LIVRE VII
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Paris, dimanche matin, le 14 septembre.
«Voici ma première lettre: elle vous appelle à Rome, ou me ramène à Paris. Croyez que rien dans la vie ne pourra plus me distraire et me séparer de vous. Je ne veux point vous dire ce que je souffre, parce que vous souffrez. Songez qu'avant que j'arrive à Rome, un mois sera déjà écoulé, et je serai d'un mois plus près de vous. Il dépendra de vous d'avancer de quelques jours votre voyage. Tous les torts, si vous ne venez pas, seront de votre côté; car je vous aimerai tant, mes lettres vous le diront tant, je vous appellerai à moi avec tant de constance, que vous n'aurez aucun prétexte de m'abandonner.
«Songez qu'il faut que nous achevions nos jours ensemble. Je vous fais un triste présent que de vous donner le reste de ma vie; mais prenez-le, et si j'ai perdu des jours, j'ai de quoi rendre meilleurs ceux qui seront tous pour vous.
«Je vous écrirai ce soir un petit mot de Fontainebleau, ensuite de Villeneuve, et puis de Dijon, et puis en passant la frontière, et puis de Lausanne, et puis du Simplon. Faites que je trouve quelques lignes de vous, poste restante, à Milan. À bientôt! Je vais préparer votre logement et prendre en votre nom possession des ruines de Rome. Mon bon ange, protégez-moi.
«Ballanche m'a fait grand plaisir: il vous avait vue; il m'apportait quelque chose de vous. Bonjour jusqu'à ce soir. Je me ravise, écrivez-moi un mot à Lausanne, là où je trouverai votre souvenir, et puis à Milan. Il faut affranchir les lettres.
«Hyacinthe vous verra. Il m'apportera de vos nouvelles demain à
Villeneuve.»
LE MÊME.
«Fontainebleau, dimanche soir 14 septembre.
«J'ai traversé une partie de cette belle et triste forêt. Le ciel était aussi bien triste. Je vous écris maintenant d'une petite chambre d'auberge, seul et occupé de vous. Vous voilà bien vengée, si vous aviez besoin de l'être. Je vais à cette Italie le coeur aussi plein et aussi malade que vous l'aviez quelques années plus tôt. Je n'ai qu'un désir, je ne forme qu'un voeu, c'est que vous veniez vite me faire supporter l'absence au delà des monts. Les grands chemins ne me font plus de joie. Je me vois toujours vieux voyageur, lassé, et délaissé, arrivant à mon dernier gîte. Si vous ne venez pas, j'aurai perdu mon appui. Venez donc et apprenez enfin que votre pouvoir est tout entier et sans bornes.
«Il y a bien des choses dans ce Fontainebleau, mais je ne puis penser qu'à ce que j'ai perdu. Demain un autre petit mot de Villeneuve. Ici je suis sans souvenir autre que le vôtre; à Villeneuve, j'aurai celui de ce pauvre Joubert. Je m'efforce de me dire qu'en m'éloignant, je me rapproche. Je voudrais le croire, et pourtant vous n'êtes pas là!»
LE MÊME.
«Villeneuve-sur-Yonne, mardi matin 16 septembre.
«Je ne sais si je pourrai vous écrire jamais sur ce papier qu'on me donne à l'auberge. Je suis bien triste ici. J'ai vu en arrivant le château qu'avait habité Mme de Beaumont pendant les années de la révolution. Le pauvre ami Joubert me montrait souvent un chemin de sable qu'on aperçoit sur une colline au milieu des bois, et par où il allait voir la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, Mme de Beaumont n'était déjà plus; nous la regrettions ensemble. Joubert a disparu à son tour; le château a changé de maître; toute la famille de Serilly est dispersée. Si vous ne me restiez pas, que deviendrais-je?
«Je ne veux pas vous attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici ma lettre. Qu'avez-vous besoin de mes souvenirs d'un passé que vous n'avez pas connu? N'avez-vous pas aussi le vôtre? Arrangeons notre avenir, le mien est tout à vous. Mais ne vais-je pas dès à présent vous accabler de mes lettres? J'ai peur de réparer trop bien mes anciens torts. Quand aurai-je un mot de vous? Je voudrais bien savoir comment vous supportez l'absence. Aurai-je un mot de vous, poste restante, à Lausanne et un autre à Milan? Dites-moi si vous êtes contente de moi? J'écrirai après-demain de Dijon.
«Ma santé va mieux, et la route fait aussi du bien à Mme de Chateaubriand. N'oubliez pas de partir aussitôt que vous le pourrez. Avez-vous quitté la petite chambre? À bientôt!»
LE MÊME.
«Vendredi 19 septembre.
«Au moment de passer la frontière, je vous écris, dans une méchante chaumière, pour vous dire qu'en France et hors de France, de l'autre côté comme de ce côté-ci des Alpes, je vis pour vous et je vous attends.»
LE MÊME.
«Lausanne, ce lundi 22 septembre 1828.
«Avant-hier, en arrivant ici, j'ai été bien triste de ne pas trouver un petit mot de vous; mais le mot est arrivé hier, et m'a fait une joie que je ne puis vous dire. Vous reconnaissez enfin tout ce que vous êtes pour moi. Vous voyez que le temps et les distances n'y font rien. Mes lettres successives de Villeneuve, de Dijon[54], de Pontarlier et de Lausanne vous auront prouvé que mes regrets ont augmenté en m'éloignant: il en sera ainsi jusqu'au jour où je serai revenu à Paris, ou jusqu'au moment où vous arriverez à Rome.
«Voici des détails du voyage: Mme de Chateaubriand a supporté assez bien la route, mais elle s'est trouvée très-souffrante en arrivant ici. Cela nous force à y rester un jour de plus. Nous n'en partirons donc qu'après-demain, mercredi 24. Nous mettrons trois jours à nous rendre au pied du Simplon, que nous passerons samedi 27. Dimanche prochain, nous entrerons donc en Italie. Là commencera une nouvelle destinée pour moi. Si vous venez à Rome, si vous voulez y rester, nous y finirons nos jours; sinon, je reviens en France pour mourir auprès de vous.
«Selon moi, le grand événement politique du moment est dans la campagne que font les Russes[55]: s'ils ne sont pas heureux, la France se trouvera singulièrement engagée, et toutes les destinées particulières des hommes attachés au gouvernement seront livrées à la force des événements et aux chances de la fortune. Si l'on veut faire tête à l'orage, il faudra serrer les rangs et appeler tout ce qui peut être utile. Le fera-t-on? J'en doute, et c'est ce qui rend l'avenir si incertain pour tous.
«Vous ne sauriez croire comment, en un moment, on devient étranger à tout ce qui se passe dans le monde en voyageant. Je ne sais pas un mot de ce qui existe; depuis huit jours, je n'ai entendu parler de personne. Ici, j'ai retrouvé quelques bonnes gens qui ne nous ont parlé que de nous et du plaisir de nous revoir. Et toute l'Angleterre qui va cette année à Rome! cela m'a fait trembler. Vous savez que je suis fort peu du goût du duc de Laval.»
«Mardi, 23 septembre.
«Le Journal des Débats annonce ce matin ici l'acceptation du traité du 6 juillet. Si la nouvelle est vraie, c'est une grande nouvelle: la Grèce serait délivrée; les affaires se décompliqueraient, et un traité de paix pourrait suivre. Je ne vous parle de cela qu'à cause de l'influence de ces événements sur mon sort. Notre avenir deviendrait plus facile à apercevoir et à atteindre. Je vais fermer cette longue lettre. Nous partons demain; je vous écrirai de Brigg, au pied du Simplon. Votre nièce est-elle revenue[56]? Enfin les jours s'écoulent, même ceux de l'absence, et vous allez bientôt songer à vos préparatifs de voyage. C'est le bonhomme Henri qui vous portera cette lettre. À vous tant que je vivrai! Je vais chercher votre lettre à Milan.»
LE MÊME.
«Brigg, au pied du Simplon, jeudi 23 septembre 1828.
«Je viens d'avoir deux jours bien tristes: depuis Lausanne jusqu'ici, j'ai continuellement marché sur les traces de deux pauvres femmes: l'une, Mme de Custine, est venue expirer à Bex; l'autre, Mme de Duras, est allée mourir à Nice. Comme tout fuit! Sion, où j'ai passé, était le royaume que m'avait destiné Bonaparte: c'est ce royaume que la mort du duc d'Enghien m'a fait abdiquer. J'ai rencontré des religieux du mont Saint-Bernard. Il n'en reste plus que deux qui aient été témoins du fameux passage de l'armée française.
«Savez-vous pourquoi tout cela pèse tant sur moi? C'est que je vais franchir les Alpes, qu'elles vont s'élever entre vous et moi. Demain, je serai en Italie; il me semble que je me sépare une autre fois de vous. Venez vite faire cesser cette fatalité. Passez ces mêmes montagnes que je vois sur ma tête. Je sens qu'il faut maintenant que ma vie soit environnée: je n'ai plus retrouvé en moi l'ancien voyageur; je ne songe qu'à ce que j'ai quitté, et les changements de scène m'importunent. Venez donc vite.»
LE MÊME.
«Milan, ce 29 septembre 1828.
«Me voici à Milan pour la sixième fois dans ma vie: j'y suis arrivé hier au soir. Je vous ai écrit de Brigg le 25. Je ne suis pas plus heureux, ni plus gai, de ce côté-ci des Alpes, que je l'étais de l'autre. J'ai pourtant revu un ciel enchanté à Arona, au bord du Lac Majeur, où j'ai couché samedi; mais j'ai bien peur, à en juger par le premier effet, que la belle Italie ait perdu pour moi tous ses charmes: je n'ai plus besoin que de ce qui tient maintenant toute la place, dans une vie dont le temps a déjà emporté la plus grande partie; vous savez qui tient cette place.
«Nous continuons demain notre voyage. Mme de Chateaubriand est très-bien; j'ai eu quelque retour de mon mal de Paris. C'est à Bologne que j'entrerai dans les États de Sa Sainteté. Je ne puis dire encore quel jour je serai à Rome; je vous écrirai d'Ancône. Je vous en conjure, ne tardez pas à venir; vous ne sauriez croire à quel point je suis isolé et malheureux.
«On est allé voir à la poste; s'il y a un mot de vous, je vous le dirai avant de fermer cette lettre. J'ignore absolument ce qui se passe dans le monde: arrivé à l'auberge, je me couche, et je ne me lève que pour partir. Je ne veux rien voir; je n'ai qu'une pensée, celle de vous revoir bientôt. Vous voyez que j'espère votre voyage.
«Point de lettre. Vous avez peut-être oublié de faire affranchir? Si vous avez écrit, le consul de France ici se chargera de me renvoyer vos lettres à Rome.»
LE MÊME.
«Rome, ce 11 octobre 1828.
«Vous devez être contente, je vous ai écrit de tous les points de l'Italie où je me suis arrêté. J'ai traversé cette belle contrée, remplie de votre souvenir; il me consolait, sans pourtant m'ôter ma tristesse de tous les autres souvenirs, que je rencontrais à chaque pas. J'ai revu cette mer Adriatique que j'avais traversée il y a plus de vingt ans, dans quelle disposition d'âme! À Terni, je m'étais arrêté avec une pauvre expirante. Enfin, Rome m'a laissé froid: ses monuments, après ceux d'Athènes, comme je le craignais, m'ont paru grossiers. Ma mémoire des lieux, qui est étonnante et cruelle à la fois, ne m'avait pas laissé oublier une seule pierre. J'ai parcouru seul et à pied cette grande ville délabrée, n'aspirant qu'à en sortir, ne pensant qu'à me retrouver à l'Abbaye et dans la rue d'Enfer.
«Je n'ai vu personne, excepté le secrétaire d'État. Je vais avoir mon audience du pape. Pour trouver à qui parler, j'ai été chercher Guérin[57] hier au coucher du soleil. Je l'ai trouvé seul, charmé de ma visite. Nous avons ouvert une fenêtre sur Rome, et nous avons admiré ensemble l'horizon romain, éclairé des derniers rayons du jour: c'est la seule chose qui soit restée pour moi telle que je l'avais vue. Mes yeux ou les objets ont changé, peut-être les uns et les autres. Le pauvre Guérin, qui déteste Rome, était si ravi de me trouver dans les mêmes dispositions que lui, qu'il en pleurait presque. Voilà exactement mon histoire.
«Mme de Chateaubriand n'est pas plus contente. Jetée seule dans une grande maison, n'ayant pas rencontré un chat qui lui dît: «Dieu vous bénisse,» trouvant tout assez ridiculement ordonné dans ce logement de garçon, de grands plâtres nus, des boudoirs à l'anglaise dans un palais romain, elle maudit le jour qui lui a mis dans la tête de venir ici. Peut-être s'arrangera-t-elle mieux de sa nouvelle situation, quand on commencera à l'entourer. Je ne doute pas qu'elle n'y ait un succès réel; mais sa santé sera toujours un obstacle à une vie de représentation. Voilà la pure vérité.
«J'ai été, au reste, très-noblement accueilli par toutes les autorités sur la route, à Bologne, à Ancône, à Lorette. On savait bien que je n'étais pas tout à fait un homme comme un autre, mais on ne savait pas trop pourquoi. Était-ce un ami? Était-ce un ennemi? En Égypte, les gens politiques et bien instruits me prenaient pour un grand général de Bonaparte, déguisé en savant.
«La conclusion de tout cela est qu'il faut que vous veniez sur-le-champ à mon secours, ou que j'aille dans peu vous rejoindre. Je n'ai pas reçu un seul mot de vous, excepté le mot adressé à Lausanne. Rien à Milan, rien à Rome. La poste arrive ce matin: aurai-je quelque chose?
«Midi.
«Oui, j'ai quelque chose: c'est deux lignes en réponse à mon billet en passant la frontière. C'est bien retardé, mais cela m'a fait un bien extrême. Je vous l'ai dit, vous êtes bien vengée: mes tristesses en Italie expient les vôtres. Écrivez-moi longuement, et surtout venez.
«J'ai reçu une lettre de Taylor, qui me demande Moïse. Je vais lui répondre de s'entendre avec vous. Si vous croyez tous les deux qu'il faut risquer l'aventure, je fournirai l'argent.
«Écrivez-moi vite, écrivez et venez, mais surtout que je revienne vite auprès de vous. Qu'ai-je besoin de tout ceci?»
LE MÊME.
Rome, le 14 octobre 1828.
«Point de lettre encore de vous par le courrier d'hier. Ne m'auriez-vous point écrit? Alors vous vous vengez trop. Serait-il arrivé quelque accident à vos lettres? Je ne vous répéterai pas ce que je vous ai déjà dit dans toutes les miennes. Vous y verrez ma disposition d'esprit et de coeur. Venez vite, ou trouvez le moyen de me rappeler vite.
«J'ai vu le pape: c'est le plus beau prince et le plus vénérable prêtre du monde. Il a causé avec moi longtemps; il est plein de noblesse, de douceur, de connaissance du monde et des affaires; j'en suis enchanté. Le secrétaire d'État est un homme de beaucoup d'esprit. On m'a comblé d'honneurs sur toute la route, et ici j'ai été reçu à merveille. Vous aurez vu dans les journaux que M. Lasagni a terminé l'affaire des évêques: je n'ai absolument plus rien à faire ici. La Quotidienne et la Gazette sont dans de grandes erreurs sur la cour de Rome: ici on n'exagère rien, et on déteste le bruit.
«Quant à la société, je n'en sais rien du tout. J'en suis aux visites par cartes. Je n'ai vu que M. de Celles[58], homme très-habile en affaires et très-distingué par l'esprit et les manières. J'y trouverai Mme de Valence.
«Venez donc, je vous en supplie; venez vite et écrivez. Mme de Chateaubriand est très-souffrante. Je prévois qu'elle est au moment du succès que vous lui avez prédit. Sa Sainteté m'a parlé d'elle. Venez. Je suppose qu'il n'y a plus que vous à Paris qui vous souveniez de moi.»
LE MÊME.
«Rome, ce 18 octobre 1828.
«Je commence cette lettre ce matin samedi, jour de poste. M'apportera-t-elle, cette poste, une lettre de vous? Je n'ose l'espérer après tous les retards qu'ont sans doute éprouvés jusqu'ici vos lettres, car certainement vous m'avez écrit. Mes dispositions d'âme ne changent point. Hier, j'ai été me promener à la villa Borghèse pour la première fois. Je dois aller chez Tenerani vous voir dans Cymodocée; mais Givré[60], qui devait m'y conduire, n'a pu venir.
«La villa m'a fait plus de plaisir que tout le reste de Rome; ces vieux arbres, ces monuments délabrés, le souvenir de mes promenades solitaires dans ce lieu, m'ont ému; et quand j'ai pensé que je pourrais dans quelques mois me promener là avec vous, j'ai été presque réconcilié avec mon sort. Mais il est clair pourtant que je ne prends plus à rien, que tout m'ennuie loin de vous et de ma retraite de la rue d'Enfer; c'est la qu'il faut que je rentre le plus tôt possible. Mme de Chateaubriand est comme moi; elle n'aspire qu'à se retrouver au milieu de ses malades et de ses vieux amis.
«Au reste, je n'ai à me plaindre de personne. On ne peut avoir été mieux accueilli, et j'ai trouvé partout une modération de sentiments politiques que nos dévots devraient bien prendre pour exemple. Quant à la société proprement dite, je n'en sais rien encore. Tout le monde est absent; mais on va rentrer à Rome pour la Toussaint. Les Anglais commencent à arriver. Je reçois demain en cérémonie tous les Français. Nous dînons lundi chez Mme de Celles avec Mme de Valence.
«Midi.
«Enfin je reçois une lettre de vous du 3. Jugez du bonheur qu'elle me donne! Je ne puis ajouter qu'un mot à la lettre. Des deux Français prétendus arrêtés, l'un l'a été en effet et a été remis presque aussitôt en liberté, l'autre n'a jamais subi la moindre détention. Tout cela s'est passé avant mon arrivée. Vous me parlez de l'Irlande? Je ne puis vous en parler, mais je puis vous assurer qu'on n'approuve ici rien de violent. J'attends les voyageurs que vous m'annoncez; le mariage serait une chose singulière! Mais c'est vous qui êtes pour moi le seul voyageur auquel je m'intéresse. D'ici au 1er janvier, nous saurons positivement si c'est moi ou vous qui devons nous mettre en chemin. Vous demandez mes impressions; maintenant vous avez reçu de moi une foule de lettres qui vous disent toutes la même chose: Je suis bien triste. Venez.
«Je viens de lire le Globe du 4, qui est tout à fait trompé sur l'affaire des deux jeunes gens. Celui qui a été arrêté n'appartenait point du tout à l'Académie de France. Le Globe devrait éviter des dénonciations qui ne sont pas dignes de son impartialité; les détails qu'il donne sont de toute fausseté.
«Je vous ai écrit au sujet de Moïse que M. Taylor me demande. Je l'ai renvoyé à vous, et vous ordonnerez comme il vous plaira. Je paierai, s'il le faut et je préviendrai Ladvocat.»
LE MÊME.
«Rome, ce 21 octobre 1828.
«Quoique je ne m'attendisse pas à recevoir une lettre de vous hier, puisque j'en avais eu une par le précédent courrier, et que vous ne prodiguez pas vos lettres, cela m'a fait une grande peine quand je n'ai rien vu de vous.
«Toujours même disposition de ma part: de l'ennui de la solitude, je suis tombé dans celui des dîners et des visites. Définitivement, il est clair que je ne puis plus supporter la vie du monde: elle m'était en tout temps odieuse, mais mes cinq années de retraite ont achevé de me rendre incapable des devoirs de la société. Je me demande sans cesse à quoi bon cette perte de temps, cette nécessité de voir des gens avec lesquels on n'a aucun rapport, cette nécessité de livrer les dernières années de ma vie aux bêtes et aux caquetages de la médiocrité; et tout cela pourquoi? Pour un but que je ne veux point atteindre, puisque je n'ai aucune ambition et que je n'aspire qu'à me retirer.
«Vous voyez donc que, ne trouvant plus dans les arts et les sciences que des sujets de tristesse, et dans le monde que des objets d'ennui, il faut que je rentre le plus tôt possible dans mon gîte. C'est auprès de vous que je retrouverai tout ce qui me manque ici.»
LE MÊME.
«Rome, ce jeudi 23 octobre 1828.
«J'en suis toujours à mes petits billets de chaque courrier, et c'est toute ma vie. Je suis allé chez Tenerani; j'ai vu le bas-relief: il est admirable. Vous êtes une personne encore plus admirable mille fois. Vous étiez si malheureuse et vous pensiez pourtant à me faire vivre. Tenerani était vivement ému de ce que je lui disais; il viendra dîner chez moi lundi prochain. Il m'a dit que son petit chef-d'oeuvre était à ma disposition. J'ai une envie extrême de l'avoir chez moi; mais je ne sais que faire, parce que j'ignore où vous en êtes avec lui. Je voudrais bien que cela ne vous ruinât pas, et que vous me missiez de moitié avec vous.
«Je vais essayer de reprendre mes travaux historiques, pour tuer le temps qui me tue. Avez-vous entendu parler de Thierry? L'intendant général n'a pas répondu à ma lettre; je projette de lui en écrire une seconde, mais il est probable que je ne réussirai pas mieux. Mme de Chateaubriand a été malade; elle ne se lève pas encore. C'est le jour de la Toussaint, si elle se porte bien, qu'elle aura son audience du pape.
«Point d'étrangers encore ici, si ce n'est Mme Merlin que je n'ai point vue. Elle est malade et repart pour la France dans quelques jours. Je tiens ces détails des attachés.
«Tout ceci est écrit avant l'arrivée de la poste. Hélas! je n'espère rien de vous. Tâchez donc de me faire revenir. Avez-vous des nouvelles du voyageur en Égypte[61]? Pensez-vous qu'il ne serait pas bon de faire l'affaire de Taylor pendant mon absence? Vous connaissez mon idée sur les choeurs. Je les voudrais surtout déclamés avec quelques morceaux d'ensemble chantés. On supprimerait ce qui serait trop long à la représentation, mais on aurait soin de faire imprimer et connaître les choeurs entiers au public, en publiant la pièce le lendemain même de la représentation.
«Midi.
«Mon espérance n'a pas été trompée. Rien de vous. Rappelez-vous le temps où vous faisiez cette réflexion les jours de courrier. Samedi, après demain, vous aurez une autre lettre de moi.
«Nous sommes dans la plus grande ignorance de toute nouvelle politique, tant intérieure qu'extérieure.
«Voici qu'il m'arrive des dépêches d'Ancône et que je suis obligé d'expédier un secrétaire en courrier. Il part à l'instant, vous recevrez cette lettre à huit ou neuf jours de date, et vous pourrez faire rechercher, par M. Henri, toutes celles qui pourraient être encombrées aux affaires étrangères. Depuis que je suis à Rome, je vous ai écrit tous les courriers, c'est-à-dire, trois fois par semaine, et toujours pour vous dire que je me meurs ici sans vous, et qu'il faut ou que vous veniez, ou que j'aille vous retrouver; mais rappelez-moi plutôt. J'ai le mal du pays.»
De son coté, le duc de Laval écrivait à Mme Récamier, en arrivant à
Vienne.
LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
Vienne, 11 octobre 1828.
«Je voudrais par quelques mots de ma vieille et inaltérable amitié me rappeler sensiblement à votre pensée.
«Je suis ici depuis deux jours; la mélancolie m'accable et me paraît un poids insurmontable dans une situation si nouvelle. La France et l'Italie sont incessamment présentes à mon esprit. On se sent isolé comme dans un désert au milieu de tant de nouveautés. Maison, personnes, langue étrangère, tout m'est inconnu, et toutes ces nouveautés me jettent dans la plus étrange confusion d'idées.
