ACTE IV

SEPTIÈME TABLEAU

LE MILLIONNAIRE

(Le théâtre représente un jardin. Au fond une barrière entrouverte, où Josepte et Thibeault causent au lever du rideau.)

SCÈNE I

THIBEAULT, JOSEPTE.

JOSEPTE—Mais, quand je vous dis, Thibeault, qu'il avait l'air d'un vrai quêteux, quoi! A part la poche. Et pis si c'avait pas été que de M. Launière, il s'en allait sans payer l'absinthe qui avait bue chux nous. Tout ça c'est vrai comme v'là une clôture qui me regarde! Et puis, vous me dites que c'est un gros richard! Jamais j'vous crairai!

THIBEAULT—Ah! ben, s'il avait l'air d'un quêteux, il est ben changé, je vous en réponds. Y remue l'argent à la pelle, j'vous dis. Y paraît qu'il a dans le port un bâtiment qui vient des vieux pays avec des tonnes pleines d'argent et des yamants gros comme le poing. Enfin, c'est riche, cinq fois fortuné...

JOSEPTE—Vous avez qu'à voir! Vous avez qu'à voir!... qui c'qui aurait jamais pu... C'est tout prouvable qu'il aura fait ça pour nous éprouver... Et pis Cayou, mon homme, qu'a voulu le faire manger par son chien! Je vous dis qu'on est malchanceux aussi. Je lui disais! que faut jamais juger dans les apparences... Mais vous avez toujours un fameux bel habillement à c't'heure!

THIBEAULT—Bougez pas! c'est pas un habillement, ça; c'est une livrée. On est quatre habillés comme ça...

JOSEPTE—Quatre!

THIBEAULT—Oui. Et pis, quant à lui, le millionnaire, quand vous le reverrez à c't'heure, j'vous persuade que vous aurez pas envie de chouler les chiens après lui... Faut voir s'il en a d'l'apparance. Oui, du beau drap fin, et pis ça reluit.

JOSEPTE—Sainte misère humaine! qui c'qui aurait jamais pu penser... Et pis on dit que M. Launière est son grand ami... V'là c'que c'est, il l'a pas si mal reçu que nous autres, lui.

THIBEAULT—À propos, votre M. Launière, il va s'marier.

JOSEPTE—C'est-y vrai?

THIBEAULT—Oui, le bomme Jolin mange d'l'avoine. Si vous voyiez la grimace qu'y fait!... Mais c'est le millionnaire qu'arrange tout ça... On dirait que tout y appartient icitte. J'y comprends rien.

JOSEPTE—Ce pauvre M. Adrien... Ah! ben, j'suis contente pour lui.

THIBEAULT—Chut!... le v'là qui s'en vient avec sa blonde... Allons-nous-en. (Il sort.)

JOSEPTE, sortant—Qui c'qu'aurait jamais pu penser?...

SCÈNE II

ADRIEN, BLANCHE.

ADRIEN—Comme tout me paraît changé ici! Ce jardin, ce parc, qui me semblaient si sévère, si triste, il y a quelques jours, sont pour moi un paradis terrestre maintenant... N'est-ce pas qu'il est sublime ce sentiment qui a le pouvoir non seulement de réchauffer les cœurs les plus froids, d'inspirer des actions héroïques aux plus égoïstes, mais encore de transformer ainsi même les objets matériels, la nature inerte! Oh! aimons-nous toujours ainsi, Blanche, et toute l'existence ne sera qu'un long enchantement... Mais vous ne me semblez pas très gaie... auriez-vous quelque chagrin?

BLANCHE—Non, Adrien; mais j'ai des appréhensions; je ne comprends pas trop tout ce qui se passe autour de nous; il me semble que tout ceci est un rêve.

ADRIEN—Que ce soit un rêve ou une réalité, si ce rêve doit durer toujours, pourquoi désirer autre chose? Ne nous préoccupons pas de l'avenir. Tu m'aimes toujours, n'est-ce pas? Dis-moi que tu m'aimes toujours.

