IX
Je sortis de l'hôtel de Chavanges, confondu de ma timidité, et, dans la rue, je retrouvai soudainement ce que j'aurais dû dire, ce que j'aurais dû faire.
Qui donc aurait pu m'enseigner la science de cette diplomatie nécessaire, imposée par la civilisation à la sincérité des cœurs de vingt ans? Il semble qu'on doive instituer un jour dans les écoles, des leçons pour enseigner à devenir fiancé, mari, éternellement amant, selon la loi, toujours faussée, toujours méconnue de la nature immortelle?…
Je m'égare; je prie qu'on m'excuse. Mais quand je pense à cet effroyable malentendu qui fit le malheur de deux êtres, dignes alors de tout le bonheur que la terre peut donner, je ressens encore les mouvements d'une révolte, non contre Dieu qui m'a châtié, mais contre l'humanité, qui ne m'a pas dit son secret, à moi, homme dans toute la loyauté de ma nature humaine.
La partie idyllique de mon amour n'a que ces épisodes qui ont préparé le drame. Je la vis, vendant des roses et je l'aimai. Elle me surprit griffonnant des vers et hésita à prendre au sérieux un amour sentimental qu'elle devinait. Puis, quand attristée de son isolement, inquiète de l'avenir, mue par une sorte de remords, elle me parla poésie et me tendit l'âme, j'hésitai à mon tour; je fus aveugle, impie, absurde et je me perdis, en la perdant…
Cette année-là, je ne la revis plus. La marquise de Chavanges se rétablit assez pour entrer dans une sorte de convalescence indéfinie qui est le bercement lent du dernier sommeil. Elle partit avec sa petite-fille et l'Anglaise pour l'Italie. Elles se fixèrent à Rome, pendant l'hiver. J'eus indirectement de leurs nouvelles, sans avoir le droit d'écrire. Je fus tenté, plusieurs fois, de m'adresser à miss Sharp; je n'osai pas. Étais-je sûr de ce que j'écrirais, de l'effet que produirait ma lettre, si elle était communiquée à Reine.
Je passai cet hiver dans une agitation douloureuse. J'allai beaucoup dans le monde, afin de le connaître bien, m'imaginant que j'avais besoin de m'y corrompre un peu, pour servir infailliblement la pureté de mon amour. Gaston voyagea. Je sus, à son retour, qu'il avait passé par Rome. Il me parla de l'installation de ces dames, dans un superbe palais, des hommages que la beauté de Reine s'attirait; mais la marquise avait la coquetterie patriote pour sa petite-fille; elle n'admettait aucun Italien parmi les prétendants.
—Tu gardes tes chances! me dit-il en riant.
Je ne lui avais fait aucune confidence; mais il savait à quoi s'en tenir.
Je lui demandai des nouvelles de miss Sharp. Il parut étonné de la question.
—Elle va bien. Ah ça! est-ce que tu voudrais faire la cour à cette blonde sentimentale?
—Pourquoi pas? repartis-je d'un rire que je croyais léger, moqueur, cynique, et qui fit hausser les épaules à ce mauvais sujet expert, qu'on ne pouvait tromper.
Au printemps, j'allai à Strasbourg, embrasser mon vieux maître, l'abbé
Cabirand: je lui fis ma confidence complète.
—Faites la demande à la grand'maman, dès qu'elle sera de retour, me dit-il sagement; et il ajouta: Voulez-vous que je m'en charge? je lui écrirai.
Je le remerciai. Il n'eût plus manqué que la rhétorique de l'excellent homme pour tout gâter. Je voyais en imagination sa lettre, sa grosse écriture, avec des citations latines et une devise en tête de la page, tirée d'un psaume!
Quand je revins à Paris, j'appris que ces dames l'avaient traversé, sans défaire leurs malles, et étaient reparties directement pour les Ardennes.
Gaston m'annonça que nous serions invités au château avec son père; mais qu'il n'y aurait ni chasses, ni tapage, ni hôtes nombreux. La marquise se croyait guérie, mais gardait une faiblesse qui rendait impossible toute hospitalité bruyante.
—Il y aura des séries, me dit mon ami. C'est une tournée de révision; la marquise l'a dit à mon père; elle compte bien cette fois qu'elle commandera le notaire, le curé et les violons pour l'automne. Prends garde à toi! Je t'avertis que si tu t'y prends mal, je m'en mêlerai.
