XX

Je ne dois plus que la confession de mes inquiétudes paternelles.

Je me suis cru obligé de raconter, en détails, l'histoire de cette paternité coupable. Mais j'ai tenu à montrer comment elle devait inspirer de pitié. J'ai eu peur si souvent d'avoir besoin de m'adresser à des cœurs, farouches dans leurs vertus ou leurs préventions, qui verraient, d'abord et surtout, dans ma fille, un scandale monstrueux, que j'ai toujours eu la crainte d'oublier une excuse concernant sa naissance.

Ce n'est pas mon pardon que je plaide, c'est celui de cette chère et belle innocente.

J'ai abrégé, j'ai refroidi bien des confidences dont je n'ai montré que la cendre, dont j'ai gardé le feu…

On me dispensera donc de raconter ma douleur, mon deuil, mon remords, mes visites au tombeau de la duchesse de Thorvilliers, si vite abandonné par ceux qui le firent bâtir fastueux et mensonger.

Tout ce côté sombre de ma vie, saignant encore, je le garde. Il est inutile au but que je veux atteindre. J'ai tant à parler de ma fille, que je ne parlerai plus autant de moi.

Je le répète, si j'écrivais un livre, j'aurais quelques chapitres de mélancolie à ajouter, et pour ceux qui veulent dans les histoires romanesques, invraisemblables à force de vérité, autre chose que l'extraordinaire dans les événements, c'est-à-dire un intérêt philosophique, cette analyse du veuvage d'un prêtre, qui acceptait la paternité comme une grâce et une expiation, cette analyse-là serait curieuse à faire, curieuse à lire.

Mais il suffit aux hommes discrets et graves qui doivent lire spécialement ces pages, de savoir que, si je fus accablé de ce malheur, j'eus bientôt repris le courage, l'énergie, l'activité nécessaires pour veiller sur mon enfant.

Le duc joua convenablement son rôle. Il revint assez à temps pour les funérailles; il eut l'apparat d'un très grand deuil.

Le docteur, dans plusieurs conférences, régla avec lui ce qui concernait la petite fille, et le duc parut très reconnaissant au grand médecin de la peine qu'il acceptait. Il s'excusa, pour sa part, de ne pouvoir garder près de lui son enfant. Il n'avait ni mère, ni sœur, ni cousine, aucune parente à qui il pût la confier. Tous les arrangements que le docteur prendrait, et qui seraient compatibles avec le nom de Thorvilliers, avec l'affection légitime d'un père pour sa fille, avec la fortune aussi dont l'enfant héritait et dont il avait à régler l'emploi, étaient acceptés d'avance.

Il ne voulait certes pas qu'on mît vulgairement en nourrice la fille du duc de Thorvilliers! Mais il consentit à ce qu'on louât pour elle, aux portes de Paris, à Meudon, dans une situation particulièrement salubre, une jolie villa; qu'une dame présentée par le docteur, eût la direction de cette nursery élégante. Il prit lui-même la peine de visiter une fois l'installation, trouva tout parfait, et déclara qu'il pourrait repartir désormais sans inquiétude. Les intérêts qu'il avait en Italie nécessitaient son prompt départ et servaient sa douleur.

Il comptait bien, d'ailleurs, recevoir du docteur des bulletins réguliers sur la santé de la petite fille; tous les mois, ce serait assez.

Je ne sais au juste tout ce qui fut dit dans ces conférences courtes, hâtives. Je crois qu'il fut inutile au médecin d'exercer aucune pression, ni de faire aucune allusion à ce qu'il savait.

Le duc, convaincu de la fermeté, de l'habileté, de la discrétion du savant, n'eut pas la maladresse d'hésiter, et ne joua que tout juste ce qu'il fallait pour la comédie sentimentale et paternelle à laquelle sa première fourberie le condamnait.