BLANCHE—Oh! oui, toujours Adrien! comment ne t'aimerais-je pas, toi si noble et si généreux! toi mon ami d'enfance, mon frère! mon frère par l'affection, et aussi... par le malheur... Tous deux nous avons souffert, tous deux nous avons pleuré; et c'est là une fraternité qui ne s'altère jamais, car elle tient à toutes fibres du cœur. Oui, Adrien, oui, je suis fière de te le dire, je t'aime, je t'aime de toutes les forces de mon âme, sans restriction, sans hésitation, sans partage... mais...

ADRIEN—Alors, Blanche, ô ma Blanche bien-aimée, qu'as-tu à craindre? Pourquoi douter de la Providence? Celui qui protège le nid des petits oiseaux, est le père de tous ceux qui s'aiment...

BLANCHE—Qu'il nous défende alors, car je crains un malheur...

SCÈNE III

LES PRÉCÉDENTS, Mme SAINT-VALLIER.

Mme SAINT-VALLIER, entrant—Blanche, je ne dois pas souffrir que vous sortiez ainsi seule avec monsieur. Tous ces roucoulements sont fort bien, mais cela ne peut durer. Ma fille m'appartient, et personne n'en disposera contre mon gré. Puisque M. Jolin nous a trompées en se faisant passer pour riche, je veux bien ne plus penser à lui; je lui ai retiré mon estime; mais je ne vois pas de raison là-dedans, monsieur Launière, pour que je vous accorde la main de Blanche. Cela ne vous met pas en position de vous charger d'une famille. Je finirai par me lasser de toutes ces chuchoteries, si l'on ne va pas franchement au but.

ADRIEN—Mais, madame, ne m'avez-vous pas permis...

Mme SAINT-VALLIER—Permis, permis! est-ce que je sais, moi, ce que je permets et ce que défends, depuis l'arrivée de ce M. DesRivières, si bien surnommé la Bourrasque. Tout tourne à sa volonté; il fait la pluie et le beau temps dans cette maison. Il est riche, il ne l'est pas; il arrive ici vêtu comme un mendiant, et il jette l'or par les fenêtres... Une nuit vous tombez des nues en nous annonçant que M. Jolin assassine votre M. DesRivières. Le lendemain matin on vous voit déjeuner gaiement tous les trois, et vous nous assurez que toute cette affaire qui nous a causé une si grande peur, n'est qu'un malentendu... M. Jolin a l'air de détester cet étranger, et lui obéit comme un esclave. Enfin Jolin n'est pas digne de ma fille, c'est fort bien. M. DesRivières en me parlant de votre mariage, m'a fait entendre certaines choses... mais s'il ne se hâte pas de s'expliquer clairement, je ne vois pas pourquoi je souffrirais plus longtemps des assiduités inutiles...

BLANCHE—Mais, maman, M. DesRivières vous aurait-il exprimé l'intention...?

Mme SAINT-VALLIER—Rien, rien; ces questions-là ne sont pas à ta portée. Seulement si votre millionnaire continue à recevoir une légion d'amis, de cousins et de cousines à qui il fait espérer sa succession, je ne sais pas comment il pourra réaliser ses promesses...

BLANCHE—Je comprends mal, maman; vous ne voulez pas dire sans doute que M. DesRivières aurait promis de suppléer à notre défaut de fortune?

Mme SAINT-VALLIER—Et quand cela serait?

BLANCHE—Les convenances, le sentiment de ma dignité me défendraient d'accepter les dons d'un étranger, dût mon bonheur en dépendre!

Mme SAINT-VALLIER—Phrases de romans que tout cela... D'ailleurs si tu es si délicate, M. DesRivières ne pourrait-il pas s'intéresser en faveur de son nouvel ami, M. Adrien, qui lui a, paraît-il, rendu un service immense?

ADRIEN—Madame, je rougirais de devoir la main de Blanche à une indélicatesse; et c'en serait une que de recevoir le prix d'un service rendu.

BLANCHE—Cher Adrien, nos âmes se devinent toujours.