—Pour me conseiller?
—Non, pour te supplanter. Après tout, Reine est une très belle personne.
J'eus un tressaillement que j'attribuai à cet éloge brutal, et non à la jalousie.
Avec quelle anxiété je comptai les jours, et dans quelles transes je fis le voyage!
Nous arrivâmes, par une matinée radieuse. Gaston chantait tout haut dans la voiture; moi, au bruit de sa voix, comme au bruit d'une cascade, je rêvais, et je me jurais d'être brave, habile.
Je ne fis plus de serment, quand je la vis, tant je fus stupéfait devant sa toute-puissante beauté.
Elle était revenue d'Italie, non pas transformée, mais arrêtée, fixée dans sa forme définitive, tout à la fois idéale et réelle. La tête avait gardé de cette atmosphère chaude, où flottent les atomes de la beauté suprême, une coloration, une perfection de teint, un agrandissement du feu dans le regard, un adoucissement plus profond du sourire sur la bouche, et aussi une façon plus artistique, en restant naïve, d'être belle, que nous n'avions pu le rêver. Des bijoux achetés à Rome complétaient cette transfiguration de sa physionomie. Je la trouvais grandie. C'était peut-être seulement qu'elle marchait plus haut sur la terre.
Elle nous accueillit avec autant de liberté qu'autrefois, mais avec une liberté plus mondaine, plus femme, moins jeune fille. Elle restait aussi chaste de maintien; mais elle était plus décolletée, et ses beaux bras faisaient cliqueter ses bracelets de corail ou de mosaïque qu'elle montrait fièrement, comme des souvenirs de voyage, en retroussant sa manche, en mettant son poignet blanc et ferme près des lèvres, sous les yeux.
Maintenant que je suis vieux et que je vois clair dans ce passé, je me rends compte du sentiment d'effroi, autant que d'adoration, qui me saisit à l'aspect de cette jeune fille, si vivante et si corporellement belle.
J'allais l'aimer, non plus seulement de cet amour mystique qui veut ruser avec la chair, mais de cet âpre amour, le vrai, celui qui confond tous les désirs et qui veut la possession complète.
Je dus la regarder avec des yeux qu'elle ne m'avait jamais vus, car, pour la première fois, elle baissa les siens, et sa poitrine se souleva, comme alarmée d'être si brutalement regardée.
Le père de Gaston était arrivé un jour avant nous. La marquise, si frivole qu'elle fût, avait sans doute posé la condition de cette visite pour nous admettre. Peut-être aussi, en faisant, par séries, l'inventaire des prétendants à la main de sa petite-fille, voulait-elle avoir à sa portée, dans le cas d'une décision, un partenaire pour conclure aussitôt le mariage. M. de Thorvilliers était mon tuteur, en même temps que le père de Gaston. Il pouvait être le répondant de l'un et de l'autre.
Miss Sharp paraissait me garder rancune et ne plus vouloir de mon secret. Elle fut d'une politesse exacte, sans sourire, et je ne la rencontrai plus dans la bibliothèque.
Il est vrai que je me souciais peu des livres; que je ne voulais plus trouver de prétextes pour m'isoler. J'avais la fierté de mon âge, de mon nom, et aussi, je puis l'avouer, de ma figure.
Le soir de mon arrivée, pensant aux honnêtes intentions de mon maître, je me disais, devant mon miroir:
—C'est moi qui la demanderai; c'est moi qui l'obtiendrai d'elle-même, moi, moi!
Le lendemain de ce pacte orgueilleux avec mon pauvre courage, je me trouvai tremblant devant Reine de Chavanges, que je rencontrai de bon matin, dehors, quand je la croyais encore chez elle.
Je n'avais pas dormi; j'étais tout en feu, et quand je la vis, venant de la partie du jardin située devant le balcon de la bibliothèque, où l'on cultivait toutes les variétés de roses, les mains chargées de fleurs, j'eus une angoisse subite qui faillit me rendre muet.
Elle fut surprise de me voir, et rougit, comme je rougissais. Ce fut elle qui parla d'abord.
—Par quel miracle êtes-vous descendu avant neuf heures?
Elle riait. J'osai sourire.
—Et vous, mademoiselle?
—Moi, c'est mon habitude. Vous ne le savez pas?
