III

On a vu que ce qui ravit surtout M. Deschanel, c'est la complexité des éléments du théâtre de Racine. Chacune de ses pièces nous offre un sujet antique ou exotique approprié au goût des contemporains de Louis XIV et par suite nous présente à la fois l'homme des temps lointains ou des «pays étranges», l'homme du xviie siècle et l'homme de tous les temps.

Éliminons l'homme de tous les temps, qui est aussi bien de l'antiquité que du xviie siècle. Restent en présence et peut-être en opposition, dans la plupart des personnages, l'homme de l'antiquité grecque ou romaine et l'homme du temps de Louis XIV. Ce désaccord intime est par moments évident et souvent prodigieux, au moins dans certaines pièces. Il y a parfois deux ou trois mille ans, un abîme, entre les actions de tel personnage et ses mœurs, ses manières, ses discours.

Pyrrhus est un sauvage, un brûleur de villes, un tueur de vieillards, de jeunes filles et d'enfants. Hermione, au quatrième acte, lui jette ses exploits à la face. «Je vous aime; épousez-moi, ou j'égorge votre fils», c'est le fond de ses discours à Andromaque. Mais d'autre part Pyrrhus est poli, galant, «honnête homme». Les contemporains eux-mêmes sentaient cette contradiction: les uns trouvaient Pyrrhus trop doucereux, les autres trop violent (Voy. la Folle querelle). De même, Oreste a tué sa mère et va tuer Pyrrhus. Cela ne l'empêche point de s'exprimer comme auraient pu faire Guiche et Lauzun en soignant leur style.

Dans Britannicus, il n'y a point de désaccord de ce genre. La marque du principal personnage, c'est justement d'être un criminel fort civilisé, très spirituel et très fin. Agrippine n'est pas plus invraisemblable que Catherine de Médicis ou Christine de Suède, qui étaient des femmes bien élevées et de grande tenue. D'ailleurs il s'agit ici de crimes surtout politiques, et la tradition n'en était point encore perdue. Enfin, Agrippine et Néron appartiennent à une civilisation que nous n'avons aucune peine à nous représenter et qui différait assez peu de la nôtre pour que Racine ait pu leur prêter le langage et les manières de son temps sans commettre un trop grave contresens.

Dans Bérénice, l'harmonie est parfaite entre les mœurs et les actions: est-ce pour cela que M. Deschanel trouve la pièce si faible?

«Et vous croyez que ce sont là des Turcs?» disait le vieux Corneille en voyant jouer Bajazet, et peut-être qu'en effet, si Roxane agit et sent a peu près comme une femme de harem, Acomat comme un vizir, et parfois Bajazet comme un homme d'Orient, leur allure et leur langage n'ont pas grand'chose de turc pour des esprits non prévenus.

Mithridate a l'habitude d'étrangler ses femmes pour s'assurer de leur fidélité. Voyez comme ces choses-là sont dites en termes élégants:

Tu sais combien de fois ses jalouses tendresses
Ont pris soin d'assurer la mort de ses maîtresses[64].
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vous dépendez ici d'une main violente
Que le sang le plus cher rarement épouvante,
Et je n'ose vous dire à quelle cruauté
Mithridate jaloux s'est souvent emporté[65].

Ajoutez que Mithridate a plusieurs fois la pensée de tuer ses fils, Racine a enregistré fidèlement les actes les plus significatifs que lui attribue l'histoire: a-t-il senti l'abîme creusé par ces faits et gestes entre le roi du Pont et un prince occidental du xviie siècle? A-t-il eu la vision nette de ce que pouvait être un roi d'Asie Mineure il y a quelque deux mille ans? Pour Racine, Mithridate n'est pas seulement un grand homme, mais, tout compensé, un «honnête homme», quelque chose comme le grand Condé amoureux à soixante-dix ans et luttant contre les Romains.

Dans Iphigénie, c'est un sacrifice humain que l'on discute en si beau style. Achille, ce gentilhomme, dans les sacs de ville, enlève les filles et les porte lui-même, à bras-le-corps, dans son vaisseau. Les actions sont de mille ans avant l'ère chrétienne; les manières sont de dix-sept siècles après.

Phèdre est d'une infinie délicatesse morale, et Aricie d'une ravissante coquetterie. Assurément elles ne sentent ni ne parlent comme dans un temps où l'on pouvait être petite-fille du Soleil et fille du Juge des morts (Phèdre) ou petite fille de la Terre (Aricie), et où le dieu des mers mettait des monstres à la disposition de ses amis. Toute cette mythologie fait un singulier mélange avec le raffinement d'esprit et de conscience de la plus troublante des femmes de Racine.

Il n'y a pas dans Athalie de contrastes de cette force; mais Esther est bien étonnante. Assuérus est un roi d'Orient, aussi polygame qu'on le puisse être; ses eunuques lui recrutent partout de belles filles, et, quand elles ont mariné six mois dans la myrrhe et six autres mois dans les aromates, on les introduit chez le roi... Or c'est là la matière du charmant et chaste récit du premier acte.—Esther est une Juive féroce qui se venge en faisant massacrer soixante-quinze mille Persans: Racine l'a transformée en colombe gémissante, et ce vers d'Assuérus passe inaperçu:

Je leur livre le sang de tous leurs ennemis.

En résumé, dans la moitié des tragédies de Racine, les actions et les mœurs ne sont pas du même temps. Il se peut que ce contraste même ravisse certains lecteurs, justement parce qu'il échappe à première vue et qu'on se sait gré de le découvrir, parce que Racine peut-être ne s'en doutait pas toujours, et qu'on se croit beaucoup d'esprit de démêler ce dont il n'avait pas conscience. Mais pourtant, si cette contradiction est réelle, il doit s'ensuivre que la plupart des personnages de Racine sont faux, essentiellement et irrémédiablement faux. Qui oserait le soutenir? Comment donc arranger cela?

Ce n'est rien arranger du tout que de dire blanc après avoir dit noir. M. Deschanel, qui s'applique à relever ces contrastes, défend ailleurs la vérité historique des principales figures de ce théâtre. Eh bien, non! les personnages d'Andromaque et d'Iphigénie et de Phèdre ne sont point des gens des temps héroïques; non, Mithridate ni Assuérus ne sont point des rois d'Orient, et les Romains de Bérénice ou même de Britannicus sont Français plus qu'à demi, et, en admettant que ce soit une nécessité absolue du drame que les personnages anciens y soient toujours en partie modernisés, ils le sont ici jusqu'à l'excès. Il faut bien reconnaître qu'au temps de Racine on n'avait pas, au même degré qu'aujourd'hui, l'intelligence du passé, le sentiment et le goût de l'exotique, la notion de la variété profonde des types humains. Néanmoins Racine connaît assez bien l'histoire, entrevoit la différence des milieux et des civilisations et comment ces différences se trahissent dans le caractère des hommes[66]; et tout cela, il cherche à le reproduire exactement; mais, comme il étudie exclusivement le mécanisme des sentiments et des passions et élimine de parti pris presque tout le pittoresque de la vie humaine, sa «couleur locale» reste tout intérieure, toute psychologique, et est, par suite, moins saisissante: car c'est peut-être surtout par le détail des mœurs et des habitudes extérieures que se différencient les hommes des diverses époques et des divers milieux. Les personnages les plus exotiques, vrais au fond, ont donc l'air de contemporains de Louis XIV, qui (avec le même langage et la même allure que les gentilshommes de cette époque) auraient seulement en plus quelques sentiments extraordinaires et originaux.

On voit déjà qu'ils ne sont pas entièrement faux. Serait-il possible de montrer sous quel jour ils peuvent paraître entièrement vrais, même quand leurs actes ont des siècles de plus que leurs manières?

Remarquons d'abord qu'un contraste de ce genre doit forcément se rencontrer, plus ou moins accusé, dans toute tragédie. Car la tragédie vit d'actions excessivement violentes et brutales, de celles qu'on accomplit dans les moments où l'on redevient le pareil des fauves ou des hommes qui ont vécu aux époques primitives. Et, d'autre part, comme on veut que la forme soit belle, les personnages de la tragédie doivent parler le langage le plus savant, le plus élégant, le plus propre à nous plaire, à nous chez qui la brute est généralement endormie ou n'est plus capable de tels excès, et qui pouvons nous demander s'il est possible qu'elle se réveille chez des hommes si bien parlants. À ce compte, la tragédie serait un genre radicalement faux. Mais quel genre resterait debout? C'est ici une convention nécessaire, que les acteurs, tout en agissant souvent comme des fous furieux, continuent de parler comme Euripide et Sophocle, quand Sophocle et Euripide s'appliquent à bien parler.

Mais, après tout, est-ce là une convention si forte? Il arrive parfois (et la tragédie n'exprime que des passions exceptionnelles au moins par leur degré) que sous l'homme civilisé surgisse un sauvage poussé par la force aveugle des nerfs et du sang. La tragédie (comme l'art en général) ne fait qu'accentuer les traits; elle ne fait qu'exagérer parfois la distance entre ces deux hommes qui sont en nous. Le théâtre de Racine nous présente des hommes parfaitement élevés et diserts qui, à certaines heures, en dépit de leur politesse et de leur élégance, font des choses atroces. Cela ne s'est-il donc jamais vu? En un sens, rien de plus vrai ni de plus philosophique que la tragédie, qui nous montre les forces élémentaires, les instincts primitifs déchaînés sous la plus fine culture intellectuelle et morale.

