II

--Oui, dit Violone, je l'ai embrassé, Marseau; tu peux l'avouer, car tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrassé sur le front, mais Poil de Carotte ne peut pas comprendre, déjà trop dépravé pour son âge, que c'est là un baiser pur et chaste, un baiser de père à enfant, et que je t'aime comme un fils, ou si tu veux comme un frère, et demain il ira répéter partout je ne sais quoi, le petit imbécile!

A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de Carotte feint de dormir. Toutefois, il soulève sa tête pour entendre encore.

Marseau écoute le maître d'étude, le souffle ténu, ténu, car tout en trouvant ses paroles très naturelles, il tremble comme s'il redoutait la révélation de quelque mystère. Violone continue, le plus bas qu'il peut. Ce sont des mots inarticulés, lointains, des syllabes à peine localisées. Poil de Carotte qui, sans oser se retourner, se rapproche insensiblement, au moyen de légères oscillations de hanches, n'entend plus rien. Son attention est à ce point surexcitée que ses oreilles lui semblent matériellement se creuser et s'évaser en entonnoir; mais aucun son n'y tombe.

Il se rappelle avoir éprouvé parfois une sensation d'effort pareille en écoutant aux portes, en collant son oeil à la serrure, avec le désir d'agrandir le trou et d'attirer à lui, comme avec un crampon, ce qu'il voulait voir. Cependant il le parierait. Violone répète encore:

--Oui, mon affection est pure, pure, et c'est que ce petit imbécile ne comprend pas!

Enfin le maître d'étude se penche avec la douceur d'une ombre sur le front de Marseau, l'embrasse, le caresse de sa barbiche comme d'un pinceau, puis se redresse pour s'en aller, et Poil de Carotte le suit des yeux, glissant entre les rangées de lits. Quand la main de Violone frôle un traversin, le dormeur dérangé change de côté avec un fort soupir.

Poil de Carotte guette longtemps. Il craint un nouveau retour brusque de Violone. Déjà Marseau fait la boule dans son lit, la couverture sur ses yeux, bien éveillé d'ailleurs, et tout au souvenir de l'aventure dont il ne sait que penser. Il n'y voit rien de vilain qui puisse le tourmenter, et cependant, dans la nuit des draps, l'image de Violone flotte lumineusement, douce comme ces images de femmes qui l'ont échauffé en plus d'un rêve.

Poil de Carotte se lasse d'attendre. Ses paupières, comme aimantées, se rapprochent. Il s'impose de fixer le gaz, presque éteint; mais, après avoir compté trois éclosions de petites bulles crépitantes et pressées de sortir du bec, il s'endort.

III

Le lendemain matin, au lavabo, tandis que les cornes des serviettes, trempées dans un peu d'eau froide, frottent légèrement les pommettes frileuses, Poil de Carotte regarde méchamment Marseau, et, s'efforçant d'être bien féroce, il l'insulte de nouveau, les dents serrées sur les syllabes sifflantes.

--Pistolet! Pistolet!

Les joues de Marseau deviennent pourpres, mais il répond sans colère, et le regard presque suppliant:

--Puisque je te dis que ce n'est pas vrai, ce que tu crois!

Le maître d'étude passe la visite des mains. Les élèves, sur deux rangs, offrent machinalement d'abord le dos, puis la paume de leurs mains, en les retournant avec rapidité, et les remettent aussitôt bien au chaud, dans les poches où sous la tiédeur de l'édredon le plus proche. D'ordinaire, Violone s'abstient de les regarder. Cette fois, mal à propos, il trouve que celles de Poil de Carotte ne sont pas nettes. Poil de Carotte, prié de les repasser sous le robinet, se révolte. On peut, à vrai dire, y remarquer une tache bleuâtre, mais il soutient que c'est un commencement d'engelure. On lui en veut, sûrement.

Violone doit le faire conduire chez M. le Directeur.

Celui-ci, matinal, prépare, dans son cabinet vieux vert, un cours d'histoire qu'il fait aux grands, à ses moments perdus. Écrasant sur le tapis de sa table le bout de ses doigts épais, il pose les principaux jalons: ici la chute de l'empire romain; au milieu, la prise de Constantinople par les Turcs; plus loin l'Histoire moderne, qui commence on ne sait où et n'en finit plus.