Mme SAINT-VALLIER—Sur ma parole, la jeunesse d'à présent est complètement folle... Ah! ça voudriez-vous bien me dire pourquoi, après m'être opposée jusqu'ici à cet absurde mariage, j'aurais changé d'avis tout à coup, si l'on ne m'avait fait entendre certaines éventualités? Qu'y aurait-il de changé dans nos situations réciproques? Mais puisque vous êtes si désintéressés, n'en parlons plus... tout est rompu! Toi, Blanche, je te défends de revoir M. Launière; et de son côté M. Launière voudra bien ne plus t'honorer de ses attentions particulières.

ADRIEN—Oh! madame, par pitié pour moi, pour Blanche...

Mme SAINT-VALLIER—C'est mon dernier mot!

BLANCHE—Oh! maman! (Elle pleure.)

Mme SAINT-VALLIER—Blanche, rentrons!

ADRIEN—Soyez tranquille, Blanche; je ne vous abandonnerai pas!

Mme SAINT-VALLIER—C'est ce que nous verrons. (Elle va pour sortir en entraînant Blanche, et elle se trouve face à face avec Auguste.)

SCÈNE IV

LES PRÉCÉDENTS, AUGUSTE.

AUGUSTE, entrant—Ma foi, mes bons amis, c'est très mal à vous de quitter la table avant la fin. Vous perdez un spectacle unique: d'abord cette ménagerie de parents que j'ai grisés en les obligeant à boire outre mesure à mon heureux retour; et ce pauvre Jolin, qui fait la plus piteuse mine en comptant les bouteilles vides et les verres cassés. Son cœur d'avare saigne par tous les pores... Le poveretto! s'il avait vu mes dîners d'apparat dans l'Inde! On buvait dans des gobelets d'or enrichis de perles que l'on jetait dans le Gange à la fin du repas. On brisait les plats de porcelaine du Japon, sur la tête des porteurs de palanquins, avec aussi peu de regret que je brise ce méchant verre de deux sous... (Il jette le verre dans la coulisse.)

Mme SAINT-VALLIER—Voilà de jolies manières! Vous devriez avoir plus d'égards pour la vaisselle de la maison. On a beau être riche, on trouve toujours l'occasion d'employer convenablement sa fortune.

AUGUSTE—Fort bien parlé, bonne maman Saint-Vallier; mais je suis pour le moment un riche d'une certaine espèce; mon plaisir suprême... (Examinant Adrien et Blanche.) Mais, par Al-Borak! que signifie ceci? Les enfants ont pleuré? Qui a effarouché mes gentils tourtereaux? Qui a jeté des pierres dans mon buisson de roses? Tron de l'air! serait-ce un nouveau tour de Jolin? Voudrait-il rompre la trêve?

ADRIEN—Non, monsieur; Jolin n'est plus la cause de notre affliction. Merci de votre bienveillance, mais elle ne peut rien pour diminuer nos chagrins actuels.

AUGUSTE—Alors je dois m'en prendre à vous, madame Saint-Vallier, je le parierais. Vous aurez encore tourmenté mes jeunes amis par vos éternelles exigences de fortune. Je vous avais pourtant fait entendre que, dans certains cas...

Mme SAINT-VALLIER—Vous avez eu beau me parler de tous les cas possibles, ils ne veulent rien de vous ni de personne; et comme je ne saurais souffrir plus longtemps de voir ce grand garçon rôder autour de ma fille, et lui parler à l'oreille...

