LIVRE VI

Mme Récamier, en arrivant cette fois à Naples, n'y fut point accueillie, comme en 1813, par le gracieux empressement d'une reine française qui mettait à ses pieds sa cour et son royaume. Mais, à défaut de ces très-douces et royales attentions, elle rencontra dans une famille de compatriotes les soins de la plus cordiale amitié. M. Charles Lefebvre s'était établi à Naples avec les Français qui suivirent dans ces belles contrées la fortune du roi Joseph, lorsque Napoléon le fit momentanément asseoir sur ce trône, qu'il dut ensuite échanger contre celui de l'Espagne, pour obéir à la volonté du donneur de couronnes.

M. Lefebvre resta à Naples sous le roi Joachim et fut nommé receveur des finances pour la province de Lecce. Doué d'une vive intelligence des affaires et de beaucoup d'activité, il avait en outre une force et une constance dans la volonté, peu communes au degré où il les possédait. Il acquit en peu d'années une fortune considérable et fonda à l'Isola di Sora une grande papeterie, la première de ce genre, et, je crois, la seule qu'ait jamais possédée le royaume de Naples. Cette papeterie est à présent aux mains de MM. Didot.

Le retour de Ferdinand Ier fit disparaître à peu près toute la colonie française que la conquête avait amenée, parce qu'elle ne se composait guère que de fonctionnaires. Quant à M. Lefebvre, il trouva protection et faveur sous le régime des Bourbons comme il l'avait obtenue du gouvernement de Murat, et lorsque Mme Récamier le revit à Naples, il y jouissait d'une considération méritée. Sa maison était sous l'empire doux et trop limité d'une femme belle, bonne, qui lui avait donné de nombreux enfants, beaux comme leur mère; et cet intérieur eût été l'idéal d'une famille bien ordonnée, si un caractère plus facile et moins d'âpreté dans la volonté de son chef n'eussent fait sentir sans cesse une autorité devant laquelle tout devait plier.

Mme Lefebvre est morte la première, après avoir eu la douleur de survivre à un de ses fils et à ses deux filles, la marquise de Raigecourt et la princesse de Lequile. M. Lefebvre reçut de Ferdinand II le titre de comte de Balsorano. À l'époque de la constitution, il fut élevé au rang de pair du royaume, et il est mort l'année dernière, dans un âge très-avancé.

Ces deux époux, avec les nuances très-diverses de leurs caractères, rivalisèrent d'égards et de soins empressés pour Mme Récamier. À force d'instances, ils avaient obtenu qu'elle acceptât chez eux une élégante et affectueuse hospitalité.

Les voyageurs du nord visitent le plus habituellement les heureuses contrées du midi pendant la saison d'hiver; ils y vont chercher un climat plus doux et un ciel plus clément; ce n'est pourtant qu'en passant un été à Naples, en Sicile ou en Grèce, qu'on se rend compte de ce qu'est, sous ces latitudes favorisées, la splendeur du jour et la magie du soleil.

Mme Récamier en fit l'expérience: logée à Chiaja, ayant sous les fenêtres de son appartement la verdure, un peu maigre j'en conviens, de la Villa Reale, elle ne pouvait se lasser, non plus que les amis qui l'accompagnaient, du spectacle que leur offraient à toute heure ces rivages enchantés et cette île de Capri, qui pour eux fermaient l'horizon, baignés dans l'or d'une éclatante lumière. M. Ballanche, qui convenait lui-même n'être que faiblement touché par la vue du plus beau monument des arts, ne restait point insensible à ces magnificences de la nature. Pour M. Ampère, il préludait, par ce voyage accompli dans une société qui lui était chère, aux longs pèlerinages que son insatiable curiosité lui a fait depuis entreprendre; il jouissait de tout, embrassait tout, s'intéressait à tout avec l'ardeur de son âge et de son caractère, et apportait dans la petite colonie un mouvement plein d'intérêt, en contraste piquant avec la contemplation méditative du philosophe Ballanche.

Cependant Mme Récamier, sous l'influence des chaleurs et de l'inquiétude que lui donnait la destinée de M. de Chateaubriand, avait presque perdu le sommeil; pour le lui faire recouvrer, il fallut pendant plusieurs semaines qu'elle allât chaque soir coucher sur les hauteurs de Naples, à Capo di Monte. Dans la disposition d'âme où elle se trouvait, sa plus agréable distraction, le plus sûr moyen de l'intéresser aux lieux qu'elle habitait ou aux sites qu'elle parcourait, c'était de les visiter en prenant pour guides les pages immortelles que ces lieux avaient inspirées à M. de Chateaubriand ou à Mme de Staël. On résolut de faire le tour du golfe, de visiter les Écoles de Virgile, Pouzzoles, Baja, et le cap Misène par mer.

Mme Lefebvre, qui était la plus entendue et la plus attentive des maîtresses de maison, prit la peine de combiner et d'ordonner tous les détails matériels de cette journée dont l'intérêt et le plaisir étaient loin de la séduire. On partit de grand matin dans une barque commode, avec de très-bons rameurs et une voilure solide. La prévoyance de Mme Lefebvre avait abondamment pourvu aux vivres; on établit Mme Récamier sur des coussins et des châles, et on vogua par un temps superbe, une mer bleue, un ciel sans nuages, en relisant les Martyrs et même en consultant Strabon dont M. Ballanche s'était muni. Au milieu des enchantements de ce voyage, on fut très-surpris, et je dois le dire, très-désappointé en débarquant au cap Misène. Ce cap est une langue de terre, plate et sans caractère; quelques tristes peupliers y élèvent leurs cimes, et si on dépouillait ce coin du rivage de Naples de la lumière qui prête à tout de la beauté, il n'y resterait rien. Assise au pied d'un arbre, Mme Récamier se fit relire l'improvisation au cap Misène, et on dut convenir unanimement que Mme de Staël n'avait sans doute pas visité ces lieux, avant de les donner pour cadre à la grande scène de son roman. De Misène, on n'aperçoit qu'à peine dans un lointain effacé la cime du Vésuve, et on loua Gérard de ne s'être pas cru obligé à une plus stricte exactitude. Le paysage dans lequel il a placé sa Corinne vaut mieux que la réalité.

Mme Récamier n'avait pu revoir ces beaux rivages de Naples, sans que le souvenir de Mme Murat ne revînt à sa pensée; aussi un de ses premiers soins avait-il été de lui écrire.

Après la catastrophe qui termina la vie de Murat et la perte de son trône, la reine de Naples, sous le titre de comtesse de Lipona (anagramme du nom de la belle cité sur laquelle elle avait régné, Napoli), dépouillée de ses biens personnels que l'Angleterre pourtant lui avait garantis, habita plusieurs années le château de Raimbourg en Autriche. Dans cette résidence, très-rapprochée de Vienne, elle avait consacré tous ses soins à l'achèvement de l'éducation de ses quatre enfants. Malgré la protection constante qu'elle trouva dans le tout-puissant prince de Metternich, Mme Murat sollicita vainement la faveur accordée à presque tous ses proches de s'établir à Rome, qu'on trouvait sans doute trop rapprochée de Naples; mais on lui avait permis d'habiter Trieste, où Mme Récamier lui adressa sa lettre. En écrivant à la reine, elle lui annonça l'intention formelle où elle était de l'aller visiter à Trieste avant de rentrer en France; elle en reçut bientôt la réponse suivante:

LA COMTESSE DE LIPONA À Mme RÉCAMIER.

«Trieste, le 11 novembre 1824.

«En voyant la date de votre lettre, j'ai frémi; depuis dix ans un pareil nom ne m'était pas parvenu, et j'évitais de me le rappeler, non par indifférence, mais par la crainte de compromettre des personnes qui m'ont montré du dévouement et qui me sont chères. Jugez donc de ma joie, lorsque j'ai reconnu l'écriture de mon aimable Juliette. C'était le jour de ma fête, à mon réveil, que votre lettre m'est parvenue, et certes aucun bouquet ne pouvait être reçu avec plus de plaisir que les expressions de votre si bonne amitié. Vous avez donc pensé à moi. Vos tendres souvenirs ont réveillé les miens, et je me suis transportée au temps où je jouissais de votre société.

«Je voudrais encore retrouver le même plaisir; ce n'est qu'en vous voyant que je pourrai vous dire les persécutions qu'on me fait essuyer au nom du gouvernement français, et qui sont trop longues à expliquer par lettre. Par un arrêté du 6 juin, pris à Paris par les ministres étrangers, on décide que je ne puis habiter ni l'Italie, ni les Pays-Bas, ni la Suisse; on me permet l'Allemagne et l'Amérique. Par une injustice sans exemple, on me force à voyager, à changer à chaque instant de pays, et on retient en même temps mes biens particuliers de France et de Naples. Jugez dans quelle gêne je me trouve à Trieste! Vous voyez donc que je ne puis vous rien dire sur mon avenir. Je suis sûre que si je pouvais vous voir, vous parler, vous pourriez, à votre retour en France, vous occuper avec succès de mes justes réclamations.

«Ma position dans ce moment est bien triste; j'ai aussi le chagrin d'être séparée de mes deux fils. Les persécutions dont nous sommes l'objet les ont forcés à se rendre en Amérique. Achille y est depuis deux ans; mon second fils m'a quittée il y a quinze jours. Cette séparation a déchiré mon coeur; me voilà seule avec ma seconde fille qui ne tardera pas à s'établir. L'isolement dans lequel je me trouve devrait calmer joutes les inquiétudes et me donner le repos auquel j'aspire depuis si longtemps, et que je ne puis obtenir. Si on pouvait lire dans mes pensées les plus secrètes, on verrait que je ne demande que le calme; mais pourquoi me refuse-t-on ce que ma famille a obtenu si aisément? elle est tranquille à Rome, elle voyage et n'éprouve aucun désagrément… Je suis la seule persécutée.

«J'ai vu ma fille Létitia[35] qui vous trouve toujours aimable, belle, ce qui ne me cause aucun étonnement; ce qui me surprend, c'est d'apprendre que votre petite nièce qui était si délicate (et dont je regarde le portrait en vous écrivant) est devenue belle et fraîche. J'ai été touchée des compliments qu'elle m'envoie par ma fille; c'est d'autant plus aimable qu'elle était dans l'âge où l'on oublie les absents.

«J'ai été sensible au souvenir de l'abbé de Rohan; s'il ne se fait pas un scrupule de ma pensée, dites-lui que je me recommande à ses prières; faites par un homme aussi bon que lui, elles doivent être exaucées. Sa vocation ne me surprend pas; toute âme tendre est portée aux extrêmes.

«Croyez, ma chère Juliette, que si vous me donnez le plaisir de vous embrasser, ce sera le plus grand bonheur que j'aurai éprouvé depuis onze ans.

«Je passerai l'hiver à Trieste. Un mot de réponse qui me prouve que vous avez reçu ma lettre.

«Je vous embrasse, ma chère Juliette.

«Caroline.»

Nous ne suivrons pas Mme Récamier dans les courses qu'elle fit aux environs de Naples avec sa nièce et ses deux fidèles compagnons de voyage, cherchant à Linterne le tombeau de Scipion l'Africain, que personne n'y a jamais trouvé, visitant Pæstum et la Cava, ou assistant à la fête de la Madonna di Piè di Grotta; mais nous rappellerons la joie avec laquelle l'amie dévouée de M. de Chateaubriand salua de loin sur la terre étrangère l'avènement du roi Charles X, qui lui semblait d'un heureux augure pour la pacification des rapports de l'illustre écrivain.

Toutefois il devait s'écouler bien du temps, et M. de Chateaubriand devait rendre bien des combats avant que l'adversaire auquel il avait déclaré une guerre à mort cédât la place à une plus libérale influence, et que M. de Chateaubriand consentît à désarmer. Cependant le ministre disgracié qui, après la clôture de la session des chambres, avait été rejoindre sa femme en Suisse, revint immédiatement à Paris sur le bruit de la maladie de Louis XVIII, et ce prince étant mort le 16 septembre, l'auteur de Bonaparte et les Bourbons fit paraître sa brochure ayant pour titre: le Roi est mort, vive le Roi!

La saison que Mme Récamier passa à Naples n'étant point, comme nous l'avons dit, celle où d'ordinaire ce beau pays est visité par les étrangers, elle y vécut presque uniquement dans le cercle des amis dévoués qui avaient suivi ses pas. Je dois pourtant nommer ici un patriote illustre et respecté, le général Filangieri, dont elle appréciait le caractère élevé et les opinions libérales. Le général était alors en disgrâce, presque en suspicion; il désapprouvait hautement la marche imprimée au gouvernement de son pays, et sa conversation, empreinte d'une généreuse tristesse, intéressait beaucoup Mme Récamier.

Je consignerai aussi la première apparition dans sa société d'un jeune Français destiné à s'associer bientôt aux affections les plus intimes et les plus chères de Mme Récamier. M. Charles Lenormant, après avoir parcouru toute la péninsule, avait fait le voyage de Sicile, et, revenu à Naples, s'y sentait retenu par son goût pour les arts et sa passion pour l'étude de l'antiquité. Amené un soir chez Mme Lefebvre par un ami intime de son mari, le marquis della Greca, M. Lenormant déjà connu de M. Ballanche et de M. Ampère, les retrouva avec grand plaisir dans cette maison. On le présenta à Mme Récamier; celle-ci adressa à ce jeune compatriote quelques questions bienveillantes sur ses projets, ses goûts d'étude, et apprenant de lui qu'il devait passer l'hiver à Rome, elle l'engagea à venir quelquefois chercher chez elle une société française dont il serait toujours bien accueilli.