Il a une ample robe de chambre dont les galons brodés cerclent sa poitrine puissante, pareils à des cordages autour d'une colonne. Il mange visiblement trop, cet homme; ses traits sont gros et toujours un peu luisants. Il parle fortement, même aux dames, et les plis de son cou ondulent sur le col d'une manière lente et rythmique. Il est encore remarquable pour la rondeur de ses yeux et l'épaisseur de ses moustaches.

Poil de Carotte se tient debout devant lui, sa casquette entre les jambes, afin de garder toute sa liberté d'action.

D'une voix terrible, le Directeur demande:

--Qu'est-ce que c'est?

--Monsieur, c'est le maître d'étude qui m'envoie vous dire que j'ai les mains sales, mais c'est pas vrai!

Et de nouveau, consciencieusement, Poil de Carotte montre ses mains en les retournant: d'abord le dos, ensuite la paume. Il fait la preuve: d'abord la paume, ensuite le dos.

--Ah! c'est pas vrai, dit le Directeur, quatre jours de séquestre, mon petit!

--Monsieur, dit Poil de Carotte, le maître d'étude, il m'en veut! --Ah! il t'en veut! huit jours, mon petit!

Poil de Carotte connaît son homme. Une telle douceur ne le surprend point. Il est bien décidé à tout affronter. Il prend une pose raide, serre ses jambes et s'enhardit, au mépris d'une gifle.

Car c'est, chez monsieur le Directeur, une innocente manie d'abattre, de temps en temps, un élève récalcitrant du revers de la main: vlan!

L'habileté pour l'élève visé consiste à prévoir le coup et à se baisser, et le directeur se déséquilibre, au rire étouffé de tous. Mais il ne recommence pas, sa dignité l'empêchant d'user de ruse à son tour. Il devait arriver droit sur la joue choisie, ou alors ne se mêler de rien.

--Monsieur, dit Poil de Carotte réellement audacieux et fier, le maître d'étude et Marseau, ils font des choses!

Aussitôt les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons s'y étaient précipités soudain. Il appuie ses deux poings fermés au bord de la table, se lève à demi, la tête en avant, comme s'il allait cogner Poil de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux:

--Quelles choses?

Poil de Carotte semble pris au dépourvu. Il espérait (peut-être que ce n'est que différé) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, par exemple, lancé d'une main adroite, et voilà qu'on lui demande des détails.

Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un bourrelet unique, un épais rond de cuir, où siège, de guingois, sa tête.

Poil de Carotte hésite, le temps de se convaincre que les mots ne lui viennent pas, puis, la mine tout à coup confuse, le dos rond, l'attitude apparemment gauche et penaude, il va chercher sa casquette entre ses jambes, l'en retire aplatie, se courbe de plus en plus, se ratatine, et l'élève doucement, à hauteur du menton, et lentement, sournoisement, avec des précautions pudiques, il enfouit sa tête simiesque dans la doublure ouatée, sans dire un mot.

IV

Le même jour, à la suite d'une courte enquête, Violone reçoit son congé! C'est un touchant départ, presque une cérémonie.

--Je reviendrai, dit Violone, c'est une absence.

Mais il n'en fait accroire à personne. L'institution renouvelle son personnel, comme si elle craignait pour lui la moisissure. C'est un va-et-vient de maîtres d'étude. Celui-ci part comme les autres, et meilleur, il part plus vite. Presque tous l'aiment. On ne lui connaît pas d'égal dans l'art d'écrire des entêtes pour cahiers, tels que: Cahiers d'exercices grecs appartenant à... Les majuscules sont moulées comme des lettres d'enseigne. Les bancs se vident. On fait cercle autour de son bureau. Sa belle main, où brille la pierre verte d'une bague, se promène élégamment sur le papier. Au bas de la page, il improvise une signature. Elle tombe, comme une pierre dans l'eau dans une ondulation et un remous de lignes à la fois régulières et capricieuses, qui forment le paraphe, un petit chef-d'oeuvre. La queue du paraphe s'égare, se perd dans le paraphe lui-même. Il faut regarder de très près, chercher longtemps pour le retrouver. Inutile de dire que le tout est fait d'un seul trait de plume. Une fois, il a réussi un enchevêtrement de lignes nommé cul-de-lampe. Longuement, les petits s'émerveillèrent.

