X
Ai-je besoin de répéter l'excuse que j'ai déjà invoquée?
Le vieillard ne raconte cette scène de jeunesse, de passion naïve, que pour faire mieux comprendre le désespoir qu'elle a amené, le malheur dont elle est la cause. Je ne cherche à ranimer aucune étincelle dans ces cendres. Mon âme tout entière est à ma fille. Mais qui sait si ma fille, un jour, ne lira pas ces pages! Je veux qu'en apprenant de quel amour coupable elle est née, elle sache aussi de quel amour innocent et sublime l'adultère a été la revanche désespérée.
Au déjeuner qui suivit notre rencontre dans le jardin, Reine, sans affectation, ne m'adressa pas une seule fois directement la parole. Elle taquina M. de Thorvilliers, causa avec Gaston, avec tout le monde, librement, gaiement.
Je me dis qu'il y avait dans cette réserve une sorte de pudeur rétrospective et une précaution. Elle m'avertissait que je ne devais me prévaloir d'aucun droit, et qu'il fallait expier les témérités de notre promenade. Elle ne savait, d'ailleurs, comment me parler, pour rester simple et discrète. Si elle était familière, le serait-elle trop pour les autres qu'elle renseignerait, pour moi dont elle encouragerait la présomption? Enfin, elle commençait l'exécution du contrat. Ne pas se parler était le meilleur moyen de ne pas trahir les conventions.
Je fus donc calme et rassuré.
Quand je me retrouvai seul, j'analysai les émotions de ma promenade, et j'en conclus, avec fierté, que si je n'étais aimé déjà, je le serais bientôt; qu'un combat s'était livré entre la pureté et la jeunesse, entre la raison d'une jeune fille émancipée par la sagesse mondaine et ses instincts féminins; qu'elle s'était défendue sincèrement, comme elle s'était exposée candidement; que les influences de sa grand'mère, de miss Sharp et les élans de sa nature motivaient ces ondulations de caractère qui effaraient parfois ma logique, et, qu'après tout, elle était intelligente, bonne et admirablement belle.
Je n'avais à m'effrayer que de l'immensité du bonheur entrevu. Je n'avais pas assez souffert pour le mériter.
Mais le lendemain et le surlendemain, quand, poursuivant la même tactique, Reine ne m'adressa pas davantage la parole, affecta de causer avec Gaston, devint presque tendre, câline avec lui, je commençai à m'alarmer. La stratégie ne me paraissait pas devoir aller jusque-là. Je n'étais pas encore jaloux; je comprenais que je pouvais l'être avec frénésie.
Je donnai un prétexte à cette inquiétude. Je connaissais la témérité de Gaston. Il n'avait guère de principes que ceux qui suffisent pour se tenir bien dans la bonne compagnie. Le décorum le retenait, sans l'obliger; mais il rusait continuellement avec la morale. Il avait un esprit si habile à se risquer; il trouvait des sous-entendus si ingénieux pour ménager les oreilles, le goût, en piquant la curiosité la plus équivoque; je lui avais si souvent entendu répéter que dans le monde, dans le meilleur, il ne faut jamais craindre, même sans plan arrêté, d'amorcer à tout hasard, le cœur et les sens des jeunes femmes et des jeunes filles, comme on amorce, en passant devant une belle eau, les poissons qu'on n'a pas l'intention de pêcher; je connaissais si intimement sa perversité élégante, parfaitement gantée, qu'en lui voyant prendre plus fréquemment la main de Reine; qu'en le voyant se pencher à son oreille, pour lui murmurer je ne savais quelles paroles qui faisaient rire parfois et parfois rougir mademoiselle de Chavanges, je sentis sourdre en moi un dépit nouveau et s'amasser de la colère.
Si Reine avait ajourné nos fiançailles, moi je les avais accomplies. Je ne voulais permettre à personne de mettre une ombre sur cette âme que je m'adjugeais, d'alarmer une pudeur qui était celle de ma femme, de jeter dans cette nature abondante et saine, aucun ferment dangereux.
Le souvenir même de cette langueur dans le jardin me faisait supposer des périls, des surprises, de la part d'un mauvais sujet sans scrupules comme Gaston.
Au bout de huit jours, j'étais tout à fait au supplice.
On devait le voir. Reine s'en aperçut, mais elle s'offensa de cette inquiétude, comme d'un manque de confiance; elle la bravait en l'irritant.
