XV

Rue de Gomorrhe, au quartier de l'Europe, M. Sosthène Hornuch, pharmacien de seconde classe, attirait une clientèle nombreuse.

Long et maigre, les yeux bleus, les lèvres rasées, des favoris jaunâtres en éventail, un ruban violet à la boutonnière, il offrait toutes les apparences d'un grand imbécile—et il était un grand misérable. Il se disait membre de plusieurs sociétés philanthropiques et même fondateur d'une œuvre: cela lui coûtait quelques louis, chaque année, et lui valait, outre l'estime du voisinage, une réclame générale et productive.

A la devanture d'Hornuch, rien de spécial. On voyait là, comme chez tous les pharmaciens, d'énormes bocaux rouges et verts, des peaux de chat contre les douleurs, des colliers, des bagues et des médailles contre la migraine, et puis des boîtes, des flacons; mais Hornuch possédait deux laboratoires, l'un destiné à l'exécution des ordonnances, l'autre réservé aux mystères de l'établissement.

Parisien de Paris, à cinquante ans, M. Hornuch demeurait veuf, chargé de trois filles, Annette, Irma et Zélie, trois blondes grasses en état de se marier. D'abord, il avait inventé des sirops et des pastilles-rhume, des onguents-hygiène, mais soit que le nerf des publicités lui manquât ou que ses découvertes ne fussent pas bien sérieuses, il entendait gronder la faillite.

—O papa, nous coifferons sainte Catherine! s'écriaient les jeunesses.

—Peut-être que non, mesdemoiselles!

Et Sosthène lança au ciel son «eureka» de potard: il venait de trouver non pas la lumière, ni la gravitation universelle, ni la poudre sans fumée; il venait de trouver le moyen d'amener de l'or, en jetant par terre ses scrupules d'honnête homme.

—Mes enfants, dit-il, je vais renvoyer mes commis, et on travaillera en famille!

Le pharmacien et ses trois créatures se mirent à fabriquer de la morphine, selon les procédés de Robertson, de Robiquet et Grégory.

Dans le laboratoire, la nuit, les demoiselles Hornuch gagnaient leur dot, sous le gaz, et à la clarté sinistre des fourneaux: Annette installait les alambics et les cornues, faisait macérer l'opium en un vase d'eau à 38º, de manière à en extraire tous les principes solubles; Irma évaporait la solution au bain-marie, après y avoir ajouté du carbonate de calcium en poudre pour neutraliser les acides libres; Zélie, le liquide étant concentré, y mêlait du chlorure de calcium—et le papa terminait les autres précipités, les autres concentrations, les diverses métamorphoses du plus important des alcaloïdes de l'opium.

Ces chimistes blondes, suèrent et peinèrent, étranges en leur immense tablier noir;—mais quelle richesse! quelle joie!

Presque tous les collègues, épouvantés des suicides, des assassinats commis par les adeptes de la morphine, dédaignaient les bénéfices du poison, et une clientèle afflua rue de Gomorrhe. Sans la moindre ordonnance, on délivrait des doses considérables aux malades: on ne s'inquiétait ni de la personnalité du visiteur, ni de sa situation, ni des causes qui l'entraînaient à l'emploi excessif de la terrible substance; on vendait des Pravaz; on distribuait mystérieusement des brochures élogieuses sur le Nirvâna. Zélie en mourut; son père et ses sœurs continuèrent d'en vivre.

Aujourd'hui, Annette et Irma étaient très bien mariées, et Hornuch fabriquait et vendait le poison, à l'aide de quelques élèves. Certes, il n'ignorait pas que l'an passé, le tribunal de la Seine avait condamné un marchand de morphine à deux mille francs d'amende. Deux mille francs! La belle affaire pour un homme qui gagne trois, quatre, cinq cents francs par jour!

Une franc-maçonnerie s'établit entre Luce Molday, Thérèse de Roselmont et d'autres morphinomanes galantes. Celles-ci payaient en nature l'empoisonneur; celles-là bazardaient bijoux, mobilier, volaient les hommes pour satisfaire l'irrésistible besoin. Et la contagion gagna les couturières et les modistes de ces dames, les amies, vieilles et laides, comme les plus jeunes et les plus aimables.