«Il me sera doux de recevoir un mot de vous, de voir une écriture amie, de savoir que notre dernier entretien ne vous a pas laissé d'impressions pénibles. Enfin soyez bonne, généreuse, bienveillante envers le plus ancien de vos amis.
«Mandez-moi si votre solitude et vos regrets ne vous ont pas fait changer de résolution; si vous avez vu ma tante[62], mon aimable tante dont le charme domine encore tous les chagrins, enfin si vous restez à l'Abbaye.
«Soyez indulgente pour ce billet si insignifiant qui n'a de valeur que par son intention de vous prouver que dans mes ennuis, mes embarras de toute sorte, je songe à la plus ancienne de mes amies.
«Je désire être rappelé au souvenir de votre fidèle Ballanche, avec lequel j'ai toujours sympathisé.»
LE MÊME.
«Vienne, 12 novembre 1828.
«Je veux profiter de mon premier courrier à Paris, pour vous faire porter un témoignage de mon souvenir.
«J'envoie la même bagatelle à ma tante que vous aimez et qui aime votre coeur, votre esprit et surtout vos regrets pour l'ange qui n'est plus avec nous. Ce serait bien à cet excellent ami, à cet autre moi-même que j'aimerais à écrire, à confier tous mes intérêts qu'il protégeait, qu'il défendait si bien. Enfin, je vous fais mes coquetteries du Danube à la Seine. Je préférerais bien le Tibre, et je songe tous les jours à ce que j'appelle mon abdication.
«Je vous ai écrit il y a quelques jours un misérable petit billet. J'étais profondément mélancolique. Je commence à me faire à ma nouvelle vie. Votre ami René m'a certainement enlevé la meilleure situation. Puisse-t-il en jouir, et me la rendre lorsque l'ambition, le dégoût, ou sa fortune, ou peut-être plus encore son inconstance l'appelleront ailleurs!
«Ici je suis plein d'ardeur et d'application, je vous l'atteste. Je voudrais très-bien faire, contenter absolument, afin de justifier ma prétention de choisir entre deux autres missions, lorsqu'elles viendront à vaquer. Vous savez mes voeux, nous en avons assez causé.
«Je ne sais pourquoi vous persistez dans cette répugnance d'écrire; car, en vérité, votre style est charmant et d'un goût exquis.
«Rien n'est plus gracieux que votre manière de citer les impressions mélancoliques de votre pauvre ami absent. Ses paroles sont pleines de sentiment pour vous. N'est-ce pas une manière pour vous entraîner là où il est? Mon opinion est que vous ne résisterez pas, s'il continue sur ce langage; et puis, si vous alliez demander les avis de ma tante[63], rue Royale, elle ne vous détournerait pas de cette faiblesse. Elle dit, non sans raison, et surtout non sans séduction, qu'il vaut mieux contenter son coeur dans de certaines circonstances de la vie, que de contenter des indifférents.
«Adieu avec tout mon coeur.»
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Rome, samedi 25 octobre 1828.
«Je suis bien fâché que le courrier extraordinaire, que j'ai expédié à Paris avant hier, m'ait surpris, car la lettre qu'il vous porte aurait été plus détaillée, et j'avais sur ma position et sur mes affaires en France plusieurs choses à vous dire.
«J'ai presque fini mes visites aux artistes. Ils veulent bien en paraître contents. Vous savez qu'on élève par souscription un monument à votre grand ami Le Tasse. Je vais souscrire, mais je voudrais bien que le roi de France souscrivît. L'empereur d'Autriche vient de donner deux cents sequins, et on en fait grand bruit. J'ai déjà mis votre idée en train pour le tombeau du Poussin; nous verrons plus tard pour celui de Claude Lorrain. Vous voyez que je cherche à tromper mes ennuis, en m'occupant de tout ce qui vous occupait. Je vous retrouve partout et pour tout.
«M. de Forbin est arrivé hier. Il est venu à l'ambassade. Je ne l'ai pas vu; on le dit fort changé. Je vais aller lui rendre sa visite aujourd'hui. En allant chez tous les peintres, je suis allé chez celui qui a subi un emprisonnement. Il est, du reste, très-peu intéressant. Je vais lui acheter deux petits tableaux; il a grand besoin d'argent.
«Midi.
«Voilà le courrier et une très-longue et très-bonne lettre de vous, du 12. Jugez de ma joie; et ce qu'il y a de plus heureux, c'est que j'ai fait tout ce que vous me recommandez de faire.
«1° J'ai écrit mes impressions;
«2° J'ai écrit toutes les postes;
«3° J'ai dit de s'entendre avec Taylor.
«Eh bien! ne vous devinai-je pas? Adieu aujourd'hui, mais seulement jusqu'à lundi prochain.»
LE MÊME.
Rome, ce mardi 28 octobre 1828.
«Au moment où je vous écris, M. de La Ferronnays doit être arrivé, et la question de la reprise de son portefeuille doit être décidée; d'un autre côté, vous avez dû recevoir à peu près toutes mes lettres. Vous connaissez tous mes sentiments, ce que m'a fait cette Italie, ce que j'y pense, ce que je désire. Vous aurez aussi vu Taylor, de sorte que toute ma destinée du moment est accomplie, et que c'est de ce moment qu'il nous faut partir pour arranger l'avenir. Je fais ce que je puis, et bien au delà de ma paresse et de mes goûts, pour plaire un peu aux personnes qui m'environnent. Mais ce soin que je prends de la bienveillance d'un monde si divers, serait bien mieux entre vos mains que dans les miennes, et ces visites éternelles et ces compliments sans fin augmentent en moi le mal du pays dont je suis tourmenté.
«J'ai vu M. de Forbin; je le trouve bien changé et il me fait de la peine. Mme de Valence ne parle que de sa pauvre fille, et je l'aime d'être aussi triste que moi. Nous avons le prince royal de Prusse qui viendra peut-être à la Saint-Charles, 4 novembre, passer la soirée chez moi. Ce jour-là nous entr'ouvrirons notre porte pour la refermer après. J'attends avec impatience Mme Salvage qui est à Milan, et avec laquelle je pourrai parler de vous. Mme de Valence m'a demandé si vous veniez, et j'ai dit hardiment qu'oui, si je ne retournais pas moi-même en France. Me gronderez-vous? Je ne serai un peu tranquille que quand vous m'aurez dit que vous avez reçu toutes mes lettres, et que vous êtes contente de moi. À jeudi.»
LE MÊME.
«Rome, ce jeudi 30 octobre 1828.
«Je reçois ce matin une lettre de Paris du 21 de ce mois, à neuf jours de date, et je pourrais avoir de vos nouvelles à cette date, et il n'y a rien de vous! Prenons patience. On me mande que M. de La Ferronnays devait revenir le 24 ou le 25, et qu'il reprenait le portefeuille. Ainsi, nous voilà en paix de ce côté; restent les ennuis de l'absence et tous les sentiments dont je vous entretiens trois fois par semaine. Je ne serai un peu plus heureux, ou un peu moins triste, que quand vous aurez écrit souvent et longuement, et que vous m'annoncerez ou mon rappel ou votre arrivée.
«Je vois dans tous les journaux des nouvelles de l'expédition d'Égypte: vous êtes en paix sur M. Lenormant; mais si vous ne venez au-devant de lui qu'au mois de mars, quel long espace à parcourir et à attendre!
«Vous occupez-vous de Moïse dans l'intervalle? L'occasion est
peut-être bonne, et je vous ai fait maîtresse de son sort.
«S'il ne s'agit pourtant pour venir que de le jeter au feu,
brûlez-le vite.
«Mme de Chateaubriand est dans son lit. J'ai donné hier à dîner à
M. de Forbin: il n'a été question que des regrets de la France et
de vous.»
LE MÊME.
«Samedi, Rome, 1er novembre 1828.
«Le courrier qui m'a apporté jeudi dernier une lettre de Paris à neuf jours de date m'apprenait le retour de M. de La Ferronnays qui a dû reprendre son portefeuille: depuis nous avons reçu par estafette la nouvelle de la prise de Varna. Ainsi, tout ce qui pouvait amener un mouvement politique en France, et rendre incertaines les destinées particulières, paraît dans ce moment écarté, et c'est à nous à faire nous-mêmes nos destinées. Quant aux miennes, elles dépendent de vous et elles sont décidées: ou vous viendrez passer quelque temps avec nous, et nous nous en retournons tous ensemble; ou je vais vous retrouver au printemps.
«C'est ce matin même, et dans deux heures, que Mme de Chateaubriand est présentée au pape dans la chapelle Sixtine. Je ne sais comment elle supportera la cérémonie; elle est extrêmement souffrante. Le 4, nous avons la Saint-Charles; le pape viendra à Saint-Louis le matin, et le soir le prince royal de Prusse viendra chez moi. Nous n'aurons qu'une petite fête, n'ayant rien encore. Je vous quitte pour m'habiller. Je présente Mme de Chateaubriand en revenant du Vatican.
«Mme Salvage sera peut-être ici pour la Saint-Charles. Quel bonheur de parler de vous!
«Une heure.
«Mme de Chateaubriand a soutenu la cérémonie sans trop de fatigue. Le pape a été fort gracieux. Mais le courrier de Florence a manqué, et par conséquent, point de lettre de vous.
«Celui d'Ancône apporte le Constitutionnel du 21, où est un long article sur la probabilité de la nomination de M. de La Ferronnays à la présidence du conseil. Je n'y crois pas, mais je le désirerais: cela ferait le dénoûment naturel de mon affaire.»
LE MÊME.
«Rome, 5 novembre 1828.
«Nous avons eu hier, au dire des secrétaires, une très-belle journée. Pas un membre du corps diplomatique n'a manqué à la Saint-Charles, ce qui ne s'était jamais vu; le pape y est venu et j'avais fait venir Davidde pour le chant, de sorte que l'église était pleine.
«Le soir nous avons eu un petit ricevimento, censé tout français, parce que je n'ai encore rien, mais où sont venues toutes les grandes dames romaines, russes et anglaises, les cardinaux et le prince royal de Prusse. J'ai tâché de n'oublier aucun artiste tant français qu'étranger. J'ai voulu qu'on priât le commerce, ce que mes prédécesseurs n'avaient jamais fait: aussi paraissaient-ils tous contents. On a fait de la musique. J'avais Davidde et Mme Boccabadati, c'est-à-dire ce qu'il y avait de mieux: car je m'étais souvenu de ce que vous m'aviez dit des mauvais concerts. Mme Merlin a chanté—elle est partie ce matin pour la France.—Enfin je crois que le début a été bien. J'espère que ce début sera la fin: vous n'étiez pas là.
«Que fais-je ici? Je puis sans doute arriver à cette vie de représentation comme un autre, mais est-ce là ma vraie vie? N'ai-je rien de mieux à faire dans ce monde? N'est-ce pas pitié, si j'ai quelque chose, qu'il ne soit pas mis plus à profit pour mon pays, ou plutôt, le temps ne me donne-t-il pas ma retraite? Je ne suis plus qu'un de ses vieux pensionnaires qui cessera bientôt d'être à charge à son trésor.
«Voilà le récit de ma première fête. J'ai tâché d'être poli, mais j'avais une tristesse profonde dans l'âme, et je crains bien qu'on ne l'ait vue.
«Mme Merlin est une belle femme qui mène avec elle une fille de seize à dix-sept ans, très-timide et très-jolie. Je n'ai vu ces dames que deux fois: une fois à l'ambassade d'Autriche où Mme Merlin a refusé de chanter, et hier chez moi où elle a eu la bonne grâce de chanter pour le roi. L'ambassadrice d'Autriche est agréable et chante aussi: elle ressemble à la pauvre Mme de Mouchy, aussi ne puis-je la regarder sans une vraie peine.
«Tenerani était chez moi. Je me suis mis dans un coin avec lui pour parler de vous. La princesse Doria était malade et Mme Dodwell[64] absente. Ces détails m'ennuient plus à vous donner qu'ils ne vous ennuieront à les lire. Mais si je les avais supprimés, vous auriez appris tôt ou tard qu'il y avait eu une Saint-Charles, et vous auriez cru à des mystères. Mon secret sera toujours le vôtre désormais.
LE MÊME[65].
«Rome, samedi 8 novembre 1828.
«Toutes les fois qu'il m'arrive un courrier extraordinaire, je me désole. Un courrier donc m'a apporté cette nuit une dépêche de M. de La Ferronnays qui m'annonce la reprise de son portefeuille. Cette dépêche est du 30 du mois dernier. Ainsi, si vous m'aviez écrit, je saurais aujourd'hui ce que vous pensiez il y a huit jours. M. de La Ferronnays m'apprend la reddition de Varna que je savais. Je crois vous avoir dit autrefois que toute la question me semblait dans la chute de cette place, et que le Grand Turc ne songerait à la paix, que quand les Russes auraient fait ce qu'ils n'avaient pas fait dans leurs guerres précédentes.
«Nos journaux ont été bien misérablement turcs dans ces derniers temps. Comment ont-ils pu jamais oublier la noble cause de la Grèce, et tomber en admiration devant des barbares qui répandent, sur la patrie des grands hommes et la plus belle partie de l'Europe, l'esclavage et la peste? Voilà comme nous sommes nous autres Français: un peu de mécontentement personnel nous fait oublier nos principes et les sentiments les plus généreux. Les Turcs battus me feront peut-être quelque pitié; les Turcs vainqueurs me feraient horreur.
«Voilà mon ami resté au pouvoir. Je me flatte que ma détermination de le suivre a éloigné les concurrents à son portefeuille. Mais enfin il faudra que je sorte d'ici; je n'aspire plus qu'à rentrer pour jamais dans ma solitude, et à quitter la carrière politique. J'ai soif d'indépendance pour mes dernières années. Les générations nouvelles sont élevées; elles trouveront établies les libertés publiques pour lesquelles j'ai tant combattu: qu'elles s'emparent donc et qu'elles ne mésusent pas de mon héritage, et que j'aille mourir en paix auprès de vous! Je suis allé avant hier me promener à la villa Panfili: quelle admirable solitude!
«Une heure.
«Voilà enfin une lettre de vous par le courrier ordinaire, elle est du 25 octobre. Elle m'annonce que vous avez reçu mon petit mot d'Ancône, et ma première lettre de Rome. Vous aurez été depuis ce temps accablée de mes trois lettres par semaine, et j'espère que vous en êtes au vif repentir.
«Je suis pour laisser faire Taylor. L'occasion est admirable et ne se représentera plus. Si nous tombons, je n'y suis pour rien: comme lord Byron absent, je me lave les mains de ma pièce; si nous réussissons, un succès de plus ne gâte rien. Attendre le silence politique? Quand l'aurons-nous? Les événements s'enchaînent et nous entraînent avec eux. Arrangez donc cela. Envoyez chercher Taylor, s'il n'a pas paru. L'argent se prendra chez M. Hérard, mon banquier.
«Nous savons les nouvelles de la pauvre Soeur. Mme de Chateaubriand est bien inquiète et bien malheureuse. Outre l'attachement qu'elle a pour la Soeur, elle craint que sa mort ne désorganise et ne fasse tomber l'Infirmerie.
«Envoyez maintenant vos lettres aux affaires étrangères. J'ai monté la correspondance. M. Denoys se charge de tout, et j'aurai à présent un courrier extraordinaire toutes les semaines. Au lieu d'attendre vos lettres douze à treize jours, elles me parviendront le huitième.
«Vous me dites de parler de vous à telle et telle personne: j'en parle à tout le monde, encore hier au soir à Visconti. Je vous annonce pour Pâques et on est ravi. Viendrez-vous, ou irai-je? J'aime mieux aller.
«J'ai donné l'ordre à M. Hérard, banquier, rue Saint-Honoré, 372, de compter la somme de 15.000 fr. à M. Taylor, s'il venait la lui demander de ma part ou de la vôtre. J'ai donné votre nom et votre adresse.»
LE MÊME.
«Rome, 11 novembre 1828.
«Mme Salvage est arrivée hier, et j'ai reçu hier aussi une bonne petite lettre de vous qui m'annonce que vous en avez reçu deux de moi. L'homme avec lequel vous avez été dîner nous écrivait des lettres étranges au comité grec; je le crois un brave soldat, mais une pauvre tête. Nous sommes ici dans l'attente de la mort de cette pauvre Soeur. Cela désole Mme de Chateaubriand, et moi aussi. Il résulterait de cette mort un double mal; si on ne pouvait bien la remplacer à l'Infirmerie, Mme de Chateaubriand appréhenderait d'y revenir, et c'est pourtant là que je veux dans quelques mois aller finir mes jours.
«Je vous ai tout dit sur Rome; le temps n'y fait rien. Je n'ai à me plaindre de rien; je suis aussi bien accueilli qu'on peut l'être; mais je ne puis prendre à cette vie, l'ennui me tue. Il ne me faut plus que vous et ma petite solitude, et j'espère ces biens au printemps.
«Moïse est une chose décidée, je vous l'ai écrit; mettez la chose en train, quinze mille francs sont chez Hérard, faites jouer le plus tôt possible. Cette occasion de mon absence, et cette propriété de mon libraire-éditeur, arrangent toutes les convenances, et m'empêchent d'être meurtri de la chute. Je vous ai expliqué ce que je voulais pour les choeurs: peu de chants, beaucoup de déclamation. Des harpes, des tambourins et des trompettes pour soutenir les voix. Les deux musiques dans le troisième acte, l'une lointaine et gaie dans le camp perverti, l'autre prochaine et solennelle chez les lévites, et se répondant l'une à l'autre, etc.
«Enfin, faites comme il vous plaira avec Taylor, et surtout faites vite.
«Ma santé n'est pas trop bonne, je suis à peu près comme vous m'avez vu avec mes souffrances accoutumées. Quel bonheur quand je rentrerai pour toujours dans ma solitude, quand je ferai bâtir au bas du jardin cette maison où vous aurez deux ou trois chambres pour vous, quand enfin je vous verrai tous les jours! C'est un parti pris, je veux renoncer à toute carrière politique et me retirer enfin pour mourir. Dites-moi que vous êtes contente de moi.»
LE MÊME.
«Rome, jeudi 13 novembre 1828.
«La poste qui arrive, et qui ne me laisse qu'un moment pour écrire, ne m'a rien apporté de vous. Je me console un peu avec votre lettre venue par le dernier courrier; mais j'apprends la nouvelle de la mort de la pauvre Soeur[65]. Vous jugez de la peine de Mme de Chateaubriand. Vous vouliez aussi faire faire son portrait. Mille remerciements de votre touchante attention; vous êtes la meilleure des amies. Aussi vous voyez comme je vous aime.»
LE MÊME.
«Rome, ce samedi 15 novembre 1828.
«Aussitôt Mme Salvage arrivée, j'ai couru chez elle avec Mme de Chateaubriand, pour savoir de vos nouvelles et voir une personne qui vous avait vue. Soit qu'elle ait été malade ou qu'elle n'ait pu sortir par quelque raison inconnue, elle n'est pas encore venue nous trouver. Il y a eu un premier bal chez Tortonia. J'y ai rencontré tous les Anglais de la terre; je me croyais encore ambassadeur à Londres. Les Anglaises ont l'air de figurantes de ballets engagées pour danser l'hiver à Paris, à Milan, à Rome, à Naples, et qui retournent à Londres après leur engagement expiré au printemps. Les sautillements sur les ruines du Capitole, les moeurs uniformes que la grande société porte partout, sont des choses bien étranges. Si j'avais encore la ressource de me sauver dans les déserts de Rome! mais ces déserts ne me parlent plus, et je ne fais que passer d'ennui en ennui.
«Aurai-je aujourd'hui une lettre de vous? Je l'espère presque. Vous voyez ma fidélité à vous écrire. Quand serai-je rentré dans mon infirmerie, et quand vous verrai-je tous les jours? Voilà toutes mes prédictions sur la guerre d'Orient qui s'accomplissent; j'ai annoncé que si Varna tombait nous aurions la paix, et j'espère que cela arrivera. On dit Silistrie prise. C'est moi qui vous ai envoyé le courrier, porteur des bonnes nouvelles de la Morée. Cette pauvre Grèce sera enfin libre. Les ministres doivent être contents; cela change leur position, et j'espère qu'en me retirant à présent, je n'aurai pas l'air de les abandonner dans le péril. Faites jouer Moïse, ce sera ma dernière ambition et ma dernière vue de ce monde qui se retire devant moi.
«Midi.
«Le courrier de France manque encore aujourd'hui! Cela est odieux.
Rien n'est plus mal monté que ces postes italiennes. À lundi donc!»
LE MÊME.
«Rome, ce mardi 18 novembre 1828.
«Jugez de mon impatience: je vous ai écrit samedi que le courrier n'était pas arrivé; hier lundi, il devait au moins apporter les lettres en retard, et nous voilà au mardi, jour du départ de la poste, et il n'y a rien d'arrivé. On dit que nous aurons nos paquets à midi; il est onze heures, et il faut que nos réponses soient parties à deux. J'écris toujours en attendant.
«Aussitôt que le courrier sera expédié, nous partons pour Tivoli; Mme de Chateaubriand désire voir la cascade avant que la mauvaise saison se déclare; il fait encore un temps superbe. Nous allons, Mme de Chateaubriand et moi ensemble, dans une calèche; les secrétaires et les attachés veulent venir, les uns à cheval, les autres en voiture; nous coucherons à Tivoli et nous serons de retour demain pour dîner. Vous savez quelle triste visite je fis à cette cascade, il y a vingt-cinq ans. Celle-ci ne sera pas plus gaie.
«Je commence mes promenades solitaires autour de Rome. Hier, j'ai marché deux heures dans la campagne; j'ai dirigé ma course du côté de la France où sont toutes mes pensées. J'ai dicté quelques mots à Hyacinthe qui les a écrits au crayon en marchant; mais je ne suis guère en train d'écrire. J'ai des maux de tête continuels, et j'ai l'âme trop préoccupée de regrets; je ne me retrouverai qu'auprès de vous.
«Mme Salvage est venue hier au soir nous voir; elle est toute singulière.»
LE MÊME.
«Jeudi, Rome le 20 novembre 1828.
«Je perds la moitié de mes lettres à vous parler de postes et de courriers. J'ai reçu enfin une lettre de vous du 3 de ce mois par le courrier retardé, jugez quel bonheur! mais en même temps quel chagrin! Un courrier extraordinaire m'arrive le même jour des affaires étrangères, porteur de dépêches du 10, et rien de vous! Souvenez-vous qu'il part maintenant un courrier chaque semaine de la rue des Capucines, et que ce courrier fait la route dans sept jours. L'humble Henri Hildebrand ira vous avertir et prendre vos ordres. Quand vous n'auriez que le temps d'écrire devant lui ces deux mots: je me porte bien et je vous aime, cela me suffirait. Bien entendu que vous ne négligerez pas la poste ordinaire. Parlons maintenant de votre lettre.
«Elle est bien aimable: j'ai ri de vos recommandations. Ne craignez rien: je suis cuirassé. Je vous reviendrai et promptement, j'espère, comme je suis parti. Nous achèverons nos jours dans cette petite retraite, à l'abri des grands arbres du boulevard solitaire où je ne cesse de me souhaiter auprès de vous. Vous convenez que vous avez eu dernièrement des torts; moi je réparerai tous les miens.
«Votre dîner chez Mme de Boigne ne m'a point étonné: les lettres de
Fabvier au comité grec m'avaient appris à juger ce que c'était.
«Reste Moïse; me voilà comme vous, mourant d'envie qu'il subisse son destin. Je vous ai tout dit à cet égard: le banquier est prévenu; c'est, comme je vous l'ai dit, Hérard, rue Saint-Honoré n° 372. M. Taylor peut s'y présenter en mon nom, et moyennant son reçu, on lui comptera 15,000 francs. Le reste, c'est à vous de le faire et de le conduire. Comme le carnaval est long cette année, il est possible que le tout soit appris, monté et joué dans la saison de la foule et des plaisirs de l'hiver.