Quelques jours après, M. J.-J. Ampère, rappelé en France auprès de son excellent et illustre père, s'arrachait avec un grand effort à un pays où tout parlait à sa vive et brillante imagination, où, grâce à l'affection aimable et vraie d'une personne supérieure, il avait trouvé, sous le plus beau ciel, tout le charme et la sécurité d'une vie de famille au milieu des jouissances de sérieux travaux. Son départ laissa un vide bien senti dans le cercle de Mme Récamier.

Le duc Mathieu de Montmorency, au moment où son cousin se disposait à retourner à son poste diplomatique, avait repris avec plus de vivacité au projet, toujours profondément enraciné dans son coeur, de visiter la capitale du monde chrétien. L'ouverture prochaine du jubilé était un motif de plus pour lui d'aspirer à ce voyage, auquel les circonstances politiques elles-mêmes semblaient donner une convenance.

Le duc de Doudeauville écrivait à propos de ce voyage:

«M. de Montmorency a envie d'aller vous faire une visite; je l'y pousse tant que je peux, et je lui conseille ce que je me conseillerais à moi-même en pareil cas. Sa position est embarrassante, elle le deviendra bien plus encore pendant les chambres. Beaucoup de gens le désirent au ministère; on dira qu'il les fait agir, et qu'il agit lui-même pour y parvenir; s'il vote contre quelque loi, le roi lui en saura très-mauvais gré. Il est plus noble, et j'ajouterai, plus adroit de s'éloigner, laissant les circonstances et ses amis le faire arriver.

«Le roi est très-décidé à ne pas changer ses ministres; nous verrons si les chambres lui feront prendre un autre parti. Il me traite avec une extrême bonté, et cela me dédommage de bien des ennuis de ma très-belle place. J'ai un petit mérite pour la remplir: c'est une grande indépendance de caractère et de position, qui me met à même de résister aux prétentions d'hommes très-puissants; peu de gens peuvent et veulent soutenir cette lutte.

«Tout le monde est enchanté de notre nouveau monarque, et l'on est émerveillé de voir les libéraux chanter les louanges de ce prince du pavillon Marsan qu'ils redoutaient et qu'ils attaquaient depuis dix ans si cruellement.

«Le sacre doit avoir lieu au printemps à Reims: ce sera un beau moment pour M. de Jessaint qui avait l'inquiétude qu'on ne mît quelque personne en faveur dans cette préfecture, fort enviée aujourd'hui; mais je l'ai bien rassuré.»

Mme Récamier, en retournant à Rome, se croyait donc certaine de l'arrivée prochaine du meilleur de ses amis.

Le duc de Laval lui écrivait à son tour au moment de quitter Paris:

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Paris, 23 octobre 1824.

«Vous savez ce que c'est que les derniers moments avant le départ. Tout est confusion, presse, et l'on ne trouve pas une minute de repos; c'est ma situation. Ceci ne sera donc qu'un mot pour vous reprocher de ne plus m'écrire. Mais nous savons que vous devez arriver à Rome vers cette époque, que M. Ampère vous a quittée pour s'embarquer et rentrer en France. Quant à moi, je n'ai plus que quarante-huit heures à passer ici, et je compte sur quinze jours de route. Je vous écrirai de Turin un mot qui me précédera.

«Quant au cousin, son voyage est dans les incertitudes, les probabilités. L'envie est vraie, très-réelle de sa part, mais la décision n'appartient pas à lui seul.

«Quel charme n'y aurait-il pas de nous trouver tous trois,
lorsqu'on ouvrira la porte sainte, tous trois amenés par des voies
si diverses!

«René vient d'arriver, se tait en ce moment, mais se prépare au combat. Toutes les négociations ont échoué. Mille tendres assurances du plus inaltérable sentiment.»

Ce fut donc avec un vrai plaisir, et une espérance qui lui était fort douce, que Mme Récamier revint, avec sa nièce et le fidèle Ballanche, dans cette Rome dont le charme exerce sur tous ceux qui l'ont habitée un tel empire, qu'on ressent pour elle quelque chose de l'amour qu'on a pour sa patrie. Elle y précéda de peu de jours son ami l'ambassadeur de France, et s'établit cette fois au palais Sciarra dans le Corso, dans un appartement que lui louait meublé un Anglais, homme d'esprit et de bonne compagnie, lord Kinnaird.

Le duc de Laval, au milieu de toutes les nouvelles qu'il apportait de
France, ne laissait pas beaucoup espérer la réalisation du projet de
voyage du duc Mathieu; il était porteur d'une lettre du duc de
Doudeauville conçue en ces termes:

LE DUC DE DOUDEAUVILLE À Mme RÉCAMIER.

«Ce 26 octobre.

«Je profite du duc de Laval pour vous porter ma réponse, Madame; c'est une occasion plus sûre d'arriver, mais moins favorable pour être reçu, car le porteur sera bien plus intéressant à entendre que la missive à lire; mais il ne vous dira que faiblement combien je suis toujours occupé de vous, combien je vous ai regrettée pour les affaires, combien je vous regrette pour moi-même et combien je serais tenté d'aller vous retrouver.

«Nous sommes toujours dans la même position: le roi vu avec enthousiasme par toute la France, et avec indulgence même par les libéraux; les ministres toujours attaqués avec violence (excepté votre serviteur que tous les partis ont bien voulu épargner jusqu'à présent), et trop soutenus par le roi pour avoir rien à craindre, même des chambres, du moins dans la session prochaine qui, à raison de l'indemnité des émigrés, doit plutôt leur être favorable; M. de Chateaubriand étant entré ouvertement contre eux dans la lice, ainsi que vous l'avez vu, et ayant peu d'espoir, malgré son talent, dont il fait un mauvais usage dans son intérêt, de recouvrer la place dont il montre des regrets peu calculés.

«Mathieu aurait plus d'espérance par la manière noble dont il est sorti, et par la manière sage dont il s'est conduit depuis lors. Il est forcé de renoncer à son voyage d'Italie, par la tendresse déraisonnable et personnelle de sa mère. J'en suis fâché, c'était le moment le plus favorable d'exécuter ce projet; il vous trouvait à Rome ainsi que son cousin, il échappait ici à une position fausse et embarrassante: car il va être le but des espérances des uns, des inquiétudes des autres, enfin le point de mire de tous les partis; cette position sera surtout très-délicate vis-à-vis du roi. Je regrette donc beaucoup qu'il n'ait pu faire ce beau voyage, projeté et remis tant de fois.

«Mon fils est jusqu'au cou dans les affaires des arts et des spectacles que je lui ai abandonnés. Je regrette peu les derniers, vous vous en doutez; mais je regretterais beaucoup les autres, si ce n'était un autre moi-même qui en eût hérité.

«Quant à moi, je suis accablé d'affaires, car je travaille depuis six heures et demie du matin jusqu'au dîner, et je recommence à huit jusqu'à près de onze pour recevoir des rendez-vous.

«J'ai trouvé vingt mille pétitions, j'en ai reçu dix mille, et avec quelques centaines de mille francs à distribuer, j'ai depuis un an reçu pour cinquante-trois millions de demandes. Plaignez-moi d'avoir tant à refuser, quand j'aimerais tant à accorder.»

Si Mme Récamier avait pu garder encore quelque illusion sur la possibilité du voyage de son saint ami à Rome, elle l'eût vu s'évanouir à la lecture de la lettre suivante.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER

«La Vallée-aux-Loups, le 15 septembre 1824.

«Je vous écris quelques mots, aimable amie, de mon vallon solitaire, où votre souvenir est présent de bien des manières, et qu'il y a cinq jours encore je croyais quitter pour plusieurs mois. Adrien vous aura déjà appris ce dérangement de mes projets, qui m'a été vraiment fort pénible. Il vous aura dit que mon plan de route déjà arrêté, les paquets à demi faits, et lorsque mon coeur se fixait déjà sur la pensée de ce jour où, arrivé dans la ville immortelle, je n'aurais rien de plus pressé que de me faire conduire dans votre modeste et agréable retraite, tout d'un coup ces douces espérances se sont évanouies.

«Le courage m'a manqué pour braver la peine extrême et vraiment déraisonnable de ma mère, pour la laisser un peu souffrante, attribuant son indisposition à l'effet de mon départ, et disant que je ne la retrouverais pas, de ce ton sévère et maternel qui m'aurait rendu le plus malheureux des hommes si elle avait été vraiment malade en mon absence. Je crois que vous en auriez fait autant à ma place.

«J'avais été fort contre les amis politiques qui insistaient en très-grande majorité contre ce voyage; j'ai été faible contre un sentiment qui, de l'aveu même de celle qui l'éprouvait, ne pouvait pas se combattre par des raisons. Mais l'image de Rome, et la vôtre surtout, et cette Année sainte, qui n'était pas assez mon motif pour que j'aie mérité que la bonne Providence écartât les obstacles que j'avais toujours prévus, tout cela m'apparaît sans cesse. Plaignez-moi.

«J'avais déjà prévenu Mme de Broglie de mon projet de passer par Coppet, pour me donner quelques heures d'une station chère et pénible tout à la fois, mais depuis longtemps désirée[36]. Elle consentait à m'attendre, et c'est par le dernier courrier que je l'ai remerciée de sa bonne volonté, en lui disant que je n'en profiterais pas.

«Je ne suis pas trop en train, aimable amie, de vous parler de la politique. Aurez-vous été trompée, comme tout Paris, par un article du Journal des Débats, où M. de Salvandy a osé imiter M. de Chateaubriand, et lui a attiré des compliments?

«Non, vous ne saurez jamais comme je regrette cet hiver passé avec vous, et cette initiation, faite sous vos aimables auspices, aux plus belles merveilles des arts! Plaignez-moi, rendez-moi justice, et croyez à un sentiment qui durera autant que moi.

«Avez-vous lu la dernière brochure d'un homme de vos amis[37]? Je ne crois pas qu'il ait pris la meilleure route.»

Lorsque Mme Récamier était arrivée à Rome l'année précédente, elle avait cherché avec empressement le frère de l'artiste illustre qui, dix ans auparavant, l'avait accueillie, exilée, avec une distinction si bienveillante, et qui lui avait ensuite et jusqu'à sa mort témoigné une véritable amitié. Elle trouva l'abbé Canova dans l'appartement qu'il habitait en 1813 avec son frère, entouré des mêmes serviteurs, menant la même vie, conservant encore les ateliers, studj, du grand sculpteur, que les étrangers visitaient toujours. Ils y admiraient une oeuvre à peu près complète de Canova, dans une reproduction en plâtre de presque tous ses ouvrages, et quelques marbres en petit nombre dus à ce gracieux ciseau; enfin, les praticiens y travaillaient à l'exécution de plusieurs figures en marbre, modelées par Canova et commandées par la Russie et l'Angleterre.

La promenade à l'atelier désert du grand artiste fut très-mélancolique; Mme Récamier y revit le buste que Canova avait modelé d'après son souvenir, et auquel, après y avoir ajouté un voile et une couronne, il avait, on doit se le rappeler, donné le nom de la Béatrice du Dante. Ce buste, exécuté en marbre, était une des dernières choses auxquelles l'artiste avait travaillé. En voyant avec quel attendrissement Mme Récamier le contemplait, le bon abbé eut l'idée de le lui offrir, et il le lui envoya en effet à l'Abbaye-au-Bois, aussitôt après qu'elle fut retournée en France. Cette communauté de regrets donnés à la mémoire de Canova devint un lien de plus entre son frère et Mme Récamier; il trouvait en elle un auditeur toujours attentif lorsqu'il lui parlait du grand artiste.

On sait que Canova, né en terre ferme dans les États vénitiens, avait conservé un religieux attachement pour son village natal de Possagno: il y possédait une modeste maison, dans laquelle il allait souvent se reposer. C'est dans un de ces voyages à Possagno, où il projetait de faire élever une église monumentale, qu'il fut frappé par le mal dont il mourut en quelques jours à Venise au mois d'octobre 1822.

Son testament affectait à la construction de l'église de Possagno une notable partie de sa fortune, et il y exprimait le voeu d'être enterré dans le lieu obscur qui avait été son berceau. L'abbé poursuivait avec un zèle touchant l'oeuvre de l'achèvement de l'église, et l'on verra Mme Récamier, dans sa route pour Trieste, se détourner pour accomplir un pèlerinage au lieu de naissance de l'ami qu'elle avait perdu.

Depuis la mort de Canova, le sceptre de la sculpture avait passé aux mains de Thorwaldsen; cet artiste qui ne déploya pas moins d'esprit de conduite que de talent, avait su se faire accepter par les Italiens, tout en devenant l'objet de l'orgueil des peuples du nord. Ses compositions avaient de l'originalité, et son style n'était pas dépourvu de grandeur. Parmi les jeunes gens qui fréquentaient son atelier, il avait distingué de bonne heure le jeune Pietro Tenerani qui, aujourd'hui dans sa vieillesse, est sans contredit le premier sculpteur de l'Italie.

On n'a jamais su toutes les obligations que Thorwaldsen a pu avoir à la collaboration de Tenerani; celui-ci, plein de reconnaissance envers son maître, et aussi distingué d'ailleurs par la délicatesse de ses sentiments que par son génie, s'est toujours attaché à repousser les insinuations qui lui attribuaient l'achèvement des plus beaux marbres de Thorwaldsen. Ce qui est certain c'est que, depuis la mort du statuaire danois, Tenerani a produit, presque dans tous les genres, des oeuvres excellentes, remarquables sous le rapport de la pensée, et auxquelles une exécution, à la fois fine, noble et vraie, donne un prix tout particulier.