Ce qui contribue encore à la vérité de ce théâtre, c'est que, si l'on fait abstraction des noms royaux ou mythologiques et des dénouements (meurtre, folie, suicide), les situations, au contraire de celles de Corneille, y sont assez communes et prises dans le train habituel de la vie: c'est une remarque qu'on a souvent faite. Un homme entre deux femmes (Andromaque, Bajazet), un amant qui se sépare de sa maîtresse pour des raisons de convenance (Bérénice), la lutte entre deux frères de lits différents ou entre une mère ambitieuse et un fils émancipé (Britannicus), un père rival de son fils (Mithridate), même une femme amoureuse de son beau-fils (Phèdre), ce sont là des choses qui se voient, des situations où nous pouvons, un beau jour, nous trouver impliqués. (Notons que la situation même d'Athalie, si elle ne peut aussi facilement se transposer, n'est pas extrêmement rare entre rois.) Il suit de là qu'il ne faut point un grand effort pour sympathiser avec les personnages de Racine, que nous nous sentons de plain-pied avec eux; que c'est nous, mieux parlants et plus agités, que nous voyons souffrir et pleurer sous leur masque élégant et tragique. Ce sont nos passions possibles, sauf l'intensité et les conséquences extrêmes, que nous avons sous les yeux. Et les détails étranges et sanglants empruntés à l'histoire ou à la légende s'effacent ou n'ont plus qu'une valeur symbolique. On ne les prend plus au pied de la lettre, mais comme les signes d'une situation; on les oublie presque pour ne s'attacher qu'à ce qu'il y a de tristement éternel et d'applicable à nous chétifs dans ces peintures typiques du drame des passions humaines.

L'œuvre si compliquée de Racine offre une autre contradiction apparente. «Nous avons sous les yeux, dit M. Deschanel[67], une Hermione bouleversée par toutes les tempêtes de l'amour, et cependant il semble qu'il y ait en elle un La Rochefoucauld pénétrant qui observe ces agitations et qui les démêle en les exprimant, pareil à cet artiste qui, dit-on, afin d'étudier la tempête sans être emporté par elle, se fit attacher au mât du vaisseau.» Ce que M. Deschanel dit là d'Hermione peut s'appliquer à bien d'autres. Or, n'y a-t-il pas là une convention trop forte? Le sang-froid, la netteté de vue qu'implique une pareille connaissance des secrets de son âme n'est-elle pas incompatible avec l'emportement aveugle de la passion? et s'analyse-t-on si bien au moment où l'on perd la tête?

Si c'est une convention, reconnaissons d'abord qu'elle vaut largement ce qu'elle coûte. Les personnages sont ainsi d'une clarté qui ne laisse rien à désirer; aucun de leurs mobiles ne nous échappe; aucun anneau ne se dérobe dans la chaîne serrée de leurs sentiments et de leurs états de conscience. Je sais qu'on se passe aujourd'hui volontiers de cette clarté suprême. On respecte mieux la part d'inconscient et d'inexpliqué qui est dans l'homme. La névrose et ses mystères ont parfois dispensé nos contemporains de présenter le développement suivi d'un caractère ou d'une passion. Il est possible que ces solutions de continuité et ces trous, bien ménagés, donnent plus exactement l'impression de la réalité énigmatique; mais on peut croire que ce n'est point un art inférieur que celui qui cherche à rendre la réalité plus claire et plus logique.

Mais, outre que la convention adoptée par Racine est assurément légitime, on peut même douter que ce soit toujours une convention. Le phénomène moral qui consiste à céder à sa passion tandis qu'on l'observe et qu'on sait où elle vous conduit, la conscience parfaite et minutieuse dans le mal, dans le consentement à la passion funeste, n'est point rare chez les hommes extrêmement civilisés, à une époque où la sensibilité est plus fine, l'intelligence plus aiguisée et la volonté moins vigoureuse. Le désenchantement, fruit de la science, ne préserve point de la folie, ou même y pousse. On sait que l'on subit une force mauvaise, que l'on déchoit, que l'on se perd, et l'on ne s'en perd pas moins. Le rôle de Phèdre en est le plus remarquable exemple. Sauf la complaisance satanique dans le péché, qui est chose de nos jours et peut-être factice, c'est déjà l'état d'âme décrit par un poète qui a bien connu certains sentiments bizarres:

Tête à tête, sombre et limpide,
Qu'un cœur devenu son miroir!
Puits de vérité, clair et noir,
Où tremble une étoile livide,

Un phare ironique, infernal,
Flambeau des grâces sataniques,
Soulagement et gloires uniques:
La conscience dans le mal[68].

Pour ces raisons, le théâtre de Racine (toujours au rebours de celui de Corneille) nous laisse sous l'impression d'une fatalité inéluctable: il n'a rien d'«édifiant», rien d'un enseignement par la «morale en action». On y sent sous la forme élégante la violence des passions irrésistibles. Les innocents sont généralement sacrifiés (ainsi va le monde); si les coupables sont punis, c'est toujours de leurs propres mains, et l'horreur qu'ils auraient pu inspirer se tourne en compassion. D'où une troisième espèce d'impression contradictoire: les criminels ne sont nullement odieux, et peu s'en faut qu'ils ne soient sympathiques et ne semblent plus à plaindre que leurs victimes. Néron même, Néron jeune, amoureux et jaloux, sans le meurtre du cinquième acte, on se demande si l'on pourrait le prendre en haine. Pour Hermione, Roxane, Ériphile, Phèdre, elles aiment, elles souffrent, elles s'expriment comme des anges, elles sont prêtes à mourir: comment ne les-aimerait-on pas? Phèdre est adorable, et ce n'est pas moi qui la tiens absolument innocente, mais le sévère Boileau, qui parle de sa douleur vertueuse[69] et qui la déclare «perfide et incestueuse malgré soi». Et en effet, c'est la nourrice damnée qui fait tout; Phèdre n'a plus sa tête quand elle laissa Œnone accuser Hippolyte; elle allait se dénoncer quand elle apprend qu'elle avait une rivale, et sa raison part de nouveau. Elle a dans les veines le sang de Pasiphaé: écrasée de honte et de remords, malade, n'ayant mangé ni dormi depuis trois jours, pudique même au plus fort de ses emportements, elle fait songer, dans ses longs voiles blancs, à quelque religieuse dévorée au fond de son cloître par une mystérieuse passion et se desséchant dans une pénitence désespérée et stérile... Oh! oui, on les aime, les passionnées de Racine; on est pris d'une immense pitié pour ces victimes gracieuses et douloureuses de forces indomptables, et ce n'est point contre elles qu'on est tenté de s'indigner.

Et lui, croyez-vous qu'il ne les aime pas, même les plus folles? Quelle défiance de soi, et quelle terreur, quelle expérience des femmes et quelle rancœur, et, par suite, quels amours et quels orages ne supposent pas d'abord son dessein d'entrer à la Trappe, puis son mariage, à trente-huit ans, avec une bonne femme qui n'avait pas lu ses vers, et sa piété fervente, son amour de Dieu, égal à son ancienne passion pour ses maîtresses[70]. Je ne pense pas qu'on ait exagéré la tendresse de Racine. «Mon père était tout cœur.[71]» «Racine qui aime pleurer...[72]» Il faut répéter ici ce qui a été dit mille fois: Racine est bien le poète de l'amour. En mettant sur la scène l'amour-passion, il commence une littérature. Nous sommes loin de l'amour galant, de l'amour chevaleresque et platonique. Même l'amour de Chimène, même l'amour de Pauline, ce n'était pas cela encore: il avait des allures trop héroïques et viriles, ou il cédait trop vite au devoir. Sauf chez Camille (qui d'ailleurs est tout d'une pièce n'est point assez femme), nulle part avant Racine nous ne voyons l'amour-fureur, l'amour-possession, l'amour-maladie, qui pousse fatalement ses victimes au meurtre et au suicide, et cela au travers d'un flux et d'un reflux de pensées contraires, par des alternatives d'espoir, de crainte, de colère, et des raffinements douloureux de sensibilité, des ironies, des clairvoyances soudaines, puis des abandons furieux à la passion fatale, un art merveilleux à se faire souffrir, des sentiments de la dernière violence s'exprimant dans un langage d'une simplicité et d'une harmonie exquises—au point qu'on ne sait si l'on a peur de ces femmes ou si on les adore, et qu'on voudrait mourir avec elles et pour elles.