«Je vais aller, d'après vos ordres, prendre le bas-relief chez Tenerani. Je suis dans la joie de l'avoir chez moi: c'est quelque chose de vous. Il faudra bien mettre Ladvocat dans votre secret: il est propriétaire de Moïse: mais, comme vous, il pense que l'absence est une occasion unique pour risquer l'aventure.
«J'ai déjà annoncé à M. de La Ferronnays que je demanderais un congé pour Pâques, mais l'usage de ce congé sera toujours subordonné à votre volonté et à vos projets. Vous me donnerez vos ordres, et j'obéirai.
«Ma santé continue à n'être guère bonne. Je me suis mis au lait d'ânesse: cela me désennuie un peu. Écrivez-moi tout simplement par la poste. C'est le plus sûr et le plus prompt, sans négliger toute-fois les courriers extraordinaires…
«J'en étais là de ma lettre, quand en fouillant dans tous les paquets du courrier, pour voir s'il n'y aurait d'oublié, je trouve une longue lettre de vous du 10. Jugez de ma joie et de mes remords! Vous me donnez sur Moïse tous les détails que je vous demande, et vous m'annoncez cette visite de M. Villemain dont vous me rendez compte dans votre lettre du 16. Vous êtes la plus aimable des amies. Choisissez vous-même Arzane[66]: entre la beauté et le talent, le choix est difficile; je m'en rapporte entièrement à vous.
«Je n'ai point de nombreuses correspondances; vous savez, ou plutôt vous saviez que j'écris très-peu. Je réponds seulement aux lettres qu'on m'écrit. J'ai écrit une fois à MM. Bertin, Pasquier, Villemain, de Barante, de Laborde, à Mme d'Aguesseau, à Mme de Montcalm et à Clara, parce qu'ils m'avaient écrit. Toutes mes lettres contiennent ceci: qu'on me traite très-bien à Rome, que le gouvernement est très-éclairé, mais que je ne suis à Rome que parce que M. de La Ferronnays est ministre, et que mon seul voeu est de quitter les affaires et de rentrer pour jamais dans mon infirmerie; que, quand on est vieux, il ne faut plus voir de ruines et ne plus voyager.
«Voilà le texte de ma très-peu nombreuse correspondance. Je défie qu'on cite un mot de plus ou de moins: vous me connaissez assez pour croire que je vous dis toute la vérité. Je ne sais si Mme Salvage est contente de nous, mais je ne crains pas son journal.»
LE MÊME.
«Rome, samedi 22 novembre 1828.
«Le courrier encore non arrivé! Et ce qui me fait le plus enrager, c'est qu'apparemment vous éprouvez les mêmes retards, et vous vous perdez dans mille injustices. Je vous l'ai dit et répété: je vous écris trois fois par semaine, et mes lettres doivent vous arriver par paquets. Jeudi dernier, 20, je vous ai parlé de Moïse et de Taylor, approuvant tout ce que vous avez fait et ferez. J'attends à présent la nouvelle de la lecture au comité.
«Je continue dans la disposition où vous me trouvez dans toutes mes lettres. Plus je vais, plus je suis déterminé à finir ma carrière politique. Il est temps que je disparaisse de la scène du monde; c'est auprès de vous que je trouverai, pour le peu de jours qui me restent, le repos et le bonheur que, jusqu'à présent, j'ai en vain demandés au ciel. Je ne fais presque rien ici. J'ai jeté sur le papier quelques idées pour mes Mémoires. J'ai fait quelques dépouillements historiques. Je viens d'achever, sur l'état actuel des affaires en Europe, une note assez longue que La Ferronnays me demandait.
«Je suis toujours extrêmement content du gouvernement romain; il vient encore de m'accorder la liberté d'un Français, du reste assez coupable, condamné à cinq ans de détention. Le cardinal Bernetti est tout à fait un homme d'État, et la modération du souverain pontife est admirable. Mais enfin, je ne suis ici que par accident; ma présence y est tout à fait inutile au service du roi; tout autre que moi et surtout l'excellent duc de Laval, fera, et beaucoup mieux que moi, ce que j'ai à faire à Rome. Par mon absence, j'ai donné la paix au ministère; par mon retour dans mon infirmerie, je ne troublerai point cette paix. Je ne demande rien que la retraite et l'oubli. Il est facile de s'entendre avec un homme aussi accommodant. À vous pour la vie.»
LE MÊME.
Rome, le mardi 25 novembre 1828.
«Ce malheureux courrier arriéré du samedi (22) doit arriver ce matin: mais arrivera-t-il avant le départ de la poste, qui a lieu à deux heures, et m'apportera-t-il quelque chose de vous? J'espère cette semaine un courrier extraordinaire qui me dédommagera de toutes mes espérances trompées.
«Je connais toutes les nominations au conseil d'État: j'en suis charmé parce qu'elles m'acquittent envers mes amis politiques; on m'a tenu parole: Bertin de Vaux, Villemain, Agier, Pressac, sont placés. Maintenant je puis me retirer en paix, et c'est à quoi vont tendre tous mes efforts. Je veux rentrer pour toujours dans la retraite et vivre pour vous et pour moi. Je ne veux faire la guerre à personne: soit ministre qui voudra, qui pourra, il ne me rencontrera plus sur sa route, hors le seul cas d'une attaque au trône ou aux libertés publiques.
«Dans le peu de temps que je demeurerai à Rome, je tâcherai de ne blesser personne. Le clergé de ce pays n'a pas fait la faute du clergé de France: il ne s'est pas avisé de me regarder comme un ennemi. Aussi, dans les rangs élevés, a-t-il beaucoup plus de lumières et de tolérance. Les chefs d'ordre surtout sont des hommes très-distingués, et qui se sont souvenus de ce que j'avais dit des religieux dans le Génie du christianisme. Quant aux artistes, je les soigne de mon mieux. J'ai déjà eu le bonheur de rendre quelques services à des malheureux. La société trouve Mme de Chateaubriand polie et mes dîners bons. Je tâcherai de conduire ainsi les choses jusqu'au printemps.
«Notre affaire de Moïse (et c'est la grande affaire) doit être maintenant en pleine activité entre vos mains. Je brûle d'en savoir des détails. Mais ce que j'ai bien plus à coeur que tout cela, c'est de rentrer dans mon infirmerie d'aller vous chercher tous les jours à l'Abbaye, de me promener avec vous, et de vous bâtir une maison dans mon jardin, digne de vous recevoir et de devenir votre maison de campagne pendant l'été.»
LE MÊME.
«Rome, le jeudi 27 novembre 1828.
«Tout mon bonheur est de causer avec vous, et de penser que quelques-unes de mes pensées vous arrivent à travers l'espace qui nous sépare. Je me suis promené hier avec le pauvre Guérin dans la campagne. Dois-je le plaindre, tout malade qu'il est, puisqu'il va bientôt retourner aux lieux que vous habitez? H. Vernet m'a écrit pour m'annoncer son départ vers le milieu du mois prochain. Il arrivera dans le courant du mois de janvier. Mais alors notre sort sera décidé; Moïse sera mort ou vivra d'une longue vie; vous serez prête à vous mettre en route, ou moi prêt à aller vous rejoindre.
«Je vous remercie d'avoir écrit à Mme Salvage que vous viendriez au printemps. Mais, sans compter tous les autres événements de la vie, il est probable que, vu la désorganisation complète de l'Infirmerie, Mme de Chateaubriand voudra faire un voyage en France au mois d'avril, et j'obtiendrai facilement un congé pour l'accompagner. Alors, si la chose arrive ainsi, nous arrangerons ensemble l'avenir à Paris; mais que de chances dans quelques mois! C'est aujourd'hui jour de poste ordinaire, et j'attends de plus à chaque moment un courrier des affaires étrangères. J'ai donc l'espoir d'avoir quelques lignes de vous avant de fermer cette lettre.
«Midi.
«Je reçois par le courrier ordinaire une lettre de vous du 18. Vous êtes contente de moi. Dieu soit loué! vous venez au mois de mars; c'est encore mieux, à moins que je n'aille vous chercher! Vous avez vu M. de La Rochefoucauld: il consent à donner les choeurs; ainsi tout cède à votre douce et irrésistible influence. Votre lettre précédente était du 6; vous annonciez que Taylor lirait au comité le mercredi suivant, et qu'il vous rendrait compte le jeudi; ce jeudi tombait le 13; c'est donc par vos lettres après le 13, qui me viendront peut-être par M. de Ganay, que je saurai ce qu'a dit le comité. Vous savez que vous serez dans la nécessité de dire un mot à Ladvocat, mais lui-même poussait fort à la chose. Je m'entendrai avec lui pour l'impression et la préface. Mon papier finit, il faut finir avec lui; jusqu'à après demain samedi 29.»
LE MÊME.
«Rome, ce samedi 29 novembre 1828.
«Ce M. de Ganay me joue un bien mauvais tour; toujours partant de Paris et ne partant point, les courriers arrivent et se succèdent sans lettres de vous; car je suppose que toutes vos lettres sont entre les mains de M. de Ganay. Dieu veuille qu'il arrive ces jours-ci! Depuis jeudi que j'ai mis pour vous ma dernière lettre à la poste, j'ai bien souffert de mon rhumatisme. Rien de nouveau entre jeudi et samedi; car vous dire combien je suis triste loin de vous, n'est pas chose nouvelle. J'attends tous vos détails sur Moïse. J'ai vu hier au soir Mme Salvage; c'est une très-bonne femme. Demain tout le corps diplomatique dîne chez moi; le 9 du mois prochain, j'ai mon ricevimento. Voilà où j'en suis. Le printemps viendra me consoler. Je vous verrai, et toutes les peines seront oubliées! À lundi; je ne puis plus écrire, ayant un grand mal de tête que je vais aller promener, pour le dissiper, si je puis, le long du Tibre. À lundi et à toujours!»
LE MÊME.
«Rome, le mardi 2 décembre 1828.
«Voilà enfin M. de Ganay, il m'apporte trois lettres de vous; l'une du 11, l'autre du 18, la troisième du 21 novembre. Je vous remercie mille fois. Soyez bien tranquille sur mes sentiments pour vous, rien ne peut les arracher de mon coeur, ils dureront autant que ma vie. Je ne vous parlerai plus de ma vieillesse; je vous trouverai jeune à cent ans.
«Laissez dire les amis au sujet de Moïse. Bertin m'écrit aussi à ce sujet; ce qui l'inquiète, lui, c'est la médiocrité des acteurs. Ce qui anime Mme d'Ag., c'est une certaine antipathie des succès arrivés ou à craindre qui lui est naturelle. Laissons faire le temps. Il faut accomplir son sort; il faut que Moïse soit joué. S'il tombe, peu m'importe; s'il réussit en dépit de tous les obstacles, une couronne va bien, et l'on se range du côté du pouvoir. Fermez donc l'oreille à tous ces bruits, ou plutôt ne les écoutez pas. Ayez le même courage que moi.
«On m'écrit de Paris mille rabâchages de ministère; je ne veux plus entendre parler de tout cela; je ne veux plus rien que mourir auprès de vous à Rome ou à l'Infirmerie. Je ne prends donc à rien de ce qu'on me dit. Je n'ai qu'un moment pour mettre cette lettre à la poste avant le départ du courrier. Jeudi je reviendrai sur vos lettres. C'est aujourd'hui un simple accusé de réception. Je suis inébranlable sur Moïse: allez en avant, et n'écoutez rien.
«Quel désastre dans cette pauvre infirmerie! À vous, à vous.
«Dites, je vous prie, à M. de Barante, que je lui répondrai (il m'écrit), et remerciez-le de son obligeante mention à l'Académie.
«Je reçois des dépêches de Morée. Peut-être expédierai-je cette nuit un courrier extraordinaire à Paris. Autre occasion de vous écrire et de recevoir par le retour de ce courrier des lettres de vous.»
LE MÊME.
«Rome, ce 2 décembre 1828.
«Je vous ai écrit il y a trois ou quatre heures par le courrier ordinaire, je vous écris maintenant par le courrier extraordinaire que j'expédie ce soir à Paris, et je reprends une à une vos trois lettres que m'a apportées ce matin même M. de Ganay.
«Votre lettre du 11 contient un passage admirable de Mme Cottin. Mais quel est cet homme qui vient, qui remplit tout le monde[67]? N'est-ce pas M. de Vaine? C'est bien dommage! Je ne serais pas digne de pareils hommages, mais j'aimerais qu'ils me fussent adressés par vous.
«Je ne comprends rien à la lettre de M. de La Rochefoucauld. Je ne sais de quel article il parle. Je ne lis plus dans les journaux que les nouvelles de l'armée. Loin de me mêler des articles politiques et de les influencer, j'ignore jusqu'à leur existence et je n'y prends pas le plus petit intérêt. Je dois dire pourtant que, quel que soit un article, c'est y attacher beaucoup trop d'importance que de croire qu'il va renverser un État. C'est notre défaut d'habitude du gouvernement représentatif qui nous fait tomber dans ces exagérations. M. de La Rochefoucauld sait-il aujourd'hui lui-même de quel article il parlait? Eh bien! le public vraisemblablement ne s'en souvient pas plus que lui. Dites bien à M. de La Rochefoucauld que je suis très-content de mon sort, que je ne veux rien; que je suis fort attaché au ministère actuel, et que je regarde mon rôle politique dans la vie comme entièrement fini.
«Je n'ai plus qu'une ambition, c'est celle de faire applaudir ou siffler Moïse. Je ne vous mettrai point en rapport avec Bertin; je sais combien il est noir: il vous remplirait la tête de mille complots tramés contre moi. Tout lui paraît ennemi. Je crois qu'il ne faut aussi entrer avec les journaux dans aucune explication: on joue Moïse, parce qu'on le joue, voilà tout. L'explication est dans sa chute ou dans son succès. Un mois avant la représentation, j'enverrai Hyacinthe à Paris avec des notes pour Bertin, une préface pour Ladvocat, des instructions pour l'impression des choeurs dans les journaux,—car je suppose qu'on les raccourcira pour la scène,—etc.
«Votre lettre du 18 me parle de mon petit ricevimento. Soyez tranquille sur tous les points. La ressemblance n'est pas du tout parfaite, et quand elle le serait, elle ne me l'appellerait que des peines et le bonheur dont vous les avez effacées.
«Enfin votre lettre du 21 m'apprend la lecture et son effet. Laissons dire les amis et les ennemis. Moïse sera joué; n'écoutez personne; j'ai pris mon parti ferme; la couronne de Sophocle sur mes cheveux blancs ne m'ira pas trop mal. Si je ne l'obtiens pas, j'en suis tout consolé; si par hasard je l'obtiens, peut-être vous plairai-je davantage; cela me suffit pour affronter le péril.
«On me mande toutes sortes de ragots de ministère; on suppose toujours que je veux être ministre et que je le serai, bon gré, mal gré. Rien n'est plus loin de ma pensée. Je ne veux rien. Je suis réellement effrayé du peu d'années qui me restent, et, comme un avare surpris de sa dépense, je ne veux faire part désormais qu'à vous seule de mon trésor prêt à s'épuiser.
«Croyez, croyez bien que toute ma vie est à vous.
«C'est M. de Mesnard, un de mes attachés, que j'envoie en courrier extraordinaire à Paris. C'est un excellent jeune homme dont je suis fort content, et qui me reviendra le plus vite possible. Il m'apportera vos lettres.
«C'est mardi prochain 9, mon grand ricevimento. Je vais faire faire le tombeau de Poussin; le bas-relief du tombeau représentera une des compositions de ce grand peintre. C'est mon idée; l'approuvez-vous? J'ai fait mettre en liberté quelques Français; j'aide les autres de ma bourse. Enfin je fais du mieux que je puis. Je souffre toujours de la tête et de mon rhumatisme.
«Mille tendres hommages. Que je suis heureux de vous aimer!»
LE MÊME.
«Rome, ce jeudi 4 décembre 1828.
«Le courrier ordinaire d'avant-hier et mon courrier extraordinaire, M. de Mesnard, qui ira vous voir, vous portent des lettres de moi en réponse aux vôtres apportées par M. de Ganay.
«J'ai épuisé le sujet de Moïse; je n'ai plus rien à vous en dire, que de presser la représentation. Pour les choeurs, vous connaissez mes idées; je voudrais une innovation heureuse: je désirerais que beaucoup de strophes fussent simplement déclamées; il n'y aurait presque de chants que dans les refrains, et seulement, dans les intervalles des strophes, quelques traits pour annoncer les motifs légers ou pathétiques ou graves. Des harpes, des tambourins et des trompettes doivent être presque les seuls instruments. La double musique du troisième acte, l'une lointaine et gaie, l'autre rapprochée et triste, se répondant par échos, doit produire, ce me semble, un grand effet. Le choeur groupé sur la montagne au quatrième acte présentera, je crois, un beau spectacle.
«Je vous ai dit que je vous enverrais Hyacinthe dans les premiers jours de février; il restera auprès de vous jusqu'à l'époque fatale; vous l'emploierez dans des courses, et vous me renverrez en courrier, pour m'apprendre la mort ou la résurrection du prophète.
«Voici un plan que je vous soumets encore. J'ignore ma destinée et mon avenir. Si rien ne m'arrive cet hiver, l'Infirmerie exigera absolument que je fasse un voyage en France au printemps. Je demanderais donc un congé; j'arriverais vers la fin d'avril à Paris; j'y passerais trois mois avec vous; j'irais prendre les eaux ensuite, dont j'ai un extrême besoin. Nous nous donnerions rendez-vous au commencement de septembre sur la frontière d'Italie, et nous reviendrions ensemble à Rome. Que dites-vous de ce projet? vous voyez que je n'ai d'autre idée que vous.
«C'est aujourd'hui jour de poste, mais elle ne m'apportera rien de vous, parce qu'elle sera d'une date plus ancienne que le départ de M. de Ganay. À samedi donc.
«La poste arrive et justifie ma prévision. Vous n'êtes pas femme à écrire si souvent.»
LE MÊME.
«Rome, samedi 6 décembre 1828.
«Je suis réduit à vous répéter ce que je vous dis à chaque poste, que je suis bien malheureux ici sans vous. Me voilà dans toutes les horreurs du grand ricevimento qui a lieu mardi prochain. Les gentilshommes ont fait des sottises: ils ont mal prié les cardinaux. Grande rumeur; il a fallu réparer ce crime d'étiquette. Vous sentez comme tout cela me va, et quelle occupation pour moi! Enfin il faut subir son sort. Samedi 13, je serai transformé en chanoine. Cela enchantait le duc de Laval, et moi je suis au supplice. De fête en fête, j'arriverai, j'espère, à la bonne, à la véritable: je vous retrouverai. Cette espérance m'empêche de mourir sous le poids de mes honneurs.
«Je viens de terminer un assez long mémoire sur les affaires de l'Orient, et j'attends un courrier sûr pour le faire passer à M. de La Ferronnays. Je crois y avoir tracé convenablement la route à suivre, pour les intérêts généraux de la civilisation et les intérêts particuliers de la France. La Ferronnays m'avait demandé mes idées, je les lui communique. Le conseil et le roi sauront du moins que je suis bon à quelque chose, et que j'entends le métier que je fais.
«Moïse est une autre affaire, elle est entre vos mains. Elle prospérera, parce que tout va bien, quand vous vous en mêlez. Il me tarde de savoir comment la chose marche, si l'on apprend les rôles, si la musique est en train, si les décorations se peignent. Hérard, comme je vous l'ai dit, comptera les quinze mille francs. Encore fermer une lettre, sans en avoir reçu de vous!»
LE MÊME.
«Rome, ce mardi 9 décembre 1828.
«Jugez du plaisir que m'a fait le courrier extraordinaire qui m'a apporté votre lettre du 28 du mois dernier! J'y ai cependant vu vos injustices, vos soupçons, démentis bientôt par mes deux lettres arrivées à la fois. Vous déferez-vous jamais de cette mauvaise habitude?
«Voilà donc le pauvre Moïse arrêté par une querelle! Mais je n'entends pas railler sur ce point: que Taylor reste ou parte, il faut que le prophète reparaisse dans ce bas monde, pour y vivre ou pour y mourir. J'aimerais mieux que Taylor assistât à son apparition, parce qu'il l'a pris à gré, qu'il est intelligent, et que nos arrangements d'argent sont faits; mais enfin, si cela était impossible, arrangez, je vous prie, l'affaire avec le nouveau venu et M. de La Rochefoucauld.
«Vous me dites que je ne dois rien craindre. Je vous assure que je ne crains rien. Je me sens de force à braver la chute. Mais quelle que soit la bonne volonté du public, il y a dans ses mouvements quelque chose d'inexplicable; et, quoi qu'on fasse, l'envie et l'inimitié ont leurs droits imprescriptibles. Quant aux convenances, je ne m'en soucie pas du tout, et je m'élève très-au-dessus des susceptibilités des vieux salons.
«Voyez comme nous nous entendons: vous me dites qu'il faut demander un congé au printemps, et moi, je vous mandais que, si rien n'arrivait, j'irais au mois d'avril en France, que je passerais trois mois à Paris avec vous, que j'irais ensuite aux eaux, et que de là nous nous donnerions rendez-vous sur la frontière de l'Italie pour revenir à Rome ensemble. Cela vous plaît-il?
«Je vous ai dit aussi que j'enverrais Hyacinthe un mois avant l'apparition de Moïse, pour faire vos courses, porter une préface à Ladvocat et s'occuper des journaux.
«Hier, je suis allé à l'Académie Tibérine, dont j'ai l'honneur d'être membre. J'ai entendu des discours fort spirituels et de très-beaux vers. Que d'intelligence perdue! Ce soir j'ai mon grand ricevimento. J'en suis consterné en vous écrivant.
«J'ai ri de la grande occupation dont vous êtes de moi avec M. de Barante. Votre attachement et vos illusions appellent cela le monde. Vous me ressuscitez. Je n'en suis pas moins mort; il faut s'en aller. Vous quitter, voilà mon seul et douloureux regret. J'ai bien de la peine à cesser de vous écrire, comment cesserais-je de vous aimer et de vous voir? À jeudi.»
LE MÊME
«Jeudi, Rome, ce 11 décembre 1828.
«Eh! bien le ricevimento s'est passé à merveilles. Mme de Chateaubriand est ravie, parce qu'elle a eu tous les cardinaux de la terre, et que de mémoire d'homme on n'avait jamais vu de ricevimento plus nombreux et plus brillant. En effet, toute l'Europe à Rome était là avec Rome. Je vous dirai que, puisque je suis condamné pour quelques jours à ce métier, j'aime mieux le faire aussi bien qu'un autre ambassadeur. Les ennemis n'aiment aucune espèce de succès, même les plus misérables, et c'est les punir que de réussir dans un genre où ils se croient eux-mêmes sans égaux. Samedi prochain, je me transforme en chanoine de Saint-Jean-de-Latran, et dimanche je donne à dîner à mes confrères. Une réunion plus de mon goût est celle qui a lieu aujourd'hui: je dîne chez Guérin avec tous les artistes, et nous allons arrêter votre monument du Poussin. Un jeune élève plein de talent, Desprez, fera le bas-relief, pris d'un tableau du grand peintre, et Lemoine fera le buste; il ne faut ici que des artistes français.
«Pour compléter mon histoire de Rome, Mme de Castries est arrivée. Hélas! c'est encore une de ces petites filles que j'ai fait sauter sur mes genoux, comme Césarine. Cette pauvre femme est changée à faire de la peine. Ses yeux sont remplis de larmes, quand je lui rappelle son enfance à Lormois. Quelle vie désormais que la sienne, car il me semble que l'enchantement n'y est plus; quel isolement! et pour qui, grand Dieu! Voyez-vous, ce qu'il y a de mieux, c'est de vous aimer toujours davantage, c'est d'aller vous retrouver le plus tôt possible. Si mon Moïse descend bien de la montagne, je lui emprunterai un de ses rayons, pour reparaître à vos yeux tout brillant et tout rajeuni.»