AUGUSTE—Êtes-vous si méchante? Auriez-vous bien le cœur de martyriser ces chers enfants? Regardez-les; leur naïve douleur ne vous émeut-elle pas? Je croyais mon âme desséchée par vingt années de voyages, de luttes, de désenchantements; et en les voyant, je me sens prêt à pleurer. Ah! c'est qu'en parcourant le monde dans tous les sens, j'ai admiré bien des choses, les merveilles de l'art, les splendeurs de la nature; mais je n'ai rien trouvé d'aussi digne de respect et d'admiration que deux enfants jeunes et beaux, s'aimant d'un premier amour!... Oh! ne les séparez pas!... ce serait une faute, ce serait un crime! Ne les séparez pas, ou craignez que leur malheur ne retombe sur votre tête... J'ai aimé comme Adrien autrefois; il y a bien longtemps. Si rien n'eût fait obstacle à mon amour, j'eusse pu devenir un homme simple et bon, utile à ses semblables, obéissant aux lois de la société; mais un obstacle se rencontra; on irrita des passions fougueuses, je devins ivre, je devins fou... Le sang coula, un cadavre fut jeté entre elle et moi. L'existence de celle que j'aimais fut brisée du coup; et moi, pendant une moitié de ma vie, j'ai erré en proscrit, en vagabond, sur la surface de la terre, faisant rarement le bien, souvent le mal, à charge aux autres, à charge à moi-même!... Je crois, Dieu me pardonne, que je deviens sentimental. C'est honteux, à mon âge... Mais voyons, madame, vous ne songez pas sérieusement à les séparer! Ils s'aiment, ils sont dignes l'un de l'autre, ils seront heureux. Tenez, pour les voir heureux, je donnerais...

Mme SAINT-VALLIER—Vous donneriez?

AUGUSTE—Le diamant du Grand-Mogol, si je l'avais.

Mme SAINT-VALLIER—Très bien; je sais ce qui me reste à faire. Il est toujours bon de mettre ces beaux parleurs au pied du mur. Voilà où aboutissent leurs promesses... au diamant du Grand-Mogol. Encore une fois, c'est bien; je saurai agir à ma guise...

SCÈNE V

LES PRÉCÉDENTS, LECOURS, et son fils JULES puis JOLIN.

LECOURS, en dehors—Par ici, par ici, Jules! Il me semble avoir vu le bon cousin se diriger de ce côté...

AUGUSTE—Allons, voilà mes hôtes qui s'impatientent. Voyons, mes petits amis, essuyez vos yeux; tout s'arrangera, vous verrez. Et vous, chère maman Saint-Vallier, nous causerons de tout cela à tête reposée; et nous nous entendrons, soyez-en sûre. En attendant, riez un peu de ma charmante famille... Elle est divertissante.

LECOURS, en dehors—Viens, Jules, je les aperçois!

JOLIN, entrant—C'est l'un de vos convives qui vous cherche pour prendre congé. (À part.) La peste soit de tous ces grugeurs!...

LECOURS, entrant avec son fils—En effet, mon cousin, nous avons le regret de vous quitter.

AUGUSTE—Comment, déjà? Vous me feriez plaisir en passant ici quelques jours, afin que je puisse vous fêter d'une manière plus digne de vous et de moi. Ces dîners improvisés ne valent pas grand'chose...

JOLIN, à part—Que le diable lui torde le cou!...

LECOURS—Oh! nous sommes tout à fait charmés...

AUGUSTE—Vous me donnerez ma revanche un autre jour. Je vais mettre cette maison sur un pied convenable. J'aurai des cuisiniers de diverses nations. Vous verrez, cousin; à votre prochaine visite, vous mangerez des nids de salanganes, des holothuries et des nageoires de requins. Je parie que vous trouverez ces mets délicieux.

JOLIN, à part—L'infâme!...

LECOURS—Vous êtes mille fois trop...

AUGUSTE—Eh bien, à dimanche prochain alors, il y aura grande fête ici. Ayez la bonté de transmettre mon invitation aux Amyot, aux Durand, aux Garant, et aux autres dont je puis oublier le nom, mais que je chéris du fond du cœur. Dites-leur de venir avec leurs amis et leurs connaissances, leurs enfants, leurs domestiques, leurs chiens, s'ils en ont... Dans l'Inde, c'est l'usage d'arriver ainsi chez un ami en caravane.

JOLIN, à part—Le brigand!...

AUGUSTE—Jolin, j'entends que rien ne soit épargné pour cette fête. S'il n'y a pas de salle assez vaste à la maison, le banquet aura lieu dans le jardin. Je veux des pluies de fleurs, des parfums, de la musique...

JOLIN—Cependant, monsieur, il y a certaines limites... qui...

