Agathe
C'est Agathe, une petite fille d'Honorine, qui la remplace.
Curieusement, Poil de Carotte observe la nouvelle venue, qui, pendant quelques jours, détournera de lui sur elle, l'attention des Lepic.
--Agathe, dit madame Lepic, frappez avant d'entrer, ce qui ne signifie pas que vous deviez défoncer les portes à coups de poing de cheval.
--Ça commence, se dit Poil de Carotte, mais je l'attends au déjeuner.
On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se tient prête à courir du fourneau vers le placard, du placard vers la table, car elle ne sait guère marcher posément; elle préfère haleter, le sang aux joues.
Et elle parle trop vite, rie trop haut, a trop envie de bien faire.
M. Lepic s'installe le premier, dénoue sa serviette, pousse son assiette vers le plat qu'il voit devant lui, prend de la viande, de la sauce et ramène l'assiette. Il se sert à boire, et le dos courbé, les yeux baissés, il se nourrit sobrement aujourd'hui comme chaque jour, avec indifférence.
Quand on change le plat, il se penche sur sa chaise et remue la cuisse.
Madame Lepic sert elle-même les enfants, d'abord grand frère Félix parce que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualité d'aînée, enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.
Il n'en redemande jamais, comme si c'était formellement défendu. Une portion doit suffire. Si on lui fait des offres, il accepte, et sans boire, se gonfle de riz qu'il n'aime pas, pour flatter madame Lepic, qui, seule de la famille, l'aime beaucoup.
Plus indépendants, grand frère Félix et soeur Ernestine veulent-ils une seconde portion; ils poussent, selon la méthode de M. Lepic, leur assiette du côté du plat.
Mais personne ne parle.
--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se dit Agathe.
Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voilà tout. Elle ne peut s'empêcher de bâiller, les bras écartés, devant l'un et devant l'autre.
M. Lepic mange avec lenteur, comme s'il mâchait du verre pilé.
Madame Lepic, pourtant plus bavarde, entre ses repas, qu'une agace, commande à table par gestes et signes de tête.
Soeur Ernestine lève les yeux au plafond.
Grand frère Félix sculpte sa mie de pain, et Poil de Carotte, qui n'a plus de timbale, ne se préoccupe que de ne pas nettoyer son assiette, trop tôt, par gourmandise, ou trop tard, par lambinerie. Dans ce but, il se livre à des calculs compliqués.
Soudain M. Lepic va remplir une carafe d'eau.
--J'y serais bien allée, moi, dit Agathe.
Ou plutôt, elle ne dit pas, elle le pense seulement. Déjà atteinte du mal de tous, la langue lourde, elle n'ose parler, mais se croyant en faute, elle redouble d'attention.
M. Lepic n'a presque plus de pain. Agathe cette fois ne se laissera pas devancer. Elle le surveille au point d'oublier les autres et que madame Lepic d'un sec
--Agathe, est-ce qu'il vous pousse une branche?
la rappelle à l'ordre.
--Voilà, madame, répond Agathe.
Et elle se multiplie sans quitter de l'oeil M. Lepic. Elle veut le conquérir par ses prévenances et tâchera de se signaler.
Il est temps.
Comme M. Lepic mord sa dernière bouchée de pain, elle se précipite au placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entamée, qu'elle lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir deviné les désirs du maître.
Or, M. Lepic noue sa serviette, se lève de table, met son chapeau et va dans le jardin fumer une cigarette.
Quand il a fini de déjeuner, il ne recommence pas.
Clouée, stupide, Agathe tenant sur son ventre la couronne qui pèse cinq livres, semble la réclame en cire d'une fabrique d'appareils de sauvetage.
Le Programme
--Ça vous la coupe, dit Poil de Carotte, dès qu'Agathe et luis se trouvent seuls dans la cuisine. Ne vous découragez pas, vous en verrez d'autres. Mais où allez-vous avec ces bouteilles?
--A la cave, monsieur Poil de Carotte.
Poil de Carotte:
Pardon, c'est moi qui vais à la cave. Du jour où j'ai pu descendre l'escalier si mauvais que les femmes glissent et risquent de s'y casser le cou, je suis devenu l'homme de confiance. Je distingue le cachet rouge du cachet bleu.
Je vends les vieilles feuillettes pour mes petits bénéfices, de même que les peaux de lièvres, et je remets l'argent à maman.
Entendons-nous, s'il vous plaît, afin que l'un ne gêne pas l'autre dans son service.