Sans me parler davantage, elle me décochait indirectement des traits que seul, d'abord, je reconnaissais pour être à mon adresse, et qui parurent ensuite, à tout le monde, m'être trop manifestement destinés, quand, à plusieurs reprises, je me trahis.
Miss Sharp, qui ne savait rien sans doute de la scène du jardin, et qui pendant ce dernier séjour de moi au château, était restée dans une réserve complète à mon égard, me prit cependant en pitié.
Un soir, dans le salon, après dîner, nous nous trouvâmes pendant quelques instants isolés.
Les portes-fenêtres ouvrant sur le jardin étaient ouvertes. On avait roulé sur le perron le grand fauteuil de la marquise. Reine sur un tabouret, aux genoux de sa grand'mère, caquetait gentiment avec M. de Thorvilliers et Gaston.
Miss Sharp était près de se retirer, selon sa coutume. Elle me rencontra accoudé à l'angle du piano. J'écoutais de loin, avant de m'approcher, le bavardage qui s'envolait dans le jardin. Il faisait sombre dans la partie où j'étais; je ne pouvais être vu. Je fis un geste de douleur ou de dépit. Miss Sharp qui passait à côté de moi s'arrêta et me murmura:
—Prenez garde! Vous êtes jaloux!
Je tressaillis; je voulus nier.
—Oui, oui, vous êtes jaloux, reprit-elle, en me touchant le bras: je le sais, je le comprends. Soyez-le beaucoup, si vous voulez, mais ne le laissez pas voir. Vous le deviendriez avec raison; tandis que vous n'avez encore aucune raison pour le devenir.
Elle n'attendit pas ma réponse et disparut sans bruit.
Cette sympathie de miss Sharp me fortifia; ce conseil me plut. Je rejoignis la groupe des causeurs. Je m'appuyai au dossier du fauteuil de la marquise; je fis ma partie dans le caquetage entamé; il paraît que j'eus de la verve, plus que d'habitude; Gaston le constata en riant et m'en félicita.
Un peu plus tard, la marquise étant remontée chez elle, reconduite par sa petite-fille, le duc de Thorvilliers et Gaston étant descendus dans le parc, je guettai le retour de Reine, et seul avec elle, quand elle redescendit, je l'abordai résolument et lui dis:
—Voilà les huit jours expirés; dois-je partir? dois-je rester?
—Déjà! répondit-elle gaiement. Oh! comme le temps passe! Est-ce qu'il vous a paru long?
—Vous voyez que je l'ai compté!
—Si je vous demandais de me faire crédit?
—Je consentirais; à une condition…
J'allais, maladroitement, lui parler de Gaston, de son jeu avec lui.
Elle m'interrompit:
—Oh! sans condition! Je croirais que le courage va vous manquer.
—Vous avez raison, répliquai-je, j'aurais l'air de douter de vous. Sans condition!
—Merci, et je vais vous prouver que je vous estime. Huit jours ne me suffisent plus, il m'en faut quinze.
—Tant que cela?
—Oui, tant que cela. Cela prouve au moins l'importance que vous avez dans mon esprit, et c'est pour vous punir. Prenez garde qu'à l'échéance je ne vous demande un mois!
Je me soumis de bonne grâce. Les jours suivants, elle me parla davantage, elle parla moins à Gaston.
J'étais ravi. Mais Gaston n'était pas homme à laisser diminuer la petite importance qu'il avait prise pendant huit jours. Je crus m'apercevoir qu'il se révoltait; qu'il insistait à toute occasion; qu'il menaçait même.
Trois jours après ce renouvellement du pacte, entre Reine et moi, un matin, avant le déjeuner, Gaston entra dans ma chambre, gai, moqueur comme d'habitude, le cigare à la bouche, une rose à la boutonnière; mais sa gaieté, à certains moments, vibrait; ses yeux avaient des reflets d'acier qui en changeaient la couleur.
Il ne me dit pas bonjour; s'assit familièrement sur le bras d'un grand fauteuil, huma par trois fois son cigare, et me dit brusquement:
—Est-ce que c'est toi qui défends à Reine d'être avec moi comme par le passé?
Mon cœur tressauta; j'étais surpris et, dans le premier moment, plus fier qu'alarmé de cette plainte, qui me reconnaissait des avantages.