LECOURS—Ah! c'est mal à vous, monsieur Jolin, de vouloir ainsi détourner votre maître de sa famille. Avez-vous peur de l'affection qu'il nous témoigne? Vous avez beau faire, M. DesRivières préférera toujours ses parents à l'ancien commis de son père.

SCÈNE VI

LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.

(Thibeault entre et va présenter une lettre à Jolin qui s'éloigne un peu pour la lire.)

THIBEAULT, à Lecours—La voiture de monsieur est prête.

LECOURS, à Auguste—Vous les entendez, cousin; maître et domestique ont l'air de nous trouver de trop ici. Écoutez; on cherche à vous accaparer; on en veut à votre fortune, c'est clair. Tenez, si vous vouliez bien venir demeurer chez nous, à Québec, notre demeure est bien peu digne de vous, mais l'affection et le respect suppléeraient à ce qui manque.

AUGUSTE—Merci, merci, cousin; j'apprécie votre dévouement à sa juste valeur... et je pourrais bien un jour ou l'autre accepter vos offres...

JOLIN, d'un air triomphant, et sa lettre à la main—Acceptez-les tout de suite, vilain imposteur que vous êtes; acceptez-les tout de suite, et délivrez-moi de votre présence!

ADRIEN—Que signifie ce langage? Oubliez-vous, monsieur Jolin...

JOLIN—Je n'oublie rien; mais je suis las de me faire bafouer dans ma maison, et je vais donner du balai à tout ce qui me gêne. Ainsi donc, les DesRivières, les Lecours, les petits amoureux intrigants, les laquais et les banquets chinois, et toute la boutique infernale, vont décamper lestement de chez moi... Allons, qu'on fasse maison nette, et promptement! car en vérité la rage m'étouffe, et je ne saurais me contenir plus longtemps!

LECOURS—Mais, sapristi! cet individu est fou! parler ainsi à un homme capable d'acheter la moitié de Québec.

JOLIN—Qu'il s'achète donc un logis pour la nuit; car, je le jure, il ne couchera pas dans ma maison.

LECOURS—J'espère que vous connaissez vos amis maintenant, cousin! Venez-vous-en chez nous. Notre voiture est prête; nous pouvons y placer vos coffres les plus précieux... Il serait imprudent de laisser votre fortune à la merci de ce mécréant...

JOLIN—Ah! ah! ah!... Son bagage ne sera pas lourd. Il ne possède rien au monde. C'est moi qui lui ai acheté l'habit qu'il a sur le corps.

LECOURS—Mais ces dîners, ces réceptions...

JOLIN—Je souffrais tout, je payais tout... Moi, l'homme réputé habile, expérimenté, je me suis laissé duper comme un écolier, comme un imbécile. Oh! mais la leçon me servira. Allons, que l'on sorte à l'instant de chez moi!

LECOURS—Je m'en vais tout de suite, quant à moi. Je ne suis pas venu ici pour me faire insulter... Cela crie vengeance... Viens, mon enfant... c'est indigne. Être traité ainsi dans la maison d'un parent!... (Il sort avec son enfant.)

SCÈNE VII

LES PRÉCÉDENTS, excepté LECOURS et JULES.

AUGUSTE—A ce que je vois, maître Jolin, tu sais...

JOLIN—Je sais la vérité. Ce papier que vous vous vantiez d'avoir n'est pas entre vos mains. J'ai écrit au successeur de ce notaire à qui vous aviez confié la contre-lettre; voici sa réponse. (Il lit.) «Cette pièce a été envoyée à qui de droit; il en est fait mention dans nos registres; mais comme elle n'a jamais été mise en usage, il faut penser qu'elle a été perdue ou détruite.»

AUGUSTE—C'est la réponse que j'ai obtenue moi-même.

JOLIN—Alors qu'attendiez-vous donc de moi? Pourquoi ces folies indignes d'un homme de votre âge, ces extravagances, ces gaspillages inouïs?

AUGUSTE—Je voulais m'amuser à tes dépens. J'aurai toujours tiré cela de l'héritage que tu me voles...