LE MÊME.
«Rome, le samedi 13 décembre 1828.
«Jugez de mon chagrin, je reviens de ma cérémonie de Saint-Jean-de-Latran, mourant de froid, bien fatigué, mais espérant trouver le courrier arrivé avec une lettre de vous. Point de courrier; il manque aujourd'hui: les Apennins sont couverts de neige. Je n'ai que le temps d'écrire ces deux ou trois mots, pour ne pas manquer moi-même le courrier. Je vous ai écrit heureusement tous ces jours-ci de longues lettres. Mon dîner chez Guérin s'est passé à merveille. Tous les jeunes gens étaient dans la joie. C'était la première fois qu'un ambassadeur dînait chez eux. Je leur ai annoncé le monument de Poussin: c'était comme si j'honorais déjà leurs cendres. Je vais aussi souscrire au monument qu'on élevé au Tasse, votre ami. Je suis obligé de vous quitter jusqu'à lundi.
«Soignez Moïse. À vous à jamais!»
LE MÊME.
«Ce mardi 16 décembre 1828.
«Je reçois votre petite lettre du 29 novembre, et votre plus longue lettre du 1er décembre. Que je vous remercie! Vous êtes pourtant un peu trop fière: vous me vantez votre sacrifice; vous me dites que vous avez en horreur d'écrire. Et moi donc? et pourtant m'écrivez-vous, comme je vous écris, trois fois par semaine? La vérité est que vous avez métamorphosé ma nature, et que je ne me reconnais plus.
«J'écris par ce même courrier à Hérard de vous compter les 15,000 francs; prenez-les chez vous, et faites entrer le successeur de ce pauvre Taylor dans nos intérêts. Je suppose que nous serons retardés d'un mois, et qu'au lieu de courir l'aventure à la fin de février, cela nous mènera à la fin de mars. Vous savez que c'est toujours dans la semaine sainte que mes grandes catastrophes m'arrivent.
«Vous dites que mes projets de retraite forment un grand contraste avec les voeux du public. D'abord votre amitié vous aveugle sur ces voeux, et enfin il est très-vrai, très-arrêté dans mon esprit que je veux avoir complétement à moi, et pour vous, mes dernières années. Tout m'avertit ici qu'il faut me retirer: ma santé, le caractère de mes idées, la fatigue et l'ennui de tout. Je tiendrai dans ma place un temps raisonnable, pour n'avoir pas l'air d'agir avec légèreté, mais certainement, quand je vous verrai au printemps, nous fixerons l'époque de ma retraite. Je vous écris au sortir d'un accès de fièvre qui m'a duré toute la nuit; ce n'est rien, mais je suis bien las, et ma tête est bien douloureuse. Je ne me sens plus absolument qu'une fantaisie, qui est peut-être un radotage de mon âge, c'est de voir Moïse sifflé ou triomphant.
«Je lis dans le Globe les lettres de M. Lenormant; elles me font un grand plaisir. Je vous en veux pourtant d'avoir remplacé, par une page de sa prose, une page de la vôtre. Cousin me plaît toujours par un certain abandon de style. Quant à sa philosophie, elle ne me fait rien du tout. Il y a ici un père Ventura, qui vient de me dédier un ouvrage latin, homme violent et de principes absolus, mais c'est bien une autre tête métaphysique que celle de Cousin. J'ai écrit deux fois à M. de Barante.
«Je suis découragé, quand je songe qu'il faut attendre un mois pour avoir réponse à une lettre. Mille choses seront arrivées quand cette lettre vous parviendra. Vous-même, vous ne serez plus dans le mouvement de celle que vous m'avez écrite, et à laquelle je réponds aujourd'hui. Je vous ai mandé ce que je voulais faire au printemps, aller vous chercher. Si M. Lenormant va en Grèce, ce ne peut être à présent qu'au mois de mars ou d'avril. Nous nous entendrons pour faire ce que vous préférerez. J'attends mille choses de vous par M. de Mesnard; je ne suppose pas qu'il revienne avant le 10 janvier.»
LE MÊME.
«Rome, ce jeudi 18 décembre 1828.
«Au lieu de perdre mon temps et le vôtre à vous raconter les faits et gestes de ma vie, j'aime mieux vous les envoyer tous consignés dans le journal de Rome. Il n'y a de bon dans tout cela que notre monument du Poussin. Hélas! voilà encore une année tombée sur ma tête. Quand me reposerai-je auprès de vous? Quand cesserai-je de perdre sur les grands chemins les jours qui m'étaient prêtés pour en faire un meilleur usage? J'ai dépensé sans regarder tant que j'ai été riche; je croyais le trésor inépuisable. Maintenant, quand je vois combien il est diminué, et combien peu de temps il me reste pour vous aimer, il me prend un grand serrement de coeur.
«Mais n'y a-t-il pas de longues années après celles de la terre? Si j'avais la philosophie de Cousin, je vous ferais la description de ce ciel où je vous attendrai, où vous me retrouverez plein de grâce, de beauté et de jeunesse. Pauvre et humble chrétien, je tremble devant le jugement dernier de Michel-Ange. Je ne sais où j'irai, mais partout où vous ne serez pas, je serai bien malheureux. Je vous ai cent fois mandé tous mes projets et tout mon avenir; la rue d'Enfer auprès de vous, voilà tous les souhaits de bonne année que je me fais. Ruines, années, santé, perte de toute illusion, tout me dit: «Va-t'en, retire-toi, finis.» Je ne retrouve au bout de ma journée que vous, et, dans un coin de mon imagination, Moïse. Encore, pour peu qu'on le voulût, je le jetterais très-bien au feu.
«Vous avez désiré que je marquasse mon passage à Rome, c'est fait: le tombeau du Poussin restera; il portera cette inscription: F. A. de Ch. à Nicolas Poussin, pour la gloire des arts et l'honneur de la France. Qu'ai-je maintenant à faire ici? Rien, surtout après avoir souscrit pour la somme de cent ducats au monument de l'homme que vous aimez le plus, dites-vous, après moi, le Tasse.
«Grand merci de votre petit mot du 3 qui m'arrive à l'instant. Je n'ai pas besoin de cette porcelaine[68] pour penser à vous, et franchement, je ne sais si jamais j'en ferai usage à Rome. Soyez aussi victorieuse pour Moïse, auprès de ce M. de La Rochefoucauld qui me semble un fier lion. Cet Assuérus briserait mon fragile ouvrage comme une saucière. À samedi.»
LE MÊME.
«Rome, samedi 20 décembre 1828.
«Je reprends l'histoire de la porcelaine. Le service n'est pas, grâce à M. de La Bouillerie, un présent complet du roi; j'en paie une partie. Ce service, vu le retard, ne peut guère m'arriver qu'à la fin de janvier; s'il n'est pas noyé au passage, il ne paraîtra pas trois fois sur ma table avant mon départ pour Paris. Il y a des gens qui seraient retenus dans leurs projets par la considération d'une belle assiette; mon principe, à moi, est de s'arranger toujours dans une place comme si on devait y rester, et de s'en aller une heure après, s'il le faut.
«À propos de M. de La Bouillerie, je n'ai point répondu à ce que vous me disiez du pauvre Thierry. Où est-il? Je n'ai reçu ni lettre ni ouvrage de lui; mais M. de Mesnard a l'ordre de m'apporter les nouvelles éditions. Je voudrais lui écrire, et reprendre son affaire auprès de la Maison du roi.
«Je vous parle de toutes choses qui seront hors de votre souvenir, quand vous recevrez cette lettre. Tout mesure ainsi pour moi la distance qui me sépare de vous. La santé de Mme de Chateaubriand n'est pas bonne; la mienne n'est guère meilleure. Ma retraite des affaires pour toujours est devenue dans ma tête une idée fixe; je la porte dans le monde et à la promenade. Je m'amuse à parer en pensée ma petite solitude auprès de vous. Je me représente ne faisant plus rien, n'écrivant plus rien, hors quelques pages de mes Mémoires, et appelant de toutes mes forces l'oubli, comme jadis j'ai appelé le bruit et l'éclat.
«La France restera libre et me devra sa liberté constitutionnelle presque tout entière. Les affaires extérieures suivront leur cours. Elles sont menées en Europe par de bien pauvres gens, par des gens qui ont discipliné la barbarie, et qui se réjouissent du danger où ils ont mis, par leur manque de vue, la civilisation chrétienne. La France, bien conduite, peut sauver le monde, un jour, par ses armes et par ses lois; tout cela n'est plus de moi. Je me réjouirai dans mon tombeau, et, en attendant, c'est auprès de vous que je dois aller passer le reste de ma courte vie.
«Vous avez mieux aimé, dans votre dernière lettre du 3, me parler de porcelaine que de Moïse, mais vous m'annoncez que vous me parlerez de celui-ci dans votre prochaine lettre. La chute de Taylor retardera bien notre affaire. Son successeur y mettra-t-il la même chaleur, entrera-t-il dans les mêmes arrangements, la musique sera-t-elle faite et apprise à temps, etc.? Et puis le terrible Sosthènes! que suis-je, moi, pauvre créature, auprès de tout cela? Mais vous me sauverez.»
LE MÊME.
«Rome, ce samedi 27 décembre 1828.
«Six heures après le départ du courrier de jeudi dernier 25, un courrier extraordinaire m'apporte enfin une petite lettre de vous en date du 16.
«Cette très-petite lettre est tout ce que vous daignez m'accorder en réponse à une douzaine de longues lettres de moi: c'est sans doute plus que je mérite; mais, quand on est si loin, de bonnes longues lettres feraient tant de bien!
«Cette lettre du 16 dit deux choses: que Villemain est allé vous parler de Moïse, et que M. Pasquier veut être ministre. Je suppose que le premier était allé, au nom de tous ses amis, vous montrer les craintes les plus vives sur Moïse: point d'acteurs, chute probable, inconvenance, etc., etc. Laissez dire. Si nous réussissons, si nous tombons, peu importe, je n'en serai nullement affligé. Lord Byron, en Italie, s'est bien consolé d'avoir été sifflé à Londres, et pourtant il était poëte! et moi, vil prosateur, qu'ai-je à perdre? Allons donc intrépidement en avant. Ne vous laissez pas ébranler.
«Vous avez l'air de vouloir me rassurer sur la nomination de M. Pasquier? Vous me jugez mal; vous ne me croyez peut-être pas sincère dans mon désir de tout quitter et de mourir dans un gîte oublié: vous auriez tort. Or, dans cette disposition d'âme, je bénirais l'entrée de M. Pasquier au ministère des Affaires étrangères, parce qu'elle m'ouvrirait une porte pour sortir d'ici. J'ai déclaré mille fois que je ne pourrais rester ambassadeur qu'autant que mon ami La Ferronnays serait ministre. Je donnerais donc à l'instant ma démission avec une joie extrême. Faites des voeux pour M. Pasquier.
«Midi.
«Voilà M. de Mesnard avec votre lettre du 19. On ne peut avoir fait plus de diligence. Croiriez-vous que votre lettre m'afflige? Premièrement, quant aux ministères faits ou à faire, je regarde tout cela comme des rêves et des agitations d'ambition sans fondement et sans réalité, et enfin, je ne veux pour rien être ministre; qu'on me raie de toutes les listes. Je ne veux plus que mon Infirmerie pour m'y cacher et pour y mourir.
«MM. Pasquier, de Barante, Villemain, m'écrivent aussi par M. de Mesnard; remerciez les deux derniers. Les deux Bertin, Agier et Villemain m'écrivent à leur tour pour me conjurer de ne pas laisser jouer Moïse. Leur raison est que les acteurs sont déplorables, qu'on n'aime plus la tragédie, et surtout une tragédie religieuse, et qu'enfin cela m'empêcherait d'être ministre.
«Cette dernière raison est nulle pour moi, parce que, fussé-je aussi près du ministère que j'en suis loin, je ne veux plus rien être absolument en politique. Quant aux autres raisons, bonnes ou mauvaises, je dois y céder dans ce moment. Je ne veux pas qu'on dise que j'aie été un obstacle à la formation d'un ministère dont même je ne ferais pas partie, si ce ministère peut être utile à la France. Je ne veux pas qu'on me dise: «Si vous n'aviez pas fait une scène littéraire, nous étions ministres demain.» Retirez donc ce pauvre Moïse. Dites que j'aviserai, et qu'il faut remettre la partie à l'hiver prochain. S'il y a des frais faits, payez-les avec l'argent que vous pourrez prendre chez Hérard. Empêchez les distributions de rôles et la répétition, et retirez le manuscrit. Je reste convaincu d'une chose, c'est que mes amis auraient été affligés d'un succès autant que mes ennemis, et que, d'une autre part, une chute leur aurait fait du mal, politiquement parlant. Voilà le double secret de leur intérêt si vif. Satisfaisons-les. Ils ne m'auront, ni pour collègue au ministère, ni pour auteur sifflé ou triomphant. C'est le ciel ouvert pour eux.
«C'est un courrier extraordinaire arrivant de Naples et se rendant
à Paris qui va vous porter cette lettre. Notre correspondance va
vite.
«J'envoie par ce courrier mon Mémoire sur les affaires d'Orient à
M. de La Ferronnays. Les succès des Turcs me font horreur.
Sébastiani ne vous a dit que ce que les autres m'ont écrit.»
LE MÊME.
«Rome, mardi ce 30 décembre 1828.
«Eh bien, ce pauvre Moïse! Le courrier extraordinaire, parti samedi 27, vous porte l'ordre de le retirer. C'était la dernière fantaisie de ma vie, le radotage d'un homme qui s'en va, mais enfin je désirais vivement le voir réussir ou tomber. Mon sacrifice est d'autant plus grand, que je n'ai plus guère de joies, et que mes amis, qui ont exigé ce sacrifice, l'ont voulu, disent-ils, pour que j'arrive au ministère, et je ne veux point être ministre. De sorte que je renonce à la couronne de Sophocle pour une couronne de Périclès que personne ne m'offre, et que je refuserais, si on me l'offrait; j'abandonne tout pour rien. Mais être aimé de vous, n'est-ce pas une assez belle couronne? J'ai dû céder à mes amis; ils ont associé leur vie à la mienne. S'ils n'obtenaient pas les places qu'ils désirent, et que Moïse fût joué, succès ou non, ils me diraient que je les ai perdus, parce qu'ils s'étaient attachés à ma destinée; ils me rendraient responsables de leurs propres mécomptes. Je me résigne donc. Ce n'est pas la première fois qu'en voyant ce qu'il fallait faire j'ai suivi ceux qui m'obligeaient de prendre la mauvaise voie. Toutes les fois qu'on ne m'a demandé que de m'immoler aux intérêts des autres, on m'a trouvé toujours prêt.
«Mais ne peut-on pas reprendre un jour notre projet? Quand ces messieurs seront montés où ils veulent monter, quand ma retraite à l'Infirmerie annoncera que réellement je ne veux rien être, alors ne serai-je pas libre d'agir comme il me plaira? Oui, sans doute. Mais d'abord il faut vivre, et c'est là une grande difficulté pour moi. Ensuite les événements, les accidents, que sais-je, permettront-ils de nous occuper de Moïse? Nous-mêmes nous en soucierons-nous? Nos idées n'auront-elles point changé? Je pourrais encore dire de moi aujourd'hui:
Quelquefois un peu de verdure
Rit sur la glace de nos champs;
Elle console la nature,
Mais elle sèche en peu de temps.
«Mais il n'y aura pas même bientôt un peu de verdure sur ma glace,
et rien ne me consolera que vous. Laissons ce triste sujet.
«Je crois vous avoir dit que j'avais envoyé par le dernier courrier, à M. de La Ferronnays, mon gros Mémoire sur les affaires de l'Orient. Il ne me manquait plus, pour achever de me dégoûter de la politique, que de voir le triomphe de la peste, de l'esclavage et de la barbarie disciplinés, et des esprits assez bornés pour applaudir à ce triomphe, pour n'en pas découvrir les conséquences, même prochaines, sur les libertés des peuples et sur la civilisation!
«Sept heures du soir.
«Je reçois vos lettres du 9 et du 11; elles sont pleines de cajoleries. Ne vous donnez pas tant de peine pour me séduire: vous êtes sûre de votre succès. Suspendez donc simplement Moïse; j'y consens. Quant au ministère, vous voyez que ma lettre entre parfaitement dans vos idées. Tant que M. de La Ferronnays est en nom, rien n'est changé dans ma position par un intérim. Je ne ferai donc absolument rien, j'attendrai. Je serai tout comme j'étais, lorsque M. de Rayneval avait l'intérim.
«J'ai dans l'espace de quelques mois consolidé les affaires de Rome. Je crois que Sa Sainteté est contente de moi; je pense que les arts n'en sont pas mécontents. Ce court voyage a quelque gravité, je ne veux pas la lui faire perdre par de la précipitation et de l'impatience. J'ai mis quelque coquetterie à faire de mon mieux sur un petit théâtre. Je n'ai paru rien dédaigner, pas même les bals. Maintenant j'irai, quand il en sera temps, vous retrouver avec des transports de joie. Avant tout, mon repos à présent.
«Quant à ce ministère des arts dont votre imagination s'amuse, nous n'en sommes pas encore à un ministère. Attendons. Et ne croyez pas surtout que je me croie Sophocle et Périclès. Je suis trop vieux pour être si fat. À vous, à vous.»
LE MÊME.
«Rome, 1er janvier 1829.
«1829! J'étais éveillé; je pensais tristement et tendrement à vous, lorsque ma montre a marqué minuit. On devrait se sentir plus léger à mesure que le temps nous enlève des années; c'est tout le contraire: ce qu'il nous ôte est un poids dont il nous accable. Soyez heureuse, vivez longtemps; ne m'oubliez jamais, même lorsque je ne serai plus. Un jour il faudra que je vous quitte: j'irai vous attendre. Peut-être aurai-je plus de patience dans l'autre vie que dans celle-ci, où je trouve trois mois sans vous d'une longueur démesurée.
«Je reçois ce matin tous les Français. Mme Salvage dîne pour la première fois à l'ambassade. J'aime cette femme, parce qu'elle me parle de vous. J'ai pris aussi en amitié Visconti, parce qu'il me demande toujours quand vous arrivez. Il a découvert un endroit excellent pour faire une fouille; nous allons la commencer. Si je trouve quelque chose, je le partagerai avec vous. Voilà le premier plaisir que j'aurai à Rome. Je me fais une espèce de fête d'assister au premier coup de bêche. Si j'allais voir sortir quelque chef-d'oeuvre de la terre; c'est là, par exemple, un genre d'intérêt que peuvent seules offrir l'Italie et la Grèce.
«Je vous ai écrit deux fois de retirer Moïse. Conservez le manuscrit; c'est le seul que j'aie avec les dernières corrections. J'ai encore le coeur bien gros de cette affaire. On sacrifie difficilement les dernières illusions de la vie; cela m'apprend de plus en plus à me détacher de tout, excepté de vous. Je vous quitte pour m'habiller. Vous devez penser au supplice de cette existence pour moi. Bonne année! Elle sera bonne, puisque dans quelques mois je serai avec vous.»
LE MÊME.
«Rome, le samedi 3 janvier 1829.
«Je recommence mes souhaits de bonne année: que le ciel vous accorde santé et longue vie. Aimez-moi surtout, et ne m'oubliez pas, quand je ne serai plus. J'ai bonne espérance, car vous vous souvenez bien de M. de Montmorency et de Mme de Staël. Vous avez la mémoire aussi bonne que le coeur. Je disais avant-hier à Mme Salvage que je ne connaissais rien dans le monde d'aussi beau et de meilleur que vous.
«J'ai passé hier une heure avec le pape. Nous avons parlé de tout et des sujets les plus hauts et les plus graves. C'est un homme très-distingué et très-éclairé, et un prince plein de dignité et de grâce. Il ne manquait aux aventures de ma vie politique que d'être en relation avec un souverain pontife; cela complète ma carrière.
«Voulez-vous savoir comment je passe la journée et exactement ce que je fais? Je me lève à six heures et demie; je déjeune à sept heures et demie avec une tasse de chocolat, dans la chambre de Mme de Chateaubriand; à huit heures, je reviens dans mon cabinet; je vous écris ou je fais quelques affaires, quand il y en a; les détails pour les établissements français, et les pauvres français sont assez grands. À midi, je m'habille; à une heure, je prends une grande tasse de lait d'ânesse qui me fait un bien infini; ensuite je vais me promener deux heures avec Hyacinthe dans la campagne romaine. Quelquefois je fais une visite obligée, avant ou après la promenade. À quatre heures, je rentre; je me rhabille pour la soirée. Je dîne à cinq heures; à sept heures et demie je vais à une soirée avec Mme de Chateaubriand, ou je reçois quelques personnes chez moi. Entre dix et onze heures, je me couche, et toujours je pense à vous. Les Romains sont déjà si accoutumés à ma vie méthodique, que je leur sers d'heures pour marquer le temps, comme j'en servais à vos voisins de l'Abbaye. Voilà, n'est-il pas vrai? un bien ennuyeux ambassadeur, et bien différent de M. le duc de Laval! Jamais on n'a tant vu d'étrangers à Rome que cette année. Mardi dernier, le monde entier était dans mon salon.
«Comment! le courrier arrive et m'apporte une lettre de vous du 20 décembre, du lendemain du départ de M. de Mesnard! j'en crois à peine mes yeux; vous voulez donc me tourner la tête? Vous avez vu Bertin, tant pis pour vous; il vous noircira bientôt l'imagination. Cousin ne veut pas que j'abdique, mais je ne règne pas; ainsi je n'ai rien à déposer. Aujourd'hui même, 3 janvier, le courrier extraordinaire a dû vous porter les pouvoirs pour retirer Moïse. Le sacrifice est fait, mais je ne le pardonnerai jamais aux bons amis.
«J'espère que vous avez maintenant le manuscrit bien serré avec les autres. Je vous ai fait le récit du grand ricevimento. Soyez sans peur comme vous êtes sans reproche.»
LE MÊME.
«Rome, mardi 6 janvier 1829.
«En ouvrant les journaux arrivés hier, j'ai trouvé mon nom à toutes les pages, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Vous devriez imprimer les lettres que je vous écris; ce serait un contraste piquant avec les desseins que l'on me suppose. On verrait un pauvre songe-creux qui ne pense d'abord qu'à vous, qui n'a ensuite dans la tête que de se retirer dans quelque trou pour finir ses jours, et qui s'occupe si peu de politique qu'il pleure Moïse qu'on ne jouera pas. Voilà pourtant à la lettre la vérité. Le public me traite comme on traite ici le Tasse, ce qui me fait trop d'honneur. On veut remuer ma poussière; je commençais à dormir si bien.
«J'en suis toujours à notre tombeau du Poussin, et à la fouille projetée. Visconti promet merveilles. Au fond, je ne cherche qu'à me tromper; je ne vis point où je suis; j'habite au delà des Alpes auprès de vous. Cependant les jours s'écoulent; je puis à présent être à peu près certain du moment où je vous reverrai, et cela me fait un bien que je ne puis dire.
«Mes travaux littéraires sont suspendus. Je fais seulement quelques lectures pour mon Histoire de France. Je suis un peu inquiet de Ladvocat dont je n'entends plus parler; ferait-il banqueroute? J'espère que non, mais pourtant je suis tout consolé d'avance: j'aurais une raison légitime pour faire attendre au public les deux volumes que je lui dois encore; vous voyez que je tire parti de tout.
