla Pontaillac. Je te chasse!

Christine allait souffleter la marquise; mais en les voyant, lui si troublé, elle si affolée, l'un et l'autre si horriblement perdus, la jeune femme s'éloigna de la maison du malheur.

Blanche et Raymond échangèrent un baiser d'amour.

—De la morphine, ami? Je deviens folle!… De la morphine?

—Non.

—Par pitié?

—Non! non!

—Une piqûre?

—Jamais!… Regarde: le poison me dévore!…

Mme de Montreu ne l'écoutait pas: les cheveux en désordre, les yeux fous, elle se cramponnait à l'homme, entrait ses doigts dans la poche de la vareuse, du gilet, du pantalon. Insouciante de toute pudeur, elle se faufilait partout, énervant l'amoureux, l'émoustillant d'une luxure de courtisane:

—Ah! voici une Pravaz!

Il lui arracha l'aiguille d'or, l'écrasa, et bientôt vaincu par les larmes de la maîtresse, par les soupirs menteurs, il dut trouver une autre aiguille et préparer lui-même la solution.

Allongée sur un divan, dégrafée, comme offerte aux joies de la chair,
Blanche murmurait:

—Pique-moi?… Pique-moi?… Pique-moi?…

Raymond obéit. Elle lui souriait voluptueusement:

—Je me réveille!… Oh! c'est bon!… Encore?… Encore?…
Grise-moi… Encore?… Encore?… Je t'aime!… Je t'aime!… C'est le
Paradis!… O mon sauveur, je t'aime!

* * * * *

Où fuir? Où se cacher?

Mme de Montreu n'aurait pu supporter les fatigues d'un grand voyage; mais le capitaine avait une villa, à Fontainebleau, et le soir même, les amants s'y rendirent.

Depuis trois jours, ils menaient une véritable existence de possédés, fuyant le soleil, tous deux hâves et flétris, tous deux vieux, lui à trente et un ans, elle à vingt-quatre!

En cette villa située sur les bords de la Seine, ils vivaient dans une chambre qu'éclairaient, la nuit et le jour, des bougies—une chambre de deuil, une chambre de mort,—et toutes les démarches de M. de Montreu, pour retrouver sa femme, étaient infructueuses.

Grâce à Hornuch, le pharmacien de la rue de Gomorrhe, ils s'infiltraient le poison à hautes doses, bien décidés à mourir ensemble. Leur corps—les bras, la poitrine, le ventre, les jambes—toute la peau disparaissait sous des arabesques étranges, rouges comme des rubis, jaunes comme des topazes—et, nus, ils s'admiraient, illuminés de surnaturelles visions, et ils s'aimaient, se glorifiant de ne pas être semblables aux humains.

L'ordonnance qui les servait, Clément, seul domestique là-bas, n'osait plus les regarder, tant leurs yeux s'animaient de flammes bizarres, tant leurs lèvres balbutiaient de folies et de menaces.

Un matin, le capitaine donna l'ordre à son serviteur de ramener de Paris un de ses chevaux et de lui apporter une de ses grandes tenues d'officier. Le soir, il dit au valet:

—Tu me réveilleras à cinq heures, pour la revue.

—Quelle revue, mon capitaine?

—La revue de demain, imbécile!

* * * * *

La nuit.—Trois heures.

Dans le salon, les amants s'embrassaient, lorsque Pontaillac, désolé de son impuissance absolue, vociféra:

—Si je suis mort pour l'amour, je ne suis pas mort pour la Patrie!

Alors, sur la prière de l'homme, Blanche se mit au piano, et le capitaine entonna l'hymne des batailles:

Voyez là-bas comme un éclair d'acier,
Ces régiments passer dans la fumée!
Ils vont mourir—et pour sauver l'armée,
Donner le sang du dernier cuirassier
!

Ivre de morphine, l'œil en feu, il sabrait des mains à droite et à gauche, et prise de peur, la dame s'éloignait.

—Qui vive? gronda-t-il en la saisissant à la chevelure. Qui vive?…
Nom de Dieu qui vive?

—Raymond… J'ai tué notre… petit… Pardonne-moi? suppliait Blanche.

—Qui vive?

Il la secouait effroyablement:

—Qui vive? Qui vive? Qui vive?

Tout à coup il s'arrêta pour recevoir entre ses bras sa maîtresse expirante et la coucher sur le tapis.

—Je l'ai tuée… Oh!… oh!…

Raymond voulut crier, les mots s'étranglèrent dans sa gorge; il voulut sonner; ses doigts rigides ne purent se mouvoir.

A genoux, il invoquait la morte.—Il chancela et dormit.

Éveillé, il pleura d'horreur, et s'élançant vers la chambre voisine, il se dit: «Je rêve!»

Devant la porte du salon qu'il refermait, l'image de Blanche et toutes les funèbres réalités s'évanouirent. Et de même qu'au milieu des songes, nous déchirons certains voiles, à la lueur plus éclatante d'autres mystères—ainsi le morphinomane subissait de nouvelles hallucinations.

* * * * *

Cinq heures.

L'ordonnance entra:

—Mon capitaine, la bête est sellée.

—Bien… Je vais m'habiller… Aide-moi.

* * * * *

Six heures.

M. de Pontaillac, en grande tenue, monta à cheval. Il galopait sur la route. Une poussière se souleva; des clairons retentirent, et l'officier, en saluant du sabre un régiment de chasseurs, eut le tableau de la guerre, des canons, de la mitraille, des étendards éployés au vent de la victoire. A la tête des troupes, il cria:

—En avant, et vive la France!

Au commandement de: «Halte!» officiers, sous-officiers et cavaliers, immobiles, regardèrent un cheval furieux emporter une ombre d'homme: la tête amincie valsait sous le casque blanc et or à la noire crinière; la poitrine flottait sous la cuirasse de blanc métal; les jambes pendaient, bottées et extraordinairement maigres et molles, et Pontaillac, avec son visage anguleux, son long nez, ses yeux caves, ses moustaches effilées, son armure cliquetante,—lui si brave, autrefois si robuste, si beau, si intelligent—Pontaillac avait l'air d'un Don Quichotte sinistre et moderne.

On accourait. Il tomba, dans la rougeur de l'aube printanière; il tomba épuisé et non pas vaincu; il tomba mort, le sabre au poing, en râlant un appel à la charge glorieuse:

—Là-bas… comme un éclair d'acier!

End of Project Gutenberg's Morphine, by Jean-Louis Dubut de Laforest