Mme Récamier, en visitant l'atelier de Thorwaldsen à la place Barberini, et celui que son élève favori, le doux et aimable Tenerani, occupait à la suite de ceux de son maître, avait l'imagination tout occupée du désir de faire consacrer par la sculpture une des créations poétiques de M. de Chateaubriand.

Il lui sembla que le talent chaste et délicat de Tenerani se prêterait mieux qu'aucun autre à la réalisation de cette pensée, et elle lui demanda de vouloir bien exécuter pour elle un bas-relief dont le sujet serait emprunté au poëme des Martyrs.

L'artiste accepta avec joie cette proposition et se mit promptement à l'oeuvre. La composition une fois arrêtée, l'atelier de Tenerani devint le but fréquent des visites de Mme Récamier et de ses amis. Pour celle-ci, dans la sorte d'anxiété douloureuse que lui causait à distance la destinée brusquement troublée de son illustre ami, et dans l'impossibilité de travailler efficacement, soit à ramener le calme dans son esprit ulcéré, soit à raffermir son existence, elle trouvait beaucoup d'intérêt et de charme à suivre les progrès d'un monument fait pour honorer d'une façon durable un nom glorieux qui lui était cher, et qui devait survivre aux orages, aux ambitions, aux controverses au milieu desquelles ce nom se discutait dans le présent.

Le bas-relief représente le martyre d'Eudore et de Cymodocée, condamnés à être livrés aux bêtes dans le Colisée. Commencé dans l'hiver de 1824[38], il fut terminé en 1828 pendant l'ambassade de M. de Chateaubriand à Rome, et on trouvera dans les lettres que l'auteur des Martyrs adressait à cette époque à Mme Récamier, la mention des visites qu'il allait faire à l'atelier de Tenerani pour y voir son bas-relief.

Cet admirable et, je crois, unique échantillon du talent de Tenerani en
France, a été légué par Mme Récamier au musée de Saint-Malo.

Ce second hiver à Rome ne fut pas moins animé, mais le fut d'une manière tout autre que celui qui l'avait précédé. La prochaine ouverture du jubilé amenait un grand concours de voyageurs, et parmi eux, on vit arriver une colonie de Français du rang le plus élevé: le baron et la baronne de Montmorency, le duc de Noailles, récemment marié à Mlle de Mortemart, et sa jeune femme, que Mme Récamier rencontra chez l'ambassadeur de France, mais avec lesquels elle ne noua point encore la relation intime qui devait quelques années plus tard se former entre elle et ce couple si distingué, et qui faisait dire à Mme Récamier «que le duc de Noailles était le dernier et le plus jeune de ceux à qui elle avait accordé le titre de véritable ami;» la comtesse d'Hautefort, M. et Mme de Boissy, M. et Mme Anjorrand, le chevalier de Pinieu, etc.; et en outre, une colonie non moins nombreuse, non moins brillante, de Russes, parmi lesquels la comtesse de Nesselrode que Mme Récamier retrouva avec un plaisir réel, car c'était une personne à la fois spirituelle, naturelle et parfaitement originale; Mme Swetchine, dont elle apprécia vite l'âme élevée, l'intelligence supérieure et la bonté.

Mme Swetchine avait une conversation très-attachante, parfois éloquente, et la nature de son esprit, préoccupé surtout alors de spéculations philosophiques, avait un attrait tout particulier pour M. Ballanche. Il arrivait pourtant au bon Ballanche, si accoutumé à vivre par la pensée dans les régions les plus déliées de la métaphysique, de trouver des nuages ou trop de subtilités à son interlocutrice.

Mme Swetchine était arrivée à Rome l'esprit imbu de quelques préventions contre Mme Récamier, préventions qui tombèrent d'elles-mêmes, aussitôt qu'elle l'eut personnellement connue. Cette disposition défavorable fit place à un goût très-vif; on en voit l'expression dans une lettre qu'elle adressait à Mme Récamier, pendant la course assez rapide qu'elle fit à Naples en compagnie de Mme de Nesselrode. Voici cette lettre: elle peut servir à faire connaître aux personnes qui n'ont point eu l'honneur de l'approcher la tournure d'esprit de cette grande dame russe.

Mme SWETCHINE À Mme RÉCAMIER.

«Samedi, 1825.

«Nous voici à Naples, heureusement échappées à des dangers qui, dans ce moment surtout, sont loin d'être chimériques. Le plus beau temps du moins a favorisé notre voyage; point d'inquiétudes, point de retards, enfin tout m'a paru bien, hors d'être partie en m'éloignant de Rome. À mesure que le ciel s'éclaircissait, que l'air devenait plus doux, je regrettais davantage de vous avoir empêchée de venir. C'était m'oublier complétement moi-même, et j'approuvais moins mon désintéressement, que ma tristesse n'en demandait compte. C'est comme cela cependant que je veux toujours faire avec vous; il me semble qu'un sacrifice volontaire nous rachète toujours quelque peu des peines que nous craignons davantage, et quand vous me trouverez généreuse, dites-vous que c'est un calcul presque superstitieux qui fait tout le secret de mon courage. Notre rapprochement, nos impressions si rapides, ma joie, ma peine, tout cela me paraît comme un rêve; je sais seulement que je voudrais avoir toujours rêvé. Je me suis sentie liée avant de songer à m'en défendre; j'ai cédé à ce charme pénétrant, indéfinissable, qui vous assujettit même ceux dont vous ne vous souciez pas. Si nous nous étions trompées toutes deux, je serais sans consolation, et ma raison ne serait pas sans reproche; mais qu'importe d'avoir été prudent, quand on est bien malheureux! Vous me manquez comme si nous avions passé beaucoup de temps ensemble, comme si nous avions beaucoup de souvenirs communs. Comment s'appauvrit-on à ce point de ce qu'on ne possédait pas hier? Ce serait inexplicable, s'il n'y avait pas un peu d'éternité dans certains sentiments. On dirait que les âmes, en se touchant, se dérobent à toutes les conditions de notre pauvre existence, et que plus libres et plus heureuses, elles obéissent déjà aux lois d'un monde meilleur.

«Nous sommes arrivées hier à la nuit tombante; bientôt après la lune s'est levée sur cet admirable golfe; aujourd'hui, j'ai vu lever le soleil, et c'est seulement pour vous écrire que je quitte ce ravissant spectacle. Mon Dieu, que vous avez dû souffrir ici! Voilà ce que je me suis déjà dit cent fois; ce qui satisfait pleinement en nous le sentiment du beau réveille aussi avec plus de force le besoin du bonheur qui ne s'éteint jamais qu'avec la fin du bonheur même. On a beau se demander par quel mystère d'ingratitude l'admiration ne nous suffit pas; s'il faut posséder tout pour jouir de quelque chose, la souffrance seule répond peut-être. N'avez-vous pas senti cela comme moi? Quelquefois les coeurs les plus semblables résonnent différemment aux mêmes influences. Vous avez été bien bonne pour moi, bien bonne d'accent et de paroles; mais ce qui a pénétré le plus avant, ce sont ces éclairs d'une confiance que vous ne vouliez pas encore me donner.

«Quand vous me connaîtrez davantage, vous ne songerez même pas à me contester le droit de tout savoir. Ce ne sera alors qu'un acte de justice; aujourd'hui c'est une grâce, et je suis comme bien des gens, j'aime mieux la recevoir que la mériter. Je donnerais déjà, et tout ce que j'ai, et tout ce qui me manque, pour vous savoir heureuse; soyez-le sans moi, à la bonne heure; mais pour vos peines, j'en réclame hautement le partage. Croyez-le, il n'est pas de titre mieux établi et que je sois plus décidée à faire valoir.

«Cette lettre, comme vous voyez, est simplement destinée à continuer notre dernière conversation qui m'a laissé une impression si douce et si triste à la fois. Je ne vous dirai pas autre chose, parce que je n'ai pu penser à autre chose, et vous n'exigerez pas que ce soit précisément pour vous écrire que je m'arrache à vous-même. Ce serait bien la peine, en vérité! on a trop de choses indifférentes pour les indifférents eux-mêmes.

«Rappelez-moi au duc de Laval que j'associe avec tant de reconnaissance aux sentiments que je lui dois; je compte tout à fait sur son intérêt, depuis qu'il a pour lui l'attrait et le souvenir d'une bonne action.»

Mme Récamier se plaignait d'être depuis quelques semaines sans nouvelles de M. de Montmorency. Aux reproches qu'elle lui avait adressés sur ce silence, il répondait:

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Paris, ce 26 janvier 1825.

«J'ai reçu l'autre jour, aimable amie, votre lettre du 11, qui me désole, parce que vous êtes vous-même désolée. Mais vraiment vous n'êtes pas juste dans vos reproches sur mon indifférence prétendue, sur un oubli qui est si loin de mon coeur, sur tous les sacrifices que l'amitié fait à la politique et aux affaires et qui n'ont jamais été plus loin de moi que cette année. Je suis paisible sous ce rapport, je ne m'occupe des affaires de la chambre, ou d'autres, livrées à la discussion de la société, que dans la mesure que rend inévitable mon séjour à Paris. Cette dernière circonstance n'a pas dépendu de moi, du moins de ma volonté libre; en pouvez-vous douter, aimable amie, d'après mes lettres, qui n'ont pas été toutes des réponses, d'après ce que vous a dit Adrien de ma disposition d'âme? Je voudrais pouvoir vous faire lire au fond de cette âme, qui est souvent pénétrée de regrets, lorsque je pense à vous, lorsque vos lettres arrivent, même celles de reproches.

«J'ai fait votre commission auprès de votre ami René, qui avait reçu la lettre grecque. Vous me demandez pourquoi je n'ai pas influé sur lui? Je croyais que vous aviez une idée plus exacte de nos relations réciproques et de la manière dont il faut entendre ce qu'Adrien appelle notre liaison. Il n'y a rien d'intime ni de vraiment confiant; et cela ne peut être depuis notre ancienne rivalité et d'après ce que j'ai été à même d'apprécier de son amitié, même politique, pour moi. Il reste la volonté de ne pas se brouiller, la justice qu'on se rend mutuellement sur certaines qualités, le tout avec des phrases plus ou moins obligeantes ou gracieuses, suivant les diverses circonstances,—mais cela s'est plutôt refroidi depuis les dernières,—et une certaine analogie dans les positions, avec beaucoup de différences, que les gens qui ne l'aiment pas se plaisent trop à relever. Il ne m'a pas demandé l'ombre d'un conseil ni fait de confidence sur ses démarches mêmes. Dans ce dernier cas, il s'adressait à Adrien, dont ensuite il s'est donné pour peu content.

«J'ai fait vos commissions auprès des amis communs, et au duc père[39], dont vous ne dites pas plus de bien que je n'en pense, et au fils, avec qui je suis toujours bien en famille et plus que froid sur la politique.

«Ah! nos douces soirées, quand les reverrai-je? Quand pourrai-je me venger de votre injuste manière de me juger? Vous voyez que cela me tient au coeur. Il faut finir en vous offrant un modeste présent de collier et bracelets[40] un peu sombres, mais qui convient à votre deuil de Française et à votre sérieux de femme qui va faire son jubilé. Mille hommages tendres à Amélie, dont vous ne me parlez pas.»

Enfin la porte sainte s'ouvrit à Saint-Pierre sous le marteau du souverain pontife. Cette cérémonie, très-imposante par l'affluence et le recueillement des fidèles accourus de tous les points du globe; les visites aux basiliques, aux hospices encombrés de pèlerins pauvres, dont les plus grandes dames, et j'ajoute les plus belles personnes de Rome, agenouillées, lavaient et essuyaient les pieds; cet ensemble inouï de pompeuses cérémonies, de monuments admirables, de témoignages de foi et de piété, remplit les dernières semaines du séjour de Mme Récamier. Avant de quitter Rome, elle reçut encore une lettre de son fidèle et parfait ami.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Paris, ce 24 mars 1825.

«Je voulais vous écrire, aimable amie, avant-hier en même temps qu'à Adrien; je fus trop pressé par l'heure fixée pour un courrier de Rothschild: il s'est trouvé que ce courrier n'est pas parti, que mes lettres portées aux Affaires étrangères y sont arrivées trop tard, et, selon toute apparence, celle-ci vous arrivera aussi tôt.

«J'éprouve une véritable émotion de penser que cette lettre est vraisemblablement la dernière qui vous rejoindra à Rome, et que, peu de temps après l'avoir reçue, vous vous mettrez en route pour vous rapprocher de nous. Il reste toujours le regret presque irréparable de n'avoir pas consacré à la religion, à l'amitié et à l'instruction d'un beau voyage, cet hiver qui vient de s'écouler: mais enfin, nous marchons rapidement vers le moment où il n'y aura pas moyen de songer à des regrets.

«Tâchez de vous arranger pour arriver au moins dans les premiers jours de mai, que nous ayons le bonheur d'en passer quelques-uns avec vous avant le départ, pour Compiègne et Reims, qui jusqu'à présent n'est pas retardé au delà du 8 ou 10, quoiqu'on ait parlé d'un ajournement de quelques semaines.

«J'ai rencontré l'autre jour sur le boulevard M. Récamier, que j'abordai, et qui me confirma ces aimables projets de retour. J'ai aussi parlé de vous avec Mme de Boigne, qui est mieux, et hier même avec Mme de Broglie, que vous trouverez, je le crains, un peu maigrie et changée, mais qui est toujours la même pour son charme de douceur et de bonté, au milieu d'opinions bien vives et plus prononcées que jamais.