«Mes travaux diplomatiques se bornent à peu de chose. Cependant, je n'ai pas trop mal arrangé ici les affaires du roi, et j'ai envoyé sur la guerre d'Orient un Mémoire de quelque importance; j'ai de plus entre les mains une dépêche faite et assez curieuse, pour laquelle j'attends un courrier. J'ai vu le pape ces jours derniers. Je suis toujours enchanté de la grâce, de la dignité, de la modération du prince des chrétiens.
«À jeudi.»
LE MÊME.
«Rome, jeudi 8 janvier 1829.
«Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes passés à la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades solitaires. C'était pourtant là le seul bon moment de ma journée. J'allais pensant à vous dans ces campagnes désertes; elles lisaient dans mes sentiments l'avenir et le passé, car autrefois je faisais aussi les mêmes promenades, et c'est le souvenir le plus agréable qui me soit resté de Rome. Je vais une ou deux fois la semaine à l'endroit où l'Anglaise[69] s'est noyée. Qui se souvient aujourd'hui de cette pauvre jeune femme? ses compatriotes galopent le long du fleuve sans penser à elle. Le Tibre, qui a vu bien d'autres choses, ne s'en embarrasse pas du tout; d'ailleurs, ses flots se sont renouvelés: ils sont tout aussi pâles et aussi tranquilles que quand ils ont passé sur cette créature pleine d'espérance, de beauté et de vie, mais ce ne sont plus les mêmes flots. Quel abîme de néant que tout ce monde, et qui jamais arrêtera cette fuite?
«Me voilà guindé bien haut sans m'en être aperçu: pardonnez à un pauvre lièvre retenu et mouillé dans son gîte par la pluie. Il faut que je vous raconte une petite historiette de mon dernier mardi. Il y avait à l'ambassade une foule immense. J'étais le dos appuyé contre une table de marbre, saluant les personnes qui entraient et qui sortaient. Une Anglaise, que je ne connaissais ni de nom ni de visage, s'est approchée de moi, m'a regardé entre les deux yeux, et m'a dit avec cet accent que vous savez: «Monsieur de Chateaubriand, vous êtes bien malheureux!» Étonné de l'apostrophe et de cette manière d'entrer en conversation, je lui ai demandé ce qu'elle voulait dire. Elle m'a répondu: «Je veux dire que je vous plains.» En disant cela, elle a accroché le bras d'une autre Anglaise, s'est perdue dans la foule, et je ne l'ai pas revue du reste de la soirée. Ne vous inquiétez pas: cette bizarre étrangère n'était ni jeune ni jolie. Je lui sais gré, pourtant, de ces paroles mystérieuses qui sont en intelligence avec ce que je vous écris et ma position.
«Vos journaux continuent de rabâcher de moi. Je ne sais quelle mouche les pique; je devais me croire oublié autant que je le désire.
«J'écris par ce courrier à Thierry. Il est à Hyères, bien malade.
Pas un mot de réponse de M. de La Bouillerie.
«Le courrier d'aujourd'hui manque; cela va maintenant arriver souvent, parce que les rivières et les torrents vont déborder. Souvenez-vous de cela, pour ne pas vous creuser l'imagination, si mes lettres retardent. Seulement, vous serez quinze jours sans en recevoir, puis il vous en arrivera cinq et six à la fois. À samedi.»
LE MÊME.
«Rome, samedi 10 janvier 1829.
«Le pauvre Guérin fait ses paquets; cela me fait beaucoup de peine. Je m'y étais fort attaché. Il m'avait reçu à mon arrivée, et nous avions regardé tristement Rome ensemble du haut de la villa Médicis. Il restera encore quelque temps après l'arrivée d'Horace. Je voulais lui donner une retraite à l'ambassade, il ne l'a pas voulu. Au lieu de cela, je lui donnerai un grand dîner avec Horace et tous les élèves; après quoi, plus heureux que moi, il ira vous voir et vous conter ma vie.
«Le plan du tombeau du Poussin est tout à fait arrêté; il est très-bien. Il ne s'agit plus que de faire déloger un confessionnal, dont il nous faut la place, à San Lorenzo in Lucina, et c'est une grande affaire.
«J'ai été avant-hier passer une heure tête à tête avec Mme Salvage, pour parler de vous. Je lui ai dit que vous viendriez nous rejoindre au printemps, ou que j'irais vous chercher, ce que je dis au reste à tout le monde. À mesure que l'on approche du carnaval, la foule augmente dans les salons; ce ne sont plus que de grandes réunions publiques, où l'on ne trouve pas même à placer un mot. Dans les premières semaines de carême, j'irai montrer Naples à Mme de Chateaubriand, je reviendrai pour la semaine sainte, et à Pâques, je partirai avec le congé que j'espère obtenir.
«Je répète tous ces calculs que je vous ai faits cent fois, parce qu'ils trompent un peu la peine où je suis de votre absence; il me semble qu'en comptant les jours, je les fais disparaître, comme lorsqu'on compte de l'or pour payer une dette: on n'a plus le moment d'après la somme que l'on a prise dans son magot. Hélas! mon pauvre magot est bien diminué et j'en aperçois le dernier écu. Aurai-je une lettre de vous ce matin?»
LE MÊME.
«Rome, lundi 12 janvier 1829.
«Encore un courrier extraordinaire; je passerai pour l'homme le plus occupé de l'Europe. J'envoie à Paris un autre attaché, M. du Viviers: il porte le récit d'une longue conversation que j'ai eue avec le saint-père. Il était essentiel que le gouvernement connût cette conversation avant l'ouverture des chambres, pour le discours de la couronne, et cette dépêche, même chiffrée, n'aurait pu être mise à la poste.
«Mais la grande affaire est de vous écrire, de vous dire à mon aise combien je vous aime et combien je suis malheureux sans vous. Le reste n'est rien pour moi.
«Voyez et admirez l'enchaînement des destinées. Si on nous avait laissé faire, vous et moi, nous aurions donné Moïse; Moïse aurait été alors imprimé avec une grande préface; cela aurait fait prendre patience aux libraires et aux souscripteurs, qui auraient attendu en paix la publication de l'histoire. Au lieu de cela, pour me faire courir après une place imaginaire, et que je refuserais si elle m'était offerte, on m'empêche d'ajouter peut-être quelque chose à une innocente couronne littéraire, et l'on m'expose à des procès avec des entrepreneurs de livres. Que ne nous laissait-on suivre notre instinct! il nous aurait mieux servi. Vous avez été faible par une fausse ambition pour moi. Si vous m'aviez dit: ne cédez pas, je n'aurais pas cédé; mais vous avez vu ma fortune où elle n'était pas. Vous vous êtes laissé prendre à des conversations animées; vous avez cru à quelques articles de journaux. Il était clair, et je vous l'ai toujours dit, que le ministère ne changerait pas. Mais enfin, vous l'avez voulu; votre volonté est ma règle, et, après tout, j'ai cédé à un sentiment généreux, puisque mes amis voyaient leur fortune bien plus compromise que la mienne par la représentation de Moïse.
«Mes lettres, dont je vous accable, sont la peinture fidèle de l'état de mon âme ici. J'ai tout ce qu'on peut désirer en succès, en prévenances, en bon accueil; mais je sens de plus en plus que ma vie sociale et politique est finie. C'est vous et la retraite la plus profonde qu'il me faut aujourd'hui. Je ne m'occupe que d'une chose, c'est de ma santé; car j'ai une envie extrême de vivre encore quelque temps pour vous. Le lait d'ânesse et la promenade me font merveilles, et au printemps qui approche j'espère que vous me trouverez tout ressuscité. Les soirées seules dérangent mon régime et me donnent un tel ennui, que je suis prêt à me jeter par la fenêtre. Je fais pourtant bonne contenance, car je mets de la taquinerie, pour mes ennemis, à les forcer de convenir que je suis bien reçu partout où je vais.
«Je viens d'avoir un petit succès sur l'ambassade de Naples: j'ai obtenu que les courriers pour la Morée ne fussent plus envoyés dans les Calabres, mais à Ancône où j'établirais un de mes secrétaires de légation, pour diriger la correspondance. Par ce moyen, l'ambassade de Rome domine toutes les affaires de l'Italie, et les attachés et secrétaires sont dans la joie. M. de Blacas, qui attirait tout à lui, perd sa puissance, et M. de Vitrolles, à Florence, aura moins de matière pour les notes secrètes. Quelles misères que ces triomphes! Ne parlez pas de tout cela.
«Le Poussin voit élever son monument; j'ai souscrit pour celui du Tasse; la fouille commencera peut-être à la fin de la semaine; avez-vous encore quelque chose à réordonner? moi, je vous supplie de m'écrire plus souvent, et tout simplement par la poste. Vos lettres me donnent seules le courage d'attendre le mois d'avril, ne me les refusez pas. Je suppose qu'on me renverra du Viviers à la fin du mois; vous profiterez de son départ, ainsi que des courriers qui pourront m'être envoyés à Ancône.
«Cette fois, je n'écris à personne qu'à vous, hors un mot à Bertin, que je redoute toujours pour vous. J'ai acquitté ces jours derniers toutes mes dettes, et répondu à toutes les personnes à qui je devais des lettres, Pasquier, Villemain, Thierry, etc. C'est de vous que j'attends des nouvelles. Je ne crois point à des changements de ministère; je suis persuadé que les ministres auront une grande majorité. J'aurai mieux jugé de loin que vous tous, qui étiez trop près pour bien voir.
«J'oubliais de vous dire que, si l'on était obligé d'en venir à une rupture avec Ladvocat, le contrat de vente est entre les mains de M. Lemoine ou du bonhomme Henri. À propos de ce dernier, j'ai appris que vous aviez l'indulgence de le recevoir; vous êtes admirable!»
LE MÊME.
«Rome, mardi 13 janvier 1829.
«Hier au soir, je vous écrivais à huit heures la lettre que M. du Viviers vous porte; ce matin, à mon réveil, je vous écris encore par le courrier ordinaire, qui part à midi. Voici une petite histoire. Vous connaissez les pauvres Dames de Saint-Denis: elles sont bien abandonnées, depuis l'arrivée des grandes Dames de la Trinité-du-Mont. Sans être l'ennemi de celles-ci, je me suis rangé avec Mme de Chateaubriand du côté du faible. Depuis un mois, les Dames de Saint-Denis voulaient donner une fête à M. l'ambassadeur et à Mme l'ambassadrice: elle a eu lieu hier à une heure après midi.
«Figurez-vous un théâtre arrangé dans une espèce de sacristie qui avait une tribune sur l'église: pour acteurs, une douzaine de petites filles, depuis l'âge de huit ans jusqu'à quatorze ans, jouant les Machabées. Elles s'étaient fait elles-mêmes leurs casques et leurs manteaux; elles déclamaient leurs vers français avec une verve et un accent italien le plus drôle du monde; elles tapaient du pied dans les moments énergiques. Il y avait une nièce de Pie VII, une fille de Thorwaldsen et une autre fille de Chauvin le peintre. Elles étaient jolies incroyablement dans leur parure de papier. Celle qui jouait le grand prêtre avait une grande barbe noire qui la charmait, mais qui la piquait, et qu'elle était obligée d'arranger continuellement avec une petite main blanche de treize ans.
«Pour spectateurs, nous, quelques mères, les religieuses, Mme Salvage, deux ou trois abbés, et une autre vingtaine de petites pensionnaires, toutes en blanc avec des voiles. Nous avions fait apporter de l'ambassade des gâteaux et des glaces. On jouait du piano dans les entr'actes. Jugez des espérances et des joies qui ont dû précéder cette fête dans le couvent, et des souvenirs qui la suivront! Le tout a fini par un Vivat in æternum chanté par trois religieuses dans l'église. C'est pour vous que je voudrais éternellement vivre. Je finis. Vous devez être lasse de mes lettres et de mes fadeurs.
«J'ai vu dans les journaux mon dîner chez Guérin et l'histoire de notre tombeau du Poussin.
«Adieu jusqu'à jeudi.»
LE MÊME.
«Rome, jeudi 15 janvier 1829.
«À vous encore. Cette nuit nous avons eu du vent et de la pluie comme en France; je me figurais qu'ils battaient votre petite fenêtre, je me trouvais transporté dans votre petite chambre, je voyais votre harpe, votre piano, vos oiseaux, vous me jouiez mon air favori ou celui de Shakespeare; et j'étais à Rome, loin de vous, dans un grand palais; quatre cents lieues et les Alpes nous séparaient! Quand cela finira-t-il? J'ai reçu une lettre de cette dame spirituelle qui venait quelquefois me voir au ministère. Jugez comme elle me fait bien la cour: elle est Turque enragée. Mahmoud est un grand homme qui a devancé sa nation, etc. Le fait est que tous les bonapartistes détestent les Russes contre lesquels la puissance de leur maître est venue se briser. Par un instinct de despotisme, ils aiment encore les Turcs, et n'aiment point la mémoire d'Alexandre qui a tant contribué à faire donner à la France ses institutions actuelles. Ils voient, dans cette canaille esclave de Constantinople, les vengeurs de la retraite de Moscou et les ennemis de la Charte; sur ce dernier point, ils sont d'accord secrètement avec la Quotidienne. Ils ne prêchent la Charte aujourd'hui que comme un instrument de dommage contre la légitimité; mais ils y seront pris: la Charte sauvera tout, et ils auront, en dépit d'eux, la liberté et les Bourbons.
«Cette Rome, au milieu de laquelle je suis, devrait réapprendre à mépriser la politique. Ici la liberté et la tyrannie ont également péri; je vois les ruines confondues de la république romaine et de l'empire de Tibère: qu'est-ce aujourd'hui que tout cela dans la même poussière? et le capucin qui balaie, en passant, cette poussière, ne semble-t-il pas rendre plus sensible encore la vanité de tant de vanités? Cependant, je reviens, malgré moi, aux destinées de ma pauvre patrie; je lui voudrais religion, gloire et liberté, sans songer à mon impuissance pour la couronner de cette triple auréole.
«Je tiens une petite lettre de vous du 2 janvier. Vous avez été malade et vous l'êtes peut-être encore. Voilà tout ce que je vois; je vais compter les minutes jusqu'à ce que j'aie une autre lettre de vous. Je serais désolé que M. de La Ferronnays quittât le ministère, et surtout qu'il fût gravement malade; c'est un homme excellent et tout loyal. Sa retraite, au surplus, changerait ma position. Car j'ai dit et répété à qui a voulu l'entendre, que je ne serais ambassadeur sous aucun ministre remplaçant mon noble ami. Il faut mettre cette lettre à la poste qui part.
«C'est du 20 au 22 que vous recevrez mon autre attaché, du
Viviers.»
LE MÊME.
«Rome, samedi 17 janvier 1829.
«Les journaux m'ont un peu rassuré sur La Ferronnays. Je viens de lui écrire pour le conjurer de rester; sa retraite ferait beaucoup de mal à la France. M. Pasquier, en entrant seul, diviserait tout; et quant à moi, je suis hors de la question. Si pourtant La Ferronnays était forcé de se retirer, cela amènerait, comme je vous l'ai déjà dit, le dénoûment naturel de ma position.
«On sait que je ne reste ambassadeur que parce qu'il est ministre; je l'ai déclaré cent fois, et c'est même cette déclaration connue qui a tant gêné les prétendants; car que faire de moi? Quel maudit homme je suis! Vous savez, en cas de retraite, quelles sont les prétentions de Mme de Chateaubriand. Quoi qu'il en soit, le résultat de tout cela serait de me ramener auprès de vous; c'est tout ce que je désire dans le monde.
«Un M. Prin, recommandé par Charles Nodier, m'a écrit pour me prier de le charger de la poursuite de mes droits d'auteur; je lui ai répondu qu'on ne jouerait pas Moïse. Vous avez maintenant toutes mes réponses par le courrier extraordinaire de Naples et par M. du Viviers; l'un a dû arriver le 4, et l'autre le 21 janvier. Je vais ce matin présenter une troupe de Français au pape; à mon retour, je trouverai peut-être une lettre de vous arrivée, et je fermerai la mienne.
«La poste est arrivée, et elle n'a rien de vous. Je vois que La Ferronnays va mieux et qu'il a travaillé avec le roi, Dieu soit loué!
«Il faut vous quitter jusqu'à lundi.
«Sa Sainteté a été pour moi la plus gracieuse du monde, et cela devant dix-sept témoins.»
LE MÊME.
«Rome, mardi 20 janvier 1829.
«J'ai reçu hier votre lettre du 5. Le conseil que nous donne notre ami est le plus mauvais de tous: demander un congé en ce moment, ce serait me donner l'air de l'ambition et de l'intrigue, et je suis bien loin de l'une et de l'autre. Il faut que le parti soit pris à Paris avant que je prenne le mien, il faut que tout soit terminé; alors, selon ce qui aura été fait, j'agirai. Je crois que c'est là ce qu'il y a de plus digne et de plus grave.
«Ma position est, au surplus, la plus simple du monde, parce qu'elle n'est pas le résultat du moment. Tout le monde sait que je n'ai accepté une ambassade que par amour de la paix, pour donner la majorité au ministère dans un temps difficile, en attachant mon nom au pouvoir, et en brisant ainsi la redoutable opposition que j'avais formée. Mais tout le monde sait aussi que je n'ai consenti à m'éloigner de la France qu'à cause de l'amitié qui me lie à M. de La Ferronnays, qui avait été ambassadeur sous moi et qui était entré dans toutes mes vues politiques pour l'extérieur. J'ai dit et écrit dès le premier moment qu'à l'instant où M. de La Ferronnays cesserait d'être ministre, toutes les conditions de mon traité seraient accomplies, et que je cesserais d'être ambassadeur. Ainsi donc mon affaire se réduit à un seul point: M. de La Ferronnays est-il ou n'est-il pas ministre des Affaires étrangères? S'il ne l'est plus, la question de son successeur n'est rien pour moi: que ce soit M. Pasquier, M. de Rayneval, M. de Mortemart, peu importe; je me retire.
«Je veux me retirer sans bruit et sans éclat. Je n'enverrai point ma démission, quand j'apprendrai la nomination du successeur de La Ferronnays; c'est trop dur. Je demanderai simplement un congé, j'irai à Paris arranger mes affaires et mettre mes raisons aux pieds du roi. Mme de Chateaubriand restera ici, et ne quittera Rome qu'après Pâques, lorsqu'elle saura à quoi s'en tenir sur mon avenir.
«Le rôle d'un ministre des Affaires étrangères sera difficile cette année dans les chambres. L'état actuel de l'Europe l'appellera souvent à la tribune, et les points d'attaque sont visibles et nombreux. Que penser de gens qui vous parlent de la balance de l'Europe, dérangée, disent-ils, par les succès des Russes en Orient (s'ils avaient eu des succès!) et qui ne s'aperçoivent pas que, depuis les derniers traités, cette balance n'existe plus pour la France, que toutes les puissances se trouvent agrandies, tandis que, nous, nous avons perdu nos colonies et jusqu'à une partie du vieux territoire français?
«Tous les amis m'ont écrit sur la position du ministère. J'ai une grande lettre assez curieuse de M. Pasquier. Mon opinion est que le ministère tiendra. On n'a rien à lui reprocher contre les libertés publiques, et quand on ne peut appuyer l'opposition à la tribune sur de bonnes raisons, on n'obtient pas la majorité. Mais je crois seulement que le ministère pourrait être mis en danger par les affaires extérieures. Quelques pas rétrogrades, dans la noble carrière qu'il a suivie jusqu'ici pour l'indépendance de la Grèce, le perdraient. Pour rester ministre en France désormais, il ne faut blesser ni la liberté, ni l'honneur de la France. Ce sont là toutes les affaires intérieures et extérieures de notre pays.
«On m'a parlé de deux articles de journaux, l'un de la Quotidienne, l'autre de la Gazette. La première dit que je suis devenu jésuite; la seconde assure que j'arrive, et que je l'ai écrit, pour faire un dix-huit Brumaire. Cela me fait rire, et prouve du moins que l'on s'occupe de moi. Vous savez que j'ai pour principe de ne jamais répondre aux journaux.
«Nous sommes maintenant à Rome dans les concerts; bientôt nous serons dans les bals. Quand toutes ces calamités seront passées, viendra le carême, et puis Pâques, qui me ramènera auprès de vous. Je vis par cette seule espérance; elle m'aide à supporter le poids des jours, qui sont pour moi bien pesants. Villemain m'a donné des nouvelles du pauvre Thierry: je vais lui écrire. Voilà, je pense, une assez longue lettre. Convenez que je suis bien changé. À vous, à vous.
«M. de La Rochefoucauld m'a écrit au sujet de la porcelaine; je le remercie par le courrier. J'oubliais de vous dire qu'il n'y aura vraisemblablement point de commission des arts envoyée en Morée, puisque notre expédition revient. Ainsi M. Lenormant débarquera tout simplement à Toulon ou à Marseille: cela s'accordera mieux avec les affaires de votre nièce, et mon congé à Pâques.
«Soignez bien surtout votre santé. Vivez longues et longues années, pour qu'il y ait quelqu'un dans le monde qui se souvienne de moi.»
LE MÊME
«Rome, jeudi 22 janvier 1829.
«Tandis qu'on a la bonté de s'occuper de moi à Paris, s'il faut en juger par les journaux, et qu'on me croit sans doute fort agité, savez-vous ce que je fais ici? Je me promène paisiblement, avec une canne ou un fusil, dans la campagne romaine, et si je forme quelque projet politique, c'est celui de me retirer pour toujours des affaires. Il y a loin de là à ce que l'on imagine vraisemblablement. Ayant tout à fait pris mon parti sur l'événement qui se prépare, je suis de la tranquillité la plus profonde, comme il arrive toujours lorsqu'on a un parti pris. Je désire vivement que M. de La Ferronnays reste, ou que du moins il y ait un intérim pendant lequel son nom restera en titre. S'il ne reste pas, le choix ne tombera ni sur M. Pasquier, ni sur moi: on prendra M. de Mortemart au milieu, croyant tout arranger. Peu m'importe, je demanderai un congé, et j'irai porter moi-même aux pieds du roi ma démission et les désirs de Mme de Chateaubriand, bien plus que les miens.
«Je suis donc sans curiosité aucune sur la poste d'aujourd'hui, car elle ne m'apportera pas une lettre de vous. Vous n'écrivez pas deux fois de suite, même dans des circonstances intéressantes; les journaux et les lettres des autres ne me font rien du tout. Au surplus, pourquoi vous parlé-je de tout cela? quand vous recevrez cette lettre, il y aura longtemps que l'événement sera accompli; il faut bien qu'il ait lieu avant la session; or les chambres ouvrent le 27, et nous sommes au 22. Voilà avec quel dédain ce temps qui a entraîné Rome, traite Pasquier, moi, et tout ce petit troupeau d'ambitieux vulgaires qui se disputent l'hôtel de la rue des Capucines. Cela fait grand'pitié!
«Je vous dirai que je suis au désespoir de notre retour de Morée. Pauvre Grèce! Que de millions dépensés pour rien! Ah! si j'étais encore dans l'opposition!
«Je fermerai ma lettre après l'arrivée du courrier.
«Le courrier est arrivé, et n'a, comme je le prévoyais, apporté rien de vous. Il faut vous prendre comme vous êtes; mais convenez que vous me laissez tous les avantages de l'attachement?
«Je vois dans les journaux de grands articles où l'on pèse consciencieusement mes mérites et mes démérites; on se donne trop de peine. Je cherchais ce que je devais penser réellement de la santé de M. de La Ferronnays, je ne le vois pas; c'est sur ce point qu'un petit mot de vous m'eût fait plaisir. Adieu donc, jusqu'à samedi 24.
«Le Constitutionnel du 11 arrive; il m'apprend que c'est M. de Rayneval et M. le garde des sceaux qui ont le portefeuille par intérim; cela annonce un dénoûment prochain. Ma résolution est inébranlable: Je sors avec M. de La Ferronnays; j'y mettrai seulement de la mesure et de la gravité.»