Quant à moi, je n'apparus pas dans ces explications. Qu'étais-je? Une nuée qui avait contenu un orage, un fantôme de nuée vide et éraillée qui flottait à l'horizon. Il ne convenait pas au duc de s'inquiéter de moi, de paraître rien prescrire ou rien défendre qui me concernât.

J'ai dit que l'enfant de la duchesse héritait de la grande fortune qui n'avait pas été adjugée par contrat au duc de Thorvilliers. Gaston, pour épouser cette riche héritière prévenue contre lui, avait dû se défendre d'un calcul d'intérêt. Il l'avait pris de très haut, quand le vieux notaire de la famille de Chavanges s'était excusé pour des conditions qui étaient traditionnelles dans la famille.

Ce désintéressement, assez habile dans le présent, et qui ne pouvait être préjudiciable dans l'avenir que si le duc n'avait pas d'enfant, avait été pour Reine une des raisons déterminantes de ce mariage. La jeune fille qui se croyait trahie, méconnue par moi, s'était dit qu'après tout Gaston était moins ambitieux de fortune qu'elle ne l'avait cru. Elle l'estima presque de n'avoir pas été un spéculateur, le jour où il avait conduit à l'autel l'amie d'enfance, l'admirable créature qu'un grand désespoir lui donnait à consoler.

Cette résignation du duc à un contrat qui limitait sa gestion des biens de la duchesse, facile au début, devint bientôt forcée. La duchesse, en se réveillant de ce sommeil douloureux de son âme, pendant lequel elle s'était livrée à un homme qu'elle n'aimait pas, n'avait pu songer à corriger par des libéralités dont elle avait gardé le droit, ce qu'il avait pu y avoir de rigoureux ou d'injuste dans les précautions du contrat.

Gaston avait donc un intérêt positif à être père. La crainte d'un scandale et d'un ridicule désastreux, qui se mêle toujours aux plus tragiques aventures conjugales, ne l'eût pas arrêté, que la raison économique l'eût fléchi. C'était à son orgueil à s'arranger avec sa résignation.

Si Gaston songeait à moi, s'il pouvait me supposer (ce qui eût été bien invraisemblable de sa part) une tendresse paternelle capable de me pousser au rapt de mon enfant, il était si sûr de sa force, si certain de n'avoir qu'à étendre la main, qu'à faire un signe pour écraser le prêtre interdit, qu'il ne craignait rien. D'ailleurs, le docteur était ma caution, et puis Gaston pouvait me haïr, mais il ne pouvait pas ne pas m'estimer.

Il est plus facile de duper son cœur que sa raison, de s'infiltrer la haine que le mépris.

—Me haïssait-t-il? me hait-il? Je n'en sais rien.

Tout homme d'esprit a un fonds inaltérable de justice qu'il violente, à son gré, mais qu'il ne peut méconnaître. Voilà pourquoi il y a toujours une ressource pour la vertu avec un coquin spirituel qu'on peut convaincre, et pourquoi il y a-t-il toujours aussi un danger permanent pour l'innocence devant l'égoïsme avisé qui ne veut pas qu'on le persuade.

La méchanceté est une des formes de l'ignorance, et souvent une des feintes de l'esprit. La brute se satisfait; l'homme d'esprit se contraint dans la méchanceté.

Voilà mon sentiment. Je veux être juste envers l'homme que je veux vaincre.

Je crois donc que si je pouvais, que si quelqu'un pouvait offrir aujourd'hui au duc de Thorvilliers un gendre plus riche, plus en crédit, non en France, mais dans le grand monde européen, que le piètre débauché qu'il a choisi, il consentirait à l'échange.

Ce n'est pas par férocité d'instinct, par vengeance fatale qu'il livre cette belle et pure victime à ce monstre.

Il y a bien de tout cela dans sa conduite; mais il y a surtout le dédain du bonheur des autres, l'ambition de l'influence, de la fortune, l'esprit d'orgueil. Il faudrait lui prouver que son calcul est maladroit, pour le dissuader d'une action vile, dont il ne voit que les avantages mondains.