Son renvoi les chagrine fort.

Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur à la première occasion, c'est-à-dire enfler les joues et imiter avec les lèvres le vol des bourdons pour marquer leur mécontentement. Quelque jour, ils n'y manqueront pas.

En attendant, ils s'attristent les uns les autres. Violone qui se sent regretté, a la coquetterie de partir pendant une récréation. Quand il paraît dans la cour, suivi d'un garçon qui porte sa malle, tous les petits s'élancent. Il serre des mains, tapote des visages, et s'efforce d'arracher les pans de sa redingote sans les déchirer, cerné, envahi et souriant, ému. Les uns, suspendus à la barre fixe, s'arrêtent au milieu d'un renversement et sautent à terre, la bouche ouverte, le front en sueur, leurs manches de chemise retroussées et les doigts écartés à cause de la colophane. D'autres, plus calmes, qui tournaient monotonement dans la cour, agitent les mains, en signe d'adieu. Le garçon, courbé sous la malle, s'est arrêté afin de conserver ses distances, ce dont profite un tout petit pour plaquer sur son tablier blanc ses cinq doigts trempés dans du sable mouillé. Les joues de Marseau se sont rosées à paraître peintes. Il éprouve sa première peine de coeur sérieuse; mais, troublé et contraint de s'avouer qu'il regrette le maître d'étude un peu comme une petite cousine, il se tient à l'écart, inquiet, presque honteux. Sans embarras, Violone se dirige vers lui, quand on entend un fracas de carreaux.

Tous les regards montent vers la petite fenêtre grillée du séquestre. La vilaine et sauvage tête de Poil de Carotte paraît. Il grimace, blême petite bête mauvaise en cage, les cheveux dans les yeux et ses dents blanches toutes à l'air. Il passe sa main droite entre les débris de la vitre qui le mord, comme animée, et il menace Violone de son poing saignant.

--Petite imbécile! dit le maître d'étude, te voilà content!

--Dame! crie Poil de Carotte, tandis qu'avec entrain, il casse d'un second coup de poing un autre carreau, pourquoi que vous l'embrassiez et que vous ne m'embrassiez pas, moi?

Et il ajoute, se barbouillant la figure avec le sang qui coule de sa main coupée:

--Moi aussi, j'ai des joues rouges, quand j'en veux!

Les Poux

Dès que grand Frère Félix et Poil de Carotte arrivent de l'institution Saint-Marc, madame Lepic leur fait prendre un bain de pieds. Ils en ont besoin depuis trois mois, car jamais on ne les lave à la pension. D'ailleurs, aucun article de prospectus ne prévoit le cas.

--Comme les tiens doivent être noirs, mon pauvre Poil de Carotte! dit madame Lepic.

Elle devine juste. Ceux de Poil de Carotte sont toujours plus noirs que ceux de grand frère Félix? Et pourquoi? Tous deux vivent côte à côte, du même régime, dans le même air. Certes, au bout de trois mois, grand frère Félix ne peut montrer pied blanc, mais Poil de Carotte, de son propre aveu, ne reconnaît plus les siens.

Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habileté d'un escamoteur. On ne les voit pas sortir des chaussettes et se mêler aux pieds de grand frère Félix qui occupent déjà tout le fond du baquet, et bientôt, un couche de crasse s'étend comme un linge sur ces quatre horreurs.

M. Lepic se promène, selon sa coutume, d'une fenêtre à l'autre. Il relit les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes écrites par M. le proviseur lui-même: celle de grand frère Félix:

"Étourdi, mais intelligent. Arrivera." et celle de Poil de Carotte:

"Se distingue dès qu'il veut, mais ne veut pas toujours."

L'idée que Poil de Carotte est quelquefois distingué amuse la famille. En ce moment, les bras croisés sur ses genoux, il laisse ses pieds tremper et se gonfler d'aise. Il se sent examiné. On le trouve plutôt enlaidi sous ses cheveux trop longs et d'un rouge sombre. M. Lepic, hostile aux effusions, ne témoigne sa joie de le revoir qu'en le taquinant. A l'aller il lui détache une chiquenaude sur l'oreille. Au retour, il le pousse du coude, et Poil de Carotte rie de bon coeur.

Enfin, M. Lepic lui passe la main dans les "bourraquins" et fait crépiter ses ongles comme s'il voulait tuer des poux. C'est sa plaisanterie favorite.