LE MÊME.
«Rome, samedi 24 janvier 1829.
«Vous n'avez pas su, ou vous n'avez pas pu profiter du départ d'un courrier extraordinaire parti de Paris le 14 au soir, et qui m'a apporté hier la nouvelle officielle du congé de trois mois accordé à M. de La Ferronnays, et du portefeuille donné par intérim à M. Portalis. Cela m'arrange fort; car cela me donne le temps de regarder autour de moi, de ne rien précipiter et de mieux préparer l'avenir.
«Cet arrangement des ministres est celui d'hommes qui craignent de prendre un parti: c'est seulement reculer la difficulté. Je vous prie de bien rétablir les faits autour de vous; les voici encore: je n'ai jamais songé ni pu songer à revenir sans congé, pas plus qu'un soldat ne peut quitter son poste sans avoir été relevé par son officier. J'ai écrit à M. de La Ferronnays que je demanderais un congé pour mes affaires, après Pâques, époque où on en donne à tout le monde, et qui ne m'amènerait guère à Paris qu'à la fin de la session. Quant à l'ambassade elle-même, j'ai déclaré en tout temps que je ne resterais ambassadeur qu'autant que mon ami M. de La Ferronnays resterait ministre: c'est la seule et unique condition de mon traité; je me retirerai donc s'il se retire, quel que soit son successeur. Mais je ne demande qu'à m'ensevelir dans ma retraite, et j'espère que le roi voudra bien m'accorder cette faveur.
Ami, rends moi mon nom! la faveur n'est pas grande;
Ce n'est que pour mourir que je te le demande.
«Ce matin la poste ordinaire m'apportera peut-être une lettre de vous, mais comme elle sera antérieure de date à mes nouvelles, elle ne m'apprendra rien quant à la politique.
«Je voudrais bien, je vous assure, vous parler de toute autre chose que de cette triste politique, remplir mes lettres du récit de mes promenades solitaires à Rome et de mon attachement pour vous. C'est malgré moi que je reviens à un sujet qui occupe malheureusement ma vie, mais enfin cela finira.
«Mon Mémoire sur les affaires d'Orient était arrivé au ministère au moment même de l'accident de M. de La Ferronnays, et je ne sais s'il aura été mis sous les yeux du conseil, ainsi que ma grande dépêche portée depuis par M. du Viviers. C'est un grand malheur que cet accident de M. de La Ferronnays, je le déplore sincèrement. J'espère encore que, dans trois mois, il pourra reprendre son portefeuille; mais je conçois difficilement comment M. Portalis pourra garder ce portefeuille à la tribune des Chambres pendant trois mois. Je vois que Bertin a donné un démenti à la Gazette dans son journal; il est trop bon: je n'ai pas besoin d'être défendu contre la Gazette.»
LE MÊME.
«Rome, jeudi 29 janvier 1829.
«Mardi 27, jour où je vous ai écrit, vous entendiez le discours du roi, et moi je donnais mon premier bal de l'hiver. Encore deux autres, et ma porte sera fermée, et j'approcherai de l'époque où je vous reverrai. Je vous ai tant parlé politique dans mes dernières lettres, que je ne vous en dirai rien dans celle-ci. Ma tête est d'ailleurs si malade ce matin, que j'aurais de la peine à en tirer une idée. Mais mon coeur se porte bien; il est plein de vous et peut toujours vous dire combien il souffre de votre absence. J'ai repris mon Histoire de France pour en finir: en revoyant les manuscrits, je me suis convaincu que je pourrai livrer les deux volumes que j'ai promis à Pourrat, dans la lettre dont je vous ai envoyé copie.
«Avez-vous des nouvelles de M. Lenormant? Revient-il? Va-t-il en Morée? si toutefois les savants vont remplacer les soldats, ce qui me paraît un peu fou. Cela m'intéresse. à cause de lui et de votre nièce, mais surtout à cause de vous dont les déterminations seront un peu liées à ce retour et à ces projets.
«Si je souffre déjà tant du climat pendant l'hiver, que sera-ce quand le soleil aura reparu? À présent, il est noyé dans la pluie. Le jour de mon bal, c'était le déluge; pourtant il y avait foule, et on a dansé et soupé, comme si j'eusse été M. de Laval. Il y a ici une foule de Français qui se succèdent. J'ai remarqué, entre les femmes, Mme Beugnot et Mme de Montesquiou: c'est un vrai bonheur de retrouver les idées et le langage de la patrie.
«Au surplus, cette représentation me ruine; et je n'ai pas reçu, comme Blacas en revenant de Gand, le prix du vin que j'ai le bonheur de faire boire à la santé du roi. C'est lundi que je commence une humble et petite fouille dans un coin. Je voudrais bien trouver quelque petite chose pour vous; je ne suis pas heureux.»
«Le 31.
«Votre dernière petite lettre était bien injuste, comme je vous l'ai déjà dit; mais vous me priez de ne pas vous rudoyer, et je ne l'ai pas fait. Pouvez-vous maintenant douter de moi, et n'ai-je pas réparé depuis trois mois toute la peine que j'avais eu le malheur de vous faire dans ma vie? Quand je vous entretiens de mes tristesses, c'est malgré moi; ma santé est fort altérée, et il est possible que cela me porte à des prévoyances d'avenir prochain qui sont trop sombres: j'aurais tant de peine à vous quitter!
«La dernière crise politique a agi aussi sur mon esprit; j'ai vu, d'un côté, des amis qui, ne connaissant et ne voulant pas connaître mes dispositions d'âme, se sont effarouchés d'une fantaisie littéraire, comme s'il y allait de leur destinée et de la mienne; de l'autre, des hommes qui, ne me jugeant pas mieux, ont cru que je voulais être ministre à tout prix, et ont laissé éclater, malgré eux, leur répugnance invincible à m'admettre.
«J'ai vu exalter le commun et rabaisser tout ce qui s'élevait un peu; ce n'était pas la peine de se démasquer ainsi. Vous savez si je demandais, si je désirais quelque chose. Il est résulté pour moi de cette double épreuve un peu d'amertume de coeur et de l'indécision.
«J'ai reçu une lettre de Ladvocat qui me dit que ses affaires sont plus florissantes que jamais. Je travaille un peu à mon histoire, quand ma santé et les bals du carnaval me laissent un moment. Je suis toujours incrédule pour l'expédition scientifique de Morée; je ne puis comprendre qu'on envoie des savants quand on retire des soldats.
«Nous attendons ici le discours du roi; j'en suis très-peu curieux, car je pourrais, sans l'avoir vu, dire d'avance ce qu'il contient: paix avec l'Europe, brillante expédition dans cette Morée où le Grand Turc se gardera bien d'entrer quand nous n'y serons plus; finances prospères; regrets sur l'absence d'un ministre habile et fidèle, adoré de tous les partis, et qui reviendra bientôt, etc., etc. N'est-ce pas cela? Et les Chambres répondront à l'avenant.
«Je vois par les journaux du 21 que la guerre recommence au ministère, et qu'on a eu peur de M. de Polignac. Je me lave les mains de tout cela. Embrassez Canaris pour moi. Je lui répondrai. À vous, pour le reste de ma misérable vie.»
LE MÊME.
«Rome, jeudi 5 février 1829.
«Torre Vergata est un bien de moines, situé à une lieue à peu près du Tombeau de Néron, sur la gauche en venant à Rome, dans l'endroit le plus beau et le plus désert; là, est une immense quantité de ruines à fleur de terre, recouvertes d'herbes et de chardons. J'ai commencé une fouille avant-hier, mardi, en cessant de vous écrire. J'étais accompagné seulement de Visconti, qui dirige la fouille, et d'Hyacinthe. Il faisait le plus beau temps du monde; cette douzaine d'hommes armés de bêches et de pioches, qui déterraient des tombeaux et des décombres de maisons et de palais dans une profonde solitude, offrait un spectacle digne de vous. Je faisais un seul voeu, c'est que vous fussiez là. Je consentirais volontiers à vivre avec vous sous une tente, au milieu de ces débris. J'ai mis moi-même la main à l'oeuvre, j'ai découvert des fragments de marbre. Les indices sont excellents, et j'espère trouver quelque chose qui me dédommagera de l'argent perdu à cette loterie des morts. J'ai déjà un bloc de marbre grec assez considérable pour faire le buste du Poussin.
«Cette fouille va devenir le but de mes promenades; je vais aller m'asseoir tous les jours au milieu de ces débris. À quel siècle, à quels hommes appartiennent-ils? Nous remuons peut-être la poussière la plus illustre sans le savoir. Une inscription viendra peut-être éclairer quelque fait historique, détruire quelque erreur, établir quelque vérité; et puis, quand je serai parti avec mes douze paysans demi-nus, tout retombera dans l'oubli et le silence.
«Vous représentez-vous toutes les passions, tous les intérêts qui s'agitaient autrefois dans ces lieux abandonnés? Il y avait des esclaves et des maîtres, des heureux et des malheureux, de belles personnes qu'on aimait, des ambitieux qui voulaient être ministres; il y reste quelques oiseaux et moi, encore pour un temps fort court; nous nous envolerons bientôt. Dites-moi, croyez-vous que cela vaille la peine d'être membre du conseil d'un petit roi des Gaules, moi barbare de l'Armorique, voyageur chez des sauvages d'un monde inconnu des Romains, et ambassadeur auprès d'un de ces prêtres qu'on jetait aux lions?
«Quand j'appelai Léonidas à Lacédémone, il ne répondit pas. Le bruit de mes pas à Torre Vergata n'aura réveillé personne, et quand je serai à mon tour dans mon tombeau, je n'entendrai pas même le son de votre voix. Il faut donc que je me hâte de me rapprocher de vous, et de mettre fin à toutes ces chimères de la vie des hommes. Il n'y a de bon que la retraite, et de vrai qu'un attachement comme le vôtre.
«Voilà les Débats du 23 qui disent qu'il y aura un ministre des affaires étrangères nommé le dimanche suivant; et le dimanche était le 25: c'est donc fini, Dieu soit loué! et rien de vous!…»
LE MÊME.
«Rome, le 7 février 1829.
«La poste va m'apporter ce matin la solution du problème. Est-ce la continuation de l'intérim (ce que je crois)? Est-ce la nomination de Rayneval ou d'un autre ministre de cette sorte? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'y a rien d'important, parce que, dans ce dernier cas, j'aurais déjà reçu la nouvelle par courrier extraordinaire.
«Je suis allé encore hier causer de vous avec Mme Salvage. Nous avons dit que vos dernières lettres étaient tristes. J'en ai trouvé la raison dans le désappointement de Moïse, le calme plat qui a suivi les projets de ministère et le voyage projeté de votre nièce[70]. J'espère toujours que ce voyage n'aura pas lieu, encore moins le vôtre; il serait insensé. Faire des fouilles, où? puisque Athènes est entre les mains des Turcs, et que, dans tout le Péloponèse, il n'y a qu'Olympie qui offre quelques chances; encore les monuments d'Olympie étaient presque tous de bronze, et l'on sait que les Goths les firent fondre, dans leur seconde invasion de la Grèce. J'ai reçu une longue lettre du général Guilleminot; il me fait un récit lamentable de ce qu'il a souffert dans ses courses sur les côtes de la Grèce: or, pourtant, Guilleminot était ambassadeur, il avait de grands vaisseaux et une armée à ses ordres. Aller, après le départ de nos soldats, dans un pays où il ne reste pas une maison et un champ de blé, parmi quelques hommes épars, forcés à devenir brigands par la misère, ce n'est pas, pour une femme, un projet possible, après trois ans de mariage.
«Je vais aller ce matin à ma fouille: hier nous avons trouvé le squelette d'un soldat goth et le bras d'une statue de femme. C'était rencontrer le destructeur avec la ruine qu'il avait faite; nous avons une grande espérance de retrouver ce matin la statue. Rome est toute réveillée par ma fouille, et en général on me souhaite bonheur. Si les ruines d'architecture que je découvre en valent la peine, je ne les renverserai pas, pour en vendre les briques, comme on fait ordinairement; je les laisserai debout, et elles porteront mon nom. Elles sont du temps de Domitien, nous avons une inscription qui nous l'indique: c'est le beau temps des arts romains.
«Je reviens de la fouille. Je trouve, à mon retour, votre petite lettre du 23. Vous voyez où j'étais, tandis qu'on me supposait aux portes de Paris. Je n'ai reçu de courrier de personne. Je suis le plus tranquille homme du monde. Voilà l'intérim continué entre les mains de M. Portalis, comme vous voyez que je l'avais prévu. Tant mieux; cela me laisse le temps de me préparer aux événements, et de bien juger de ce que j'aurai à faire au moment de la catastrophe. Mais guérissez-vous surtout: voilà ce qu'il faut pour que je sois un peu heureux. À vous.»
LE MÊME.
«Rome, lundi soir 9 février 1829.
«Le pape est très-malade. J'expédie un courrier extraordinaire jusqu'à Lyon, pour transmettre une dépêche télégraphique au gouvernement. Ces deux lignes seront jetées à la poste à Lyon.
«J'ai reçu ce matin votre lettre du 27, où vous me dites que vous avez Moïse.
«10 février, 9 heures du matin.
«Le pape vient d'expirer. N'est-il pas singulier que Pie VII soit mort tandis que j'étais ministre des affaires étrangères, et que Léon XII meure lorsque je suis ambassadeur à Rome? Voilà ma position politique encore changée pour le moment, et mon rôle ici va prendre de l'importance. C'est une perte immense que celle de ce souverain pontife pour les hommes modérés.
«Ce soir partira un attaché avec une longue lettre pour vous.»
LE MÊME.
«Rome, mardi 10 février 1829, 11 heures du soir.
«Je voulais vous écrire une longue lettre, mais la longue dépêche que j'ai été obligé d'écrire de ma propre main, et la fatigue de ces derniers jours, m'ont épuisé.
«Je regrette le pape. J'avais obtenu toute sa confiance. Me voilà maintenant chargé d'une grande mission. Il m'est impossible de savoir quel en sera le résultat, et quelle influence elle aura sur ma destinée.
«Les conclaves durent ordinairement deux mois, ce qui me laissera toujours libre pour Pâques. Je vous parlerai bientôt à fond de tout cela.
«Imaginez-vous qu'on a trouvé ce pauvre pape, jeudi dernier, avant qu'il fût malade, écrivant son épitaphe. On a voulu le détourner de ces tristes idées: «Non, non, a-t-il dit, cela sera fini dans peu de jours.»
«Pour m'achever, Mme de Chateaubriand est assez malade et dans son lit depuis trois jours. Toutes les joies du carnaval, grâces à Dieu, sont finies. Plus de dîners, de bals, etc. Les Anglais partent et vont danser à Naples et à Florence.
«Je vais avoir maintenant une multitude de courriers. J'en profiterai; profitez-en à votre tour.
«Je vous prie de faire venir Bertin et de lui lire quelque chose de cette lettre, en lui disant qu'il m'a été impossible, dans les embarras où je suis, d'écrire à personne. Recommandez-lui de ma part l'éloge du pape et de Bernetti. Il n'y avait rien de plus tolérant et de plus modéré, témoin leur conduite pour les ordonnances, et la confiance et l'estime que le pape me témoignait en toute occasion. Bernetti est tout à fait un homme d'État.
«À bientôt.»
LE MÊME
«Rome, jeudi 12 février 1829.
«Aujourd'hui je veux seulement vous répéter que, le conclave devant, selon toutes les vraisemblances, finir son élection avant Pâques, rien n'est changé dans mes mouvements, ni rien dans vos projets. Je ne saurais prévoir les chances politiques nouvelles que cet événement inattendu peut faire naître dans ma vie. Je les examinerai avec vous dans une prochaine lettre.
«Je lis vos journaux, ils me font souvent de la peine. Je vois dans le Globe que M. le comte Portalis est, selon ce journal, mon ennemi déclaré. Pourquoi? Est-ce que je demande sa place? Il se donne trop de peine; je ne pense point à lui. Je lui souhaite toutes les prospérités possibles; mais pourtant, s'il était vrai qu'il voulût la guerre, il me trouverait tout prêt. On me semble déraisonner sur tout, et sur l'immortel Mahmoud, et sur l'évacuation de la Morée.
Dans les chances les plus probables, cette évacuation remettra la Grèce sous le joug des Turcs, avec la perte pour nous de notre honneur et de quarante millions. Il y a prodigieusement d'esprit en France, mais on manque de tête et de bon sens: deux phrases nous enivrent, on nous mène avec des mots; et ce qu'il y a de pis, c'est que nous sommes toujours prêts à dénigrer nos amis et élever nos ennemis. Au reste, n'est-il pas curieux que l'on fasse tenir au roi, dans un discours[71], mon propre langage,—sur l'accord des libertés publiques et de la royauté,—et qu'on m'en ait tant voulu pour avoir tenu ce langage? Et les hommes qui font parler ainsi la couronne étaient les plus grands partisans de la censure!
«Au surplus, je vais voir l'élection du chef de la chrétienté; ce spectacle est le dernier grand spectacle auquel j'assisterai dans ma vie; il clora ma carrière, et je rentrerai, avec une joie que je ne puis dire, dans ma petite maison de la rue d'Enfer.
«Maintenant que les plaisirs de Rome sont finis, les affaires commencent. Je vais être obligé d'écrire d'un côté au gouvernement tout ce qui se passe, et de l'autre de remplir les devoirs de ma position nouvelle. Il faut complimenter le sacré collége, assister aux funérailles de ce pauvre pape que je regrette et auquel je m'étais attaché, précisément parce qu'on l'aimait peu, et d'autant plus qu'ayant craint de trouver en lui un ennemi, j'ai trouvé un ami qui, du haut de la chaire de Saint-Pierre, a donné un démenti formel à mes calomniateurs chrétiens. Puis vont me tomber sur la tête les cardinaux de France. J'ai écrit pour faire des représentations au moins sur l'archevêque de Toulouse.
«Au milieu de tous ces tracas, le monument du Poussin s'exécute. La fouille réussit: j'ai trouvé trois belles têtes, un torse de femme, drapé, une inscription funèbre d'un frère pour une jeune soeur, ce qui m'a attendri. À propos d'inscription, je vous ai dit que le pauvre pape avait fait la sienne, la veille du jour où il est tombé malade, prédisant qu'il allait bientôt mourir. Il a laissé un écrit où il recommande sa famille indigente au gouvernement romain: il n'y a que ceux qui ont beaucoup aimé qui aient de pareilles vertus.
«La poste arrive, et n'apporte rien de vous. Ma cousine Bonne[72] seulement me mande qu'elle vous a vu et que vous avez été souffrante. Reprenez pour moi de la santé et de la vie.»
LE MÊME.
«Rome, 17 février 1829.
«Maintenant que tous mes premiers courriers sont partis, examinons pour vous et pour moi ma nouvelle position.
«Le conclave, en supposant toutes les chances contraires, ne peut pas durer plus de trois mois, et vraisemblablement il sera beaucoup plus court. Trois mois à partir d'aujourd'hui nous porteraient au 12 mai. Je comptais partir après Pâques qui tombe cette année le 19 avril: ainsi tout calculé, l'événement ne changera rien à mes mouvements, qui se trouvent renfermés dans la limite du conclave. C'est là l'essentiel pour nous. Changera-t-il quelque chose à ma destinée politique?
«Ma mission sans doute augmente aujourd'hui mon importance, mais ne fournira-t-elle pas le prétexte de compléter le ministère, sans savoir si cela me convient, et en me donnant un ministre quelconque, sûr alors qu'on serait que je ne donnerais pas ma démission pendant un conclave, et que mon devoir m'obligerait de rester, en enrageant, à mon poste? Qu'y gagnerait-on pourtant? Ne donnerais-je pas ma démission le lendemain de l'élection du pape; et ayant peut-être rendu quelque service essentiel, en éloignant un pape autrichien ou fanatique, n'aurais-je pas augmenté ma considération publique? Mme de Chateaubriand est orageuse plus que jamais. Je suis aujourd'hui dans des scènes pour des domestiques, et cela au milieu de mes dépêches, de la mort du pape et des agitations politiques de Paris!
«J'ai assisté à la première cérémonie funèbre pour le pape dans l'église de Saint-Pierre. C'était un étrange mélange d'indécence et de grandeur. Des coups de marteau qui clouaient le cercueil d'un pape, quelques chants interrompus, le mélange de la lumière des flambeaux et de celle de la lune, le cercueil enfin enlevé par une poulie et suspendu dans les ombres, pour le déposer au-dessus d'une porte dans le sarcophage de Pie VII, dont les cendres faisaient place à celle de Léon XII. Vous figurez-vous tout cela, et les idées que cette scène faisait naître?
«Je vous prie d'envoyer chercher Bertin, et de lui lire toute la première partie de cette lettre: il faut qu'il sache ce que je pense, et je n'ai pas le temps de lui écrire en détail.
«Du Viviers arrive avec vos deux petites lettres du 7; grand merci. Bertin m'écrit que je suis ministre, et Hyde de Neuville presque la même chose. Le roi a lu le grand Mémoire, il a lu aussi ma grande dépêche sur ma conversation avec le pape; il est enchanté. Le courrier qui vous porte cette lettre porte au gouvernement une longue dépêche qui m'a d'autant plus amusé à faire que je l'ai faite avec la correspondance que M. de Laval eut avec moi, lors du dernier conclave, et avec les fragments de mes propres instructions. Elles sont d'une modération très-remarquable, et comme je les ferais aujourd'hui. Je demande à Portalis si je dois suivre aujourd'hui l'esprit de ces instructions? Jugez comme cela sera agréable au conseil, mais jugez aussi combien cela m'a diverti.
«On vient de m'apporter le chat du pauvre pape; il est tout gris, et fort doux comme son ancien maître.»
LE MÊME.
«Rome, samedi 21 février 1829.
«Je vous parlerais longuement de la profession de foi de Polignac, si je n'avais l'imagination préoccupée de ce qui va m'arriver de Paris, et du changement brusque que la mort de cet excellent pape va encore apporter dans ma vie. Le bruit est ici que le conclave sera extrêmement court; il commence après-demain. J'espère, moi, sans trop me flatter, qu'il sera fini pour la semaine sainte. On parle beaucoup des cardinaux Pacca, Capellari, Gregorio: ce seraient d'excellents choix, et des papes qui suivraient le système modéré et conciliant de Léon XII; mais vous savez qu'on ne peut rien prévoir; et que nos amis de toutes les sortes n'aillent pas surtout se figurer que je puis faire un pape! Ni moi, ni personne, ne pouvons rien à cette affaire que par des voeux et des prières.
«La fouille va bien; je trouve de très-belles choses. Vous ne sauriez croire l'intérêt que le public de Rome porte à cette fouille, et le bien qu'il me souhaite. Quand je suis un grand jour sans rien trouver, les artistes sont désolés. J'ai le torse le plus élégant d'une jeune femme drapée d'une manière toute nouvelle, trois têtes d'homme du meilleur temps de la sculpture, et des fragments d'architecture de marbre admirables. Comme le torse de la jeune femme a été trouvé près du tombeau où nous avons trouvé l'inscription funèbre du frère pour sa soeur, âgée de vingt-cinq ans, ce torse est peut-être le reste de la statue de cette soeur.—Ne me trouvez-vous pas bien stupide de vous parler de cela, au milieu de mes affaires de Rome et de Paris?
«On dit que M. de Blacas est très-jaloux de mes fouilles. Je crains d'avoir persécuté mes prédécesseurs, l'un par mes bals, l'autre par mes fouilles et mes monuments; en vérité je ne l'ai pas fait exprès.
«Je songe déjà à disposer les courriers qui vous apprendront la nomination d'un Pape et mon retour en France. Si j'ai eu l'immense gloire d'avoir averti le premier le gouvernement de la mort de Léon XII, il ne me manquera plus rien comme ambassadeur.»