JOLIN—Ménagez vos expressions! Je suis un honnête homme, et je ne souffrirai pas que l'on m'insulte. Si vous avez des droits faites les valoir! Mais tous ces propos sont inutiles. Thibeault, chasse-moi ces individus!

THIBEAULT—Merci!... J'en ai assez, moi, de ces jeux-là!

AUGUSTE—Misérable fripon!... je t'étranglerais... Mais bah! un coquin de moins sur la terre où il y en a tant, ne laisserait pas de vide appréciable. (À Adrien.) Allons, mon ami, il ne nous reste qu'à faire retraite, car vous êtes compris dans cette intimation polie d'avoir à vous éclipser.

JOLIN—Oui, lui, lui surtout!

ADRIEN—Je n'ai pas la prétention de rester chez M. Jolin malgré lui; mais, avant de partir, je veux savoir si c'est librement que ces dames...

BLANCHE—Adrien, je ne veux pas, je ne peux pas rester ici. Je vous en conjure, ne me laissez pas dans cette maison!...

JOLIN—Vous dépendrez de votre mère, mademoiselle; et si elle a conservé un peu d'amitié pour moi...

Mme SAINT-VALLIER—Je crois, en effet, qu'on vous a indignement calomnié, mon vieil ami...

JOLIN—Eh bien, j'espère que vous ne confierez ni le sort de Blanche ni le vôtre à des vagabonds sans le sou, comme ces deux individus-là.

BLANCHE—Maman, vous n'avez donc pas compris le rôle honteux...

Mme SAINT-VALLIER—Te croirais-tu plus sage que ta mère?...

BLANCHE, éclatant en sanglots—Adrien! Adrien!...

ADRIEN—Oh! madame, je vous en conjure, au nom de ce que vous avez de plus sacré...

Mme SAINT-VALLIER—Laissez-moi, monsieur! Blanche, sortons. (Elles sortent.)

SCÈNE VIII

LES PRÉCÉDENTS, excepté Mme SAINT-VALLIER et BLANCHE.

AUGUSTE—C'est inutile, mon pauvre garçon; vous n'obtiendrez rien de cette femme obstinée, à qui manquent également l'intelligence et le cœur. Il ne nous reste plus qu'à nous adresser à l'autorité...

JOLIN—Oh! je ne vous crains plus; les circonstances ont changé. Voudrait-on croire que moi, homme riche et considéré, j'aie pu tendre un piège à un malheureux sans feu ni lieu qui est venu me demander l'hospitalité? L'existence de ce fameux papier eût donné peut-être quelque autorité à une pareille assertion; mais il n'existe pas, je prouverai qu'il n'a jamais existé... D'ailleurs qui êtes-vous pour inspirer de la confiance? Un dissipateur ruiné, condamné à mort, exilé,—avec la plus détestable des réputations. Et ce jeune homme? Un sauteux d'escalier qui s'est introduit la nuit par escalade dans une maison habitée. Les beaux accusateurs! Oh! je me moque de votre colère, allez!... Mais en voilà assez; et puisque vous ne voulez pas partir de bonne volonté... (Il fait quelques pas du côté de la maison.)

AUGUSTE—Oui, hein? Eh bien, goddam! Corpo di Baccho! tron de l'air! Crois-tu donc, vieux scélérat, que je me laisserai chasser ainsi par les épaules de cette maison qui m'appartient et où je suis né? Tu vas m'en faire les honneurs jusqu'au bout, coquin! à moi et à ce brave jeune homme! Oui, tu vas nous accompagner jusqu'à la porte du jardin, chapeau bas, et aussi poliment que si nous étions des commodores ou des nababs. (Il sort un pistolet et va le mettre sur la tempe de Jolin.)

JOLIN—Monsieur, je ne consentirai jamais...

AUGUSTE—Chapeau bas, drôle! et marche à côté de nous avec déférence et respect; ou sinon, je te le jure, je te briserai la tête comme je briserais une vieille calebasse pourrie!

(Jolin accompagne Auguste et Adrien jusqu'à la barrière, chapeau bas, et le pistolet d'Auguste à la hauteur de sa tempe; et au moment où ils dépassent la barrière la toile tombe.)