Le matin j'ouvre au chien et je lui fais manger sa soupe. Le soir je lui siffle de venir se coucher. Quand il s'attarde par les rues, je l'attends. En outre, maman m'a promis que je fermerais toujours la porte des poules. J'arrache les herbes qu'il faut connaître, dont je secoue la terre sur mon pied pour reboucher leur trou, et que je distribue aux bêtes.
Comme exercice, j'aide mon père à scier du bois. J'achève le gibier qu'il rapporte vivant et vous le plumez avec soeur Ernestine. Je fends le ventre des poissons, je les vide et fais péter leurs vessies sous mon talon. Par exemple c'est vous qui les écaillez et qui tirez les seaux du puis. J'aide à dévider les écheveaux de fil. Je mouds le café. Quand M. Lepic quitte ses souliers sales, c'est moi qui les porte dans le corridor, mais soeur Ernestine ne cède à personne le droit de rapporter les pantoufles qu'elle a brodées elle-même.
Je me charge des commissions importantes, des longues trottes, d'aller chez le pharmacien ou le médecin. De votre côté, vous courez le village aux menues provisions. Mais vous devrez, deux ou trois heures par jour et par tous les temps, laver à la rivière. Ce sera le plus dur de votre travail, ma pauvre fille; je n'y peux rien. Cependant je tâcherai quelquefois, si je suis libre, de vous donner un coup de main, quand vous étendrez le linge sur la haie. J'y pense: un conseil. N'étendez jamais votre linge sur les arbres fruitiers. Monsieur Lepic, sans vous adresser d'observation, d'une chiquenaude le jetterait par terre, et madame Lepic, pour une tache, vous renverrait le laver. Je vous recommande les chaussures. Mettez beaucoup de graisse sur les souliers de chasse et très peu de cirage sur les bottines. Çà les brûle. Ne vous acharnez pas après les culottes crottées. Monsieur Lepic affirme que la boue les conserve. Il marche au milieu de la terre labourée sans relever le bas de son pantalon. Je préfère relever le mien, quand monsieur Lepic m'emmène et que je porte le carnier.
--Poil de Carotte, me dit-il, tu ne deviendras jamais un chasseur sérieux.
Et madame Lepic me dit:
-Gare à tes oreilles si tu te salis.
C'est une affaire de goût.
En somme vous ne serez pas trop à plaindre. Pendant mes vacances nous nous partagerons la besogne et vous en aurez moins, ma soeur, mon frère et moi rentrés à la pension. Ça revient au même.
D'ailleurs personne ne vous semblera bien méchant. Interrogez nos amis: ils vous jureront tous que ma soeur Ernestine a une douceur angélique, mon frère Félix, un coeur d'or, monsieur Lepic l'esprit droit, le jugement sûr, et madame Lepic un rare talent de cordon bleu. C'est peut-être à moi que vous trouverez les plus difficile caractère de la famille. Au fond j'en vaux un autre. Il suffit de savoir me prendre. Du reste, je me raisonne, je me corrige; sans fausse modestie, je m'améliore et si vous y mettez un peu du vôtre, nous vivrons en bonne intelligence. Non, ne m'appelez plus monsieur, appelez-moi Poil de Carotte, comme tout le monde. C'est moins long que monsieur Lepic fils. Seulement je vous prie de ne pas me tutoyer, à la façon de votre grand'mère Honorine que je détestais, parce qu'elle me froissait toujours.
L'aveugle
Du bout de son bâton, il frappe discrètement à la porte.
Madame Lepic: Qu'est-ce qu'il veut encore celui-là?
Monsieur Lepic: Tu ne le sais pas? Il veut ses dix sous, c'est son jour. Laisse-le entrer.
Madame Lepic, maussade, ouvre la porte, tire l'aveugle par le bras, brusquement, à cause du froid.
--Bonjour, tous ceux qui sont là? dit l'aveugle.
Il s'avance. Son bâton court à petits pas sur les dalles comme pour chasser des souris et rencontre une chaise. L'aveugle s'assied et tend au poêle ses mains transies.
M. Lepic prend une pièce de dix sous et dit:
--Voilà!
Il ne s'occupe plus de lui; il continue la lecture d'un journal.
Poil de Carotte s'amuse. Accroupi dans son coin, il regarde les sabots de l'aveugle: ils fondent, et, tout autour, des rigoles se dessinent déjà.
Madame Lepic s'en aperçoit.
--Prêtez-moi vos sabots, vieux, dit-elle.