J'aurais pu répondre que je le savais; que c'était pour cela que j'étais venu dans le jardin. Mais je ne voulais pas mentir, quand j'étais tourmenté du désir d'être vrai.
—Non, mademoiselle, je ne le savais pas.
Elle fut contente de ma réponse. Mon mensonge l'eût blessée.
—Vous me prenez donc pour une Parisienne? Je suis une campagnarde; mais vous?
—Moi, je suis un paysan.
—Oh! un paysan qui fait des vers!
—Une campagnarde qui admire Victor Hugo et qui traduit Byron!
—J'ai fini mes lectures et mes études.
—Et moi, mademoiselle, j'ai suivi votre conseil: je ne fais plus que de la prose.
Elle porta sa botte de roses à son visage pour les respirer et ne répliqua pas. Je m'enhardis, et, montrant les fleurs:
—Est-ce que vous avez encore une vente de charité?
—Non.
—Tant pis.
—Pourquoi?
—Je vous achèterais votre récolte.
—Tout cela? Ce serait bien cher!
Sa voix s'était légèrement voilée, et, se masquant avec les roses, elle fit quelques pas dans l'allée.
Le sang me battait dans les tempes, avec force. Je marchais à côté d'elle. J'eus peur qu'elle ne rentrât bientôt, et, m'arrêtant, pour l'inviter à s'arrêter, du ton le plus léger, ou le moins fort que je pus prendre, je lui dis:
—Si vous n'en vendez pas, en donnez-vous?
Elle se démasqua, et, me regardant pendant une seconde, de ses yeux noirs, profonds et clairs.
—A ceux qui sont mes amis? Oui, volontiers.
—A ce titre, je puis prétendre…
—Oh! s'écria-t-elle, avec un rire qui vibra sans amertume, ne prononcez pas ce vilain mot, prétendre! Je l'ai pris en horreur. Êtes-vous mon ami? Dites-le moi, simplement, sans prétention.
J'essayai de mettre toute mon âme dans une réponse banale:
—Oui, je le suis.
—Eh bien, voilà une rose!
—Merci.
Nous fîmes encore quelques pas. Nous allions nous trouver hors du parterre, dans la place nue et sablée qui séparait le jardin de la maison. Elle s'arrêta, hésita, puis se retournant et rentrant dans l'allée:
—Gaston n'est pas descendu avec vous?
—Non.
—Le paresseux! il dort encore; il ne s'éveille avec l'aurore que les jours de grande chasse. Mais, au fait, vous ne m'avez pas dit pourquoi vous êtes descendu de si grand matin?
Le nom de Gaston m'avait rendu jaloux. Je devins intrépide.
—Si je vous le dis, vous vous fâcherez peut-être!
Reine me regarda, mais de côté, non plus directement. Ses sourcils se froncèrent, puis se détendirent. Elle prit cet air de dignité qui lui allait si bien dans ses hardiesses, qui la défendait mieux que toutes les réserves.
—Que pourriez-vous me dire, monsieur d'Altenbourg, qui pût me fâcher?
Cette fierté, tempérée par un sourire, au lieu de m'intimider, me rassura.
—Si je vous disais, par exemple, que je n'ai pas eu de peine à m'éveiller, parce que je n'ai pas dormi, et que, sans espérer vous rencontrer, j'avais hâte de venir dans cette partie du jardin où vous venez si souvent!
Je suffoquais; je m'arrêtai.
Elle eut un sourire plus doux et sa voix se fondit dans son sourire.
—Il n'y a rien là-dedans qui puisse me fâcher.
—Et si je vous dis que je vous aime?
Elle me frappa légèrement le bras, avec la botte de roses, pour m'interrompre et essayant de plaisanter:
—Vous m'avez déjà dit que vous étiez mon ami.
—Votre ami, oh! oui, je vous le jure; car je puis l'être, même malgré vous… mais, votre… mari?
Elle eut un petit rire et un petit frissonnement:
—Oh! cela! c'est plus sérieux!
—Cela vous effraye?
—Non.
—Cela vous étonne?
—Eh bien, non! Mais je m'imaginais que vous m'auriez dit cela autrement, moins vite, moins brusquement.
—Vous voulez de la prose!
Mon aveu lancé, je me sentais devenir brave. Elle avait baissé la tête. Je ne voyais pas sa figure; mais dans l'ombre projetée par son chapeau de jardin, je distinguais la rougeur qui envahissait son cou.