Oh! que Racine est bien le poète des femmes, et des plus douces, des plus sages, des plus tendres, aussi bien que des plus folles et des plus détraquées... Après Phèdre, lisez Bérénice, le drame par excellence du sacrifice de l'amour au préjugé social; sujet éternel comme las autres. Ici c'est la faiblesse et la grâce féminines jusque dans l'accomplissement d'un devoir inhumain; non pas sacrifice, mais plutôt résignation douloureuse à une loi inévitable qui, bravée, tôt ou tard, prendrait sa revanche; la plus grande preuve d'amour par l'immolation de l'amour même. Et, pour le dire en passant, qu'importe que nous concevions mal la force de cette tradition romaine à laquelle se soumettent Titus et Bérénice? Le préjugé romain n'est qu'un signe, le signe d'un obstacle insurmontable. Décidément il ne faut point attacher d'importance à ce qu'il y a d'historique dans les tragédies raciniennes. Le drame n'est pas là, il est tout entier dans les cœurs. Et il n'est pas non plus dans les coups de poignard. «Ce n'est pas une nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans une tragédie[73].» Titus et Bérénice, qui ne meurent ni ne sont tués, souffrent autant que les autres héros tragiques. La lutte est horrible, quoique le sang ne coule pas. Ces conventions sociales, si fortes, on n'y croit qu'à moitié: pourtant il faut les subir. Et puis l'amour et la jeunesse n'ont qu'un temps. Et après? On y songe sans le dire, et cela n'empêche pas le cœur d'être déchiré.

Des situations communes pour point de départ, d'autres situations et des dénouements prévus, amenés par le développement naturel des passions et des caractères, sans aucune intrusion du hasard, voilà tout le théâtre de Racine. Cela semble peu; mais ce peu, je me demande s'il s'est rencontré une autre fois. Joignez le style, si exact, si souple, si hardi, si élégant, si lié, avec je ne sais quelle grâce incommunicable. Un bon virtuose pourra faire de tous les styles connus des pastiches très passables: qu'il essaye d'imiter Racine; il fera du Campistron.

Nous voilà en train de ressasser les lieux communs sur le théâtre de Racine: mieux vaut le relire. Cette lecture est proprement un charme, et justement peut-être parce que la vérité extérieure y est réduite à fort peu de chose. On peut se lasser de tout, même du pittoresque, qui change avec le temps, mais le fond du théâtre de Racine est éternel ou, ce qui revient au même, contemporain du génie de notre race dans tout son développement, et la forme est celle qu'a revêtue ce génie à son moment le plus heureux. Rien donc, dans ces tragédies, ne nous est étranger, pas même les choses empruntées aux époques reculées. Mêlées discrètement à d'autres plus neuves, elles ne nous choquent point, car elles viennent d'une antiquité qui est la nôtre, d'où nous sortons, que nous connaissons bien et que nous aimons. Tout s'accorde et se marie, et nous entendons se plaindre dans ces drames une âme qui est à la fois la nôtre et celle de nos ancêtres proches ou lointains. Remercions M. Deschanel d'avoir si bien commenté ce qu'elle dit, d'avoir si bien senti et loué comme il le mérite ce théâtre si vrai, si triste et si harmonieux.


LA COMTESSE DIANE

Celui de mes amis dont je rapporte quelquefois ici les propos, voyant sur ma table un de ces mignons recueils de «pensées» et de «maximes» que publie l'éditeur Ollendorff, eut une moue dédaigneuse d'homme supérieur—cette moue de Pococurante qui faisait dire à Candide: «Quel grand génie que ce Pococurante! Rien ne peut lui plaire,»—et, sans prendre seulement la peine de feuilleter le petit volume, il me tint à peu près ce discours:

«Jamais on n'a écrit autant de Pensées que dans ces derniers temps: Petit bréviaire du Parisien, Roses de Noël, Maximes de la vie, Sagesse de poche, sans compter les nouvelles maximes de La Brochefoucauld dans la Vie parisienne. D'où vient cette abondance?[74]

«Elle est bien surprenante au premier abord; car, songez un peu à ce que doit être un livre de Pensées! Du triple extrait de sagesse, de science et d'expérience. Il y faut, à chaque ligne, de la profondeur, de la finesse, de la délicatesse ou de l'esprit. Par la forme même de son livre, par la disposition typographique qui, isolant chaque pensée, nous la présente comme souverainement importante et nous la propose pour sujet de méditation, l'auteur semble prendre envers nous cet engagement que chacun de ces brefs alinéas supposera et résumera une masse considérable d'observations particulières, en contiendra tout le suc, sera l'équivalent d'un roman, d'une comédie, tout au moins d'un sermon ou d'une chronique. Il s'oblige à nous donner de l'exquis tout le temps. Des phrases ainsi mises en vedette, et auxquelles il attache visiblement tant de prix, n'ont pas le droit d'être insignifiantes ou banales.

«Il est donc furieusement honorable pour notre temps qu'un genre si difficile y fleurisse: apparemment, si nous écrivons tant de Pensées, c'est que, tard venus dans le monde et à une époque où l'observation est plus et mieux pratiquée qu'elle ne l'a jamais été, nous sommes un tas de moralistes très forts qui avons fait le tour des choses, qui sommes allés partout, et qui en revenons surchargés d'expérience... Mais je me méfie, comme dit M. Sarcey, et j'ai peur que cette floraison de maximes ne s'explique encore d'une autre façon.

«Il se pourrait qu'elles fussent charmantes sans être bien neuves, qu'elles ajoutassent peu de chose au vieux trésor des anciens moralistes, qu'elles n'eussent guère d'autre valeur que celle d'un exercice élégant. Une époque avancée, comme celle où nous nous agitons stérilement, est sans doute une époque de grande expérience, mais aussi d'habileté extrême en tout genre. Nos contemporains sont adroits comme des singes. Or, les «maximes et réflexions», c'est un genre connu, qui a ses procédés. Une pensée, cela s'élabore intérieurement, mais cela se fabrique aussi par l'extérieur. Les moralistes ont laissé des moules: ces moules peuvent produire des pensées indéfiniment, car tout ce qu'on y coule devient pensée. Les Maximes de La Rochefoucauld ne sont plus ainsi qu'un jeu de société, et c'est pourquoi les femmes, avec leur faculté d'imitation, leur merveilleuse souplesse d'esprit, y ont maintes fois excellé. Jeu assez difficile, il faut le reconnaître, mais qui s'apprend enfin. Les moyens de réussir à ce jeu, il ne serait pas impossible, je crois, de les formuler, et ce serait même un joli sujet pour un chroniqueur, qui intitulerait cela: La Rochefoucauld dévoilé ou les principales manières d'écrire des pensées sans en avoir.

«D'abord un moraliste, cela est plus ou moins pessimiste, cela n'a pas d'illusions sur les hommes ni sur les mobiles de leurs actes. Il s'agit ordinairement, pour lui, de démêler la part d'égoïsme cachée partout, même dans les vertus. Un bon traité de psychologie classique, qui nous donne la liste complète des passions et affections bonnes ou mauvaises, est très commode pour imaginer des «cas». Et le mobile égoïste, on le trouve toujours, en s'appliquant. La Rochefoucauld a déjà fait ce petit travail; mais on peut le recommencer; et il y a mille façons de répéter les mêmes choses en d'autres termes.

«Certains sujets sont inépuisables: la vanité, l'orgueil, l'imagination, l'amitié, l'amour, les femmes, etc. Les «piperies» de l'imagination se renouvellent en partie avec les âges. Toutes les oppositions entre l'amitié et l'amour n'ont pas encore été exprimées. On n'aura jamais dit de combien de façons l'amour peut être égoïste ou désintéressé, ni de combien de façons il peut modifier nos autres sentiments. Et sur les femmes on peut dire tout ce qu'on voudra: tout sera également vrai.

«C'est aussi une mine très riche que les «erreurs de l'opinion». Quelqu'un qui piocherait la classification de ces erreurs telle que Bacon l'a établie, et qui s'efforcerait de trouver, pour chaque catégorie, quelques cas particuliers, arriverait sans trop de peine à un résultat dont il se saurait beaucoup de gré.

«On peut encore passer en revue les auteurs dramatiques et les romanciers et libeller sous forme de maximes les vérités qui ressortent de quelques-unes de leurs œuvres—ou bien rajeunir les proverbes—ou bien s'emparer d'une pensée célèbre et en prendre le contre-pied: ce sera presque aussi vrai et cela paraîtra plus piquant.

«Mais surtout il faut feuilleter le dictionnaire et avoir dans la tête un certain nombre de tours de phrase; car ce sont les mots eux-mêmes et les tours de phrase connus qui suggèrent le plus de pensées».

«Voici d'abord une formule d'un assez grand usage. Il s'agit de trouver quatre sentiments, passions, vices, vertus, qualités, défauts, etc., dont les deux premiers soient entre eux dans le même rapport que les deux derniers. Le schème ordinaire est celui-ci: «... est à... ce que... est à...» Il est évident que, dès qu'on a les deux premiers mots, on parvient presque toujours à trouver les deux autres. Par exemple... (mais il va sans dire que mes exemples n'ont aucun prix: je les improvise et ils valent exactement ce qu'ils me coûtent), on me donne pudeur et innocence. Voyons un peu: La pudeur est à l'innocence... mettons: ce que la modestie est à la vertu; ou bien: ce que le duvet est à la pêche; ou bien ce qu'un léger voile est à la beauté. Et alors la «proportion» se corse d'une image.—Autre exemple. Je prends mélancolie et tristesse; je songe tout de suite à rire et gaieté, et j'écris: La mélancolie n'est pas plus de la tristesse que le rire n'est de la gaieté. Cela ne veut rien dire, mais on ne s'en douterait pas.