«Je me plains, aimable amie, de ce qu'avec votre laconisme accoutumé vous ne m'avez rien dit de l'époque précise de votre jubilé, auquel j'aimerais beaucoup à m'unir. Je fais traduire le petit livre que m'a envoyé Adrien pour les prières de la sainte année. Vous êtes bien sûre de toutes les manières d'avoir une bonne place dans les miennes pendant cette semaine qui va commencer, qui nous rappelle de si imposants mystères, et dans laquelle on repasse naturellement sur les sentiments les plus intimes et sur toutes ses affections. La mienne est inaltérable; l'absence n'a fait que me la faire mieux sentir, et il semble que les bonnes habitudes rapportées de Rome ne feront que lui imprimer un nouveau sceau.

«Est-il vrai que vous destiniez votre bel appartement à Mme
Swetchine, dont on dit que vous êtes devenue inséparable?

«Vous aurez su l'indisposition du duc de Doudeauville, qui a été un moment grave, mais qui est devenue un simple catarrhe, de jour en jour plus civilisé. Je suis charmé que vous rendiez justice à ce bon duc, à qui chaque jour m'a fait m'attacher davantage, malgré ce qu'il y a eu de différences dans notre marche à tous deux. Vous plaignez sans doute beaucoup Mme de Bourgoing[41], dont la fille paraît se mourir. Adieu, aimable amie. Hommages tendres à Amélie et bien des tendres choses à l'ambassadeur; pour vous, tout ce que vous savez.»

Mme Récamier partit de Rome, avec sa nièce et M. Ballanche, dans la semaine de Quasimodo. En se rendant à Trieste, elle avait résolu de visiter Venise, et elle s'y arrêta huit jours.

Aucune description, si fidèle qu'elle soit, ne prépare à l'impression que produit l'apparition de Venise, surgissant tout à coup du milieu des eaux aux yeux du voyageur émerveillé; c'est un coup de théâtre qui tient de la magie.

On nous dit que Venise a repris depuis quelques années une sorte de vie; mais au printemps de 1825, quand Mme Récamier parcourait ses lagunes, l'aspect morne et désert de cette orgueilleuse reine de l'Adriatique avait quelque chose de navrant.

Mme Récamier avait permis à M. Charles Lenormant, fiancé de sa nièce, qui devait reprendre peu de jours après elles la route de Paris, de les rejoindre à Venise. Il fut donc le guide de la petite caravane au milieu des magnificences de tous genres, palais, églises, tableaux, sculptures, dont Venise a le droit d'être fière; et on se sépara de nouveau, avec la certitude de se retrouver prochainement en France.

De Padoue, Mme Récamier et les fidèles compagnons de sa vie, sa nièce Amélie et M. Ballanche, se rendirent à Bassano, où le bon abbé Canova les attendait avec ses chevaux et une calèche très-légère; car la route de Bassano à Possagno était alors fort mauvaise, en voie de redressement sur un espace considérable, et une voiture de poste chargée ne se fût jamais tirée de certains horribles passages. Il pleuvait à verse, et il fallait un vrai désir de complaire à un ami, et tout l'intérêt qu'une illustre mémoire donnait à cette course, pour l'accomplir à travers les difficultés du temps et des chemins.

Le bourg de Possagno n'a rien qui le distingue des autres villages de la Vénétie. La maison du grand homme, religieusement maintenue dans sa modestie primitive, ressemblait tout à fait à un presbytère; on n'y avait ajouté que ce qui, dans nos arrangements modernes, accroît le bien-être et les douceurs des habitudes quotidiennes. On fit visiter à Mme Récamier la petite église de village que le monument élevé par les ordres de Canova devait bientôt remplacer; elle ne comptait guère d'autre ornement à sa nudité qu'un tableau de l'éminent sculpteur, placé au-dessus du maître-autel.

Après le dîner, l'abbé reconduisit à Bassano, avec les mêmes difficultés de chemin et sous les mêmes déluges de pluie, les voyageurs français, qu'il ne devait revoir que bien des années plus tard, à Paris. L'abbé Canova fit, en effet, un dernier voyage en France, dans l'année 1840; il avait alors terminé l'église où le corps de son glorieux frère est déposé, et il avait reçu du souverain pontife le titre d'évêque de Myndus.

Le voyage de Padoue à Trieste, en passant par Trévise, Conegliano et Udine, s'accomplit à travers une contrée admirable. La nature semble avoir particulièrement favorisé ces belles provinces: fertilité du sol, riche culture, paysages pittoresques, tout conspire à faire de ce trajet un enchantement.

Le 8 mai, assez tard dans la soirée, on atteignit Trieste, et Mme Récamier voulut se faire conduire immédiatement, et nonobstant l'heure avancée, chez la majesté déchue à laquelle son amitié apportait un hommage affectueux. Guidée par un domestique de l'auberge où elle était descendue et avec le bras du fidèle Ballanche, elle arriva chez Mme Murat. Il était bien onze heures du soir; la reine venait de se mettre au lit. On ne peut se figurer la joie qu'elle exprima, lorsqu'on introduisit auprès d'elle l'amie qu'elle avait tant désiré et si peu espéré de revoir.

La conversation se prolongea longtemps; il fallut à Mme Murat un effort de raison pour qu'elle consentît à se séparer de Mme Récamier, qui avait grand besoin de repos. Pendant ce temps, M. Ballanche, oublié dans un corridor et plongé dans quelque noble et philanthropique méditation, se promenait en long et en large, sans même voir les valets qui ronflaient à ses côtés. Le lendemain, de grand matin, un message de la reine accompagnait un bouquet des fleurs les plus belles et les plus odoriférantes.

Voici son billet:

LA COMTESSE DE LIPONA À Mme RÉCAMIER.

«Trieste, ce lundi matin, 9 mai 1825.

«Je vous envoie, ma chère et bonne Juliette, des fleurs à votre réveil. Je désirerais pouvoir jouir du même plaisir tous les matins; vous allez partir, et le bonheur que j'éprouve sera passager, mais il me laissera de doux souvenirs.

«Dites, je vous prie, à votre aimable compagnon de voyage, ma peine de savoir qu'il a été durant une heure dans les corridors avec mes gens; mais il sait vous apprécier, et il doit facilement concevoir le plaisir que j'ai eu de vous revoir, et tout occupée de vous, il m'excusera d'avoir négligé une personne que je n'ai pas le plaisir de connaître.

«Quelle journée je vais passer, chère Juliette! Dites, je vous prie, à votre nièce l'impatience que j'ai de la revoir.

«Ma fille ne me pardonne pas de ne l'avoir pas fait éveiller; vous serez la cause de la première bouderie que nous aurons eue ensemble.

«Je vous embrasse, ma chère Juliette.

«CAROLINE.

«Dites à mon valet de chambre à quelle heure vous désirez la voiture et ce que vous voulez faire aujourd'hui.»

Après un déjeuner fait à l'auberge, et selon le rendez-vous indiqué le matin, on monta dans une voiture envoyée par Mme Murat, et on se rendit chez elle. Mme Récamier présenta alors à la reine son noble et modeste ami, M. Ballanche, et sa nièce que, dans d'autres temps, la reine avait accueillie enfant avec une si indulgente bonté. À son tour Mme Murat présenta à Mme Récamier sa seconde fille, la princesse Louise, qui devait quelques mois après épouser le comte Rasponi, et le général Macdonald. Après avoir été aide de camp du roi Joachim, ministre sous la régence de Caroline, le général Macdonald, seul ami et seul courtisan de l'adversité, ne s'était point séparé de la veuve et des enfants de son ancien maître.

Ces présentations achevées, on monta dans deux calèches découvertes, et on se rendit en traversant Trieste à une villa appartenant à la princesse Napoléon (depuis la comtesse Camerata), fille unique de Mme Élisa Bacciocchi, et par conséquent nièce de Mme Murat.

La villa, dont les propriétaires étaient absents, devenait pendant l'été l'habitation de la reine. Ce qu'on traversa de Trieste parut gai, propre et bien bâti; la route du casin, vers lequel on se dirigeait, côtoyait en s'élevant les bords de l'Adriatique, et c'était un panorama ravissant que celui dont on jouissait du casin lui-même: la mer, dans les flots de laquelle se mirait Trieste assise sur son rivage, et la ville elle-même couronnée par des collines bien boisées, bien cultivées, où l'oeil découvrait de tous côtés d'élégantes habitations.

Mais la curiosité des voyageurs était beaucoup plus captivée par l'examen des personnes que par l'aspect des lieux.

La reine était encore singulièrement jolie: elle conservait presque l'éclat de sa jeunesse, sa blancheur était celle du lis; elle avait pris beaucoup d'embonpoint, et comme elle n'était pas grande, sa tournure n'avait pas gagné en élégance. Elle avait une conversation vive, des manières caressantes, et on comprenait qu'elle devait, quand elle voulait plaire, exercer un grand empire de séduction.

Il régnait, entre sa fille et elle, le ton de la plus confiante tendresse; avec le général Macdonald, un sentiment affectueux mêlé à une nuance de domination; envers ses hôtes, et en particulier pour Mme Récamier, c'était une effusion, une reconnaissance très-aimables, mais qui prouvaient, hélas! combien peu de témoignages désintéressés la sympathie et la reconnaissance avaient offerts à cette royale infortune.

Au surplus, il faut dire qu'excepté pendant le dîner et durant les moments qui se passèrent en voiture, Mme Murat, qui calculait avec tristesse la brièveté du temps que Mme Récamier pouvait lui donner, s'arrangea pour se ménager avec elle un tête-à-tête de douze heures.

Le 10 mai, Mme Récamier reprenait en effet la route de Paris où de graves intérêts d'amitié et de famille lui donnaient le vif désir de rentrer. En y arrivant, elle trouva qu'elle y avait été précédée par une lettre de Mme Murat, qui lui exprimait encore son amitié et sa tendre reconnaissance.

Mme MURAT À Mme RÉCAMIER

Trieste, 11 mai 1825.

Vous voilà bien loin de moi, ma chère Juliette, et je me demande si le bonheur que j'ai eu de vous embrasser n'est point un songe. Il s'est envolé bien vite, et il ne me reste que l'inquiétude de vous savoir en voyage et souffrante. Je crains que mon amitié n'ait pas assez calculé vos forces et que, ne voulant rien perdre des minutes que vous pouviez me donner, je n'aie aggravé votre indisposition. Vous avez eu à souffrir aussi l'extrême chaleur et la pluie; depuis votre départ, le temps est changé. L'hiver est revenu et vous sentirez la rigueur des frimas, en approchant du Simplon. Donnez-moi de vos nouvelles, chère et aimable Juliette. Qu'elles soient rassurantes sur votre santé. Louise m'a dit combien votre jolie nièce avait souffert, cette dernière journée, de cette soirée qui lui a paru si longue, et à moi si courte. J'espère que cette souffrance n'a pas eu de suite; dites-lui mes regrets et mon amitié. Ne m'oubliez pas non plus auprès de M. Ballanche. Adieu, ma chère Juliette, croyez à la constance de mon amitié. Je ne pourrai jamais oublier la preuve touchante que vous venez de me donner de la vôtre.

«CAROLINE.»

Mme Récamier revint d'Italie dans les derniers jours de mai 1825, après une absence de dix-huit mois. C'était le moment du sacre du roi Charles X; elle ne trouva donc à Paris ni M. de Chateaubriand, ni le duc Mathieu de Montmorency, qui, tous deux, étaient à Reims pour les cérémonies.

M. de Montmorency lui écrivait:

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Compiègne, ce mercredi 1er juin 1825.

«J'ai appris hier à Reims, par la poste, que vous étiez enfin arrivée, aimable amie, dans ce Paris que vous avez quitté si longtemps et où je serai heureux de vous retrouver lundi. Convenez que nous ne nous arrangeons pas bien, ou du moins que les devoirs et les grandes occasions ne s'arrangent pas bien pour nous. Huit grands jours encore perdus pour prolonger notre séparation, outre les courses de campagne et d'été qu'il faut encore prévoir! Mon successeur aura été plus heureux: car je crois qu'il était parti dès avant-hier soir de Reims, et il pourra vous raconter que, dans la seconde grande cérémonie, qui l'intéressait personnellement, il a représenté côte à côte avec M. de Villèle; je vous raconterai cela et bien d'autres choses. Mais qu'il y a encore à attendre à mon gré!

«Je renvoie tout à nos conversations, au-devant desquelles mon coeur vole. J'espère bien lundi aller vous voir dès avant le dîner; mais je ne puis partir d'ici qu'après le roi, et j'espère que vous aurez été voir le magnifique cortége.

«Si vous aviez été bien aimable et moins paresseuse, vous m'auriez écrit quelques mots ici; vous m'auriez donné des nouvelles de la santé d'Amélie et de l'impression qu'elle reçoit de la France et de notre climat.

«Adieu, adieu. Soyez encore la bien arrivée et plaignez moi de ce retard.

«MATHIEU.»

Voici comment M. de Chateaubriand raconte dans ses Mémoires la circonstance à laquelle M. de Montmorency fait allusion:

«À la cérémonie des chevaliers des ordres, je me trouvai à genoux aux pieds du roi dans le moment que M. de Villèle prêtait son serment. J'échangeai deux ou trois mots de politesse avec mon compagnon de chevalerie, à propos de quelques plumes détachées de mon chapeau. Nous quittâmes les genoux du prince, et tout fut fini.