—Tu es fou, lui dis-je avec bonté.
—Ne t'évade pas. Réponds nettement.
—Je réponds non. J'ajoute que c'est me supposer fat que de m'attribuer cette prétention, et c'est faire injure à mademoiselle de Chavanges.
—Jésuite, va!
—Quel jésuitisme vois-tu là dedans?
—Est-ce que je ne sais pas bien que tu fais la cour à mon ancienne camarade?
—Tu n'as pas de mérite à deviner que je l'aime. Qu'as-tu donc ce matin?
Il partit d'un grand éclat de rire.
—Je n'ai rien. Je m'amuse de la comédie que vous me donnez depuis huit jours, Reine et toi, et je voudrais être dans la coulisse. Qu'est-ce qui s'est passé entre vous? Voyons, je suis ton ami, presque ton frère, tu me dois une confidence. Je la veux, je l'exige.
—Il ne s'est rien passé!
—Tu me dis cela, en face? Répète-le devant la glace. Tu n'oseras pas; tu te verrais rougir.
Je sentis en effet le sang m'envahir les joues.
—Encore une fois, Gaston, tu es absurde, avec tes suppositions.
—Vrai? dit-il, en se levant et en envoyant des bouffées de tabac au plafond, vous n'avez pas de rendez-vous au jardin, à la bibliothèque, ailleurs, que sais-je? Si tu pouvais te rendre compte de l'étrangeté de votre attitude! Vous vous parliez trop peu devant le monde, il y a quelques jours, pour n'avoir pas trop de choses à vous dire en tête-à-tête; à moins que le dialogue ne soit remplacé par la correspondance. Pendant ce temps-là Reine trouvait bien le moyen de m'extraire des détails sur ton compte. Maintenant elle en sait assez; tu as complété les renseignements… Montre-moi un de ses billets doux!
—Gaston! Gaston!
—Tu t'emportes, parce que je vois dans ton jeu.
—Il n'y a pas de jeu, et je ne m'emporte pas. Je te le répète, mes sentiments pour mademoiselle de Chavanges ne sont pas des mystères pour toi. Dès le premier jour, je te les ai avoués et tu as été le premier à m'encourager.
—C'est possible; mais tu es ingrat.
—Je t'affirme sur l'honneur!…
Il redoubla de gaieté:
—Diable! tu en es là? Tu jures sur l'honneur? En pareille matière, plus un serment est gros, plus il cache de secrets. Quand on offre son honneur pour caution, c'est qu'on est en train d'ébrécher celui…
J'étais indigné:
—Gaston! je te défends de continuer.
—Ah! ah! les choses en sont à ce point? Eh bien, au lieu de me fâcher, je vais te donner un conseil. Tu commets une grande maladresse. Tu me refuses pour allié; prends garde de m'avoir pour adversaire!
—Je veux te garder pour ami.
—C'est en ami que je te parle, en ami de Reine aussi. Pourquoi ne pas recourir à ma vieille expérience? Je vous aiderais; je serais un excellent confident. Vous vous y prenez mal.
Je voulus protester; Gaston m'arrêta d'un geste.
—Quand je te dis qu'on ne peut pas me tromper. J'ai le flair de l'amour. Lorsqu'il commence à fleurir quelque part, je le sens tout de suite, et cela me rend amoureux. Méfie-toi! Je me contenterais de vous voir cueillir la fleur éclose; si tu prétends me la cacher, je la cueillerai pour moi. Tu entends!
—C'est à propos de mademoiselle de Chavanges, que tu parles ainsi? murmurai-je avec stupeur.
—Pourquoi pas? Reine sera une femme comme les autres, plus jolie, plus désirable que bien d'autres! Elle ne voudrait de moi, pour mari, qu'à la dernière extrémité, et que si sainte Catherine la menaçait. Je ne sais pas trop si, à ce moment-là, je me déciderais à l'épouser. Je ne tiens pas à la reconnaissance des vieilles filles; je tiens davantage à la discrétion des jeunes. Sans être présomptueux, je crois que si je le voulais bien… comme je sais vouloir, avec une nature aussi complète que celle de mademoiselle de Chavanges, il ne me faudrait pas beaucoup d'efforts pour la faire rire de ce qui la rend rêveuse, et pour incruster un solide baiser sur cette jolie bouche…
A la grossièreté de ce propos, je me sentis pris d'une fureur sacrée.