«Nous appellerons cela la pensée algébrique».

«La préoccupation de faire des antithèses suggère aussi beaucoup de pensées. Il est rare que la réunion de mots exprimant des idées contraires n'ait pas l'air de signifier quelque chose. L'amitié naît des confidences... voilà qui n'est pas difficile à trouver. Cherchez l'antithèse, et vous obtiendrez cette maxime, qui vous a un air fin et qui en vaut une autre: L'amitié naît des confidences, et elle en meurt.

«Ou bien le mot larme vous vient à l'esprit, et il suscite immédiatement le mot sourire. Vous marmottez: Il y a des larmes..., il y a des larmes..., et, comme vous ne voulez rien dire de commun, vous trouvez d'abord, je suppose: Il y a des larmes qui remercient. La pensée est faite; vous n'avez qu'à ajouter: et des sourires qui reprochent. À moins que vous ne préfériez des larmes qui disent au revoir et des sourires qui disent adieu, ou des larmes qui rient et des sourires qui pleurent. Cela n'est point de première force; mais à la dixième tentative je trouverais peut-être mieux, et d'ailleurs je ne m'occupe ici que du procédé.

«Nous appellerons cela la pensée antithétique

«D'autres fois on s'applique à ébouriffer ses contemporains; on contredit brusquement, sans crier gare, le sens commun et les impressions les plus naturelles. Par exemple, on s'écrie tout à coup: Il n'est pire orgueil que l'humilité chrétienne, ou encore: La vertu est le plus odieux des calculs parce qu'il est le plus sûr. Presque toujours ces boutades ont un air profond. Quand elles risquent d'être trop impertinentes, on ajoute: souvent, quelquefois; il est des cas...

«Nous appellerons cela la pensée paradoxale

«Après le genre tranchant, fendant, le genre suave, poétique, idéaliste. On avise quelque sentiment ou quelque façon d'agir particulièrement honorable, et on tâche d'en donner quelque raison ou d'en tirer quelque remarque qui témoigne à la fois de notre esprit et de notre cœur. À cette catégorie se rapportent toutes les réflexions sur ce thème, qu'il est meilleur d'aimer que d'être aimé. On dira fort bien: Celui que j'aime ne me doit rien, puisque je l'aime! Beaucoup de pensées de cette espèce commencent ainsi: Il y a une douceur secrète... Il y a je ne sais quel charme... Il y a un plaisir délicat... Par exemple: Il y a un plaisir délicat, pour un bel homme, à respecter la femme de son ami. Comme ce genre supporte et même suppose une psychologie très fine on ne craindra pas, au besoin, d'allonger un peu la pensée, en la tarabuscotant. On dira: L'opinion publique, en flétrissant l'homme qui est l'obligé de sa maîtresse, ne laisse-t-elle pas entendre que la femme nous fait, en se donnant, un don complet auquel elle ne saurait ajouter sans le diminuer par là même!

«Nous appellerons cela la pensée genre Vauvenargues ou genre Joubert». Celles que je viens de produire sont du Joubert-Jocrisse ou du Vauvenargues-Guibollard; mais, encore une fois, je n'ai voulu qu'indiquer le tour et le ton.

«Ou bien on prend des vertus proches voisines ou des vices parents, et l'on s'évertue à saisir les nuances qui les distinguent. Soit: orgueil, vanité, amour-propre, fatuité. On écrit bravement: L'orgueil est viril, la vanité est féminine, l'amour-propre est humain.—La fatuité est la vanité de l'homme dans ses rapports avec la femme.

Il y a un moindre abîme entre la modestie et l'orgueil qu'entre l'orgueil et la vanité, etc.

«Nous appellerons cela la pensée définition».

«On peut être plus banal encore sans en avoir l'air. On prend la réflexion la plus vulgaire et on lui donne, par une image imprévue, une apparence de nouveauté.

Notre imagination dépasse ordinairement ce que nous apporte la réalité,» voilà certes une pensée qui n'a rien de rare. Eh bien, travaillons là-dessus. Nous nous rappelons que l'imagination est «la folle du logis»: c'est une première indication. Creusons ce mot logis et nous ne tarderons pas à écrire: L'imagination est une maîtresse d'auberge qui a toujours plus de chambres que de clients.

«Nous appellerons cela la pensée pittoresque».

«Enfin il y a telle idée plate et incolore, telle banalité honteuse, tel truisme misérable, qu'un tour sentencieux réussit à déguiser en pensée. Exemple: Attendre est peut-être le dernier mot de la politique».

«Nous appellerons cela la pensée à la Royer-Collard.

«Pour conclure, les «pensées et maximes» sont un genre épuisé et un genre futile».

«Un genre épuisé; car ce ne sont jamais que des observations plus ou moins générales, des remarques explicatives sur des collections de faits. Or les faits peuvent bien changer et, en partie, l'extérieur de la vie humaine, mais non point les instincts et les sentiments primordiaux à la constatation desquels se ramène tout l'effort du faiseur de maximes. Et ces observations générales, il y a beau temps qu'elles ont été faites: on ne peut qu'en varier la forme (il est vrai qu'on le peut indéfiniment et qu'on y peut mettre sa marque personnelle)».

«Un genre futile; car, pourvu qu'on ait un peu lu, qu'on ait une teinture de philosophie et une expérience telle quelle de la vie et des passions humaines, toutes les pensées qui nous viennent sont nécessairement vraies. Cela est aisé à comprendre. Il n'y a pas de loi universelle des actes et des sentiments humains: dès lors on est bien sûr que toute maxime trouvera son application dans la réalité, car elle constatera forcément ou ce qui arrive presque toujours ou ce qui arrive quelquefois: si elle ne vise pas la règle, elle visera l'exception. Dans le premier cas, le lecteur dira: «Comme c'est vrai!» et dans le second cas: «Tiens! tiens! c'est vrai tout de même»—à moins qu'il ne se contente de dire, dans le premier cas: «Hum! si on veut!» et dans le second: «Dame! c'est bien possible!»

«Pourtant la plupart des maximes, quand elles ne sont pas tout à fait misérables, semblent tout de suite piquantes et ingénieuses—justement parce qu'elles ont un petit air d'oracle, parce qu'on nous les jette à la tête sans explications et sans preuves, parce qu'elles sont, pour ainsi dire, coupées de leurs racines. On se laisse séduire à ce qu'elles ont quelquefois d'imprévu et d'indémontré. On a tort, car à le bien prendre, ce qui est intéressant, c'est ce qu'elles suppriment et sous-entendent, c'est le particulier, ce sont les observations spéciales que le moraliste est censé avoir faites sur des réalités concrètes et bien vivantes. Ce qui est intéressant, c'est une nouvelle, un roman, une comédie de mœurs, un portrait, une chronique, un article de journal; mais un recueil de «pensées» n'a de valeur qu'à la condition que toutes se rapportent à un même point de vue, ou reflètent une même philosophie, ou tendent à nous faire connaître la personne même du moraliste: et alors il faut que cette personne ne soit point la première venue. C'est le cas pour Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère, Joubert.

«Maintenant il est très vrai que, même quand les pensées ne sont qu'un jeu d'esprit, il faut encore beaucoup d'esprit pour y réussir agréablement.»

Je ne retiens que cet aveu de mon ami Pococurante La preuve qu'il faut, en effet, déjà beaucoup d'esprit pour écrire des maximes qui soient simplement agréables et piquantes, c'est que toutes celles qu'il vient d'improviser avec une prétentieuse négligence ne valent pas le diable. Il prétend nous démontrer que ce genre littéraire a peut-être bien ses procédés, comme les autres: belle découverte! Le reste de sa dissertation revient à dire qu'un livre de maximes vaut exactement ce que vaut l'esprit de l'auteur: nous n'avions pas besoin du secours de ses lumières pour nous en aviser.

Le fait est que l'on parcourt avec un plaisir très vif les Maximes de la vie de la comtesse Diane. Le charme de ce petit livre, c'est qu'il est franchement féminin: il a la grâce, la légèreté et, dans son manque apparent d'unité, un joli caprice. Sa principale matière, c'est l'homme dans la société: il est plein de ces remarques que l'on sent bien venir d'une femme, qu'elle a dû faire dans quelque salon, au courant d'une causerie. Une femme dont presque toute la vie se passe dans le monde, en réceptions et en conversations, une femme entourée et courtisée et dont la présence seule met les vanités en éveil et aussi les désirs et les tendresses, ne doit-elle pas, avec son intelligence plus rapide et sa sensibilité plus délicate, recueillir dans la comédie mondaine de plus fines impressions que nous, mieux saisir certaines faiblesses ou certains ridicules, démêler en elle et autour d'elle, de plus rares complications ou de plus subtiles nuances de sentiments? Sur l'amour, sur le mariage et sur les défauts qui se trahissent surtout dans les relations mondaines, son expérience peut aller plus loin que la nôtre. On s'en aperçoit çà et là dans ce petit bréviaire.