«Le roi, ayant eu de la peine à ôter ses gants pour prendre mes mains dans les siennes, m'avait dit en riant: «Chat ganté ne prend point de souris.» On crut qu'il m'avait parlé longtemps, et le bruit de ma faveur renaissante s'était répandu.»

M. de Chateaubriand revint en effet de Reims plusieurs jours avant le roi, et par conséquent avant le duc Mathieu de Montmorency. Celui-ci avait suivi la cour à Compiègne, où le roi s'était arrêté pour chasser. À la vive impatience de retrouver, après plus d'une année d'absence, une amie qui tenait le premier rang dans son coeur, se joignait un grand désir de savoir comment se serait passée la première entrevue avec M. de Chateaubriand. Aussi adressait-il de Compiègne ce billet à Mme Récamier:

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Ce 2 juin 1825.

«Je reçois ce matin, aimable amie, une lettre d'Adrien pour vous, que je ne veux pas retarder, même de quelques jours, mais vous envoyer immédiatement, en profitant de l'occasion pour vous renouveler mes tendres et fidèles souvenirs. Cela vous rendra honteuse, si vous ne m'écrivez pas un mot d'ici à lundi. Moi, je compte un jour de moins avant le bonheur de vous revoir. Je vous écris ceci de la petite maison de ce pauvre Berthault[42], où vous avez habité quelquefois, et qui est devenue notre maison de plaisance. J'y suis venu lire et écrire pendant que le roi est à la chasse. Adieu, adieu; des nouvelles d'Amélie. Je désire bien vivement que notre été lui fasse du bien.

«Vous me manderez, quand vous aurez vu pour la première fois le mélancolique René, comment cela se sera passé.»

Un mot de Mme Récamier apprit à M. de Chateaubriand qu'elle était rentrée dans la cellule de l'Abbaye-au-Bois. Il y accourut le jour même, à son heure accoutumée, comme s'il y fût venu la veille. Pas un mot d'explication ou de reproches ne fut échangé; mais en voyant avec quelle joie profonde il reprenait les habitudes interrompues, quelle respectueuse tendresse, quelle parfaite confiance il lui témoignait, Mme Récamier comprit que le ciel avait béni le sacrifice qu'elle s'était imposé, et elle eut la douce certitude que désormais l'amitié de M. de Chateaubriand, exempte d'orages, serait ce qu'elle avait voulu qu'elle fût, inaltérable, parce qu'elle était calme comme la bonne conscience et pure comme la vertu.

M. Ballanche, dans le dévouement qui l'associait à toutes les impressions de Mme Récamier, ne devinait-il pas et n'annonçait-il pas ce résultat, lorsqu'il lui écrivait de Pise, le 12 mars précédent, pendant une absence de huit jours?

12 mars 1825.

«Je me doutais bien que vos ressentiments ne tiendraient pas; il y a des choses trop antipathiques à nos natures, et la vôtre est certainement la mansuétude. La tristesse dont il[43] est obsédé ne m'étonne point: la chose à laquelle il avait consacré sa vie publique est accomplie. Il se survit, et rien n'est plus triste que de se survivre; pour ne pas se survivre, il faut s'appuyer sur le sentiment moral.

«Ainsi donc votre douce compassion sera encore son meilleur asile. J'espère que vous le convertirez au sentiment moral; vous lui ferez comprendre que les plus belles facultés, la plus éclatante renommée ne sont que de la poussière, si elles ne reçoivent la fécondité du sentiment moral.»

La joie de se retrouver au milieu de sa famille et de ses amis fut profondément sentie par Mme Récamier. La Providence lui accordait un de ces moments de félicité presque sans mélange, qui ne sont jamais que de bien passagère durée. Le temps semblait avoir respecté, pendant son absence, les trois vieillards dont elle protégeait l'existence et le repos. Satisfaite de ses rapports avec tous ses amis, Mme Récamier était à la veille d'assurer par un mariage selon son coeur, et sans se séparer d'elle, le bonheur et l'avenir de sa fille d'adoption. Une seule chose retardait la conclusion du mariage arrêté entre sa nièce et M. Lenormant: c'était que celui-ci eût une carrière certaine, et l'attente ne devait pas beaucoup se prolonger.

M. de Montmorency, au bout de quelques semaines, fut obligé de quitter Paris. Il allait faire sa tournée annuelle dans les diverses terres où l'appelaient des réunions de famille auxquelles il ne manquait jamais et où il portait, dans ses rapports de père, d'époux et de fils, le charme un peu austère qui ne l'abandonnait point.

Pendant cette absence, il écrivait à la recluse de l'Abbaye-au-Bois.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Esclymont, ce 3 juillet 1825.

«Voici déjà huit jours, aimable amie, que j'ai quitté Paris et la douce habitude de ne pas finir ma journée sans visiter le modeste asile de l'Abbaye-au-Bois. Il me semble que nous avions aussi fixé ce terme de huit jours comme le minimum de notre correspondance. Songez-vous à remplir cet engagement auquel j'attache tant de prix? ou attendez-vous que je remplisse un devoir doux et facile en vous écrivant le premier? Cependant que vous dirai-je, que vous ne sachiez d'avance, de mes regrets, d'un invariable sentiment auquel ne peuvent porter atteinte, ni les campagnes de quelques semaines, ni les terribles voyages de deux années? Vous intéresserai-je davantage en vous parlant de la vie paisible d'un vieux château où je réunis plusieurs objets de mes affections, où je lis et me promène plus qu'à Paris? mais je n'en pense pas moins à vous, et je regrette mes fins de soirées.

«Mais vous, aimable amie, que de choses n'avez-vous pas à me mander de cette capitale, siége de tant d'intérêts politiques, financiers, littéraires? En attendant que vous m'envoyiez le courrier que vous m'annoncez, préludez par quelques nouvelles de votre mélancolique ami, dont il me semble que les affaires n'avancent pas beaucoup, peut-être d'après ses dernières escapades qui auront déjoué les démarches d'une autre amie[44].

«Vous êtes plus paisible et plus incertaine, malgré les rapprochements piquants et les conversations curieuses que vous favorisez dans votre jolie chambre. Il est un autre négociation à laquelle je tiens plus vivement et que je serais heureux d'avoir pu seulement ouvrir. Ma belle-mère m'en demandait ce matin même des nouvelles avec beaucoup d'intérêt; elle serait d'avis que vous tentiez la grande audience dont vous me parliez une fois. Vous réfléchirez s'il faut se presser ou bien attendre notre retour; parlez toujours de moi à M. Lenormant et, si vous me permettez le rapprochement, à Amélie, dont j'espère que la santé vous donne quelque satisfaction.»

LE MÊME.

«Bonnétable, ce 30 juillet 1825.

«Je voulais dès le dernier courrier, aimable amie, vous remercier de votre lettre du 11, qui m'a fait grand plaisir: vos regrets me vont au coeur, et je suis bien fâché de ne pouvoir y répondre par l'indication d'un retour prochain et fixe; mais vous sentez qu'il m'est impossible de ne pas accorder quelques instants à deux terres qui sont à une quarantaine de lieues, et que par là même je visite peu et rarement. Cette chaleur même, dont j'ai peur que vous ne soyez bien fatiguée et incommodée dans une ville comme Paris, ne serait pas un motif pour abréger mon voyage; car on voudrait attendre qu'elle fût un peu diminuée avant de quitter ce vieux château, qui nous offre au moins quelque défense par ses murs épais, et en fermant bien ses fenêtres assez rares.

«Je projetais une petite excursion et la visite d'une prison considérable en me rendant à l'autre séjour, qui est au moins connu de vous, qui a été habité par vous. C'est un grand avantage qu'il a sur celui-ci. J'ai relu, il y a quelques jours, ce que notre amie a dit, dans ses Dix années d'exil, de notre maison de La Forest.

«Notre amitié a eu à célébrer un triste anniversaire[45] depuis que je vous ai quittée. Comme elle parle bien aussi de vous! Votre pensée vient sans cesse s'unir à mes éternels regrets; et c'est tellement vrai, que je m'aperçois dans l'instant même de l'erreur[46] que je viens de commettre en plaçant votre présence, comme celle de notre amie, dans ma maison des bois. Vous étiez restée à Fossé, et je regrette beaucoup que vous ne connaissiez de nos habitations que la Vallée-aux-Loups, à laquelle vous seriez peut-être capable de joindre quelquefois une autre pensée que la mienne.

«Savez-vous qu'une des choses qui me déplaît de l'absence, c'est cette perpétuelle assiduité de l'ancien propriétaire; et s'il va avoir une veine d'indépendance généreuse, s'il va écrire quelques belles pages, comme il en est capable et comme on l'annonce, pour une cause intéressante, vous en serez peut-être prodigieusement, touchée! J'ai la chance de quelque variation; enfin j'ai souri de quelques lignes qui ont suivi une certaine négociation. Ce que je trouve fort beau sous un rapport grave, mais que je n'aurais jamais deviné, c'est que sa femme vous plaise. Je lui accorde de l'estime, mais je n'en ai jamais reçu une autre impression.

«Quant à votre intéressant jeune homme, je traite ce sujet très-gravement. Je ne veux pas que vous désespériez, que vous voyiez en noir son avenir et celui de votre charmante nièce. Mon Dieu! comme je voudrais savoir et un peu adoucir les choses qui vous font de la peine et que vous renvoyez à nos premières conversations!

«Adieu, aimable amie, ne me négligez pas trop, et envoyez toujours vos lettres à l'hôtel de Luynes.

«Mille tendres hommages.»

Dans une lettre postérieure de quelques jours, et datée de Vendôme, M. de Montmorency ajoute:

«J'ai reçu et lu la brochure[47] qui avait beaucoup de droits à mon intérêt; le sujet en inspire beaucoup. Le talent est toujours le même, quoiqu'il me semble un peu gêné par ce genre mitoyen entre une note politique et un morceau de sentiment; ce n'est ni l'un ni l'autre. Je n'en ai pas moins trouvé pitoyables les critiques du Journal de Paris en particulier. Je n'avais pas besoin de cette lecture pour que vous fussiez contente de moi sur l'impression que m'ont faite les dernières nouvelles de la prise de Tripolitza; ne sont-elles pas bien mauvaises pour les Grecs?»

L'opposition violente, mais si remarquable dans son énergique expression, que M. de Chateaubriand faisait depuis une année au ministère Villèle, ne s'était pas ralentie. Le talent prodigieux déployé dans cette lutte, en lui donnant un éclat inouï, rendait tout accommodement impossible. Aussi, tandis que d'autres amis de M. de Chateaubriand essayaient, dans des intentions bienveillantes, de négocier un rapprochement sans y parvenir jamais, Mme Récamier, tout en regrettant que le ton pris au début de la polémique eût été si peu mesuré, ne croyait-elle aucun rapprochement personnel praticable ni même honorable.

L'écrit auquel M. de Montmorency vient de faire allusion était du nombre de ceux que le noble auteur du Génie du christianisme consacrait à la cause de l'émancipation des chrétiens en Orient. Qu'on les relise, et on verra si la civilisation, la liberté et la religion, ont jamais parlé un plus beau langage!

Au surplus, nous aimons à constater, dans les lettres de M. de Montmorency, que toutes les nuances du parti royaliste prirent un intérêt vif et véritable à la cause de l'émancipation de la Grèce.

Charles X, par l'expédition de Morée, a lié, dans la reconnaissance des Grecs, le souvenir de la maison de Bourbon au glorieux souvenir de l'ère de leur indépendance.

Mme Récamier avait été des premières à se passionner pour la cause grecque. Le jeune Canaris, que le comité hellénique faisait élever à Paris, passait presque tous ses jours de sortie à l'Abbaye-au-Bois. On trouvera plus loin une lettre de M. de Chateaubriand adressée de Rome à cet enfant.

Le mois de septembre s'écoula pour Mme Récamier dans cette charmante retraite de la Vallée-aux-Loups, où, depuis plusieurs années déjà, elle allait chercher du repos et de la verdure, et à cette occasion M. de Montmorency lui disait: «Je suis charmé que la présence de l'amitié consacre de temps en temps ce vallon.»

M. Bigot de Préameneu étant venu à mourir à la même époque, on engagea M. de Montmorency à se mettre sur les rangs pour le remplacer à l'Académie française.

L'Académie s'est de tout temps associé un certain nombre de grands seigneurs; ils apportaient dans son sein une élégance de langage, une tradition de goût, un sentiment délicat des nuances et, pour employer une expression de M. Ballanche, un parfum de la chambre des dames, qui jusqu'à présent avait été un des traits caractéristiques des belles époques de notre littérature. M. de Montmorency, un des derniers, possédait ces traditions de la bonne compagnie, sa correspondance en a donné la preuve: on eut donc raison de vaincre les scrupules de sa modestie, et l'Académie fit un bon choix en le nommant le 3 novembre 1825.

Mais si ce succès fut prisé très-haut par M. de Montmorency, il le confirmait dans la résolution d'abandonner la pension littéraire attachée au fauteuil auquel on voulait bien l'appeler, pour en faire profiter un véritable homme de lettres. Il communiqua cette pensée à Mme Récamier, qui l'approuva vivement et qui promit de l'aider dans le choix de la personne à laquelle on offrirait cette pension.

Mme Récamier, si prompte et si ferme à la décision dans les circonstances importantes, aimait à consulter dans les petites. On délibéra donc à l'Abbaye-au-Bois sur l'abandon de la pension de M. de Montmorency, et chacun proposait et vantait son candidat.