Après un court silence qui me parut bien long, elle se redressa:
—Après tout, vous avez raison de me parler ainsi, et vous auriez bien tort d'ajouter quoi que ce soit. J'accepte l'amitié, j'y compte, et je vous donne franchement la mienne. Je vous en avertis; elle a plus de prix que mes roses; car je n'ai pas eu jusqu'ici un ami. Tous ces jeunes gens qui défilent, qui demanderaient ma main à cause du million qu'on peut y mettre, ne voudraient pas de mon amitié, sans dot. Nous avons des raisons pour être amis. Cela suffit-il pour être mari et femme? Je vous scandalise, n'est-ce pas?
Je n'étais pas scandalisé, j'étais inquiet.
Elle continua:
—Que voulez-vous? On m'a tant parlé du mariage que je suis tout à la fois blasée sur cette idée et mise en défiance pourtant. Depuis deux ou trois ans, à chaque coup de chapeau qu'on nous donne dans la rue, à chaque invitation qu'on m'adresse dans un bal, je me dis:—Ah! mon Dieu, en voilà encore un qui va demander ma main!—Je laisse bonne maman grossir le nombre des prétendants, espérant tout ensemble qu'il y en aura tant, que je ne pourrai choisir, et que dans cette quantité, j'en trouverai peut-être un.
Reine affectait la gaieté; mais la tristesse se montrait. Je voyais distinctement toutes sortes d'idées voltiger comme des papillons autour d'elles, en faisant mouvoir leur reflet sur son visage. Pour la première fois, cette jeune fille qui disait ordinairement tout ce qu'elle voulait, était agitée de la volonté fière de dire ce qu'elle avait toujours réservé. Son instinct pudique, sa raison hâtivement mûrie, et aussi sa jeunesse qui s'épanouissait au soleil levant, la troublaient, l'agitaient, lui donnaient un embarras qu'elle savourait, tout en essayant de s'en affranchir.
Elle marcha plus vite. L'allée du parterre aboutissait à un couvert de tilleuls. Nous allâmes jusque-là, et nous nous arrêtâmes devant l'ombre trop épaisse. Reine retira son chapeau, le laissa tomber sur un banc de pierre qui était adossé aux tilleuls, passa la main sur le bandeau de ses cheveux, et me regardant en face:
—Je comprends que vous ne pouvez pas me demander autre chose que de devenir comtesse d'Altenbourg. Vous êtes obligé de me dire ce que tous ces messieurs me diraient s'ils n'avaient pas peur que je leur rie au nez; ce que Gaston me débite pour se moquer de moi. Oui, c'est dans l'ordre, et pourtant cela ne me rassure pas. Dans les romans, au théâtre, le mariage est un dénouement; dans la vie réelle, il est un commencement. Je redoute ce commencement, et j'aurais honte d'avoir dénoué mon petit roman sans l'avoir commencé… C'est bien hardi ce que je vous dis là. Mais j'ai été si mal élevée. Vous devez vous en douter.
Elle eut un rire nerveux. Les roses la gênaient; elle les jeta sur le banc, à côté de son chapeau, et joignant les deux mains avec force:
—Encore, si l'on ne m'avait jamais parlé que de mariage! Je l'accepterais comme un hasard qui ne doit pas effrayer une âme vaillante, et je me dirais que je suis résolue à être, quand même, une honnête femme, comme ma mère. Mais, si vous saviez! si vous saviez! Bonne maman ne retient pas tous ses souvenirs. Elle en laisse s'envoler qui sont de singuliers avertissements pour une jeune fille, et de singulières leçons pour une jeune femme. Elle a parfois des repentirs qui sont aussi profanes que ses gaietés; et puis miss Sharp, la sentimentale miss Sharp ne veut pas que je me marie, sans être bien sûre d'aimer mon mari, comme un héros; et puis, il y a les poètes dont on ne se méfie pas; et puis, il y a cela, tenez, ce soleil, ces roses, je ne sais quoi encore qui me conseille le bonheur, sans me le montrer, en me faisant redouter de l'accueillir trop vite, trop tôt… Puisque vous êtes mon ami, je ne me gêne pas avec vous; eh bien, la vérité, c'est que je souffre et que je sens que je ne dois pas souffrir. Qu'avez-vous à me dire pour me consoler et me rassurer?