LE MÊME.
«Rome, lundi 23 février 1829.
«Je vous dirai qu'hier ont fini les obsèques du pape. La pyramide de papier et les quatre candélabres étaient assez beaux, parce qu'ils étaient d'une proportion immense et atteignaient à la corniche de l'église. Le dernier Dies iræ était admirable; il est composé par un homme inconnu qui appartient à la chapelle du pape. Aujourd'hui nous passons de la tristesse à la joie. Nous chantons le veni Creator pour l'ouverture du conclave qui a lieu ce soir, puis nous irons voir tous les soirs si les scrutins sont brûlés, si la fumée sort d'un certain poêle, et le jour où il n'y aura point de fumée, le pape sera nommé, et j'irai vous retrouver. Voilà tout le fond de mon affaire.
«Le discours du roi d'Angleterre est bien insolent pour la France! Quelle déplorable expédition que cette expédition de Morée! Commence-t-on enfin à le sentir? Guilleminot m'a écrit une lettre à ce sujet, qui me fait rire, parce qu'il n'a pu m'écrire ainsi que parce qu'il me présumait ministre.
«Écoutez bien ceci: si par hasard on offrait de me rendre le portefeuille des Affaires étrangères,—ce que je ne crois nullement,—je ne le refuserais pas. J'irais à Paris, je parlerais au roi; j'arrangerais un ministère dont je ne serais pas, et je proposerais, pour moi et pour m'attacher à mon ouvrage, une position qui vous conviendrait. Je pense, vous le savez, qu'il convient à mon honneur ministériel, et pour laver l'insulte que m'a faite Villèle, que le portefeuille des Affaires étrangères me soit un moment rendu: c'est la seule manière honorable que j'aie de rentrer dans l'administration; mais cela fait, je me retire aussitôt, à la grande satisfaction de tous les prétendants, et je passe en paix auprès de vous le reste de ma vie.»
LE MÊME.
«Rome, le 25 février 1829.
«Je suis sans nouvelles de Paris, depuis le départ de mon premier courrier, porteur de l'annonce de la mort du pape: jugez de mon impatience. J'ignore ce que l'on veut, et si les cardinaux français viendront; en attendant, je fais ce que je puis, et les choses vont leur train. Tout fait espérer une élection prompte et un pape modéré: c'est tout ce que je puis désirer; mes courriers sont déjà prêts.
«La mort est ici. Torlonia est mort hier au soir, après deux jours de maladie. C'est une grande perte pour Rome. C'était, comme vous le savez, la seule maison de prince ouverte aux étrangers. Au surplus, tout annonce la séparation du printemps: on commence à se disperser; on part pour Naples. On reviendra un moment à la semaine sainte, et puis on se quittera pour toujours. L'année prochaine, ce seront d'autres voyageurs, d'autres visages, une autre société: j'espère que je ne la verrai pas. Il y a quelque chose de trop triste dans cette course sur des ruines.
«Les Romains sont comme les débris de leur ville: ils voient le monde passer à leurs pieds; mais moi, qui ne veux ni ne puis arrêter le monde, c'est auprès de vous que j'irai trouver quelque chose qui ne passe point et qui me restera. Je me figure toutes ces personnes que je viens de voir, rentrant dans les diverses contrées de l'Europe, toutes ces jeunes misses, si fraîches, si blanches, si roses, retournant au milieu de leurs brouillards. Si par hasard, dans trente ans d'ici, quelqu'une d'entre elles est ramenée en Italie, qui la reconnaîtra? Qui se souviendra de l'avoir vue danser dans tels palais dont les maîtres ne seront plus? Saint-Pierre et le Colisée, voilà tout ce qu'elle même reconnaîtra. Je griffonne plus mal que jamais, car je suis extrêmement souffrant.
«J'attends d'heure en heure un courrier de Paris. Il devrait déjà être arrivé, et on m'a déjà laissé trop longtemps sans instructions. Vous savez que le duc de Laval ne m'apprit la mort de Pie VII, que lorsque j'en avais déjà la nouvelle par M. de La Tour-du-Pin. Je fus obligé de le gronder. Portalis n'aura pas à venger sur moi mon prédécesseur, et il aura vu que mes courriers vont vite.
«Il est certain que le pape sera au moins élu pour la semaine sainte, s'il ne l'est beaucoup plus tôt. Cette époque coïncide avec l'expiration du congé de La Ferronnays, et avec la demande de mon congé pour Pâques. Mme de Chateaubriand est bien souffrante, et parle déjà de me devancer. Le climat de Rome lui fait peur. Il est vrai qu'on ne voit que des morts que l'on promène tout habillés dans les rues: régulièrement, il en passe un sous nos fenêtres quand nous nous mettons à table pour dîner.»
LE MÊME.
«Rome, ce 5 mars 1829.
«Je n'ai point voulu vous parler de ma santé, parce que cela est extrêmement ennuyeux; mais elle n'est pas bonne depuis que je suis à Rome. J'y suis arrivé souffrant, et mes souffrances ont augmenté. Ce matin je vous dis tout cela, parce que j'ai peur d'être obligé d'abréger ma lettre.
«Tandis que je souffre, on me dit que La Ferronnays se guérit: il fait de longues courses à cheval, et sa guérison passe dans ce pays pour un miracle. Dieu veuille qu'il en soit ainsi, et qu'il reprenne le portefeuille au bout de l'intérim: que de questions cela trancherait! et comme notre affaire serait simplifiée! Tout se réduirait à un congé pour aller vous voir et vous chercher.
«Maintenant, nos cardinaux vont arriver. Descendront-ils à l'ambassade, comme je le leur propose? vous voyez quel dérangement encore dans mes habitudes et la paix intérieure de ma vie. J'espère une lettre de vous ce matin par la poste. Croiriez-vous que, depuis dix-huit jours que l'on sait la nouvelle de la mort de Léon XII aux Affaires étrangères, je n'ai pas encore reçu un mot du gouvernement? Ce n'est que par les journaux que j'ai appris l'arrivée exacte de mes courriers.
«Midi.
«Voici votre lettre du 20. Je ne suis pas étonné de toutes les merveilles que promet Bertin: je connais sa tête; mais vous verrez que je me trouverai Gros Jean comme devant. Une illusion dont il faut bien se défendre, c'est celle qui mènerait à croire que je puis faire un pape à ma guise: on ne fait plus les papes. On peut en écarter un, mais on ne peut en faire un. J'ai pourtant bon espoir, parce qu'il y a cinq ou six hommes excellents sur l'un desquels le choix peut tomber.
«En vérité, je ne sais pourquoi vous êtes si triste; si c'est mon absence, elle va cesser. C'est moi, je vous assure, qui voudrais souvent mourir. Que fais-je sur la terre? Hier, mercredi des cendres, j'étais à genoux seul dans cette église de Santa-Croce, appuyé sur les murailles en ruine de Rome, près de la porte de Naples: j'entendais le chant monotone et lugubre des religieux dans l'intérieur de cette solitude; en vérité, je crois que j'aurais voulu être aussi sous un froc, chantant parmi ces débris. Quel lieu pour mettre en paix l'ambition et contempler les vanités de la vie et de la terre!»
LE MÊME.
«Rome, jeudi 12 mars 1829.
«Tous mes cardinaux arrivent successivement; je les loge tous. Samedi, ils seront enfermés dans le conclave et, Dieu aidant, la semaine prochaine nous pourrons avoir un bon pape. Cette union va bien désappointer les furibonds de la Gazette de France. Il est certain qu'ils comptaient sur des divisions hautement annoncées, et ils m'ont fait passer de bien mauvaises nuits. Quel bonheur, si ce petit billet ne vous arrivait qu'après l'élection!
«Si nous avions un pape dans huit jours, vous voyez que rien ne serait changé dans mes projets, et que je serais parfaitement libre à Pâques; on ne refuserait pas un congé à un homme arrivant un rameau d'olivier à la main.»
LE MÊME.
«Rome, ce 14 mars 1829.
«Je suis plongé ici dans des affaires qui augmentent tous les jours d'importance. J'ai découvert bien des choses graves dont j'ai fait part au gouvernement. Je ne sais si le roi sera content de mes services, mais je n'ai jamais eu tant d'embarras politiques dans ma vie, tant d'inquiétudes et de succès. Nous touchons à un dénoûment quelconque. Les cardinaux français sont entrés au conclave très-bien disposés. J'ai fait du moins ce qu'il était possible de faire pour les instruire et les réunir à l'ambassadeur du roi.
«Le roi de Bavière est venu me voir en frac. Nous avons causé une heure ensemble, nous avons parlé de vous. Je suis ravi de ce souverain grec, libéral, qui, en portant une couronne, sait ce qu'il a sur la tête, et qui comprend qu'on ne cloue pas le temps au passé. Il dîne chez moi jeudi et ne veut personne.
«Je reçois votre lettre du 2 mars. Mille grâces à M. Royer-Collard.
Nous verrons tout cela dans un mois, et avant.
«17 mars.
«Tous les matins nous espérons un pape, et tous les soirs nos espérances s'évanouissent; cependant il est impossible que nous n'en ayons pas un au moins pour la semaine sainte. Or nous toucherons à cette semaine, quand cette lettre vous arrivera. Au reste, nous voilà au milieu des plus grands événements de ce bas monde. Un pape à faire: qui sera-t-il? L'émancipation des catholiques passera-t-elle? Une nouvelle campagne en Orient: où sera la victoire? Profiterons-nous de cette position? Qui conduira nos affaires? Y a-t-il une tête capable d'apercevoir tout ce qu'il y a là dedans pour la France, et pour en profiter selon les événements? Je suis persuadé qu'on n'y pense seulement pas à Paris, et qu'entre les salons et les chambres, les plaisirs et les lois, les joies du monde et les inquiétudes ministérielles, on se soucie de l'Europe comme de Colin-Tampon. Il n'y a que moi qui, dans mon exil, ai le temps de songer creux du haut de mes ruines, et de regarder autour de moi.
«Hier, je suis allé me promener, par une espèce de tempête, sur le chemin de Tivoli. Je suis arrivé à l'ancien pavé romain, si bien conservé qu'on croirait qu'il a été posé nouvellement. Horace avait pourtant passé par là et foulé les pierres que je foulais; et où est Horace? Allons vite vous retrouver pour ne plus vous quitter: c'est le résultat de toutes mes réflexions. À jeudi.»
LE MÊME.
«Rome, ce 21 mars 1829.
«Eh bien! belle dame, j'ai raison contre vous! Je suis allé hier entre deux scrutins, et en attendant un pape, à Saint-Onufre; ce sont bien deux orangers qui sont dans le cloître, et point un chêne vert: je suis tout fier de cette fidélité de ma mémoire. J'ai couru, presque les yeux fermés, à la petite pierre qui couvre votre ami; je l'aime bien mieux que le grand tombeau qu'on va lui élever. Quelle charmante solitude! quelle admirable vue! quel bonheur de reposer là entre les fresques du Dominiquin et celles de Léonard de Vinci! Je voudrais y être; je n'ai jamais été plus tenté. Vous a-t-on laissé entrer dans l'intérieur du couvent? avez-vous vu, dans un long corridor, cette tête ravissante, quoiqu'à moitié effacée, d'une Madonne de Léonard de Vinci? Avez-vous vu dans la bibliothèque, le masque du Tasse, la couronne de laurier flétrie, un miroir dont il se servait, et la lettre écrite de sa main, collée sur une planche qui pend au bas de son buste? Dans cette lettre, d'une petite écriture raturée mais facile à lire, il parle d'amitié et du vent de la fortune; celui-là n'avait guère soufflé pour lui, et l'autre lui avait souvent manqué.
«J'oubliais la politique. Point de pape encore; nous l'attendons d'heure en heure; cependant j'en viendrai à bout. Il semble que tout le monde veut être en paix avec moi. Le cardinal de Clermont-Tonnerre lui-même vient de m'écrire qu'il m'arrive, qu'il réclame mes anciennes bontés pour lui, et après tout cela, il descend chez moi, résolu à voter pour le pape le plus modéré. Allons! comme il plaira à Dieu qui fait tous les miracles!
«Vous aurez lu mon second discours. Remerciez pour moi Kératry qui a parlé si obligeamment du premier; j'espère qu'il sera encore plus content de l'autre. Nous tâcherons tous les deux de rendre la liberté chrétienne, et nous y parviendrons. Que dites-vous de la réponse que le cardinal Castiglioni m'a faite? suis-je assez loué en plein conclave? Vous n'auriez pas mieux dit dans vos jours de gâterie et d'adulation. Que vont dire les congréganistes et leur gazette?
«Vous voyez que je vous priais de remercier Kératry. La querelle de Bertin m'avait fait peine; De Vaux est bien chatouilleux. J'ai supporté deux ans la responsabilité des articles de Salvandy, de peur, en les démentant, de nuire à la prospérité des Débats.
«Il est certain que je ne songe point au ministère; c'est ce qui me rend si tranquille et si indifférent sur tout ce qui se passe. Je prendrai les chances comme elles viendront. Je n'ai qu'une idée: celle de vous retrouver; peu importe le reste.»
LE MÊME.
«Rome, 24 mars 1829.
«Si j'en croyais les bruits de Rome, nous aurions un pape demain; mais je suis dans un moment de découragement, et je ne veux pas croire à un tel bonheur. Vous comprenez bien que ce bonheur n'est pas le bonheur politique, la joie d'un triomphe, mais le bonheur d'être libre et de vous retrouver enfin. Au surplus, quand je vous parle tant de conclave, je suis comme les gens qui ont une idée fixe, et qui croient que le monde n'est occupé que de cette idée. Et pourtant, à Paris, qui pense au conclave, qui s'occupe d'un pape et de mes tribulations? La légèreté française, les intérêts du moment, les discussions des chambres, les ambitions émues, ont bien autre chose à faire. Quand le duc de Laval m'écrivait aussi ses soucis, tout préoccupé de la guerre d'Espagne, je disais, en ouvrant ses dépêches: Eh bon Dieu! il s'agit bien de cela! Portalis doit aujourd'hui me faire subir la peine du talion.
«Il est vrai de dire cependant que les choses à cette époque n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui: les idées religieuses n'étaient pas mêlées aux idées politiques, comme elles le sont aujourd'hui dans toute l'Europe. La querelle n'était pas là; la nomination d'un pape ne pouvait pas, comme aujourd'hui, troubler ou calmer les États.
«Thierry m'a écrit d'Hyères une lettre touchante. Il dit qu'il se meurt, et pourtant il veut une place à l'Académie des Inscriptions, et me demande d'écrire pour lui; je vais le faire. Ma fouille continue à me donner des sarcophages; la mort ne peut fournir que ce qu'elle a. Le monument du Poussin avance; il sera noble et élégant. Vous ne sauriez croire combien le tableau des Bergers d'Arcadie était fait pour un bas-relief, et convient à la sculpture. Mais ce n'est pas tout cela: il faut vous voir, il faut que nous nous retrouvions, et que vous perdiez à jamais toutes vos tristesses! À bientôt!»
LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Vienne, 24 mars 1829.
Vous venez de rompre le silence d'une façon charmante, en vous laissant entraîner un peu plus que généralement vous ne le faites la plume à la main. Ce ne sont pas là les armes que vous aimez; et cependant je vous l'atteste, quand vous le voulez, quand vous osez vous livrer à votre inspiration, vous avez un charme sur le papier, comme vous en avez un, plus vanté, plus reconnu, plus puissant encore lorsque vous causez. Je ne saurais vous dire à quel degré je suis touché de votre dernière lettre, et de cette grâce de m'avoir copié ce fragment de votre lettre de Rome. Lorsqu'on connaît votre aversion d'écrire, on peut apprécier cet acte de bonté. Il est vrai que ce n'était pas sans douceur, de relire et de copier ce que vous savez si bien inspirer.
«Il me prend parfois quelque dépit de vous savoir si contente, et je vous proteste que ce n'est pas par mauvais coeur. Écoutez: si, comme c'est très-probable, et comme ma tante me le mande de votre part, si M. de Chateaubriand est arrivé ou au moment d'arriver, c'est alors qu'il n'y a pas à hésiter de faire en sorte que je retourne d'où j'étais parti. Cet hiver a été affreux, cinq pieds de neige sur la terre pendant trois mois. Je ne veux plus d'hiver du nord, j'en périrais; et certainement je n'en recommencerais pas un second. Tant mieux que l'on ait été jusqu'ici content et satisfait de mon travail, au point de m'envoyer des éloges à chaque occasion d'un courrier; c'est un motif de plus d'être écouté dans ma réclamation.
«Causez de cet intérêt avec ma tante, vous avez, mieux que presque tout le monde, le talent de faire valoir vos amis et de les servir à l'occasion. Mes deux tantes raffolent de vous; c'est un charme que personne de mon sang n'a jamais pu éviter: trois générations ont été sous le joug.»
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Rome, le 31 mars 1829.
«M. de Montebello est arrivé et m'a apporté votre lettre avec une lettre de Bertin et de Villemain. Je ne suis pas frappé autant que vous paraissez l'être de ce qui est arrivé à la Chambre sur cette question de priorité[73]. C'est une défaite sans doute dans un combat intempestivement engagé, mais le fond de la question est si douteux, on se partagera tellement sur cette question, qu'il reste une chance de succès au ministère; et puis, si l'amendement principal de Sébastiani passe, le ministère l'acceptera tout bonnement, quoiqu'il ait dit qu'il ne l'accepterait pas, et tout sera fini. Que ne ferait-on pas pour rester ministre?
«Au surplus, de quoi vous parlé-je? d'une vieillerie qui sera passée depuis un mois, quand vous recevrez ma lettre, et que vous ne comprendrez même plus. Disons donc des choses qui sont de tous les moments; ces choses-là, c'est que je vous aime plus que jamais, que je vais vous revoir: car enfin, cette lutte des rivaux au conclave ne peut guère se prolonger; elle peut m'enlever une quinzaine de jours plus ou moins, mais quand on touche au terme, on est plus résigné à un sacrifice.
«Ce qui m'afflige surtout, c'est le départ de votre nièce; j'arriverai du moins pour la remplacer auprès de vous, et si rien ne s'arrange en France, nous reviendrons ensemble à Rome.
«Mes fouilles vont bien: je trouve force sarcophages vides; j'en pourrai choisir un pour moi, sans que ma poussière soit obligée de chasser celle de ces vieux morts que le vent a déjà emportée. Les sépulcres dépeuplés offrent le spectacle d'une résurrection, et pourtant ils n'attestent qu'une mort plus profonde; ce n'est pas la vie, c'est le néant qui a rendu ces tombes désertes.
«Pour achever mon petit journal du moment, je vous dirai que je suis monté avant-hier à la boule de Saint-Pierre, pendant une tempête. Vous ne sauriez vous figurer ce que c'était que le bruit du vent au milieu du ciel, autour de cette coupole de Michel-Ange, et au-dessus de ce temple des chrétiens qui écrase la vieille Rome. À bientôt! à bientôt!»
LE MÊME.
«Rome, ce 31 mars 1829.
«Victoire enfin! J'ai, après bien des combats, un des papes que j'avais mis sur ma liste. C'est le cardinal Castiglioni, sous le nom de Pie VIII: le cardinal même que je portais à la papauté en 1823, lorsque j'étais ministre; celui qui m'a répondu dernièrement au conclave de 1829, en me donnant de si grandes louanges. Castiglioni est modéré, anti-jésuite, favorable aux ordonnances et tout dévoué à la France. Enfin, c'est un triomphe complet.
«Quelques mots que je fais jeter à la poste à Lyon disent tout cela à Bertin; mais envoyez-le toujours chercher, en cas que ces mots, par un hasard quelconque, ne lui fussent pas parvenus: car il faut tout prévoir. Envoyez aussi, je vous prie, chercher le bon Kératry pour le Courrier. Donnez-lui les renseignements: cela peut lui être agréable, et cela me sera utile. Je suis certain que le conclave, avant de se séparer, a ordonné d'écrire au nonce à Paris pour lui dire d'exprimer au roi la satisfaction que le sacré collége a éprouvée de ma conduite. Que dira la Gazette? Que vais-je maintenant devenir? Qu'importe! Je vais vous revoir: voilà ma récompense et ma joie.
«Au surplus, je n'ai jamais été si malheureux et si tourmenté que pendant la durée de ce conclave. Tout était d'abord contre moi. Les cardinaux français arrivaient hostiles, résolus à ne pas mettre les pieds à l'ambassade; j'avais découvert des intrigues et des correspondances odieuses; je me croyais véritablement battu. Eh bien! les cardinaux sont venus descendre chez moi; ils ont voté comme je l'ai voulu; ils chantent mes louanges: voilà ce que c'est que d'être sous l'influence de votre étoile.
«J'expédierai Givré à Paris, dans un ou trois jours, avec des dépêches; je vous écrirai par lui. Ne perdez pas un moment pour envoyer chercher Bertin et Kératry. Vous serez assez intelligente pour ne pas les mettre ensemble. Si Bertin était à la campagne, il faudrait envoyer chercher son fils Armand, et au défaut de celui-ci, Bertin de Vaux. De même pour Kératry, en cas d'absence, vous pourriez vous adresser à Chatelain ou La Pelouse, Messieurs du Courrier.»
LE MÊME.
«Rome, 4 avril 1829.
«Je reçois votre lettre du 23 mars. Je vois en même temps, dans le Constitutionnel toute sa bataille avec le Messager sur mon discours; puis sera survenue la réponse toute en louanges du cardinal Castiglioni, puis la nomination de ce même cardinal pour pape. Il ne s'agit pas de tout cela à présent, mais de vous voir. Vous allez perdre votre nièce; vous me retrouverez: sera-ce une compensation?
«Le congé est demandé. Quant aux projets de ministère, je n'y ai pas du tout le coeur. Mon goût décidé est le repos, et s'il me passe encore quelquefois des rêves de puissance par la tête, je ne les dois qu'aux inspirations étrangères à mon état naturel. Laissons tout cela. Je vous verrai bientôt; bientôt vous serez ici, ou je serai à l'Abbaye-au-Bois.
«Ma santé n'est pas bonne: je ne me promène pas du tout le soir; je me soigne comme si j'étais un autre; je prends deux fois le jour le lait d'ânesse; je marche deux heures avant mon dîner par régime, je ne veille qu'à mon corps défendant, et, malgré tout, je souffre. Avant-hier, dans la nuit, j'ai cru que j'étoufferais; ma goutte ou mon rhumatisme était remonté dans mon estomac et de là dans ma tête. Je ne suis plus qu'un invalide dont le coeur reste tout entier pour vous.
«Demain on couronne mon pape, mais le temps est affreux; il pleut à verse depuis cinq ou six jours. Mercredi, je donne à dîner à tout le conclave, et jeudi à la grande-duchesse Hélène de Russie.
«J'oubliais de vous dire que le cardinal Fesch s'étant très-bien conduit dans le conclave et ayant voté avec nos cardinaux, j'ai franchi le pas et je l'ai invité à dîner. Il a refusé par un billet plein de mesure, auquel j'ai répondu par le billet ci joint.»
M. DE CHATEAUBRIAND AU CARDINAL FESCH.
«J'aurais voulu, Monsieur le cardinal, répondre plutôt au billet que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il augmente infiniment mes regrets et ceux de Mme de Chateaubriand. Espérons que le temps viendra où tous les obstacles seront levés. Grâce à la magnanimité de son roi, la France est assez forte désormais pour braver des souvenirs: la liberté doit vivre en paix avec la gloire.
«Je prie Votre Éminence de croire à mon dévouement, et d'agréer
l'assurance de ma haute considération.»
En même temps. M. de Chateaubriand envoyait à Mme Récamier le billet suivant destiné au jeune Canaris.
M. DE CHATEAUBRIAND À NICOLAS CANARIS
«Rome, 9 avril 1829.