Pendant les fréquents séjours que Mme Récamier avait faits à Aulnay, dans la jolie vallée de M. de Chateaubriand et de M. de Montmorency, le hasard et le voisinage l'avaient mise en relation avec un littérateur d'un esprit rare et mordant, M. Henri de Latouche. Il possédait à Aulnay une maisonnette dont un rosier couvrait la façade, qu'entouraient quelques pouces de terrain garnis de fleurs, mais qui participait à la grâce riante de ce vallon, bien dépoétisé aujourd'hui, me dit-on, et charmant alors par le silence et la solitude.

M. de Latouche, éditeur d'André Chénier, poëte lui-même, auteur de romans et de comédies, libéral ardent et, tout homme d'esprit qu'il était, imbu de vulgaires et regrettables préjugés contre des choses et des personnes respectables, avait pourtant de sérieuses et nobles qualités. Capable d'une méchanceté, il était capable aussi d'une bonne et généreuse action; il professait une très-vive admiration pour M. de Chateaubriand, et pour Mme Récamier un attachement plein de respect. M. Ballanche, malgré le contraste de sa douce et rêveuse nature avec cet esprit toujours armé en guerre, avait de l'amitié pour M. de Latouche et le voyait souvent.

En venant chez Mme Récamier pendant son dernier séjour à la Vallée, M. de Latouche avait un jour apporté le volume de poésies de Mme Desbordes-Valmore. Ce recueil avait charmé: le sentiment poétique si vif et si naturel, la passion vraie, l'originalité qui caractérisait ce talent nouveau, firent désirer des détails et quelques renseignements sur la personne de l'auteur. M. de Latouche, en satisfaisant à ce désir, avait parlé avec effusion de Mme Desbordes, et fait un tableau frappant de la destinée précaire de cette muse, errant de ville en ville à la suite d'une troupe d'artistes dramatiques au nombre desquels était son mari. Il avait vanté la noblesse et la fière indépendance de son caractère, en un mot, il avait fortement intéressé Mme Récamier et ses amis au sort de cette femme dont le talent les avait émus. Le nom de Mme Desbordes devait se trouver un des premiers prononcés dans le petit conseil de l'Abbaye-au-Bois; il fut résolu qu'il serait désigné au choix de M. de Montmorency, et M. de Latouche parut le négociateur indiqué pour la proposition à laquelle on voulait mettre toute la délicatesse possible. Il fut donc mandé chez Mme Récamier. La généreuse pensée de M. de Montmorency excita une vive reconnaissance, mais ne fut point acceptée.

En publiant ces souvenirs, nous nous sommes imposé la loi de ne faire usage d'aucune lettre de personnages vivants. Nous n'avons fait exception à cette règle que pour les souverains ou les personnes ayant porté la couronne.

Nous avons été bien tenté de l'enfreindre en mettant la couronne de poëte au même rang que les royautés politiques, et le public aurait beaucoup gagné à la communication des lettres de Mme Desbordes-Valmore à Mme Récamier. Mais il faut respecter la loi qu'on s'est donnée et se contenter, en faisant, selon la noble coutume des gouvernements libres, le dépôt de nos pièces diplomatiques, des lettres que M. de Latouche écrivit à cette époque, et qui eurent cette négociation pour objet.

M. H. DE LATOUCHE À Mme RÉCAMIER.

«Vendredi… 1825.

«Madame,

«Non, sûrement, on ne doit pas regretter une course d'Aulnay à Paris pour prendre part à une bonne action; mais n'irait-on pas au bout du monde pour vous la voir accomplir avec tant de grâce et de simplicité? Je suis bien profondément touché de votre bonté pour Mme Desbordes: je vais lui écrire pour lui conseiller très-fort de ne point refuser une faveur où votre intervention met tant de bon goût; et, si elle vient du roi, notre poëte, qui est maintenant exilée à Bordeaux, s'empressera, j'ose en répondre, de témoigner toute sa reconnaissance.

«Mais, Madame, n'insistez pas pour que j'aille vous voir, j'ai peur de vous. Au lieu de moi, recevez, demain vers deux heures, M. Desbordes l'oncle, un vieillard qui a pour sa nièce une affection paternelle, un peintre assez habile, un ami du docteur Alibert, un royaliste en cheveux blancs; il expliquera mieux que personne tout ce que vous voudrez savoir touchant votre protégée, et sa gratitude, à lui, s'adressera plutôt au bienfait qu'à la bienfaitrice.

«Moi, je ne puis échapper, du reste, à l'occasion de vous voir: M. Delécluze doit me montrer, ce soir ou demain, un dessin de votre retraite; si votre portrait s'y trouve, vous ne m'empêcherez pas de lui dire tout ce que votre modestie refuserait d'entendre.

«Agréez, Madame, l'hommage de mon éternel dévouement.

«H. DE LATOUCHE.»
LE MÊME.

«Lundi 11… 1825.

«Madame,

«Serait-il juste que vous eussiez un moment de déplaisir à cause d'une bonne action de plus que vous avez voulu faire? Pardonneriez-vous au plus discret, mais au plus dévoué de vos admirateurs de vous déguiser une vérité fâcheuse? Cette pension que vous appelez ingénieusement académique, cette faveur que vous avez obligeamment rêvée pour Mme Valmore, elle sera refusée. Je n'ai encore reçu, ainsi que vous, et je n'ai pu même recevoir aucune nouvelle de Bordeaux; mais cependant je vous prédis et je vous certifie le refus: refus noble, simple, empreint de reconnaissance pour vous, mais enfin un refus. Prenez d'avance votre parti: on ne fait pas tout le bien qu'on veut faire! et prenez vos mesures pour faire tomber vos bontés en d'autres mains.

«Ne croyez pas tout le mal qu'on vous dira de moi, et permettez aux gens qui partagent l'opposition où je suis d'être aussi fiers de leurs ennemis que de leurs amis.

«H. DE LATOUCHE.»

Mme Récamier et M. de Montmorency ne se tinrent pas pour battus; le refus digne et simple de Mme Desbordes-Valmore, et les lettres dans lesquelles elle l'exprimait avec tant de délicatesse et de reconnaissance, furent un aiguillon de plus à l'intérêt qu'elle leur inspirait. Une pension de mille francs, sollicitée et obtenue par eux de la munificence royale, fut accordée à Mme Desbordes, dont les scrupules durent être vaincus. M. de Latouche en parlait en ces termes en écrivant à Mme Récamier:

M. DE LATOUCHE À Mme RÉCAMIER.

«Dimanche… 1825.

«Madame,

«Si je n'ai point répondu hier à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, c'est que mon premier mouvement avait été d'aller vous porter moi-même l'hommage de ma profonde reconnaissance. J'ai réfléchi depuis qu'il ne fallait pas vous punir d'un bon sentiment par une importunité; mais croyez que je sens bien vivement tout le prix de votre bonté, toute la grâce adorable de votre obligeance. Le souvenir en vivra autant que moi, et notre pauvre et humble exilée le perpétuera dans sa famille.

«Jouissez du bien que vous faites noblement. Il faudrait être ingrat pour ne pas aimer un peu vos amis, malgré leur fortune et leur puissance, quand vous servez si bien les nôtres. À défaut de pouvoir les obliger, nous écarterons du moins les désobligeances.

«Croyez, Madame, à mon éternel dévouement pour vous.»

LE MÊME.

«Madame,

«J'ai vu, il y a peu de jours, un bon et honnête vieillard qui s'afflige profondément de votre oubli. Il n'y a point de caractères et d'âges différents qui puissent échapper à cette peine-là. Il est si honorable et si doux d'avoir avec vous quelques rapports, que le sentiment de son chagrin est bien naturel. Vous comprenez, Madame, que je parle de M. Desbordes. Du reste, Marcelline, comme dit le respectable oncle, a enfin touché sa pension. Ses amis ont triomphé de ses scrupules. Elle viendra elle-même vous remercier au printemps prochain.

«Il n'y a pas jusqu'à ce petit village d'Aulnay, que vous avez si brusquement et si complétement abandonné, qui n'ait gardé de vous plus d'un souvenir.

«Je connais là un vieux laboureur qui est vêtu et nourri par vos soins. Il parle de vous avec reconnaissance. Avant que vous n'eussiez intéressé à son sort M. le vicaire de Sceaux, une oisiveté complète et peut-être aussi quelques mauvais traitements de ses enfants avaient fait croire à ce pauvre vieux homme qu'il ne vivait plus: c'est à la lettre, il se croyait mort. S'il avait pu se rendre compte de ses idées, il se serait cru dans une existence intermédiaire, dans une sorte de purgatoire. S'il racontait un fait, il disait toujours: «De mon vivant. Oh oui! de mon vivant, le soleil était plus chaud, il y avait plus de fruits.» Cette bizarre persuasion n'est-elle pas touchante?

«Maintenant il s'exprime comme un autre; mais je suis sûr que si on lui parlait des anges, il croirait en connaître un.

«Agréez, Madame, l'hommage de mes sentiments inviolables.

«H. DE LATOUCHE.»

Cependant M. Lenormant avait été nommé inspecteur des beaux-arts dans l'administration placée sous les ordres de M. le vicomte de La Rochefoucauld, et Mme Récamier vit s'accomplir, le 1er février 1826, dans l'église de l'Abbaye-au-Bois, le mariage qui devait mettre le comble à ses voeux, en assurant le bonheur de sa fille adoptive.

Quelques jours auparavant, le 11 janvier, M. Mathieu de Montmorency en recevant le titre de gouverneur de Mgr le duc de Bordeaux, s'était senti récompensé du dévouement et des vertus de toute sa vie. L'opinion publique applaudit à ce choix; M. de Montmorency était profondément reconnaissant et flatté de cette marque insigne de confiance, et, sans s'effrayer de la responsabilité qui semblait devoir peser sur lui, il se préoccupait beaucoup de ses nouveaux devoirs. Il exprima noblement cette pensée dans son discours de réception à l'Académie française. Ce fut le comte Daru qui lui répondit au nom de la compagnie, et M. de Chateaubriand lut dans cette séance la première partie du Discours servant d'introduction à l'Histoire de France. La curiosité publique, toujours vivement excitée par ces séances, se montra pour celle-ci plus empressée encore que de coutume; il est vrai que c'était la première fois, depuis sa sortie du ministère, que M. de Chateaubriand paraissait en public, et il avait voulu le faire pour donner plus d'intérêt à la séance et, en quelque sorte, pour orner le triomphe de celui dont il avait été le rival.

On le voit, s'il y eut un moment où les amis de M. de Montmorency eurent le droit de se dire satisfaits de la position qui lui était faite et des hommages rendus à son caractère, c'était bien celui-là. Sa santé semblait parfaite; cependant il éprouva quelques légers malaises au commencement de la semaine sainte, mais il ne voulut pas qu'on y attachât d'importance, et ne se rendit pas moins, le vendredi saint, 24 mars, aux offices de Saint-Thomas-d'Aquin, sa paroisse.

Tandis qu'il était prosterné au pied du tombeau de son divin Sauveur, on vit tout à coup son noble front se baisser un peu plus profondément, comme dans un redoublement de ferveur; on craignit d'abord de troubler son pieux recueillement, mais bientôt on s'aperçut qu'il avait cessé de vivre. Avertie presqu'aussitôt de ce douloureux événement, Mme Récamier accourut auprès du corps inanimé de ce saint ami, et ses larmes s'unirent à celles de sa mère et de sa veuve.

Le lendemain, elle recevait de la duchesse de Broglie ces lignes si bien en harmonie avec sa douleur:

LA DUCHESSE DE BROGLIE À Mme RÉCAMIER.

«Samedi saint, 1826.

«Ah! mon Dieu, mon Dieu! chère amie, quel événement! Combien je vous plains! je pense à vous avec déchirement. Tout le passé s'est représenté à moi, j'ai cru voir la douleur de ma pauvre mère[48], et je pense à la vôtre, chère amie, qui doit être affreuse.

«Mais quelle belle mort! Ainsi lui-même l'aurait choisie, le lieu, le jour, l'heure. La main de Dieu, de ce Dieu sauveur dont il célébrait le sacrifice, est là! Il est à présent avec lui! Chère amie, faites-moi donner de vos nouvelles, dites-moi quand je pourrai vous voir: j'ai besoin de pleurer avec vous, pour vous. Je vous serre contre mon coeur, en vous recommandant à ce Dieu qui a rappelé à lui notre pauvre ami.»

Quelques jours plus tard lui parvenait cette lettre du parent qui, comme Mme Récamier elle-même, se voyait ravir, par cette mort, son meilleur ami et son guide.

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Palo, à 24 milles de Rome, ce 9 avril 1826.

«Je reçois dans la solitude, où ma douleur s'est réfugiée, votre lettre si pénétrante de la même douleur. Je vous remercie, chère amie, de m'avoir adressé vos peines, de m'avoir envoyé vos larmes, et si votre coeur est navré, est déchiré, a besoin de rencontrer des malheureux comme vous, pour la même cause que vous, vous avez raison de penser à moi.

«Vous connaissiez toutes les vertus de sa vie, comme vous connaissez toutes les faiblesses de la mienne, et vous aviez la confiance, le secret de cette amitié que j'ai portée dans mon coeur, depuis ses premiers battements jusqu'au dernier jour de la vie de notre ami.

«Y eut-il jamais un sentiment plus fraternel, plus sympathique, plus inaltérable? Je le dis à vous, chère amie, je l'avoue sans fausse modestie: je n'ai eu quelque mérite, quelque honneur dans ma vie que dans les actions qui m'ont été communes avec mon angélique ami.

«Je relis encore votre lettre pleine de charme et de douleur, vous sentez toute l'étendue de votre perte. Vous et moi, nous en sentirons tous les jours une nouvelle, une plus vive, une plus désolante amertume.