Elle était resplendissante et son beau visage était comme un ciel ouvert où l'on voyait combattre des dieux. Elle avait fait un grand effort pour me dire cela. Son front était rougi, ses yeux pétillaient d'un rire moqueur ou d'une larme.
Moi, ébloui, enivré, j'aurais voulu la prendre entre mes bras et dans un baiser lui donner l'initiation au bonheur sacré qu'elle rêvait et que mon amour sacré lui eût gardé!
J'étais sans doute très pâle, dans l'extase ardente qui accumulait le sang au cœur et qui m'étouffait.
Elle m'observait et se trompa à cette pâleur.
—Vous aussi, vous souffrez, me dit-elle avec une candeur d'enfant. Je vous fais de la peine. Ce n'est pourtant pas ma volonté; mais il faut bien que nous nous expliquions.
Ce qu'il y avait d'innocence radieuse, en elle, autour d'elle, sur son front, dans ses yeux, me pénétra. Mon cœur battit avec moins de violence; je lui souris d'un sourire fraternel, me croyant bien fort, parce qu'elle était bien pure, malgré tout.
Elle s'assit sur le banc, en repoussant les roses, et, me montrant une place à côté d'elle:
—Causons raisonnablement; voulez-vous?
—Ce n'est donc pas raisonnable, ce que nous avons dit?
Elle reprit en secouant la tête:
—Je suis toujours plus romanesque que je ne veux l'être; c'est un défaut qui me vient de bonne maman. Je voudrais avoir le sang-froid de miss Sharp… Je vous propose de ne plus parler de tout cela, au moins pendant huit jours; voulez-vous?
—Je veux tout ce que vous voudrez.
—C'est une réponse de prétendant.
—C'est la soumission d'un cœur qui vous aime.
Elle eut un battement des paupières, sur ses yeux noirs qui se rallumaient et qu'elle voulait éteindre.
—Avec quelle facilité, vous autres hommes, vous prononcez certains mots! Eh bien, moi, monsieur mon ami, je vous estime beaucoup, mais je ne sais que vous répondre, pour ne pas forcer la vérité. Ne dites rien à bonne maman. N'allez pas me demander en mariage; je refuserais. Faisons-nous un secret à nous deux de cette promenade. Restez avec moi ce que vous étiez hier, bon, simple, confiant. Quand j'aurai pris mon parti, je vous le dirai loyalement. Est-ce convenu?
Elle me tendit la main que je saisis, que je gardai et qu'elle n'essaya pas de retirer.
—Si je vous renvoie, ajouta-t-elle, vous vous en irez sans me maudire?
—En vous aimant toujours.
—Ah! voilà que vous contrevenez déjà à la convention!
Elle pencha la tête, qu'elle secoua pour me gronder. Elle était adorable de grâce.
—Et si vous ne me renvoyez pas? lui demandai-je doucement.
Elle rougit de nouveau, voulut rire; mais son rire était factice:
—Si je ne vous renvoie pas, vous vous en irez par condescendance, parce que vous me gêneriez.
Je me serrai un peu contre elle:
—Pourquoi?
Elle se tourna vers moi. Ses yeux parurent se troubler; elle me dit lentement, presque confuse de ce qu'elle avait entrepris de dire:
—Parce que celui auquel je laisserais deviner que je l'aime ne recevra de moi, tout haut, cet aveu que le jour de notre mariage.
—Ah! si je devinais jamais cet aveu! dis-je en portant sa main à mes lèvres et en la couvrant de baisers.
Sa main frémit dans la mienne mais se détendit, et les doigts s'allongèrent sous la caresse. Reine était un peu pressée contre moi; je crus qu'elle s'appuyait; je l'enlaçai pour la soutenir. Le vertige du sacrilège m'affolait. Je penchai mon visage sur le sien qui se renversait. Ses yeux qui s'étaient fermés avec langueur, palpitèrent, se rouvrirent, flamboyèrent. Elle se redressa, se dégagea, et, debout, à deux pas, indignée contre elle autant que contre moi, elle me dit, les dents serrées:
—Vous feriez bien de partir tout de suite.
J'allais protester, m'excuser. Elle m'interrompit d'un geste énergique:
—Non, non, pas un mot, je vous en conjure! C'est ma faute encore plus que la vôtre.