Après tout, ce mariage, envié par bien des mères, n'a d'inconvénient qu'à cause de l'état physique du prince de Lévigny. Mais le prince est homme du monde, et parera sa pourriture. Peut-être n'est-il pas inguérissable! Mais s'il l'était, sa mort, pourvu qu'elle arrivât quand le duc aurait obtenu de cette alliance tout ce qu'il en espère, laisserait une jeune veuve très riche, très jolie, qui pourrait être l'enjeu d'une nouvelle spéculation.

Voilà ce que pense le duc de Thorvilliers, et voilà ce qui m'épouvante. Voilà ce qui sert de prétexte à sa vengeance. Mais encore une fois, il n'y aurait pas de vengeance, si le duc trouvait plus d'intérêt à un bon et honnête mariage. Est-ce là l'envers ou le beau côté du crime?

Dieu sait si j'ai cherché ce beau et loyal mariage, si je l'ai rêvé, si, un moment même, je n'ai pas cru l'avoir trouvé! Mais que puis-je tout seul, pauvre, désarmé, redevenu obscur, interdit?

Ah! si j'avais le temps de redevenir le prêtre célèbre, honoré, respecté d'autrefois, je pourrais peut-être à moi seul sauver ma fille!

On m'a offert plusieurs fois de me relever d'un châtiment que j'ai si facilement accepté qu'il semble plutôt une humiliation volontaire. On trouve, en tout cas, que j'ai assez expié cette faute, restée mystérieuse, vagué. Les prêtres avec qui j'ai conservé des relations, ne sentant en moi ni révolte contre l'Église, ni cause de séparation plus longue, m'ont souvent offert leur intervention. Même aujourd'hui, après des refus qui tenaient à mes scrupules paternels, je n'aurais qu'à consentir à ma grâce!

A quoi bon? Je n'ai pas le temps; le danger est là; menaçant, terrible. On tue ma fille! Puis-je agir mieux que je ne le fais? Puis-je lui crier, à cette chère victime, que je suis son père? que l'autre la sacrifie, la vend? Elle ne le croirait pas; je l'ai si purement élevée. D'ailleurs elle est enchaînée par son nom.

Je ne puis lui flétrir le cœur pour la sauver, lui donner le mépris de sa mère, l'horreur de ma paternité sacrilège, en lui donnant l'horreur de la paternité apparente!

Voilà pourquoi j'appelle les honnêtes gens à mon secours.

* * * * *

Quand ma fille fut installée à Meudon, il me fut facile de louer une maisonnette tout près de là, et grâce au docteur X., qui sut me présenter avec assez de franchise, comme son ami, pour ne pas mettre en défiance la dame chargée de veiller sur la petite Marie-Louise; grâce peut-être aux conjectures que fit discrètement cette dame, qui ne devinrent jamais de sa part l'objet d'une tentative de curiosité; grâce à la nourrice qui m'avait vu chez la duchesse de Thorvilliers la nuit de la mort, et qui me prenait pour un médecin, je fus admis sans difficulté dans la villa, amené par le docteur, et quand j'appris que le duc, les affaires réglées, était reparti pour l'étranger, j'y vins assidûment, quotidiennement, m'initier à cette joie d'être père, regarder fleurir et s'épanouir ma fille.

Ce cher petit être, que je vis tout de suite dans sa beauté future, et qui dès le premier jour m'apparut rayonnant, ineffable, comme ces enfants divins auxquels les peintres donnent l'indulgence des fautes, dès les premiers balbutiements de la crèche, et qui bénissent de leurs doigts levés le monde, tout en cherchant la mamelle, cette adorable créature paraissait me comprendre.

Elle ne me consola pas. Les enfants, même quand on peut les avouer, après un grand deuil, n'en consolent pas; ils ajoutent à la sensibilité, loin de la calmer. On leur doit de pleurer plus aisément: c'est là leur grand bienfait.