Et ce qui ferait reconnaître encore (si on ne le savait) qu'il a été écrit par une femme, c'est l'aimable étourderie avec laquelle elle pille souvent, sans le savoir, les classiques du genre et invente de nouveau ce qui a été dit longtemps avant elle.

On dit qu'on voudrait mourir; oui, on le voudrait..., mais on ne le veut pas.

Quel dommage que La Rochefoucauld ait déjà dit: «Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement!»

L'intelligence sert à tout, surtout à mettre en œuvre la bonté; les sots veulent être bons, mais ne savent pas.

Quel dommage que La Rochefoucauld ait déjà dit: «Le sot n'a pas assez d'étoffe pour être bon!»

Mais qu'importe? Si La Rochefoucauld était venu après la comtesse Diane, elle l'aurait dit avant lui, voilà tout, car elle est, Dieu merci, assez riche de son fonds! Les trois quarts au moins de ses maximes sont d'une qualité tout à fait rare. Il n'y faut pas, au reste, chercher de plan concerté: c'est le plus ravissant désordre. Désordre prémédité; car vous trouverez, par exemple, pages 8 et 50, 20 et 36, 6 et 161, 73 et 80, 72 et 90, la même pensée sous des formes différentes: l'auteur, n'ayant le courage de sacrifier aucune de ses rédactions, a voulu sans doute dissimuler les redites en les séparant.

Je prends au hasard dans cette poignée de maximes aussi capricieusement éparses qu'une poignée de jonchets, quelques-unes de celles que j'aime le mieux et qui rentrent le moins dans les catégories prévues par mon ami Pococurante:

Je ne crains pas Dieu s'il sait tout.

La calomnie est comme la fausse monnaie; bien des gens qui ne voudraient pas l'avoir émise la font circuler sans scrupule.

Tout être aimé qui n'est pas heureux paraît ingrat.

Celui qui arrange un mariage sacrifie d'ordinaire une de ses connaissances à un de ses amis.

On est tenté de croire qu'on fait bien dès qu'on se sacrifie. Comme l'égoïsme, l'abnégation a son aveuglement.

La vraie séparation est celle qui ne fait pas souffrir.

Ce qu'on dit à l'être à qui on dit tout n'est pas la moitié de ce qu'on lui cache.

Quand on aime, on se sent moins d'esprit; quand on est aimé, on en a davantage.

Pour bien donner comme pour bien recevoir, il n'y a qu'à laisser voir son bonheur.

Il faut qu'un homme soit bien aimable pour qu'on lui pardonne de n'être pas celui qu'on attendait.

La plus efficace des consolations est d'avoir à consoler.

Les belles dents rendent gaie.

La charité du pauvre, c'est de vouloir du bien au riche.

L'indulgence qui excuse le mal est moins rare que la bienveillance qui ne le suppose même pas; parce qu'on se fait moins d'honneur en ne soupçonnant rien qu'en pardonnant tout.

La morale nous défend de céder à la tentation et ne nous console pas toujours d'y avoir résisté.

Mais tout finirait par y passer. Vous jugez bien qu'on ne fabrique pas ces pensées-là avec des procédés et des formules. Grâce, finesse et bonté, indulgence sans illusions, philosophie douce qui rappelle, avec quelque chose de plus sain et de plus tendre, celle de quelques femmes du siècle dernier, une sagacité qu'on ne trompe pas, mais qui pardonne parce qu'elle comprend, une intelligence très pénétrante et passablement désenchantée, mais consolée par un très bon cœur..., ai-je dit tout ce qu'on trouve dans les Maximes de la comtesse Diane? J'y mettrais volontiers ce sous-titre, en arrangeant un peu la phrase de Nicole: «Des sentiments qu'il faut avoir et des choses qu'il est bon de connaître pour vivre en paix avec les hommes.» Et j'y ajouterais comme épigraphe, le mot de Mme de Sévigné, qui résume en effet un grand nombre de ces Maximes: «Rien n'est bon que d'avoir une belle et bonne âme.» Quand cette belle et bonne âme a par surcroît autant d'esprit que la comtesse Diane, c'est un délice.


Mme SARAH BERNHARDT

DANS THÉODORA

...La grâce, le charme, la lumière, ou plutôt l'attrait malsain et diabolique de cette fantasmagorie byzantine, c'est encore Mme Sarah Bernhardt. Qui donc disait que la voix d'or s'était brisée à force de chanter tous les jours, partout et à travers les deux mondes? Il m'a bien paru qu'elle sonnait aussi délicieusement qu'autrefois. Mais avez-vous remarqué la bizarrerie de sa diction? Pourquoi cette continuelle mélopée? Quelle drôle d'idée de psalmodier ses phrases sur un air d'enterrement pour bien marquer que c'est l'impératrice qui parle! Cette diction officielle et impériale si violemment opposée à l'autre, c'est bien le comble de la convention. Mais est-ce qu'on y prend garde? On est séduit, vous dis-je. D'où vient cela?

Si l'on essayait de démêler les causes de ce puissant attrait que Mme Sarah Bernhardt exerce sur un grand nombre d'entre nous, je crois qu'on en verrait jusqu'à trois. D'abord, elle est très intelligente, comprend ses rôles, les compose avec soin, et joue sans se ménager. Mais passons, car ces mérites, d'autres artistes les possèdent au même degré. La seconde cause, c'est son aspect physique et aussi le timbre de sa voix. On sait la part immense des dons naturels dans le talent d'un comédien ou, si vous voulez, dans l'effet total qu'il produit. Bien des gens nerveux, capricieux et frivoles,—à moins qu'ils ne soient, au contraire, très philosophes,—ne tiennent guère compte que de la personne même de l'artiste, qui leur est sympathique ou antipathique, voilà tout. Il leur est fort égal d'être injustes pour ceux dont le nez ne leur revient pas. Mais c'est surtout chez les comédiennes que le physique prend une extrême importance. Or, le ciel a doué Mme Sarah Bernhardt de dons singuliers: il l'a faite étrange, d'une sveltesse et d'une souplesse surprenantes, et il a répandu sur son maigre visage une grâce inquiétante de bohémienne, de gypsy, de touranienne, je ne sais quoi qui fait songer à Salomé, à Salammbô, à la reine de Saba.

Et cet air de princesse de conte, de créature chimérique et lointaine, Mme Sarah Bernhardt l'exploite merveilleusement. Elle se costume et se grime à ravir. Au premier acte, couchée sur son lit, la mitre au front et un grand lis à la main, elle ressemble aux reines fantastiques de Gustave Moreau, à ces figures de rêve, tour à tour hiératiques et serpentines, d'un attrait mystique et sensuel. Même dans les rôles modernes elle garde cette étrangeté que lui donnent sa maigreur élégante et pliante et son type de juive orientale. Et, par là-dessus, elle a sa voix, dont elle sait tirer parti avec la plus heureuse audace,—une voix qui est une caresse et qui vous frôle comme des doigts,—si pure, si tendre, si harmonieuse, que Mme Sarah Bernhardt, dédaignant de parler, s'est mise un beau jour à chanter, et qu'elle a osé se faire la diction la plus artificielle peut-être qu'on ait jamais hasardée au théâtre. Elle a d'abord chanté les vers; maintenant, elle chante la prose. Et son influence n'a pas été médiocre sur nombre de comédiens et de comédiennes qui chantent aussi prose et vers, ou qui du moins essayent de les chanter; car, voyez-vous, il n'y a qu'elle!

Mais voici la plus grande originalité de cette artiste si complètement personnelle. Elle fait ce que nulle n'avait osé faire avant elle: elle joue avec tout son corps. Cela est unique, prenez-y garde. La plus émancipée des filles, si elle joue sur le théâtre une scène amoureuse, ne se livre pas entièrement. Elle n'ose pas et elle ne peut pas, car elle songe à son rôle. Elle n'embrasse pas, n'étreint pas pour de bon, a des gestes relativement modérés qui, par convention, tiennent lieu d'une mimique plus échauffée. La femme est sur la scène, mais ce n'est pas elle qui joue, c'est la comédienne. Au contraire, chez Mme Sarah Bernhardt, c'est la femme qui joue. Elle se livre vraiment tout entière. Elle étreint, elle enlace, elle se pâme, elle se tord, elle se meurt, elle enveloppe l'amant d'un enroulement de couleuvre. Même dans les scènes où elle exprime d'autres passions que celle de l'amour, elle ne craint pas de déployer, si je puis dire, ce qu'il y a de plus intime, de plus secret dans sa personne féminine. C'est là, je pense, la plus étonnante nouveauté de sa manière: elle met dans ses rôles, non seulement toute son âme, tout son esprit et toute sa grâce physique, mais encore tout son sexe. Un jeu aussi hardi serait choquant chez d'autres; mais, la nature l'ayant pétrie de peu de matière et lui ayant donné l'aspect d'une princesse chimérique, sa grâce idéale et légère sauve toutes ses audaces et les fait exquises.