—Comme je vous aime! m'écriai-je, sans calculer si ce cri d'amour n'était pas, dans ce moment même, un redoublement d'offense.
Mais cette imprudence parut me donner la victoire.
Elle s'approcha de moi, et plongeant ses yeux dans les miens:
—Si je vous en disais autant, me laisseriez-vous? partiriez-vous?
Je crus que j'allais tomber à ses pieds.
—Vous m'aimez?
Elle pencha la tête, se croisa les bras, se refroidit dans cette attitude pendant deux secondes, puis se redressant avec un soupir de lassitude, d'une voix étonnée, comme si elle venait de peser et de juger les paroles d'une autre:
—Franchement, je ne sais pas… Tenons-nous en à la trêve conclue.
Elle ramassa son chapeau de paille, ne le remit pas sur sa tête et s'avança dans le parterre.
Moi, tout décontenancé par ces brusques variations, sans remords d'avoir contredit notre amitié fraternelle, que démentaient inconsciemment ses précautions pudiques, agité, malgré tout, d'un espoir immense, incertain de ce que je pouvais dire pour ne pas la blesser dans cet état de surexcitation nerveuse, je ramassai naïvement les roses.
—Vous oubliez vos fleurs.
—Je n'en veux plus! laissez-les là.
Elle était redevenue la jeune fille despotique, hautaine, qui me désespérait si souvent; l'autre, qui avait rayonné et palpité d'une vie si vraie, si logique dans ses inconséquences, avait disparu.
Je jetai sur le tas de roses qu'elle laissait à terre la rose qu'elle m'avait donnée et que j'avais mise à ma boutonnière.
Elle se dirigeait vers le château, mais sans se hâter. Je me tins quelques instants en arrière, puis, l'ayant rejointe, je marchai à côté d'elle. La moitié de ce retour se fit en silence; pourtant, en arrivant à l'extrémité, du parterre de roses, elle me dit, tout à coup, d'une voix calme, limpide, presque gaie.
—Avez-vous lu Ruy-Blas, monsieur d'Altenbourg?
—Je l'ai vu jouer.
Le drame de Victor Hugo avait été représenté au mois de novembre précédent, pendant que Reine et la marquise étaient à Rome, et j'avais assisté à la première représentation. La pièce imprimée était sur une table, dans le salon du château. C'était Gaston qui l'avait apportée.
Comme mademoiselle de Chavanges s'était interrompue, je l'interrogeai à mon tour.
—Pourquoi me demandez-vous cela?
—Parce que miss Sharp voulait me persuader de n'accepter pour mari que le soupirant assez agile pour escalader, comme Ruy-Blas, ce balcon, là-bas, qui donne accès à la bibliothèque, et accrocher sa correspondance à la fenêtre. Mais comme ce héros ne courrait ni le risque d'une hallebarde, ni le danger de broussailles en fer, j'ai dit à miss Sharp que le moyen n'aurait rien d'héroïque. Une échelle de jardinier suffirait; on monterait chez moi, comme à la cueillette des pommes… Pourquoi faire? Je ne suis reine que par le prénom, pas même par le nom… On peut me parler, sans en mourir, me toucher même, sans en être foudroyé, et, à moins d'inspirer une passion à un valet de chambre…
Elle partit d'un éclat de rire étourdi. Cette gaieté m'attristait comme une cruauté envers elle et envers moi.
Elle poursuivit:
—Bonne maman ne trouvait pas l'idée absurde. Seulement elle n'a pas lu Ruy-Blas. De son temps, quand on escaladait un balcon, la fenêtre s'ouvrait. C'était bien plus grave. Je ne suis pas Juliette; vous n'êtes pas Roméo; aucun Montagu et nul Capulet ne nous gênent. La sérénade, l'échelle sont inutiles. Si je changeais d'avis, je vous le dirais, monsieur, mon ami. Au revoir!
Elle s'échappa, rentra au château. Moi j'errai encore dans le jardin, ravi d'avoir osé faire mon aveu, honteux de ce qui l'avait suivi, déconcerté du sang-froid de cette singulière fille, tour à tour si charmante et si effrontée.
N'était-il pas extraordinaire qu'elle eût pensé, de même que miss Sharp, à Roméo et Juliette? L'Anglaise lui avait-elle parlé de moi, en citant Shakespeare?