«Je le pense bien sincèrement: depuis cinq à six jours que j'ai reçu cette fatale nouvelle, mon coeur se déchire, ouvre ses anciennes plaies; c'est un état bien digne de pitié. Eh bien! je suis convaincu que la réflexion, l'habitude de la douleur, mais la nécessité de la couvrir de l'indifférence du temps et de la distraction, nous rendent encore plus malheureux.

«Lui seul est heureux: il l'est, sans doute; il voit du ciel nos pleurs, nos désolations, nos hommages; il sera notre protecteur là-haut, comme il était notre ami, notre appui sur la terre.

«Nous nous reverrons probablement cet été pour quelques mois. C'est le plus grand effort, le plus grand sacrifice que je puisse faire à ce qui me reste de famille, que de retourner à Paris. Je me sens à cet égard la plus invincible répugnance. Paris ne se présente à mes yeux que comme le tombeau de toutes mes espérances, de mes consolations, et de toutes nos générations.

«Je vous offre mes plus tendres, mes plus sympathiques amitiés, et
je vous prie de continuer à m'écrire.»

Une année après ce deuil qui ne devait point cesser, le duc Laval écrivait encore à Mme Récamier.

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Rome, 8 avril 1827.

«Je vous remercie bien amicalement de votre lettre du 16 mars: je ne vous adresserai point de reproches sur un silence que vous avez longtemps gardé. Nous sommes convenus que ce silence qui toujours blesse l'amitié, et souvent la tue, ne faisait aucun mal à la vôtre, par une exception qui n'appartient qu'à vous.

«Ainsi, je veux croire, et je le sens encore bien mieux que je ne le crois, que tant d'années de confiance, d'intimité et d'amitié entre nous ne seront jamais perdues. Les malheurs, les pertes qui nous ont accablés et, surtout la dernière que nous avons si tendrement, si cruellement partagée, nous garantissait une inaltérable amitié; elle s'est fortifiée, elle s'entretient par des regrets, par des souvenirs communs.

«Nous entrons dans une époque grave, dans une semaine sainte, qui nous ramène plus particulièrement aux souvenirs de cet angélique ami dont il aurait fallu, dont il faudrait encore imiter les exemples, pour mériter le prix céleste qu'il a obtenu. Ce que vous me mandez de cette pauvre veuve[49] qui s'est réfugiée à la campagne, qui fait du bien, dit-elle, sans attrait pour la charité, est quelque chose qui attriste, qui serre le coeur. Cette magnificence dans ses aumônes, qui s'allie avec tant de sécheresse, me confond et offre la composition du caractère le plus bizarre et le plus à plaindre. Cette douleur impitoyable, qui se rapporte à un unique objet, sans compassion pour les autres, sans besoin de communication, enfin tout ce que vous me faites entendre, à cet égard, me pénètre de mélancolie. À côté de cette douleur, est une autre douleur d'une tout autre nature, celle de la mère[50], de ma pauvre tante, toujours attrayante, toujours aimable et qui plaît avec toute l'insouciance du désespoir. Pauvre, malheureuse, presque anéantie famille que la mienne! Voilà pourquoi les pays éloignés, la terre étrangère me conviennent.»

Le vide que la mort de M. de Montmorency avait laissé dans le coeur et dans l'existence de Mme Récamier ne fut jamais rempli. Qui pouvait en effet remplacer cette affection à la fois si pure et si tendre, et ce sentiment ardent, cette passion du perfectionnement moral et du salut éternel de celle qu'il aimait?

Dans le besoin de s'entourer des souvenirs de l'ami qu'elle pleurait, Mme Récamier se trouva naturellement amenée à rechercher plus qu'elle ne l'avait fait jusqu'alors la société de la duchesse Mathieu de Montmorency: celle-ci trouvait une telle douceur dans les consolations qui lui étaient ainsi prodiguées qu'elle se prit pour elle d'une véritable tendresse. Elle voulut avoir une chambre à l'Abbaye-au-Bois, où pendant un an ou deux elle venait fréquemment s'enfermer, pour prier et pour voir plus librement celle qui seule savait adoucir ce que sa douleur avait d'âpre et de concentré.

La jeunesse de Mathieu de Montmorency, nous l'avons déjà dit, avait été livrée à une passion vive, et après la naissance de sa fille Élisa, depuis la vicomtesse de La Rochefoucauld, il s'était éloigné de sa femme. La catastrophe qui fit monter son frère sur l'échafaud fut pour lui l'occasion d'un terrible réveil et d'une éclatante conversion; mais il vécut encore bien des années sans liens intimes avec la personne qui portait son nom et que sa piété et ses vertus rendaient digne de tout son respect. La mort d'Henri de Montmorency, fils unique du duc de Laval, seul héritier du grand nom dont ils étaient tous si fiers, et l'espérance qu'un nouveau rejeton pourrait faire revivre cotte noble maison prête à s'éteindre, rapprochèrent, en 1819, Mathieu de Montmorency de sa femme. L'héritier vivement désiré ne lui fut pas accordé, mais Mme de Montmorency, qui si longtemps avait vécu dans l'isolement, sentit redoubler l'affection qu'elle portait à son mari; elle eut de sa mort une douleur presque farouche, elle n'y chercha de consolations qu'en redoublant de pratiques de piété, et fixée enfin irrévocablement dans sa terre de Bonnétable, elle se livra avec ardeur à la charité et aux bonnes oeuvres. C'est là qu'elle a terminé, l'année dernière, dans un âge très-avancé, sa longue et édifiante carrière; Mme Récamier alla la visiter deux fois à Bonnétable, et Mme de Montmorency lui écrivait fréquemment.

Après la mort de son mari, trouvant que la lecture et la vue même des lettres qu'elle en avait reçues, ne faisaient qu'irriter son chagrin, elle les avait données à Mme Récamier.

Nous citerons ici deux lettres prises au hasard dans la correspondance de Mme de Montmorency; elles serviront à faire apprécier la sorte de rapport qui s'était établi entre elle et la recluse de l'Abbaye-au-Bois.

LA DUCHESSE MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Bonnétable, ce 5 septembre 1827.

«C'est moi, Madame, qui serais bien ingrate si j'avais pu me servir d'une pareille expression en parlant de votre long silence. Vous ne me devez rien assurément; mais, à cette époque cruelle, vous m'aviez si bien comprise que j'éprouverais un chagrin de plus, en voyant s'éloigner ce complaisant intérêt qui s'allie si parfaitement à ma douleur extrême, et qui me permet, de lui parler à coeur ouvert et de l'entretenir de ma peine.

«J'allais dire ma peine éternelle: mais non, car Dieu me permet d'espérer qu'elle ne durera pas au delà de ma triste existence. Comment celui qui, je l'espère, est heureux, ne prierait-il pas efficacement pour celle qu'il laisse si à plaindre, et dont l'unique étude est de travailler à mériter de le rejoindre le plus promptement possible? Tous mes établissements, mes travaux, mes occupations même, qui peuvent avoir l'air de distractions aux yeux de ce monde ingrat et si peu accoutumé aux sentiments légitimes et vrais, tendent à ce seul but.

«La fondation de mon hospice se fait. Avant la fin de l'année le bâtiment sera terminé et, le carême prochain, j'y établirai les malades; je veux qu'ils y entrent le vendredi saint et que l'hospice soit consacré à la Croix. Je travaille pour l'éternité; c'est un bon stimulant, n'est-ce pas?

«Je ne compte venir à Paris que pour pleurer avec Adrien[51]. Aussitôt que je le saurai arrivé, j'irai y passer trois ou quatre jours seulement. Je chercherai toujours à vous voir, n'en doutez pas, excepté dans le logement où vous êtes: je ne crois pas avoir jamais le courage de monter cet escalier dont il me parlait si souvent; il allait si vite chez vous!

«Vous avez donc enfin examiné ces vers si touchants et ces précieuses lettres? il faut que vous m'ayez inspiré une grande confiance pour vous les avoir donnés. Vous avez pu entrevoir le bonheur dont j'ai dû jouir, et par conséquent ce que doit être maintenant ma douleur, ma privation, mon isolement.

«Mais adieu, chère Madame, je finis toujours par ressasser le même sujet: pardonnez-le-moi. Vous avez compris mes regrets et mes larmes: il vous aimait tant! si je n'ose m'établir sur la même ligne, au moins ne doutez jamais de mon tendre et constant intérêt.

«Quand je vois votre nom dans les journaux et dans d'autres ouvrages, je jouis des sentiments bienveillants qui sont toujours exprimés en votre faveur, ils vont droit à mon coeur. Ah! Madame, travaillez encore davantage pour tâcher de joindre au ciel celui qui a si bien mérité d'y entrer tout droit!»

LA MÊME.

«Ce dimanche… 1827.

«Vous êtes triste et affligée, j'en suis sure, Madame, de la mort de M. de Staël. Je le conçois, et, moi aussi, je suis loin d'y être indifférente. Je l'ai tant vu! il était du même mois et de la même année que ma fille, il était aimé de celui qui n'est plus. Et puis, tant de choses à redouter dans cette mort! Ah! c'est là un malheur inouï, que de craindre pour le salut de ceux qui nous sont chers! Je vous le dirai franchement, Madame, vous ne sauriez croire à quel point je m'intéresse à vous pour cette vie, mais bien plus encore pour cette éternité. Ce mot dit tout. Vous êtes si bonne pour moi, il vous aimait tant, et vous l'aimiez aussi. Que de titres qui vont droit à la place où était mon coeur, ce coeur si déchiré, qui ne respirait que pour lui! Je ne sais si j'en ai encore! Je le crois cependant, quand je pense à vous.»

Après la mort de M. Mathieu de Montmorency, M. de Chateaubriand, voulant s'associer à la douleur de Mme Récamier, composa pour elle une prière qu'on nous saura quelque gré d'insérer ici. Le titre est au pluriel dans l'original, ce qui laisse supposer le projet d'autres compositions analogues; mais nous croyons être sûr que cette pièce a été la seule de ce genre que M. de Chateaubriand ait écrite.

PRIÈRES CHRÉTIENNES POUR QUELQUES AFFLICTIONS DE LA VIE POUR LA PERTE D'UNE PERSONNE QUI NOUS ÉTAIT CHÈRE.

«J'ai senti que mon âme s'ennuyait de ma vie, parce qu'il s'y est formé un grand vide, et que la créature qui remplissait mes jours a passé.

«Mon Dieu! pourquoi m'avez-vous enlevé celui ou celle qui m'était si chère?

«Heureux celui qui n'est jamais né, car il n'a point connu les brisements du coeur et les défaillances de l'âme. Que vous ai-je fait, ô Seigneur! pour me traiter ainsi? Notre amitié, nos entretiens, l'échange mutuel de nos coeurs, n'étaient-ils pas pleins d'innocence? Et pourquoi appesantir ainsi votre main puissante sur un vermisseau? Ô mon Dieu! pardonnez à ma douleur insensée! Je sens que je me plains injustement de votre rigueur. Ne vous avais-je pas oublié pendant le cours de cette amitié trompeuse; ne portais-je pas à la créature un amour qui n'est dû qu'au créateur? Votre colère s'est animée en me voyant épris d'une poussière périssable; vous avez vu que j'avais embarqué mon coeur sur les flots, que les flots, en s'écoulant, le déposeraient au fond de l'abîme.

«Être éternel, objet qui ne finit point et devant qui tout s'écroule, seule réalité permanente et stable, vous seul méritez qu'on s'attache à vous; vous seul comblez les insatiables désirs de l'homme que vous portez dans vos mains. En vous aimant, plus d'inquiétudes, plus de crainte de perdre ce qu'on a choisi. Cet amour réunit l'ardeur, la force, la douceur et une espérance infinie. En vous contemplant, ô beauté divine! on sent avec transport que la mort n'étendra jamais ses horribles ombres sur vos traits divins.

«Mais, ô miracle de bonté! je retrouverai dans votre sein l'ami vertueux que j'ai perdu! Je l'aimerai de nouveau par vous et en vous, et mon âme entière; en se donnant, se retrouvera unie à celle de mon ami. Notre attachement divin partagera alors votre éternité.»

Mme de Chateaubriand, dont la santé toujours délicate avait été fort ébranlée par le trouble apporté dans l'existence de son mari, était partie pour le midi de la France; elle écrivait de là à Mme Récamier pour lui recommander sa chère infirmerie, la fondation de son habile et active charité.

Mme DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«La Seyne près Toulon (Var), ce 2 mars 1826.

«Je ne veux pas laisser partir le courrier, Madame, sans vous parler de mes regrets et de ma reconnaissance. M. de Chateaubriand me mande que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments charitables pour l'Infirmerie; je vous la recommande. Madame, c'est une enfant pour laquelle j'ai un grand faible, et que je me trouve heureuse de savoir entre vos mains. La pauvre soeur Reine se trouve aussi moins malheureuse de l'assurance qu'elle n'aurait affaire qu'à vous et à Mlle D'Acosta; je doute qu'elle eût supporté la présence d'une autre personne.

«Recevez, Madame, de nouveau tous mes sincères remercîments et l'expression de tous les sentiments dont je vous prie de vouloir bien agréer l'assurance,

«LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND.»
LA MÊME.

«La Seyne près Toulon (Var), ce 7 mars 1826.