Je sais bien qu'il y a d'autres éléments encore dans le talent de Mme Sarah Bernhardt; mais ce n'est point le talent que j'ai voulu expliquer, c'est l'attrait, et je n'en parle, bien entendu, que pour ceux qui le sentent.

DANS FÉDORA

La femme harmonieuse et pliante, la femme électrique et chimérique a fait de nouveau la conquête de Paris. On lui résistait depuis quelque temps, on commençait même à être injuste pour elle. Et peut-être aussi n'avait-elle qu'imparfaitement réussi à donner une âme à Marion, et avait-elle fait d'Ophélia une créature un peut trop lointaine, neigeuse et chantante. Mais avec Fédora, nous avons retrouvé la vraie Sarah, l'unique et la toute-puissante, celle qui ne se contente pas de chanter, mais qui vit et vibre tout entière. Il est vrai que ce rôle, comme celui de Théodora, a été fait expressément pour elle, sur mesure et très collant. Mme Sarah Bernhardt est éminemment, par son caractère, son allure et son genre de beauté, une princesse russe, à moins qu'elle ne soit une impératrice byzantine ou une bégum de Maskate; passionnée et féline, douce et violente, innocente et perverse, névropathe, excentrique, énigmatique, femme-abîme, femme je ne sais quoi. Mme Sarah Bernhardt me fait toujours l'effet d'une personne très bizarre qui revient de très loin; elle me donne la sensation de l'exotisme, et je la remercie de me rappeler que le monde est grand, qu'il ne tient pas à l'ombre de notre clocher, et que l'homme est un être multiple, divers, et capable de tout. Je l'aime pour tout ce que je sens d'inconnu en elle. Elle pourrait entrer dans un couvent de clarisses, découvrir le pôle nord, se faire inoculer le virus de la rage, assassiner un empereur ou épouser un roi nègre sans m'étonner. Elle est plus vivante et plus incompréhensible à elle seule qu'un millier d'autres créatures humaines. Surtout elle est slave autant qu'on peut l'être; elle est beaucoup plus slave que tous les Slaves que j'ai jamais rencontrés et qui souvent étaient Slaves... comme la lune.

Elle a donc merveilleusement joué Fédora. Le rôle, qui est tout de passion, la contraignait heureusement à varier sa mélopée et à rompre ses attitudes hiératiques. Son jeu est redevenu prenant et poignant. Pour traduire l'angoisse, la douleur, le désespoir, l'amour, la fureur, elle a trouvé des cris qui nous ont remués jusqu'à l'âme, parce qu'ils partaient du fond et du tréfond de la sienne. Vraiment elle se livre, s'abandonne, se déchaîne toute, et je ne pense pas qu'il soit possible d'exprimer les passions féminines avec plus d'intensité. Mais, en même temps qu'il est d'une vérité terrible, son jeu reste délicieusement poétique, et c'est ce qui le distingue de celui des vulgaires panthères du mélodrame. Ces grandes explosions demeurent harmonieuses, obéissent à un rythme secret auquel correspond le rythme des belles attitudes. Personne ne se pose, ne se meut, ne se plie, ne s'allonge, ne se glisse, ne tombe comme Mme Sarah Bernhardt. Cela est à la fois élégant, souverainement expressif et imprévu. Faites-y attention: toutes ces silhouettes successives semblent des visions d'un peintre raffiné et hardi. Cela n'est guère simple, mais comme c'est «amusant»! au sens où on emploie le mot dans les ateliers. Personne non plus ne s'habille comme elle, avec une somptuosité plus lyrique ni une audace plus sûre. Sur ce corps élastique et grêle, sur cette fausse maigreur qui est au théâtre un élément de beauté, car par elle les attitudes se dessinent avec plus de netteté et de décision, la toilette contemporaine, insensiblement transformée, prend une souplesse qu'on ne lui voit pas chez les autres femmes, et comme une grâce et une dignité de costume historique. Et le jeu de cette grande artiste n'est point seulement poignant et enveloppant à la fois; il est personnel jusqu'à l'excès et pour ainsi dire coloré. J'ai déjà fait remarquer que rien n'était, en quelques endroits, d'une convention plus singulière que la diction de Mme Sarah Bernhardt. Tantôt elle déroule des phrases et des tirades entières sur une seule note, sans une inflexion, reprenant certaines phrases à l'octave supérieure. Le charme est alors presque uniquement dans l'extraordinaire pureté de la voix: c'est une coulée d'or, sans une scorie ni une aspérité. Le charme est aussi dans le timbre; on sent que ce métal est vivant, qu'une âme vibre dans ces sonorités unies comme de longues vagues. D'autres fois, tout en gardant le même ton, la magicienne martelle son débit, passe certaines syllabes au laminoir de ses dents, et les mots tombent les uns sur les autres comme des pièces d'or. À certains moments, ils se précipitent d'un tel train qu'on n'entend plus que leur bruit sans en concevoir le sens; c'est assurément un défaut que mon parti pris d'extase ne saurait m'empêcher de reconnaître. Mais souvent aussi cette diction monotone et pure d'idole ennuyée qui ne daigne pas se dépenser, comme le commun des mortels, en inflexions inutiles et bruyantes, a quelque chose de hautain et de charmant. Et cette diction convenait admirablement dans les parties plus apaisées du rôle de Fédora. Il y a de l'infini et du lointain dans cette mélopée imperturbable et limpide; cela semble venir en effet du pays des neiges et des steppes démesurés.

En somme, c'est peut-être cet artifice, et le contraste qu'il fait avec les passages où la comédienne revient à la diction naturelle, qui fait l'originalité du jeu de Mme Sarah Bernhardt, Ce récitatif est sans doute au rôle parlé ce que sont au rôle mimé les costumes étranges et splendides: il lui donne une couleur et une saveur d'exotisme. Bizarre et vraie, l'un et l'autre à un degré tout à fait surprenant, Mme Sarah Bernhardt a de plus le charme inanalysable. J'avoue que je l'admire très pieusement. Nous vous souhaitons, madame, un bon voyage, tout en regrettant fort que vous nous quittiez pour si longtemps. Vous allez vous montrer là-bas à des hommes de peu d'art et de peu de littérature, qui vous comprendront mal, qui vous regarderont du même œil qu'on regarde un veau à cinq pattes, qui verront en vous l'être extravagant et bruyant, non l'artiste infiniment séduisante, et qui ne reconnaîtront que vous avez du talent que parce qu'ils payeront fort cher pour vous entendre. Tâchez de sauver votre grâce et de nous la rapporter intacte. Car j'espère que vous reviendrez, quoique ce soit bien loin, cette Amérique, et que vous ayez déjà porté plus de fatigues et traversé plus d'aventures que les fabuleuses héroïnes des anciens romans. Rentrez alors à la Comédie-Française et reposez-vous dans l'admiration et la sympathie ardente de ce bon peuple parisien qui vous pardonne tout, vous ayant dû quelques-unes de ses plus grandes joies. Puis, un beau soir, mourez sur la scène subitement, dans un grand cri tragique, car la vieillesse serait trop dure pour vous. Et si vous avez le temps de vous reconnaître avant de vous enfoncer dans l'éternelle nuit, bénissez, comme M. Renan, l'obscure Cause première. Vous n'aurez peut-être pas été une des femmes les plus raisonnables de ce siècle, mais vous aurez plus vécu que des multitudes entières, et vous aurez été une des apparitions les plus gracieuses qui aient jamais voltigé, pour la consolation des hommes, sur la surface changeante de ce monde de phénomènes.


FRANCISQUE SARCEY

Je m'empare d'une phrase de Beaumarchais, dont je change quelques mots et dont je garde le rythme: «Un homme gros, gris, rond, bon, toujours allègre et de belle humeur.» Tel on se représente M. Francisque Sarcey et tel il est en effet.

Journaliste, il a une figure à part et une manière qui est bien à lui. Les dégoûtés en diront tout ce qu'ils voudront: il n'est pas un article de Sarcey où Sarcey ne soit reconnaissable à l'accent, je dirai presque au geste, et qui ne sente en plein son Sarcey. Il est toujours naturel et il a toujours l'air de s'amuser de ce qu'il dit, même quand ce n'est guère amusant. On admire comme il sait s'intéresser à des histoires minuscules, à des drames qui évoluent tout entiers dans les bornes d'un rond de cuir, à des Lutrin et à des Seaux enlevés, à des épopées héroï-comiques qu'il aura oubliées dans cinq minutes. Et on le voit, on l'entend: il se conjouit dans sa barbe, il vous appelle «mon ami», il va vous taper sur le ventre. Il est vivant et bien vivant, et je vous assure que c'est là le don suprême.