Hornuch venait d'inaugurer dans son arrière-boutique un véritable institut de piqûres, avec un salon pour les hommes et un autre pour les femmes. On entrait là, les yeux sombres, la face livide; on en sortait les yeux brillants, les lèvres empourprées—et tous ces êtres charriaient le poison, menaçaient de vicier le sang généreux de la France.

Thérèse et Luce obtinrent une vogue parmi les gommeux et les rastas: on les suivait au Bois, au Cirque, au théâtre, à l'Elysée, au Moulin-Rouge, et des amateurs les distinguaient, espérant des sensations inédites.

—Voici les Pravaz!

Réclames vivantes d'Hornuch, elle s'enorgueillissaient de montrer la petite seringue; elles se piquaient, exagéraient les ivresses du mal Wood; mais un soir elles disparurent, et le capitaine lut dans le Rabelais l'histoire de leur internement à Sainte-Anne.

Effrayé des tableaux, il voulait s'arrêter; il ne le pouvait plus, et il devint le superbe client de l'alchimiste.

C'est alors que, tantôt sous la domination absolue du stupéfiant et tantôt sous le délire de l'abstinence, au milieu des rages de sa défaite morale et physique, le comte de Pontaillac écrivit un journal intime:

Paris, le 4 décembre 1890.

Hier, je me suis présenté à l'hôtel du boulevard Malesherbes. Angèle, la femme de chambre, allait m'introduire chez sa maîtresse, quand Olivier est entré au salon: «Ma femme est malade, a-t-il dit, les yeux rouges. Excuse-nous, Raymond; nous sommes bien malheureux…» J'avais envie de l'égorger!…

Le 5 décembre.

Christine est pleine de grandes intentions voluptueuses; mais, le pot-au-feu de la Villa Saïd ne m'exalte plus. Il faut que j'abandonne la Pravaz, car j'aurais trop de honte, à la renaissance des amours de ma bien-aimée… Blanche va guérir, s'embellir, et je la posséderai de nouveau, de par le diable!

Le 16 décembre.

Onze jours de jeûne… Il me monte des sueurs froides, et mes dents se serrent convulsivement… Impossible d'écri…

Le 17 décembre.

Je lutte… Je lutte… Oh! quel supplice!… Tanner, Merlatti, tous les jeûneurs s'amusaient!…

Le soir du même jour.

Une idée de suicide m'envahit… Sortons!…

La nuit, quatre heures.

Je rentre d'un cercle où j'ai taillé une banque rasoir… Le portefeuille est bourré; l'or fait craquer mes poches!… Ah! l'ignoble bataille!… J'envoie tout cet argent à l'Assistance publique…

Le 18 décembre.

Non! Non! Plus de poison!… Je vivrai, j'aimerai!

Le 19 décembre.

Il ment, Hornuch; il ment, lorsqu'il déclare que des êtres supérieurs prennent de la morphine comme nervin, afin de se tirer d'un état d'équilibre instable… Il ment, je le jure! La morphinomanie est une ivrognerie—et pas autre chose.

Le 20 décembre.

Au cercle, j'ai perdu tout ce que j'avais gagné, tout ce que j'ai donné aux pauvres—et mille louis de plus. Tant mieux!

Le 21 décembre.

Quelle est donc la nature de mes rêves, dans ma folie passionnelle? Quel est pour moi l'idéal du bonheur? Je m'interroge, et démêlant le sens caché, l'idée mère de ma poésie, le mystère qui obsède ma pensée, je veux, si je me décide à me tuer, que Blanche succombe avec moi, de telle sorte que de nos corps amoureux se dégagent en même temps les flammes de nos esprits et que ces lueurs jumelles vivent ensemble, dans les Limbes sans fin de l'éternité. C'est la vie unitive! C'est le beau rêve de Platon, le dogme immuable des déshérités de l'amour, ici-bas!

Le 22 décembre.

Je voudrais l'avoir tuée—et mourir…

Le 23 décembre.

Est-ce que ce n'est pas ainsi que l'on devient fou? Il me semble que ma tête se rétrécit et que mon cerveau se dilate…

Le 24 décembre.