«Mon cher Canaris, je vous dois depuis longtemps une réponse. Vous m'excuserez, parce que j'ai eu beaucoup d'affaires. Voici mes recommandations:
«Aimez bien Mme Récamier. N'oubliez jamais que vous êtes né en Grèce; que ma patrie devenue libre a versé son sang pour la liberté de la vôtre; soyez surtout bon chrétien, c'est-à-dire honnête homme, et soumis à la volonté de Dieu. Avec cela, mon cher petit ami, vous maintiendrez votre nom sur la liste de ces anciens fameux Grecs, où l'a déjà placé votre illustre père.
«Je vous embrasse.
«CHATEAUBRIAND.»
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Samedi. Rome, 11 avril 1829.
«Nous voilà au 11 avril: dans huit jours, nous aurons Pâques, dans quinze jours mon congé, et puis vous voir! Tout disparaît dans cette espérance: je ne suis plus triste, je ne songe plus aux ministres et à la politique. Nous retrouver, voilà tout: je donnerais le reste pour une obole.
«Demain nous commençons la semaine sainte. Je penserai à tout ce que vous m'en avez dit. Que n'êtes-vous ici pour entendre avec moi les beaux chants de douleur! Et puis nous irions nous promener dans les déserts de la campagne de Rome, maintenant couverts de verdure et de fleurs. Toutes les ruines semblent rajeunies avec l'année. Je suis du nombre.
«Mon gros ami Bertin a profité de l'à-propos. Il a très-bien fait ressortir les éloges donnés par le cardinal Castiglioni, et quatre jours après vous aurez appris que ce cardinal était pape, comme récompense de ses éloges. J'attends pour fermer cette lettre l'arrivée de la poste.
«Je tiens une bonne lettre de vous du 30. Je regrette comme vous Rayneval, mais nous ne serons pas assez heureux pour l'obtenir. Je ferai ce que je pourrai pour Andryane. Je vois par la discussion que tout le monde est contre la loi. Que me fait tout cela? Je serai à l'Abbaye-au-Bois dans un mois, ou même avant.
«Voilà un portrait de mon pape par Cottreau. Il est frappant.»
LE MÊME.
«Rome, mercredi 15 avril 1829.
«Je commence cette lettre le mercredi saint au soir, au sortir de la chapelle Sixtine, après avoir assisté à ténèbres et entendu chanter le Miserere. Je me souvenais que vous m'aviez parlé de cette belle cérémonie, et j'en étais à cause de cela cent fois plus touché. C'est vraiment incomparable: cette clarté qui meurt par degré, ces ombres qui enveloppent peu à peu les merveilles de Michel-Ange; tous ces cardinaux à genoux, ce nouveau pape prosterné lui-même au pied de l'autel où quelques jours avant j'avais vu son prédécesseur; cet admirable chant de souffrance et de miséricorde, s'élevant par intervalles dans le silence et la nuit; l'idée d'un Dieu mourant sur la croix pour expier les crimes et les faiblesses des hommes; Rome et tous ses souvenirs sous les voûtes du Vatican: que n'étiez-vous là avec moi! J'aime jusqu'à ces cierges dont la lumière étouffée laissait échapper une fumée blanche, image d'une vie subitement éteinte. C'est une belle chose que Rome pour tout oublier, pour mépriser tout et pour mourir.
«Au lieu de cela, le courrier demain m'apportera des lettres, des journaux, des inquiétudes, il faudra vous parler de politique. Quand aurai-je fini de mon avenir, et quand n'aurai-je plus à faire dans le monde qu'à vous aimer et à vous consacrer mes derniers jours?
«Jeudi saint 16.
«Voici votre lettre du 3: Elle est bien triste. Votre nièce va vous quitter[74]: mais songez que dans quelques mois elle vous reviendra, et que je vais la remplacer tant bien que mal. Vous ne m'écrivez que par nécessité, dites-vous? C'est aussi par nécessité que je vous écris, mais elle est plus pressante pour moi: car elle m'oblige à vous envoyer trois grandes lettres par semaine. Voilà comment nos attachements sont faits: j'aime mieux le mien.
«Je ferai ce que Mme de Montmorency[75] désire. Quant à M. de
Laval, son lit est tout prêt; il n'a qu'à revenir s'y coucher.
«Je connaissais la suppression de la Gazette. Cela lui sera plus commode pour parler du pape Castiglioni. Je vous ai tant rabâché de ma position que je ne vous en parlerai plus. Tenons-nous-en là: à la fin du mois, j'aurai mon congé, et nous sommes au 16. Je partirai, ou vous viendrez; voilà tout: vous n'aurez pas reçu cette lettre que la chose sera décidée.
«La Quotidienne du 6, que j'ai reçue, dit que l'ordonnance pour la nomination de M. de Rayneval sera le 7 dans le Moniteur. Nous verrons bien; mais je n'y crois pas.»
LE MÊME.
«Rome, 18 avril 1829.
«Le courrier extraordinaire, parti avant-hier 10, vous a porté une lettre bien triste. J'étais découragé par la vôtre. Hier, vendredi saint, j'ai cru que j'allais mourir, comme votre meilleur ami. Vous m'auriez trouvé du moins ce trait de ressemblance avec lui, et peut-être vous nous auriez aimés ensemble. Aujourd'hui je suis très-bien; je ne puis rien concevoir à cet état de santé. Est-ce une humeur de goutte vague? Est-ce un avertissement de me préparer, et la mort me touche-t-elle de temps en temps avec la pointe de sa faux? Vous me trouverez bien changé. J'ai pris cent ans, et c'est un siècle d'attachement que je mets à vos pieds.
«Il y aura déjà longtemps quand vous recevrez cette lettre, que tous mes courriers seront arrivés à Paris. Vous aurez vu Givré et Boissy. Vous savez tout. Tout aussi sera décidé provisoirement sur mon sort, car je ne crois pas que le ministère soit de nature à prendre un parti définitif, tant qu'il pourra reculer. Vos lettres me décideront à partir ou à vous attendre ici. Les choses vont si vite en France, que je suis persuadé qu'au moment où je vous écris, personne ne pense plus à mon pape, que tout est dit à ce sujet, que toute la controverse des journaux est finie.
«Messieurs du Courrier ont été bien peu raisonnables sur le discours du cardinal Castiglioni: un vieux prêtre, un cardinal romain pouvait-il dire autre chose, sinon que tout pouvoir vient de Dieu—ce qui d'ailleurs est vrai,—et devait-il parler comme moi? On gâte bien des choses par ces exagérations. C'est vouloir que tous les hommes, quelles que soient leurs habitudes, leurs moeurs, leurs patries, leurs années, aient le même langage. Tout pouvoir vient de Dieu, sans doute; celui des républiques comme des monarchies, celui de la liberté comme de la royauté. Messieurs du Courrier n'ont pas été cette fois bons logiciens. Ce n'en sont pas moins de très-honnêtes gens que j'aime et estime.
«Pie VIII, vous pouvez le leur dire, est plus constitutionnel que Léon XII. Il m'a dit en toutes lettres qu'il fallait obéir à la monarchie selon la Charte: vérité qui renfermait un compliment; et quant à nos divisions religieuses, il ne s'en mêlera d'aucune sorte et les renverra, pour être jugées, à la piété du roi.
«J'attends un courrier extraordinaire la semaine prochaine. Grâce, indifférence ou disgrâce, il faut bien qu'on me dise quelque chose et qu'on m'envoie un congé. Avant quinze jours, Rome ne sera plus qu'une vaste solitude. J'aimerais à me trouver alors dans ce désert avec vous.
«Je reçois votre petit mot du 3. Vous êtes mille fois trop bonne de tant vous occuper de mon ministère. Le 3, vous ne saviez pas la nomination de mon pape, qui devrait hâter le projet de Hyde de Neuville, si quelque chose marchait naturellement dans ce monde. Mais qui sait si la chose qui devrait me couronner ne sera pas ce qui me rendra à ma pauvre petite infirmerie! Je ne rêve plus que mon jardin, bien que je ne sois pas Dioclétien. Je vois dans les journaux du 8, que l'amendement de la commission a été rejeté: j'avais toujours cru à cette victoire du ministère qui, loin de le fortifier, l'affaiblira, parce qu'il l'a remportée par le secours de ses ennemis.»
LE MÊME.
«Rome, ce 20 avril 1829.
«Vous jugez bien quelle a été ma surprise à la nouvelle du retrait des deux lois[76]: l'amour-propre blessé rend les hommes enfants, et les conseille bien mal. Maintenant que va devenir tout cela? Les ministres essaieront-ils de rester? S'en iront-ils partiellement ou tous ensemble? Qui leur succédera? Comment composer un ministère? etc. Je vous assure qu'à part la peine cruelle de ne pas vous voir, je me réjouirais d'être ici à l'écart, de n'être pas mêlé dans toutes ces inimitiés, dans toutes ces déraisons: car je trouve que tout le monde a tort.
«Au milieu de cette bagarre, Boissy et Givré seront arrivés avec des dépêches qui auraient été dans un temps ordinaire de la plus haute importance, et qui auront paru bien peu de chose à des hommes qui s'en vont. Qu'importe un conclave passé, un pape nommé, à M. Portalis et à M. de Martignac aujourd'hui? Et à propos de cela, j'ai vu de bien grandes niaiseries dans le Constitutionnel[77], au sujet de moi et d'Albani. Il annonce que je suis parti, que Rome est consternée, etc.
«Le nouveau secrétaire d'État est un vieillard de quatre-vingts ans, très-peu fanatique en quoi que ce soit, avec lequel je suis en très-bonne intelligence, et qui abonde dans le sens français, précisément parce qu'il est accusé d'être Autrichien.
«Mais laissons cela; que vais-je devenir? J'attends d'heure en heure un courrier. Aurai-je un congé? dois-je en profiter ou rester ici en attendant les événements? m'appellera-t-on? si on m'appelle, puis-je entrer sans conditions d'hommes et de choses? Et tandis que je m'épuise en conjectures, il y a déjà douze jours que la loi a été retirée, et il y en aura vingt-quatre, quand cette lettre vous arrivera! Tout sera décidé depuis longtemps. Je perds mon temps et le vôtre à vous conter toutes ces inutilités.
«Il serait bien mieux de vous dire ce que le temps ne peut changer, ce qui est vrai à toutes les minutes, ce qui est à l'abri de tous les événements, de tous les caprices et de toutes les volontés des hommes: c'est que je vous aime, et que je n'ai besoin que de votre attachement, pour être heureux. Je vais sans doute recevoir bientôt des lettres de vous, soit par la poste, soit par quelque courrier extraordinaire. Hier, nous avons eu l'illumination de la coupole de Saint-Pierre, aujourd'hui la girandole au château Saint-Ange. Vous voyez que le monde va son train, et que le Tibre continue de couler, malgré le ministère, le côté gauche et le côté droit.»
LE MÊME.
«Samedi. Rome, le 25 avril 1829.
«Tandis que j'attends le courrier extraordinaire qui doit décider de mes résolutions, je m'occupe de donner à la grande-duchesse Hélène, mardi prochain, une petite fête dans les jardins de l'Académie. Ces jardins sont déjà à eux seuls une fête, et surtout dans cette saison. Nous aurons un déjeuner, de la musique dans les bosquets, les dames du pays, une improvisatrice, des proverbes, et un ballon. Vous voyez que le temps sera rempli. Après quoi, le rideau s'abaisse; je ferme ma porte et je vous attends dans ma solitude, ou je vais vous retrouver.
«J'attends aujourd'hui M. de Blacas qui va en France; nous aurons une querelle: je ne permets pas qu'on se mêle de mes affaires, et je suis le maître à Rome; M. de Laval était trop bon. M. de Blacas m'écrivait des lettres pour faire élire le cardinal de Gregorio, et il veut se donner l'air d'avoir dirigé l'élection du cardinal Castiglioni. Il voulait voir Pie VIII en secret, pour aller ensuite conter de belles choses: j'y ai mis bon ordre.
«La poste aujourd'hui n'a rien de vous. Une lettre embrouillée de Givré, datée du 13, me dit que le 16 il devait y avoir décision sur l'intérim: je n'en crois rien, car j'aurais déjà reçu le courrier qui m'annoncerait l'événement. Givré, excellent garçon et garçon de mérite, m'instruira mal, et vous instruira plus mal encore. Il n'y a pas de tête plus embarrassée; il a toujours l'air de garder un secret, de ne s'expliquer qu'à moitié et de faire des réticences. Il paraît croire à Rayneval: Dieu l'entende! Quel bon débarras pour moi, et quelle admirable occasion de rentrer pour jamais dans ma solitude! Allons, attendons un mot de vous pour vivre, lundi.»
LE MÊME.
«Mardi, le 5 mai 1829.
«Il faut que chacun subisse sa destinée. La vôtre est d'avoir toujours un de vos amis pour ministre. Voilà M. de Laval nommé[78], malgré le faible démenti du Messager du 24 avril. Si la nomination n'est pas dans le Moniteur, c'est qu'il faut sans doute attendre le retour du courrier envoyé à Vienne. M. de Laval acceptera-t-il? Ce n'est pas là la question pour moi. Le choix est très-honorable. Je désire que M. de Laval en soit content, et s'en tire bien.
«À présent, j'espère que vous verrez que j'ai eu raison de ne pas faire trop tôt usage de mon congé. Cette impatience, peu digne de ma position, ne m'aurait mené dans tous les cas à Paris que quand la nomination était faite: j'aurais eu l'air pour les uns d'un intrigant trop pressé, et pour les autres d'un ambitieux mystifié. Maintenant, mon parti à prendre est le plus simple, le plus calme et le plus noble du monde: je n'envoie pas ma démission; je ne fais aucun bruit; j'ai un congé; j'en profite pour aller paisiblement à Paris, avec ma femme, quand tout est fini; et là, je vais mettre ma démission aux pieds du roi, lui rendre ses bienfaits, dont je crois n'avoir point fait un mauvais usage pour la gloire de son service, et m'expliquer avec lui.
«Vous sentez bien que si j'ai été mécontent de la conduite de mes amis dans les chambres, de leur peu d'amour du bien public, de leur humeur, de leur esprit tracassier, je dois être d'un autre côté averti que je ne puis être utile au gouvernement. Il a pris soin de m'instruire qu'il me jugeait incapable de le servir, puisque, après m'avoir pesé un mois dans la balance avec toutes sortes de personnages—au moment même où je réussissais à faire nommer le souverain pontife désiré par S. M.—il croit devoir aller chercher un ministre hors de toutes les probabilités politiques. Il a raison: je me faisais justice, en m'excluant moi-même, vous le savez, de la candidature. Mais enfin, il me fallait peut-être cette dernière leçon, pour apaiser les dernières bouffées de mon orgueil; je la reçois en toute humilité, et j'en profiterai.
«Je suis obligé d'attendre encore l'arrivée d'un courrier extraordinaire que M. le comte Portalis m'a annoncé par une de ses dernières lettres. J'ai présenté ce matin mes nouvelles lettres de créance à Sa Sainteté. Aussitôt le courrier annoncé arrivé, je remettrai les affaires à M. Bellocq, et je m'acheminerai pour Paris. Peut-être avant de quitter l'Italie, irai-je montrer Naples à Mme de Chateaubriand. Il y a un mal dans tout cela, c'est que la première année d'un établissement d'ambassadeur est ruineuse, et que les fêtes, que j'ai été obligé de donner à cause du conclave et de la présence de la grande-duchesse, ont achevé de m'écraser. Je sortirai de Rome pour entrer à l'hôpital. Malheureusement, mon édition complète est vendue, ma cervelle vide, et ma santé altérée; mais aussi, j'ai moins de chemin à franchir dans la vie pour arriver au bout, et je n'ai pas besoin d'embarquer tant de provisions sur un vieux vaisseau prêt à faire naufrage.
«Je ne compte plus sur vos lettres, car, bien mal à propos sans doute, vous me croyez parti. Je ne pourrai guère quitter Rome que dans une quinzaine de jours. Tout sera oublié, quand j'aurai le bonheur de vous revoir pour ne plus vous quitter.»
LE MÊME.
«Rome, ce 7 mai 1829.
«Les journaux arrivés ce matin apportent l'ordonnance qui nomme M. de Montmorency: cela tranche encore mieux la question. Je renonce à la course de Naples, et je vais faire mes dispositions pour partir pour Paris. Pour Paris! Cela vous fait-il autant de plaisir qu'à moi? À bientôt! mais Bertin me dit que vous êtes souffrante?
«7 mai, au soir.
«Je pars pour la France: je vous ai écrit ce matin par la poste, et j'ai reçu ce soir votre petit mot par un courrier extraordinaire. Une dernière dépêche de Portalis m'a blessé, et il reçoit ma réponse par M. Siméon qui porte ce billet. Je serai à Paris du 20 au 25, pas avant, à cause de Mme de Chateaubriand. Envoyez, je vous prie, chercher Bertin; je ne puis répondre à ses deux dernières lettres; j'arrive, et nous causerons. Je vais vous voir; qu'importe le reste? À vous, et pour jamais!»
LE MÊME.
«Rome, samedi 9 mai 1829.
«J'ai pris congé du pape avant-hier. Je comptais pouvoir me mettre en route mardi soir 12, mais quand il faut mener une femme et des gens avec soi, les choses ne vont pas si vite. Les voitures ne seront pas prêtes mardi, et Mme de Chateaubriand a une violente attaque de ses maux. Nous serons retardés de quelques jours. Je vous ai écrit que je serais à Paris du 20 au 25: ne m'attendez que du 25 au 30, mais songez que, quand vous recevrez ce billet, je serai parti de Rome, et que j'aurai déjà franchi la moitié de ce terrible espace qui m'a si longtemps séparé de vous!
«Vous croyez que je m'entendrai avec M. de Laval; j'en doute. Je suis disposé à ne m'entendre avec personne, étant mécontent de tout le monde, et ne demandant que le repos et l'oubli. J'arrivais dans les dispositions les plus pacifiques, et les gens s'avisent de me chercher querelle. Tandis que j'ai eu des chances de ministère, il n'y avait pas assez d'éloges et de flatteries pour moi dans les dépêches; le jour où la place a été prise, on m'annonce sèchement la nomination de M. de Laval dans la dépêche la plus rude et la plus bête à la fois. Mais pour devenir si plat et si insolent d'une poste à l'autre, il fallait un peu songer à qui l'on s'adressait, et M. Portalis en aura été averti par deux mots de réponse. Il est possible qu'il n'ait fait que signer sans lire, et cela peut être l'oeuvre de Bourgeot ou de Rayneval! N'importe, je les retrouverai.»
LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.
«Rome, ce 10 mai 1829.
«Chère Madame, je ne veux pas qu'un de vos amis[79] quitte le lieu que j'habite, et où j'ai été heureuse de vous retrouver, sans vous porter une marque de mon souvenir; je désire aussi que vous soyez auprès de lui l'interprète de mes sentiments. Les aimables procédés se montrent dans les plus petites choses et se sentent aussi par ceux qui en sont l'objet, sans pouvoir bien les exprimer; mais la bienveillance qui a pu percer jusqu'à moi m'a laissé le regret de n'avoir pu connaître celui que j'ai su apprécier, et qui, sur une terre étrangère, me représentait si bien la patrie, du moins comme j'aimerais toujours à la voir, amie et protectrice. Je vais bientôt retourner dans mes montagnes, j'espère avoir là de vos nouvelles. Ne m'oubliez pas tout à fait; songez que je vous aime et que votre amitié a contribué à calmer une des plus vives douleurs de ma vie. Ce sont deux souvenirs inséparables: aussi ne doutez jamais des tendres sentiments dont il m'est doux de vous renouveler l'assurance.
«HORTENSE.»
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Rome, le jeudi 14 mai 1829.
«Des lettres de Vienne, arrivées ce matin ici, annoncent que M. de Laval a refusé. S'il tient à ce premier refus, qu'arrivera-t-il? Dieu le sait. J'espère que le tout sera décidé avant mon arrivée à Paris. Il me semble que nous sommes tombés en paralysie, et que nous n'avons plus que la langue de libre. Attendez-moi toujours vers le 30. C'est toujours samedi prochain, après-demain 16, que je pars. Ce mot-là dit tout pour moi, puisque c'est vous voir! Je vous écrirai samedi un dernier mot par la poste, en partant.»
LE MÊME.
«Rome, ce 16 mai 1829.
«Cette lettre partira de Rome quelques heures après moi, et arrivera quelques heures avant moi à Paris. Elle va clore cette correspondance qui n'a pas manqué un seul courrier, et qui doit former un volume entre vos mains. La vôtre est bien petite; en la serrant hier au soir, et voyant combien elle tenait peu de place, j'avais le coeur mal assuré.
«J'éprouve un mélange de joie et de tristesse que je ne puis vous dire. Pendant trois ou quatre mois, je me suis déplu à Rome; maintenant, j'ai repris à ces nobles ruines, à cette solitude si profonde, si paisible et pourtant si pleine d'intérêt et de souvenir. Peut-être aussi le succès inespéré que j'ai obtenu ici m'a attaché; je suis arrivé au milieu de toutes les préventions suscitées contre moi, et j'ai tout vaincu: on paraît me regretter vivement.
«Que vais-je retrouver en France? Du bruit au lieu de silence, de l'agitation au lieu de repos, de la déraison, des ambitions, des combats de place et de vanité. Le système politique que j'ai adopté est tel que personne n'en voudrait peut-être, et que d'ailleurs on ne me mettrait pas à même de l'exécuter. Je me chargerais encore de donner une grande gloire à la France, comme j'ai contribué à lui faire obtenir une grande liberté; mais me ferait-on table rase? me dirait-on: Soyez le maître, disposez de tout au péril de votre tête? Non; on est si loin de vouloir me dire une pareille chose, que l'on prendrait tout le monde avant moi, que l'on ne m'admettrait qu'après avoir essuyé les refus de toutes les médiocrités de la France, et qu'on croirait me faire une grande grâce, en me reléguant dans un coin obscur d'un ministère obscur.
«Chère amie, je vais vous chercher, je vais vous ramener avec moi à Rome; ambassadeur ou non, c'est là que je veux mourir auprès de vous. J'aurai du moins un grand tombeau en échange d'une petite vie. Je vais pourtant vous voir. Quel bonheur!»
LE MÊME.
«Lyon, dimanche 3 heures 1/2, 24 mai 1829.
«Lisez bien cette date. Elle est de la ville où vous êtes née! Vous voyez bien qu'on se retrouve, et que j'ai toujours raison. C'est Hyacinthe que j'envoie en avant, qui vous remettra ce billet. Maintenant, est-ce moi qui vous emmènerai à Rome, ou vous qui me garderez à Paris? Nous verrons cela. Aujourd'hui, je ne puis vous parler que du bonheur de vous revoir jeudi.
«Au surplus, si l'on m'attend avec impatience, j'ai bien peur de tromper tout le monde, car je ne suis content de personne. J'ai de dures vérités à dire; je les dirai d'autant plus aisément, que je ne demande et ne veux rien. Ma position est bonne. J'ai rendu un grand service; j'ai fait, dans un lieu où l'on croyait au repos absolu, une campagne difficile et glorieuse. On voulait m'oublier, et cela n'a pas été possible. Mon congé,—qui me laisse dans une indépendance absolue, et qui m'a été accordé avant que M. Portalis fût ministre,—me donne tout le temps de me prononcer à loisir et de prendre tel parti que je voudrai.
«Enfin, à jeudi. Le coeur me bat à la pensée de vous retrouver dans votre petite chambre. J'ai une lettre de la reine de Hollande pour vous. À jeudi: je n'ose croire à ce mot. Il n'y a que huit jours que je voyais encore les montagnes de la Sabine, et je vois celles du Bourbonnais! Du Tibre au Rhône, au Rhône dont vos premiers regards ont embelli les ondes! À jeudi!