Sa qualité maîtresse, on le sait, on l'a dit mille fois, c'est le bon sens, qui, à ce degré, ne va pas sans un brin de défiance à l'endroit de la sensibilité et de l'imagination. Là où le bon sens suffit, M. Sarcey triomphe; là où le bon sens ne suffit peut-être pas, dans certaines questions délicates qu'il est porté à simplifier un peu trop, M. Sarcey fait encore bonne contenance et mérite quand même d'être écouté. Du bon sens, il en a tant montré, si souvent, si régulièrement et si longtemps, qu'il s'en est fait comme une spécialité, que beaucoup lui en reconnaissent le monopole, qu'il a fini par inspirer une confiance sans bornes à quantité de bonnes gens et un mépris sans limites aux détraqués de la jeune littérature. M. Sarcey est comme qui dirait le bonhomme Richard de la presse contemporaine.

La politique l'ennuie: on n'y voit pas assez clair; les questions y sont trop complexes, presque insolubles. En somme et malgré les grands airs d'assurance qu'on prend, on les tranche au gré de son intérêt et, quand on est honnête, au petit bonheur. La politique est la mère des phrases vides, de la déclamation, des idées troubles, du mauvais style et des passions injustes: or, M. Sarcey aime la netteté et il a naturellement bon cœur. Et c'est pourquoi il s'est enfermé dans le journalisme pratique et familier.

Grand redresseur des petits abus, protecteur des petits fonctionnaires, terreur des administrations et des Compagnies, hygiéniste convaincu, épris avant tout d'utilité, capable de s'intéresser à tout ce qui touche à notre «guenille», vivant bien sur la terre et aimant y vivre, pareil en cela à ses ancêtres du xviiie siècle dont il a l'ardeur d'humanité et l'activité d'esprit—moins la sensiblerie et les illusions,—que de questions n'a-t-il pas remuées et que de services n'a-t-il pas rendus ou voulu rendre! Les écoles primaires, les traitements des petits employés, les paperasseries plus que chinoises des bureaux, les bourdes solennelles de la magistrature et l'élevage des nourrissons, le divorce et les réceptions de l'Académie, les caisses d'épargne, la question des égouts et les questions de grammaire... il faudrait, comme on dit en vers latins, une bouche de fer et beaucoup de temps devant soi pour énumérer seulement les sujets où M. Sarcey se joue depuis vingt ans avec une aisance robuste et quelque chose de la souple curiosité d'un Voltaire écrivant certains petits articles du Dictionnaire philosophique ou d'un Galiani abattant de verve son Dialogue sur les grains.

Vous oubliez, me dira-t-on, ses histoires de curés, de moines, de religieuses.—Hé! oui M. Sarcey en mange volontiers, toujours comme ses pères du dernier siècle. Il en mange trop, ou du moins il en a trop mangé, car depuis quelque temps il se repose. Il n'a pas l'air de se douter (et il le sait pourtant bien) que la plupart du temps le curé est un brave homme qui a seulement les préjugés de son habit et de sa profession et qui même doit les avoir et serait un prêtre douteux s'il ne les avait pas; que presque toujours, dans ces querelles entre curés et maires ou maîtres d'école, les torts sont partagés, et qu'enfin il n'est jamais renseigné que par l'une des parties et souvent par des nigauds, des fanatiques ou des farceurs. Cela lui est donc agréable ou indifférent de songer qu'il fait la joie du pharmacien Homais et qu'il lui fournit des armes?—Oh! je sais bien tout ce que M. Sarcey peut répondre, et que tous les «oints», comme il dit, ne sont pas d'une aussi bonne pâte que le curé Bournisien. Et puis, quand, grâce à l'équité de nos «doux juges», on a payé des dommages-intérêts à la Sainte-Enfance et qu'on figure malgré soi sur ses registres comme un des plus gros donateurs pour n'avoir pas cru que ce fût en Chine un usage courant d'engraisser des cochons violets avec la chair des petits enfants, on a bien le droit d'en garder quelque rancune. Mais il est vrai que M. Sarcey a l'âme aussi peu religieuse qu'il se puisse. Dans bien des cas, il a pour lui le bon sens et la justice; mais il est d'autres cas où il pourrait distinguer entre l'action blâmable ou ridicule et les mobiles encore plus intéressants qu'intéressés. Il y a dans l'âme humaine des parties qu'il ne veut pas connaître, des sentiments où il refuse d'entrer, où du moins il n'entre que de la plus mauvaise grâce du monde—toujours comme ces «philosophes» d'il y a cent ans dont il est aujourd'hui le plus authentique héritier.

«Je ne suis pas catholique, dit M. Renan (décidément il me hante); mais je suis bien aise qu'il y ait des catholiques, des sœurs de charité, des curés de campagne, des carmélites; et il dépendrait de moi de supprimer tout cela que je ne le ferais pas.» Eh bien, M. Sarcey le ferait. Certains articles de M. Sarcey sont peut-être ce qu'il y a de plus propre à vous faire adorer la douceur ironique de M. Renan. Et la réciproque est presque vraie (je ne compare que les esprits): au sortir de certaines fantaisies délicieuses de M. Renan, telle bonne page bien saine et bien franche de M. Sarcey fait un singulier plaisir. Car, bien qu'ils soient contemporains, il y a un siècle entre les deux. Et ce sont les différences de ce genre qui rendent notre âge si divertissant.

Mais d'abord il sera beaucoup pardonné à M. Sarcey, même par le bon Dieu des catholiques, pour les jolies pages pittoresques et cordiales que lui ont inspirées les vieux prêtres du collège de Lesneven. Je suis bien aise de lui dire que je connais des âmes pieuses qui, depuis qu'elles ont lu ce chapitre, ne désespèrent plus de son salut éternel. Et puis il est si peu entêté! Même quand il s'agit de ces aventures cléricales où il est trop prompt à prendre parti, si par hasard on lui fait voir qu'il a été trompé, avec quelle bonhomie il reconnaît son erreur, quitte à recommencer le lendemain! Si vous saviez comme il aime Veuillot et comme il s'ébaudit à lire sa correspondance!

M. Sarcey est parfaitement sincère et n'a pas le moindre fiel. Il n'est guère possible à un honnête homme de lui en vouloir: lui n'en veut jamais aux autres, pas même à ceux qu'il a «tombés». Les injures glissent comme de l'eau sur cette peau que des gens spirituels appellent une peau d'hippopotame et qui n'est que la peau d'un brave homme. Vous pouvez le traiter de cuistre et de pion tant qu'il vous plaira, et on ne s'en est pas fait faute: «Hé! oui, mon ami, je suis comme cela. Et après? Mais vous, vous n'êtes guère poli et je crois d'ailleurs que vous exagérez.» On m'a raconté qu'il disait un jour: «Depuis que je suis au monde, j'entends un tas de gens dire qu'ils sont agacés; moi, je ne sais pas ce que c'est: je n'ai jamais été agacé de ma vie.»

Écrivain, il a au plus haut point le naturel et la clarté, car il ne parle jamais que des choses qu'il «conçoit» parfaitement. Et c'est un mérite qui est devenu rare en ce temps de pédants qui ont l'air d'en dire plus qu'ils n'en savent et de nerveux qui affectent, au contraire, d'avoir plus de «sensations» qu'ils n'en peuvent traduire. Surtout M. Sarcey a un merveilleux talent d'exposition, et d'exposition animée. Sous sa plume à la fois patiente et amusée, qui jamais ne se hâte ni ne s'ennuie, les questions les plus compliquées se font simples, et les plus ingrates, intéressantes. La question des égouts—vous vous rappelez? les odeurs de Paris, le «tout à l'égout», la presqu'île de Gennevilliers,—mais il n'y a rien de plus palpitant quand c'est lui qui en parle! Il vous fait tout avaler «si j'ose m'exprimer ainsi».

Maintenant, je sais bien, il insiste un peu trop, il vous met trop les points sur les i, il a toujours l'air de s'adresser à des illettrés qui ne comprendraient point sans ce luxe de redites et d'explications. Il faudrait être vraiment trop imbécile pour ne pas saisir! Et de là, peut-être, le grand reproche, que beaucoup de nigauds et même de gens d'esprit lui font: «Est-il lourd, ce Sarcey!» Et on ne songe pas seulement à sa longueur patiente d'exposition, mais à la rudesse de quelques-unes de ses plaisanteries et même, par une injuste extension, par un sophisme dont on n'a pas conscience, à son style en général. Nul de nos contemporains n'a été aussi souvent comparé à un éléphant. Sarcey est lourd, c'est une chose convenue; ceux qui vous disent cela en sont absolument sûrs, et naturellement ils sont, eux, légers comme des papillons.

Eh bien! j'aurai le courage de le dire, car ces jugements tout faits sont agaçants à la longue: non, Sarcey n'est pas lourd. S'agit-il de sa tournure d'esprit? Il est franc, simple et rond, rond surtout, ce qui est bien différent. Ou bien est-ce à son style que vous en avez? Faites bien attention. Avez-vous lu le Dictionnaire philosophique et les Facéties de Voltaire? Je vous préviens que M. Sarcey en est nourri et en nourrit sa prose. Et vous vous rappelez ce que disait Montaigne de ceux qui critiquaient son livre: «Je veulx qu'ils donnent une nazarde à Plutarque sur mon nez et qu'ils s'eschauldent à injurier Sénèque en moy.» Bien qu'il ne s'agisse plus ici que du tour général du style, prenez bien garde de donner une pichenette à Voltaire sur le nez de M. Sarcey.—Sa plaisanterie vous paraît grosse? Si vous croyez que la plaisanterie de Voltaire est toujours du dernier atticisme! Et qu'est-ce que je dis là? Lisez les Grecs: si vous croyez que l'atticisme est toujours de la dernière finesse!