Mes yeux se cavent, ma figure est livide… Je regarde avec effroi ce qui m'entoure… Je crains la mort; je pense à la mort, et je ne puis comprendre ces idées qui me suivent partout, au milieu de mes camarades, et près de Christine, et dans la solitude de la nuit. Je sais que cela est folie, et je ne saurais éloigner cette folie, tout en la jugeant telle.

Le 25 décembre.

J'entends siffler des balles—et j'ai peur, moi, un soldat!

Le 26 décembre.

Les accès de frayeur sont moins intenses; j'arrive à en rire… Qu'on me mène sur un champ de bataille, et l'on verra si M. de Pontaillac est un lâche!

Le 27 décembre.

Mon ordonnance m'a relevé… J'étais tout mouillé…

La nuit.

Je pleure de honte…

Le 28 décembre.

J'ai visité les catacombes; j'ai touché des têtes de mort, et depuis je n'ai plus rêvé que fosses et cimetières…

Le 29 décembre.

Sous une impulsion irrésistible dont je me rendais compte, sans pouvoir la vaincre, je suis allé me jeter dans une fosse nouvellement ouverte du cimetière de Saint-Ouen. Au fond du trou, je m'écriai: «Mon Dieu, prenez pitié de moi!»… Interpellé sur ma position, j'ai dit que j'étais tombé par accident, et un gardien a observé: «Ce monsieur doit être un Anglais, un fantaisiste…»

Le 30 décembre.

Des voix m'ordonnent de tuer Blanche et de me tuer ensuite, et comme je résiste, les voix répètent dans un ouragan épouvantable: «Tue! tue!… Il nous faut des cœurs; nous avons absolument besoin de cœurs: procure-nous-en!» A table, ces voix sortent de mon assiette; au lit, de mon oreiller: «Tue! tue!… Il nous faut des cœurs!…»

Le 31 décembre.

Elle m'intéresse, la psychologie de ma folie. Je prends pour des réalités, soit des produits de mon imagination, soit des souvenirs revêtus d'une forme matérielle, et j'accorde à certaines réalités des apparences absolument différentes de ce qu'elles sont.

D'après le philosophe Despine, je vérifie l'exactitude remarquable de cette synthèse du Dr Lasègue: «L'illusion est à l'hallucination ce que la médisance est à la calomnie. L'illusion s'appuie sur la réalité; l'hallucination invente de toutes pièces: elle ne dit pas un mot de vrai.»

J'ai des illusions «extérieures»: le bruit du vent est la voix de Christine; les nuages sont des fantômes; les arbres, des spectres; mon chien, un montagnard, se transforme en bœuf, en lion, en éléphant; puis, le chien disparu, l'hallucination me montre là-bas un hibou aux ailes larges de quinze mètres. Je n'ignore point que jamais hibou n'atteignit cette envergure, et cependant, je regarde l'animal et je l'entends hurler…

Suis-je donc plus fou que ces mille personnes réunies en un bal parisien, le soir de l'exécution du maréchal Ney? Un monsieur est là; il se nomme Maréchal aîné; le domestique annonce: «Le maréchal Ney!» Alors, toute l'assemblée tressaille, et Daniel Tuke rapporte ces mots du Dr Wigan, l'un des invités: «Malgré nous, la ressemblance de ce monsieur avec le Prince demeurait parfaite!»

Influence de l'imagination sur les sensations ou folie, quelle est la limite? Où est la vérité?

Le 1er janvier 1891.

Je subis un trouble de l'accommodation, et la diplopie est à un très haut degré. Lorsque je place un verre rouge devant l'un de mes yeux, la diplopie semble varier en sa nature et son intensité.

A quoi attribuer ce phénomène? A-t-il pour cause mon état de faiblesse?
Est-il une des résultantes forcées de l'abstinence morphinique?

J'éprouve une vive douleur dans tout le système amoureux; mais si j'en crois les pathologistes, c'est le signe précurseur du réveil!

Le 3 janvier.

Mon estomac est frappé d'une paralysie intermittente. En arriverai-je à ne plus pouvoir digérer? Claude Bernard a vu la sécrétion de la glande sous-maxillaire s'arrêter chez un chien morphinisé.

Le 4 janvier.

A propos de chiens, essayons des expériences in anima vili… des animaux. Jouons au petit Pasteur, au petit Levinstein.

Le 21 janvier.