Or, du premier coup, il en tue un.

--Ah! bien visé, dit-il, je ne l'ai pas manqué.

Et tandis qu'un peu dégoûté il s'essuie à la chevelure de Poil de Carotte, madame Lepic lève les bras au ciel:

--Je m'en doutais, dit-elle accablée. Mon dieu! nous sommes propres! Ernestine, cours chercher une cuvette, ma fille, voilà de la besogne pour toi.

Soeur Ernestine apporte une cuvette, un peigne fin, du vinaigre dans une soucoupe, et la chasse commence.

--Peigne-moi d'abord! crie grand frère Félix. Je suis sûr qu'il m'en a donné.

Il se racle furieusement la tête avec les doigts et demande un seau d'eau pour tout noyer.

--Calme-toi, Félix, dit soeur Ernestine qui aime à se dévouer, je ne te ferai pas du mal.

Elle lui met une serviette autour du cou et montre une adresse, une patience de maman. Elle écarte les cheveux d'une main, tient délicatement le peigne de l'autre, et elle cherche, sans moue dédaigneuse, sans peur d'attraper des habitants.

Quand elle dit: Un de plus! grand frère Félix trépigne dans le baquet et menace du doigt Poil de Carotte qui, silencieux, attend son tour.

--C'est fini pour toi, Félix, dit soeur Ernestine, tu n'en avais que sept ou huit; compte-les. On comptera ceux de Poil de Carotte, mais elle n'a que ramassé au hasard dans une fourmilière.

On entoure Poil de Carotte. Soeur Ernestine s'applique. M. Lepic, les mains derrière le dos, suit le travail, comme un étranger curieux. Madame Lepic pousse des exclamations plaintives.

--Oh! oh! dit-elle, il faudrait une pelle et un râteau.

Grand frère Félix accroupi remue la cuvette et reçoit les poux. Ils tombent enveloppés de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes menues comme des cils coupés. Ils obéissent au roulis de la cuvette, et rapidement le vinaigre les fait mourir.

Madame Lepic: Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton âge et grand garçon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-être tu ne vois qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne réclames ni la surveillance de tes maîtres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel plaisir tu éprouves à te laisser ainsi dévorer tout vif. Il y a du sang dans ta tignasse.

Poil de Carotte: C'est le peigne qui m'égratigne.

Madame Lepic: Ah! c'est le peigne. Voilà comme tu remercies ta soeur. Tu l'entends, Ernestine? Monsieur, délicat, se plaint de sa coiffeuse. Je te conseille, ma fille, d'abandonner tout de suite ce martyr volontaire à sa vermine. Soeur Ernestine: J'ai fini pour aujourd'hui, maman. J'ai seulement ôté le plus gros et je ferai demain une seconde tournée. Mais j'en connais une qui se parfumera d'eau de Cologne.

Madame Lepic: Quant à toi, Poil de Carotte, emporte ta cuvette et va l'exposer sur le mur du jardin. Il faut que tout le village défile devant, pour ta confusion.

Poil de Carotte prend la cuvette et sort; et l'ayant déposée au soleil, il monte la garde près d'elle.

C'est la vieille Marie Nanette qui s'approche la première. Chaque fois qu'elle rencontre Poil de Carotte, elle s'arrête, l'observe de ses petits yeux myopes et malins et, mouvant son bonnet noir, semble deviner des choses.

--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle. Poil de Carotte ne répond rien. Elle se penche sur la cuvette.

--C'est-il des lentilles? Ma foi, je n'y vois plus clair. Mon garçon Pierre devrait bien m'acheter une paire de lunettes.

Du doigt, elle touche, comme afin de goûter. Décidément, elle ne comprend pas.

--Et toi, que fais-tu là, boudeur et les yeux troubles? Je parie qu'on t'a grondé et mis en pénitence. Écoute, je ne suis pas ta grand'maman, mais je pense ce que je pense, et je te plains, mon pauvre petit, car j'imagine qu'ils te rendent la vie dure.

Poil de Carotte s'assure d'un coup d'oeil que sa mère ne peut l'entendre, et il dit à la vieille Marie Nanette.

--Et après? Est-ce que ça vous regarde? Mêlez-vous donc de vos affaires et laissez-moi tranquille.