Sarcey, c'est du xviiie siècle un peu épaissi si vous voulez, mais non toujours. Et, encore un coup, ce n'est point dans son style que cette «lourdeur» me serait sensible, mais plutôt, à la grande rigueur, dans son badinage. C'est vrai, il n'a pas de sous-entendus, de demi-sourires minces et traîtres: c'est un gros jet de bonne humeur, ce sont les éclats d'un bon sens échauffé et joyeux. C'est franc, c'est copieux, c'est appuyé. Lourd? non pas. Je crois bien qu'au fond, innocemment ou non, vous assimilez la prose abondante de M. Sarcey à son enveloppe mortelle, et vous voyez son style à travers sa physiologie. On sait, et il nous l'a dit vingt fois, que M. Sarcey ressemble peu à un héros romantique; qu'il n'a de René ou d'Obermann ni la sveltesse pliante ni la pâleur nacrée, et qu'une myopie célèbre dans le monde entier aggrave encore le poids de sa démarche. Et voilà pourquoi il est entendu que sa plume est lourde: je vous assure qu'il n'y a pas d'autre raison,—Ou bien encore, si vous voulez, c'est sa franchise qui est «lourde» aux épaules de ceux sur qui elle s'exerce. Voilà tout.

Moi, je lui trouve presque toujours de l'esprit, et du meilleur, quand il nous parle: 1º de la Sainte-Enfance; 2º de la magistrature; 3º des abonnés du mardi.

Vous rappelez-vous certain article sur la magistrature dont la réforme venait d'être décidée à la Chambre? M. Sarcey entonnait un chant de triomphe, un chant féroce, un chant sauvage, et on le voyait à la fin exécuter sur le cadavre de la magistrature la danse du tomahawk en agitant à sa ceinture les maigres chevelures des «doux juges» scalpés.—Vous rappelez-vous une très véhémente et très large sortie contre les abonnés du mardi à propos des Corbeaux de M. Becque? L'invective montait, montait: «Au moins, puisqu'ils ne savent rien, qu'ils ne se mêlent pas de juger!» Et tout ce crescendo aboutissait à un mot superbe: «Ils viennent là pour voir et se faire voir, c'est bon; mais la pièce, est-ce que cela les regarde?»

Dernièrement, vous souvenez-vous? il s'agissait du discours de réception de M. François Coppée. «Il fallait, dit à peu près M. Sarcey, laver M. de Laprade de l'horrible accusation de panthéisme. Il paraîtrait qu'il n'a jamais célébré la création que pour s'élever tout de suite au créateur. Allons, tant mieux, tant mieux!» Je dirais volontiers avec Philaminte: Sentez-vous comme moi la saveur de cet «Allons, tant mieux»?

Encore un exemple. Il s'agit des plagiats dont on accuse M. Sardou.

Sardou est un emprunteur, soit. Mais il faut croire que cela n'est déjà pas si facile d'emprunter, puisque ni vous ni moi ne le faisons. Comment! il y avait là une pièce à faire avec les débris de Miss Multon et de la Fiammina, une pièce qui pouvait avoir cent représentations et rapporter cinquante mille francs; vous le saviez et vous ne l'avez pas faite? Vous êtes des idiots, mes amis.

Encore celui-ci, à propos d'un cas de prononciation,

Non, vous n'imaginez pas la joie intime et profonde que sent la fille d'un concierge le jour où elle a prononcé pour la première fois désir. Il y a chez elle comme un gonflement d'orgueil... Elle possède les traditions de la Comédie française, elle parle comme Molière. Ne la poussez pas, elle vous jetterait superbement au nez un d'sir où il ne resterait plus d'e du tout. Mieux que Molière! etc.

Je pense qu'on entrevoit maintenant le tour habituel de cette plaisanterie. Mais j'ai tort de découper ces trop courtes citations au hasard de mes souvenirs. Ce n'est plus cela du tout, car cette verve robuste vaut surtout par l'insistance, par le copieux, par l'ample jaillissement sans effort ni saccade. Toute la prose de M. Sarcey est visiblement écrite au courant de la plume. Et peut-être, plus travaillée, vaudrait-elle moins. Il pourrait dire de sa prose ce que Chapelle disait de ses vers:

Tout bon habitant du Marais
Fait des vers qui ne coûtent guère.
Moi, c'est ainsi que je les fais,
Et, si les voulais mieux faire,
Je les ferais bien plus mauvais.

Comment M. Sarcey suffirait-il autrement à sa tâche écrasante? Mais, au reste, quand il voudrait s'appliquer, ciseler, fignoler, chercher l'expression rare, il n'y arriverait pas. Simplicité, clarté, naturel, mouvement aisé, verve entraînante, c'est là tout son fait. Il est de bonne race gauloise.

Et à cause de cela beaucoup de choses, sans échapper à son intelligence, restent en dehors de ses sympathies, quelque effort qu'il fasse d'ailleurs pour les aimer. Comme il est très sincère, il nous a confessé lui-même qu'il avait mis beaucoup de temps à goûter la poésie de Victor Hugo, celle du moins des trente dernières années, et je ne crois guère à un goût si laborieusement acquis. À plus forte raison est-il incapable d'apprécier beaucoup les extrêmes raffinements, un peu maladifs, de la littérature contemporaine, notamment l'impressionnisme de M. Edmond de Goncourt et de ses disciples, la subtilité, l'inquiétude, la trépidation et, puisque le mot est à la mode, la «nervosité» de leur «écriture artiste». Il n'entrera jamais plus dans l'esprit d'un impressionniste que dans l'âme d'un catholique. Et je ne lui en fais pas un reproche. Ceux qui essayent comme moi d'entrer partout, c'est souvent qu'ils n'ont pas de maison à eux; et il faut les plaindre.

C'est justement parce qu'il est de bonne et limpide race française et peu enclin aux nouveautés aventureuses que M. Sarcey, très aimé à Paris, a peut-être en province ses lecteurs les plus fidèles et les plus épris: il le sait et il en est charmé. J'espère que cette constatation ne m'attirera pas quelque nouvelle réclamation ironique d'un provincial qui fera semblant de se croire atteint. C'est à Paris qu'on voit éclore les modes littéraires comme les autres modes, et cela est fatal, Paris étant la plus surprenante agglomération d'esprits qui soit au monde (et je sais que les trois quarts de ces esprits lui sont venus de la province). Que ces modes soient passagères ou que quelques-unes soient durables et répondent à quelque réel besoin des générations nouvelles, c'est une autre question. Tout ce que je veux dire, c'est que M. Sarcey, carrément installé dans son bon sens, n'a pas même à se défendre contre l'attrait de ces nouveautés douteuses et mêlées. Encore une fois il relève du siècle dernier par son esprit, par son style, par ses goûts littéraires, même par sa philosophie, qui, autant que j'en puis juger, serait celle de Condillac ou de Cabanis et de Destutt de Tracy. Je n'indique là que ses origines: il est du xviiie siècle encyclopédiste autant qu'on en peut être après qu'il a coulé tant d'eau sous les ponts. C'est le même esprit avec un surcroît d'idées, de sentiments et d'expérience. M. Francisque Sarcey sera, si vous voulez, quelque chose comme un gros neveu sanguin du maigre et nerveux Voltaire, neveu très posthume et né en pleine Beauce.

Je n'essayerai même pas de passer en revue les pages innombrables sorties de la plume aisée et robuste de M. Sarcey.—Son œuvre, c'est cinq ou six heures de conversation écrite, tous les jours, depuis trente ans. J'ai dit un mot du journaliste: je ne dirai rien du romancier, encore qu'il y ait bien de l'émotion et de la vérité dans Étienne Moret et bien de l'esprit, vraiment, dans les Tribulations d'un fonctionnaire en Chine. Si j'osais, je dirais que certains chapitres des Tribulations sont ce qu'on a jamais écrit de plus approchant des Contes de Voltaire, et, si je ne le dis pas, c'est lâcheté pure: on ne voudrait pas me croire. Je suis plus à l'aise pour rappeler ici (car les lecteurs de la Revue ont été les premiers à en savourer le régal) le charme de cordialité, de bonhomie, de franchise et de gaieté des Souvenirs personnels: savez-vous bien que M. Sarcey est un des très rares écrivains vraiment gais que nous ayons aujourd'hui?

Mais je ne veux m'arrêter un peu que sur la partie la plus considérable de son œuvre: sa critique dramatique. C'est là qu'a porté son effort le plus suivi; là est sa plus sûre originalité et son meilleur titre de gloire.