EXPÉRIENCES: 1° J'ai injecté trois fois par jour sous la peau d'un pigeon 5 centigrammes de morphine pendant dix jours—et le dixième jour, il est mort, quatorze minutes après la dernière injection.

2° J'ai fait pendant sept jours, à ma chienne Myrrha, une injection de 20 centigrammes de morphine par jour; le troisième jour, elle a frissonné, et le septième, elle est morte.

3° Je prends un gros lapin; je lui fais une injection de 45 centigrammes, et, juste en quarante-cinq minutes, il roule des yeux fous—et il expire…

Le 22 janvier.

Dans mon état passionné, il m'arrive de me croire condamné à mort, et je souffre autant que Celui de la Grande-Roquette qui voit venir l'heure de la guillotine.

Ma souffrance n'est pas imaginaire, et je me compare à un métal ballotté entre le pôle «positif et véritable» de la douleur et le pôle «négatif et faux» de la cause.

Le 23 janvier.

Toute la journée, j'ai rôdé près de l'hôtel Montreu… L'idée de Blanche est une torture. Je revois la marquise, telle qu'elle m'apparut, le soir du bal, chez le Dr Aubertot, dans le jardin d'hiver… Elle se baissait, relevait ses jupes brodées… Ah! le bas de soie gris-perle!… Ah! la jarretière aux boucles diamantées!…

Le 24 janvier.

La faim de morphine me tenaille… Il y a en moi quelque chose qui parfois me cloue sur place et me déchire, comme si de longues pointes rougies surgissaient de mon corps et tourbillonnaient, au-dessus de mes yeux, en gerbes d'éclairs.

Le 25 janvier.

Blanche m'a trompé, en affirmant qu'elle était enceinte, et je souffre de ce mensonge.

Pour m'étourdir, pour oublier, j'ai joué trois nuits entières à l'Épatant, aux Deux-Mondes, et même dans les tripots… J'ai pris de nombreuses culottes, un total de quatre cent mille… Je souhaite ma ruine…

Le 26 janvier.

Cette nuit, à un bal, j'errais seul et lamentable, avec un faux nez; et des pierrots, des arlequins, des almées, des colombines et des polichinelles passaient et disaient: «Le drôle de type!… Il a des yeux de voleur!…» On surveillait mes doigts…

Le 27 janvier.

Gueuse de morphine! J'admets que Blanche soit là vivante et amoureuse. Aurais-je la force de lui témoigner mon amour? Non, je suis vidé, nettoyé, f…u!… Demandez à Christine.

Le 28 janvier.

Une voiture aux stores baissés m'a promené deux heures sur la route de
Versailles. J'avais une fille magnifique, experte… Pas de résultat!

Onze heures, la nuit.

Une autre voiture m'a conduit du Helder à une maison de prostitution—et là, rien encore!

Le 2 février.

Combien de temps faut-il s'abstenir pour ressusciter? Trois ou quatre mois, disent les auteurs… Je ne pourrai pas…

Le 3 février.

Si!

Le 4 février.

Je viens de remplir une Pravaz, j'hésite…

Ce même jour, trois heures.

Fayolle, Darcy et Arnould-Castellier me supplient de leur ouvrir ma porte; le major Lapouge se joint à eux. Je refuse. Le colonel du 15e, un chef intelligent et doux, m'a envoyé un mot des plus aimables. Je ne recevrai personne; je n'écrirai à personne!… Ah! que la vie est banale!

Le 7 février.

Je hais les physiologistes qui ramènent l'amour à un jeu d'étamines et de pistils, et la pensée à un simple mouvement de molécules… Je trouve ridicules les amours platoniques… Or donc, réveillons-nous!… Cantharides ou sulfure de carbone, lequel des deux?… Tous deux!

Le 8 février.

Bravo!… Une belle nuictée chez la danseuse Weg!… O Blanche! O ma chérie! O mon trésor!

Le 9 février.

«Raymond, où vas-tu?» m'a demandé Christine. Et j'ai répondu: «Vers elle!»

Boulevard Malesherbes, le concierge affirme que ses maîtres sont à Nice.
Je partirai ce soir.

Minuit.

Mme de Montreu est à Paris, et c'est sur l'ordre du maître que le concierge ose me chasser, comme un larbin!