Elle les porte sous la cheminée, trop tard; ils ont laissé une mare, et les pieds de l'aveugle inquiet sentent l'humidité, se lèvent, tantôt l'un, tantôt l'autre, écartent la neige boueuse, la répandent au loin.
D'un ongle, Poil de Carotte gratte le sol, fait signe à l'eau sale de couler vers lui, indique des crevasses profondes.
--Puis qu'il a ses dix sous, dit madame Lepic, sans crainte d'être entendue, que demande-t-il?
Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance. Quand les mots ne viennent pas, il agite son bâton, se brûle le poing au tuyau du poêle, le retire vite et, soupçonneux, roule son blanc d'oeil au fond de ses larmes intarissables.
Parfois M. Lepic, qui tourne le journal, dit:
--Sans doute, papa Tissier, sans doute, mais en êtes-vous sûr?
--Si j'en suis sûr! s'écrie l'aveugle. Ça, par exemple, c'est fort! Ecoutez-moi, monsieur Lepic, vous allez voir comment je m'ai aveuglé.
--Il ne démarrera plus, dit madame Lepic.
En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'étire et fond tout entier. Il avait dans les veines des glaçons qui se dissolvent et circulent. On croirait que ses vêtements et ses membres suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte elle arrive:
C'est lui le but. Bientôt il pourra jouer avec.
Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frôle l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le fait reculer, le force à se loger entre le buffet et l'armoire où la chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, dérouté, tâtonne, gesticule et ses doigts grimpent comme des bêtes. Il ramone sa nuit. De nouveau les glaçons se forment; voici qu'il regèle.
Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.
--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.
Son bâton lui échappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle se précipite, ramasse le bâton et le rend à l'aveugle, -- sans le lui rendre.
Il croit le tenir, il ne l'a pas.
Au moyen d'adroites tromperies, elle le déplace encore, lui remet ses sabots et le guide du côté de la porte.
Puis elle le pince légèrement, afin de se venger un peu; elle le pousse dans la rue, sous l'édredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige, contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublié dehors.
Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie à l'aveugle, comme s'il était sourd:
--Au revoir; ne perdez pas votre pièce; à dimanche prochain s'il fait beau et si vous êtes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun ses peines et Dieu pour tous!
Le Jour de l'An
Il neige. Pour que le jour de l'an réussisse, il faut qu'il neige.
Madame Lepic a prudemment laissé la porte de la cour verrouillée. Déjà des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis hostiles, à coups de sabots, et, las d'espérer, s'éloignent à reculons, les yeux encore vers la fenêtre d'où madame Lepic les épie. Le bruit de leurs pas s'étouffe dans la neige.
Poil de Carotte saute du lit, va se débarbouiller, sans savon, dans l'auge du jardin. Elle est gelée. Il doit en casser la glace, et ce premier exercice répand par tout son corps une chaleur plus saine que celle des poêles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on le trouve toujours sale, même lorsqu'il a fait sa toilette à fond, il n'ôte que le plus gros.
Dispos et frais pour la cérémonie, il se place derrière son grand frère Félix, qui se tient derrière soeur Ernestine, l'aînée. Tous trois entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y réunir, sans en avoir l'air. Soeur Ernestine les embrasse et dit:
--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne année, une bonne santé et le paradis à la fin de vos jours.
Grand frère Félix dit la même chose, très vite, courant au bout de la phrase, et embrasse pareillement.
Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur l'enveloppe fermée:
"A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espèce rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin.
Poil de Carotte la tend à madame Lepic, qui la décachette. Des fleurs écloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombée dans les trous, éclaboussant le mot voisin.
Monsieur Lepic: Et moi, je n'ai rien!
Poil de Carotte: C'est pour vous deux; maman te la prêtera.
Monsieur Lepic: Ainsi, tu aimes mieux ta mère que moi. Alors, fouille-toi pour voir si cette pièce de dix sous neuve est dans ta poche.
Poil de Carotte: Patiente un peu, maman a fini.
Madame Lepic: Tu as du style, mais une si mauvaise écriture que je ne peux pas lire.
--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empressé, à toi, maintenant.
Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la réponse, M. Lepic lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude, fait "Ah! ah!" et la dépose sur la table.
Elle ne sert plus à rien, son effet entièrement produit. Elle appartient à tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand frère Félix la prennent à leur tour et y cherchent des fautes d'orthographe. Ici Poil de Carotte a dû changer de plume, on lit mieux. Ensuite ils la lui rendent.
Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander:
--Qui en veut?
Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les étrennes. Soeur Ernestine a une poupée aussi haute qu'elle, plus haute, et grand frère Félix une boîte de soldats en plomb prêts à se battre.
--Je t'ai réservé une surprise, dit madame Lepic à Poil de Carotte.
Poil de Carotte: Ah, oui!
Madame Lepic: Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te la montre.
Poil de Carotte: Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.
Il lève la main en l'air, grave, sûr de lui. Madame Lepic ouvre le buffet. Poil de Carotte hâlette. Elle enfonce son bras jusqu'à l'épaule, et, lente, mystérieuse, ramène sur un papier jaune une pipe en sucre rouge.
Poil de Carotte, sans hésitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il lui reste à faire. Bien vite, il veut fumer en présence de ses parents, sous les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frère Félix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts seulement, il se cambre, incline la tête du côté gauche. Il arrondit la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.
Puis, quand il a lancé jusqu'au ciel une énorme bouffée:
--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.
Aller et Retour
Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se demande:
--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux?
Il hésite:
--C'est trop tôt, je m'essoufflerais, et puis il ne faut rien exagérer.
Il diffère encore:
--Je courrai à partir d'ici..., non, à partir de là...
Il se pose des questions:
--Quand faudra-t-il ôter ma casquette? Lequel des deux embrasser le premier?
Mais grand frère Félix et soeur Ernestine l'ont devancé et se partagent les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste plus.
--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa", à ton âge? dis-lui: "mon père" et donne-lui une poignée de main; c'est plus viril.
Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.
Le jour de la rentrée (la rentrée est fixée au lundi matin, 2 octobre; on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants et les étreint d'une seule brassée. Poil de Carotte ne se trouve pas dedans. Il espère patiemment son tour, la main déjà tendue vers les courroies de l'impériale, ses adieux tout prêts, à ce point triste qu'il chantonne malgré lui.
--Au revoir, ma mère, dit-il d'un air digne.
--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en coûterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais vu? C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ça veut faire l'original!
Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
Le Porte-Plume
L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frère Félix et Poil de Carotte, suit les cours du lycée. Quatre fois par jour les élèves font la même promenade, très agréable dans la belle saison, et, quand il pleut, si courte que les jeunes gens se rafraîchissent plutôt qu'ils ne se mouillent, elle leur est hygiénique d'un bout à l'autre.
Comme ils reviennent du lycée ce matin, traînant les pieds et moutonniers, Poil de Carotte, qui marche la tête basse, entend dire:
--Poil de Carotte, regarde ton père là-bas!
M. Lepic aime surprendre ainsi ses garçons. Il arrive sans écrire, et on l'aperçoit soudain, planté sur le trottoir d'en face, au coin de la rue, les mains derrière le dos, une cigarette à la bouche.
Poil de Carotte et grand frère Félix sortent des rangs et courent à leur père.
--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais à quelqu'un, ce n'était pas à toi.
--Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic.
Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d'affectueux. Il ne trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, il s'efforce d'embrasser son père. Une première fois il lui touche la barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal, dresse la tête, comme s'il se dérobait. Puis il se penche et de nouveau recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tâche de s'expliquer cet accueil étrange.
--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser grand frère Félix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi m'évite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Régulièrement je fais cette remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me glacent.
Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal aux questions de M. Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.
Poil de Carotte: Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que dans la version on peut deviner.
Monsieur Lepic: Et l'allemand?
Poil de Carotte: C'est très difficile à prononcer, papa.
Monsieur Lepic: Bougre! Comment, la guerre déclarée, battras-tu les Prussiens, sans savoir leur langue vivante?
Poil de Carotte: Ah! d'ici là, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je crois décidément qu'elle attendra, pour éclater, que j'aie fini mes études.
Monsieur Lepic: Quelle place as-tu obtenu dans la dernière composition? J'espère que tu n'es pas à la queue.
Poil de Carotte: Il en faut bien un.
Monsieur Lepic: Bougre! moi qui voulais t'inviter à déjeuner. Si encore c'était dimanche! Mais en semaine, je n'aime guère vous déranger de votre travail.
Poil de Carotte: Personnellement je n'ai pas grand'chose à faire; et toi, Félix?
Grand frère Félix: Juste, ce matin le professeur a oublié de nous donner notre devoir.
Monsieur Lepic: Tu étudieras mieux ta leçon.