—Tais-toi, misérable! C'est abominable de parler ainsi. Pas un mot de plus, où nous nous fâcherons.
J'étais pâle; je tremblais de tous mes membres. Je me croyais tout entier à l'indignation que me causait cette impiété, ce cynisme. Depuis, en repassant mes souvenirs, j'ai compris que ces paroles brutales évoquaient précisément cette scène de tentation, d'ardeur, du fond du jardin qui, pendant une seconde, m'avait fait tenir mademoiselle de Chavanges dans mes bras. Le baiser dont il parlait avec impudence, ne l'avais-je pas souhaité? N'en sentais-je pas encore la fièvre irritante sur la lèvre? Je me croyais scandalisé; je n'étais que jaloux.
Gaston, plus expert que moi, vit mieux dans ma conscience.
—Je te fais venir l'eau à la bouche, me dit-il en ricanant.
Je m'avançai sur lui, sans trop savoir ce que je voulais, agitant la main, la levant.
L'aurais-je frappé? Pour le tuer, peut-être; non pour me contenter d'une insulte.
Il me saisit prestement, fortement, le poignet, sans paraître se défendre, et me maintenant ainsi, en me regardant avec ses beaux yeux qui rayonnaient:
—Encore une fois ne me mets pas au défi!
Il pâlissait à son tour, malgré son air de sang-froid.
—Au défi de commettre un crime? demandai-je solennellement.
—Au défi de te supplanter, d'aller plus vite que toi en besogne. Reine est embarrassée; c'est visible. Tu l'ennuies, autant que tu l'intéresses. Elle ne peut pas te demander d'avoir moins de respect; mais elle souffre d'être une madone. Elle craint de chercher une comparaison… prends garde que je ne la lui offre… Je te l'ai déjà dit, fais la cour à miss Sharp. Voilà une fille sentimentale qui te convient tout à fait.
L'idée de miss Sharp le remit en gaieté. Il me lâcha le poignet et se laissant tomber dans le fauteuil:
—Sais-tu qu'elle est jolie miss Sharp, délicate, blonde. Ah! les blondes, voilà ton affaire. Laisse-moi les brunes!
Son rire, devenu gros, secouait sa poitrine. J'avais repris un peu de sang-froid. Je devinais confusément que ma colère était une maladresse. J'aurais dû me mettre au ton de ses railleries. Je l'avais blessé; il me garderait rancune.
J'essayai de regagner un peu du terrain perdu. Je voulus le flatter.
—Mon cher Gaston, je ne te mettrai jamais au défi d'être plus aimable que moi; tu n'as pas de preuves à me donner de ta supériorité. Ne luttons pas. Je ne t'ai fait tort auprès de personne; ne me fais pas plus de tort que ma gaucherie ne m'en donne. Quant à miss Sharp, je l'estime…
—Tu dis cela bien froidement. Tu m'en as parlé avec plus de chaleur!
—C'est possible.
—Je sais qu'elle te trouve poli, aimable.
—Eh bien, je veux qu'elle garde cette bonne opinion de moi.
—A ton aise! Pourtant, avec elle, ton vœu de chasteté eût été plus facile, moins gênant.
Je tressaillis. Gaston allait-il se permettre sur le compte de mademoiselle de Chavanges un de ces commentaires impudiques dont il ne se privait guère.
Avec un fanfaron de vices et un vicieux assez intrépide pour tenir la gageure de ses fanfaronnades, tout était possible, tout était dangereux.
Je lui aurais sauté à la gorge, s'il avait continué. Mais il jugea inutile de me torturer davantage.
—Ainsi, ce n'est pas toi qui es cause des grands airs que prend avec moi mademoiselle de Chavanges?
—Non.
—Alors, c'est elle qui me le paiera.
Il paraissait adouci; mais la raillerie qui pétillait dans ses yeux, sans me provoquer davantage, me menaçait tout autant.
Il me quitta, en sifflotant, et sans me donner la main. La loyauté lui défendait de dissimuler tout à fait avec moi, et de me traiter autrement qu'en rival.
Il est parfaitement admis dans le meilleur monde qu'il est moins lâche de mentir aux femmes qu'aux hommes. Gaston voulait garder une certaine sincérité de rancune avec moi.
Voilà du moins ce que je pensai ce matin-là.