Le 10 février.

Olivier, je te tuerai!

Le 11 février.

Mais, à quoi bon souffrir toutes les horreurs de l'abstinence, puisque ma guérison ne sera pas bénie par les amours de l'adorée? Je m'injecte un gramme de morphine.

Le 12 février.

Un gramme et demi.

Le 14 février.

Deux grammes.

Le 15 février.

Deux grammes et demi… Je laisse l'aiguille fixée au mamelon droit…

Le 16 février.

Tout est rouge et jaune; tout est sang et or—les couleurs de l'Espagne… Depuis une heure, je n'ai pas cessé de rire…

Le 17 février.

Je vis dans une atmosphère de lumière et de feu… J'absorbe des cantharides et du sulfure de carbone… Oh! le singulier duel!… Qui sera vainqueur, des aphrodisiaques ou de l'empêcheuse d'aimer?

Le 18 février.

Fiasco avec Christine; fiasco avec Weg; fiasco avec douze horizontales… La morphine triomphe, et l'assassin Hornuch est le roi du monde!

Le 19 février.

Je voulais continuer les expériences sur mes chevaux. Je m'arrête. La mort du pigeon et la mort du lapin m'ont laissé insensible; l'agonie de ma chienne m'a été douloureuse; la mort de mes chevaux me serait bien dure.

J'explique mes idées diverses: J'aimais ma chienne et j'aime mes chevaux; je ne connaissais guère le lapin et le pigeon. Mais, pourquoi des hommes vivant en dehors des troubles morphiniques, pourquoi ces hommes s'indignent-ils de voir frapper un cheval ou immoler un taureau, alors qu'ils tuent un lièvre, un chevreuil, un sanglier, un loup, blessent une perdrix, égorgent des volailles et des moutons, assomment des bœufs? Tous les animaux, tous les insectes, tous les êtres organisés, ont des sensations de joie et de douleur. Pourquoi une mouche n'est-elle pas sacrée?… Pourquoi?

Le 20 février.

Au diable, la science! Au diable! la philosophie, et vive la haute noce!

Le 21 février.

Rentré vanné.—Au tableau, huit dames, et huit fiascos. C'est à en devenir chèvre!

Le 22 février.

Je rougis d'avoir tué ma chienne, le lapin et le pigeon. Ces expériences ne servent à rien, puisque je demeure incapable de pratiquer une autopsie et d'étudier une intoxication animale ou humaine.

Le 23 février.

L'autopsie? Tiens, une idée!

Et ayant abandonné les cantharides et le sulfure de carbone, et ayant retrouvé son énergie intellectuelle, grâce à la morphine,—Pontaillac termina son journal par une lettre, un pli scellé à ses armes.

«POUR ÊTRE OUVERT LE JOUR DE MA MORT.

A Messieurs les professeurs Étienne Aubertot et Émile Pascal,

Membres de l'Académie de médecine.

Messieurs,

La Faculté dont vous êtes deux illustres maîtres, est obligée par ses travaux de rechercher des cadavres humains—et l'on voit, à chaque exécution, ce spectacle bizarre d'un aumônier de la Grande-Roquette qui vous dispute, au nom du supplicié, le double lot d'une tête, d'un tronc et des membres.

Ainsi, l'aumônier prive la science et il diminue son apostolat.

Généralement, Messieurs, vous opérez sur des dépouilles d'hôpital, et quelquefois sur des noyés ou sur des victimes du revolver et des nombreux modes d'exil terrestre. Mais il est assez rare, je crois, qu'un vivant vous fasse hommage de son cadavre: veuillez accepter le mien en souvenir de notre amitié, de votre haute bienveillance.

Je désire que l'autopsie ait lieu dans le grand amphithéâtre, en présence de vos collègues, du major Lapouge et de tous les autres docteurs militaires ou civils, internes et étudiants, que vous jugerez utiles à ce labeur suprême.

Messieurs, puissent vos études éclairer les adeptes de la morphine! Puissent mon exemple et vos leçons détruire à jamais cette source d'horreurs—ce fléau pire que les batailles!

Votre admirateur et ami,

Comte Raymond DE PONTAILLAC, capitaine au 15° cuirassiers.

Fait à Paris, le 23 février 1891.»