Grand frère Félix: Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la même qu'hier.
Monsieur Lepic: Malgré tout, je préfère que vous rentriez. Je tâcherai de rester jusqu'à dimanche et nous nous rattraperons.
Ni la moue de grand frère Félix, ni le silence affecté de Poil de Carotte ne retardent les adieux et le moment est venu de se séparer.
Poil de Carotte l'attendait avec inquiétude.
--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succès; si, oui ou non, il déplaît maintenant à mon père que je l'embrasse.
Et résolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.
Mais M. Lepic, d'une main défensive, le tient encore à distance et lui dit:
--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille. Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de remarquer que j'ôte ma cigarette, moi.
Poil de Carotte: Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un malheur arrivera par ma faute. On m'a déjà prévenu, mais mon porte-plume tient si à son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et que je l'oublie. Je devrais au moins ôter ma plume! Ah! pauvre vieux papa, je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.
Monsieur Lepic: Bougre! tu ris parce que tu as failli m'éborgner.
Poil de Carotte: Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idée sotte à moi que je m'étais encore fourrée dans la tête.
Les Joues rouges.
Son inspection habituelle terminée, M. le Directeur de l'Institution Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque élève s'est glissé dans ses draps, comme dans un étui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se déborder. Le maître d'étude, Violone, d'un tour de tête, s'assure que tout le monde est couché, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le gaz. Aussitôt, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en chevet, les chuchotements se croisent, et des lèvres en mouvement monte, par tout le dortoir, un bruissement confus, où, de temps en temps, se distingue le sifflement bref d'une consonne.
C'est sourd, continu, agaçant à la fin, et il semble vraiment que tous ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent à grignoter du silence.
Violone met des savates, se promène quelque temps entre les lits, chatouillant çà le pied d'un élève, là tirant le pompon du bonnet d'un autre, et s'arrête près de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs, l'exemple des longues causeries prolongées bien avant dans la nuit. Le plus souvent, les élèves ont cessé leur conversation, par degrés étouffée, comme s'ils avaient peu à peu tiré leur drap sur leur bouche, et dorment, que le maître d'étude est encore penché sur le lit de Marseau, les coudes durement appuyés sur le fer, insensible à la paralysie de ses avant-bras et au remue-ménage des fourmis courant à fleur de peau jusqu'au bout de ses doigts.
Il s'amuse de ses récits enfantins, et le tient éveillé par d'intimes confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a chéri pour la tendre et transparente enluminure de son visage, qui paraît éclairé en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derrière laquelle, à la moindre variation atmosphérique, s'enchevêtrent visiblement les veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier à décalquer. Marseau a d'ailleurs une manière séduisante de rougir sans savoir pourquoi et à l'improviste, qui le fait aimer comme une fille. Souvent, un camarade pèse du bout du doigt sur l'une de ses joues et se retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientôt recouverte d'une belle coloration rouge, qui s'étend avec rapidité, comme du vin dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut opérer soi-même. Marseau se prête complaisamment aux expériences. On l'a surnommé Veilleuse, Lanterne, Joue Rouge. Cette faculté de s'embraser à volonté lui fait bien des envieux.
Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot lymphatique et grêle, au visage farineux, il pince vainement, à se faire mal, son épiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours, quelque point d'un roux douteux. Il zébrerait volontiers, haineusement, à coups d'ongles et écorcerait comme des oranges les joues vermillonnées de Marseau.
Depuis longtemps très intrigué, il se tient aux écoutes ce soir-là, dès la venue de Violone, soupçonneux avec raison peut-être, et désireux de savoir la vérité sur les allures cachottières du maître d'étude. Il met en jeu toute son habileté de petit espion, simule un ronflement pour rire, change avec affection de côté, en ayant soin de faire le tour complet, pousse un cri perçant comme s'il avait le cauchemar, ce qui réveille en peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle à tous les draps; puis, dès que Violone s'est éloigné, il dit à Marseau, te torse hors du lit, le souffle ardent:
--Pistolet! Pistolet!
On ne lui répond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le bras de Marseau, et, le secouant avec force.
--Entends-tu? Pistolet!
Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspéré reprend:
--C'est du propre!...Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu qu'il ne t'a pas embrassé! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.
Il se dresse, le col tendu, pareil à un jars blanc qu'on agace, les poings fermés au bord du lit.
Mais, cette fois, on lui répond:
--Eh bien! après?
D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.
C'est le maître d'étude qui revient en scène, apparu soudainement!