«Voici encore, Madame, une importunité; mais c'est une justice à rendre et un grand plaisir à me faire. J'espère bien que vous ne me refuserez pas vos bons offices auprès de M. le duc de Doudeauville en faveur d'une pauvre dame de ce pays, qui se trouve dans un âge très-avancé, réduite, par suite de la révolution, à la plus affreuse indigence, et qui a plus de droits que personne à réclamer les bontés du roi. Elle est fort infirme et jouit ici de toute la considération due à sa piété et à la parfaite résignation avec laquelle elle supporte ses malheurs. Elle a eu l'honneur d'écrire, au mois de janvier 1825, à M. de Doudeauville, qui a eu la bonté de lui répondre, sans lui ôter l'espérance; mais, pour qu'elle soit réalisée, il nous faut votre protection. Je joins ici, Madame, l'envoi de la petite note que cette bonne dame m'a remise.

«Si M. le duc de Doudeauville veut avoir la bonté de se faire représenter les pièces justificatives restées dans les bureaux depuis 1819, il pourra s'assurer de la justice de la cause de ma pauvre protégée.

«J'apprends chaque jour vos nouvelles bontés pour l'Infirmerie. Il paraît, Madame, que le bon Dieu ne veut pas que cette oeuvre tombe, puisqu'elle est remise en vos charitables mains. Notre pauvre soeur Reine est bien heureuse de vous avoir trouvée; déjà si accoutumée à vous, elle qui redoutait tant les nouvelles figures et les faiseuses! J'espère cependant que l'on songera bientôt à vous relever de soins qui doivent être très-fatigants pour vous, et que Mgr l'archevêque ne tardera pas à faire administrer cet établissement sous un autre nom que le mien.

«Je serais bien fâchée que votre complaisance vous empêchât de réaliser l'espérance que vous nous avez donnée, de venir passer quelques moments avec nous à Lausanne.

«Recevez de nouveau, Madame, l'expression de ma reconnaissance et, je vous prie, celle de mes bien tendres sentiments.

«LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND.

«Je n'écris pas aujourd'hui à M. de Chateaubriand; si vous le voyez, soyez assez bonne pour lui donner de mes nouvelles.»

LA MÊME.

«Lausanne, 20 mai 1826.

«En sortant d'une maladie violente, je m'empresse, Madame, de vous remercier mille fois de toutes vos bontés. Vous avez fait le bonheur d'une famille entière et des plus honnêtes gens du monde, en obtenant une pension pour ma pauvre protégée, Mme Jonquère. C'est une sainte et qui priera Dieu pour vous. Voulez-vous bien, Madame, être mon interprète auprès de M. le duc de Doudeauville, et lui faire agréer l'expression de ma reconnaissance?

«C'est encore vous qui avez eu la complaisance de me choisir un chapeau; il faut que M. de Chateaubriand compte bien sur votre bonté pour vous avoir laissé cet ennui. Pour mettre le comble à toutes vos bonnes oeuvres, Mlle D'Acosta m'écrit que vous avez porté des trésors à l'Infirmerie; pour cette dernière, c'est Dieu qui vous récompensera, mais je n'en bénis pas moins une charité dans laquelle je trouve si bien mon compte.

«Agréez de nouveau, Madame, l'expression de tous les sentiments que je vous ai voués et dont j'ai l'honneur de vous offrir l'assurance.

«LA VTESSE DE CHATEAUBRIAND.

«P. S. Avez-vous donc renoncé tout à fait au voyage de Lausanne? C'est nous priver d'un grand plaisir, ainsi que beaucoup d'amis que vous avez laissés dans ce pays.»

Mme de Chateaubriand revint à Paris dans le courant de ce même été; la situation du ministère était toujours la même: entraîné par l'exagération de son propre parti, il inquiétait et irritait l'opinion par la présentation des projets de lois les plus en opposition avec l'esprit public. Le nouveau projet sur la police de la presse fut le signal d'un redoublement d'attaques contre le gouvernement; c'est cette loi que l'ironie publique avait qualifiée de loi d'amour et que M. de Chateaubriand appelait une loi vandale.

Mme de Chateaubriand, voulant donner à une fête de son Infirmerie un éclat qui servît de stimulant aux souscriptions, eut encore recours à l'obligeance de celle dont on ne pouvait lasser la bonté.

Mme DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Ce jeudi 15 mars 1827.

«Comme M. de Chateaubriand aimerait mieux voler que demander, je crains, Madame, qu'il ne s'acquitte mal de la commission dont je l'ai chargé auprès de vous. Il est question de faire une bonne oeuvre, vous y êtes toujours disposée; ensuite de me rendre un service, et je suis accoutumée à vos bontés. Voici donc de quoi il s'agit: nous voudrions avoir, à défaut d'un bon prédicateur, un peu de bonne musique pour notre fête du 27. On dit des merveilles de celle de Choron, et il paraît que votre recommandation est toute-puissante auprès de lui. Veuillez donc être assez bonne pour lui demander ce jour-là ses bambins—mais en petit nombre, car je me rappelle un jour qu'ils sont venus à l'Infirmerie une véritable armée.—S'il accepte, comme je n'en doute pas, il faudrait que je pusse causer de suite avec lui, et qu'il vînt chez moi, parce que je ne puis sortir.

«Il est nécessaire que nous convenions des morceaux qu'il devra chanter, qu'il a déjà fait chanter mille fois et dont j'ai du reste la musique, que je pourrai lui donner.

«Mille pardons de tant d'importunités; mais voilà comme sont les dames à bonnes oeuvres: je ne connais rien de plus tracassier, de plus ennuyeux, de plus entêté et de plus inutile.

«D'avance recevez, Madame, tous mes remercîments sincères et l'expression de mes bien tendres sentiments.

«LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND.»

L'année 1827, signalée par une irritation toujours croissante contre le ministère, y vit mettre le comble, par la mesure aussi maladroite qu'impopulaire de la dissolution de la garde nationale.

Le dévouement du duc de Doudeauville à la politique de M. de Villèle était absolu, et ce sentiment entraînait loin de sa modération accoutumée cet homme de bien, si doux et si mesuré à l'ordinaire dans son langage, lorsqu'il écrivait à Mme Récamier, le 17 mars 1826: «Quant à votre ami, il s'est fait gazetier, et gazetier bien violent; aussi s'est-il nui dans tous les partis.» Mais cet enivrement ne devait pas durer. Dès le mois de mars 1827, lors du scandale qui se produisit aux obsèques de son cousin, le duc de Larochefoucauld-Liancourt, M. de Doudeauville avait commencé à se séparer de M. de Villèle.

Trop honnête homme pour rester dans le cabinet après l'adoption d'une mesure qu'il avait vainement combattue devant le roi, le duc de Doudeauville donna sa démission le 30 mai, le lendemain de ce licenciement, dont l'effet fut si fâcheux.

Les fautes du ministère et l'opposition de M. de Chateaubriand devaient enfin porter leur fruit, et le 5 janvier 1826, le ministère de M. de Martignac remplaçait l'administration de M. de Villèle.

Il fallait faire une place à l'homme dont le redoutable talent avait amené ce résultat. L'entrée de M. de Chateaubriand au ministère n'étant pas possible, on lui proposa le poste le plus capable de le tenter et celui où ses goûts, sa renommée, les services éminents rendus par lui à la religion, l'appelaient naturellement à défaut d'un ministère: c'était l'ambassade de France à Rome. Mais cet arrangement enlevait au duc de Laval une résidence qui lui était très-agréable, où il avait parfaitement réussi, et cette fois encore Mme Récamier se trouva placée entre les intérêts opposés et les prétentions rivales de deux de ses amis.

Il ne manqua pas de gens empressés à aigrir ce conflit; mais, comme à l'ordinaire, Mme Récamier parvint, par son influence, à apaiser les amours-propres. Le duc de Laval instruit des nouvelles combinaisons qui menaçaient de l'envoyer de Rome à Vienne, tout en regrettant vivement un séjour qui lui plaisait et où son succès n'était pas douteux, finit par acquiescer aux nécessités de la politique. Il écrivait à Mme Récamier le 27 janvier 1828:

«Un mot, un seul mot, chère toujours chère, en réplique à votre petite lettre du 3, retardée dans son voyage; mais elle est si complétement aimable envers notre amitié, si remplie de citations intéressantes que je ne puis laisser languir ma réponse. Certes, le langage que vous faites tenir à votre ami, les propres termes que vous citez, sont bien différents de ce que le public lui attribue, et des sentiments et des desseins qu'on lui suppose avec tant d'assurance et d'opiniâtreté.

«Malgré les apparences, c'est vous qui devez avoir raison; c'est vous qui connaissez plus profondément qu'aucune autre le fond de cette pensée, et pénétrez jusque dans les replis les plus secrets de cet esprit.»

Au milieu de ces difficultés, Mme Récamier fut frappée par un grand chagrin: elle perdit son père. Le duc de Laval, témoin depuis tant d'années de sa piété filiale, lui écrivait à cette occasion:

«Rome, 5 avril 1828.

«M. de Givré m'apprend à l'instant cette bien triste nouvelle qui a dû porter dans votre coeur filial une douleur profonde. Je romps le silence qui convenait, j'espère, plus à votre habitude qu'à votre amitié, pour vous offrir le bien sincère témoignage de mon intérêt. Soyez sûre, et le doute ne vous est pas permis, soyez certaine qu'il ne peut pas vous arriver un malheur qui ne soit aussi un malheur pour moi. Que vous ne répondiez pas à cette expression amicale, comme vous n'avez pas répondu l'année dernière à ma lettre d'Albano, n'importe: c'est toujours vous; c'est toujours une amie de vingt-cinq ans, une personne pleine d'un charme dont j'ai senti la puissance et goûté les intimes sentiments pendant la meilleure partie de ma vie.

«Ma pauvre tante de Suresnes[52] me donne quelquefois de vos nouvelles. Elle vous aime par un lien qui ne peut se rompre. Hortense[53] aussi, avec laquelle vous aviez si peu d'affinités, vous adore. C'est votre talisman que cette manière d'attirer si puissamment et involontairement à vous.

«Mes amitiés à M. Ballanche, à Mme Amélie, à son mari et quelques autres que, dans votre cabinet bleu, j'ai entendus si souvent prononcer mon nom sans peine. Adieu, et tout à vous de coeur.

«ADRIEN.

«Je donnerais bien quelque chose pour connaître votre opinion sur les personnes et les choses du temps. Les confidences vous arrivent.»

M. de Chateaubriand, nommé à l'ambassade de Rome, adressa au comte de La
Ferronnays, ministre des affaires étrangères, la lettre suivante:

M. DE CHATEAUBRIAND À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS.

«Lundi 26 mai 1828.

«Noble comte, en relisant votre lettre, j'ai vu que le duc de Laval éprouvait de vifs regrets de quitter Rome. J'ai su d'une autre part qu'il avait manifesté les mêmes regrets à ses parents et à ses amis.

«Pour rien au monde, je ne voudrais troubler la destinée d'un homme, et à plus forte raison d'un homme qui, comme le duc de Laval, n'a jamais eu que de bons procédés envers moi. Le roi n'a pas de meilleur, de plus fidèle et de plus noble serviteur que son ambassadeur actuel auprès du saint-siége.

«Dans cette position, qu'il me soit permis de m'adresser plus à l'ami qu'au ministre. Je ne pourrais accepter la haute mission dont il plairait à S. M. de m'honorer, que dans le cas où le duc de Laval croirait devoir lever lui-même mes scrupules. Jamais je n'occuperai sa place que de son aveu. C'est lui qui doit trancher la question.

«Pardonnez, noble comte, ces importunités et ces petits intérêts personnels, bien ennuyeux dans l'ensemble des grandes affaires générales. Vous savez que je ne demande rien que d'être passif dans tous ces arrangements. Je n'ai d'autre désir que d'entretenir entre nous tous la bonne harmonie, et d'apporter au gouvernement du roi le peu de force que l'opinion publique veut bien attacher à mon nom. Mais ce n'est pas vous, mon noble ami, qui trouverez mauvais que je sois arrêté par un sentiment de délicatesse. J'aime beaucoup les libertés nouvelles de la France, mais je ne veux point les séparer du vieil honneur français.

«Voyez, je vous prie, le duc de Laval avant le conseil, afin que vous n'ayez à porter au roi que l'accord, la soumission et la respectueuse reconnaissance de toutes les parties intéressées.

«Mille compliments et dévouements, etc.»

Les susceptibilités enfin aplanies entre les deux concurrents par des procédés honorables, le duc de Laval partit pour Vienne et M. de Chateaubriand pour Rome.

Pendant la durée de son absence, c'est-à-dire pendant dix-huit mois, du 14 septembre 1828 au 27 mai 1829, on comprend que tout l'intérêt se concentra pour Mme Récamier dans la correspondance de son illustre ami. Nous croyons donc devoir donner presque sans interruption la suite de ces lettres, et nous nous bornerons à éclaircir par des notes tout ce qui, dans cet échange quotidien de pensées qui continuait à lier l'ami absent à l'Abbaye-au-Bois, aurait besoin de quelques explications.

Quelque temps avant le départ de l'illustre ambassadeur auprès du saint-siége, un génie d'un autre ordre, mais, lui aussi, une des gloires de la France, un conquérant dans le domaine des sciences historiques, Champollion, s'embarquait à Toulon, le 31 juillet, à la tête d'une nouvelle expédition scientifique, et allait demander leur secret aux monuments de l'Égypte; cette fois, il interrogeait le Sphinx à coup sur.

M. Lenormant, l'élève et l'admirateur de Champollion, aujourd'hui son successeur dans la chaire du Collége de France, obtint de l'administration des beaux-arts un congé et l'autorisation de se joindre à l'expédition. Il sera plusieurs fois question de ce voyage dans les lettres de M. de Chateaubriand.