Les joies particulières de la paternité ont ce mérite de ne rien distraire des émotions pieuses dont le cœur s'est empli. Ma fille mettait plus de ciel au-dessus, autour de ma douleur, et quand je la regardais dans ses langes, la dilatation de cet orgueil caché qui me gonflait le cœur, me soulevait de la terre, bien haut. Parfois, je me rêvais agenouillé dans un nuage, au pied d'un bambino qui m'emportait avec lui vers Dieu.

Mais les voluptés les plus profondes, les plus réelles, les plus humaines de cette contemplation m'étaient révélées dans les promenades que l'on faisait, par les beaux jours, dans la forêt.

La voiture s'arrêtait dans l'allée; la nourrice et la dame de compagnie entraient sous les arbres. Alors j'intervenais; je prenais un prétexte, ou plutôt je n'en prenais plus au bout de trois ou quatre fois, et, m'emparant de ma fille, j'étais père librement, au murmure des feuilles dans les arbres, au gazouillement des oiseaux qui chantaient le cantique de la vie; je la portais, je la berçais, je la regardais, je la buvais des yeux, l'effleurant, la goûtant de temps en temps de ma bouche, voulant lui communiquer mon âme, le secret de ma paternité, dans le souffle chaud et tremblant dont je l'enveloppais.

Je connus toute la plénitude de ce sentiment, supérieur à tous les autres, celui qui donne à l'homme plus qu'il ne lui promet, dont les déceptions sont encore une ivresse, puisqu'elles révèlent la gloire secrète du martyre.

Le roi Lear est digne d'envie; il souffre par tout ce qu'il y a de divin dans l'homme.

Comme je m'émerveillais de cette vocation paternelle, qui m'agrandissait en élargissant ma vie!…

Je ne veux faire aucune théorie, et ce n'est pas le cas de plaider une cause sociale, quand je plaide ma cause particulière. Les prêtres qui ont eu besoin de se marier sont des avocats suspects du mariage. On les croirait davantage, s'ils étaient désintéressés. Je ne veux pas, même à bonne intention, me dissimuler derrière les autres hommes, et solliciter les sympathies, en parlant au nom d'une foule. Je dirai seulement qu'il y a bien de l'amour paternel comprimé, déçu, refoulé, inconscient, dans des ardeurs, dans des résolutions de sacrifice qui se croient désintéressées des passions humaines.

Quant à moi, je me trouvais, je me découvrais; je savais pourquoi j'avais été amoureux de la pureté. J'étais dans la vie, pour aimer surtout de cet amour qui contient tous les autres.

Quand je me croyais poète, je cédais à un courant de tendresse qui me faisait rêver une œuvre palpitante à créer, à aimer.

Quand j'aimais de cet amour violent, viril, humain, dont les fièvres étaient entrecoupées d'apaisements chastes comme des bénédictions, je cédais à un amour qui ne se fût satisfait de rien d'égoïste et de simplement terrestre.

Quand, me croyant trahi, j'allais me jeter grelottant d'amour, avec un désespoir filial, au pied de la croix, c'était la vocation trompée de l'amour paternel qui me prosternait.

Combien de fois, à l'écart, sous les arbres, tout seul, en murmurant à l'oreille rose, aux yeux voilés de longs cils, à la bouche moulée par l'allaitement, ces mots qui me semblaient une formule créatrice, un fiat lux prêté par Dieu aux hommes: Ma fille! ma file! combien de fois ne me suis-je pas rappelé que du haut de la chaire, dans certaines minutes d'extase évangélique, j'avais eu du plaisir à dire à ceux qui m'écoutaient: Mes enfants! mes fils!

Ma fille me donnait le droit de penser à sa mère. Il me semblait que mon amour était légitimé dans le passé par cette innocence qui le purifiait dans l'avenir, dans l'infini. Je n'évoquais rien de profane; je voyais Reine de Chavanges pâle, mourante, brisée de sa maternité, me confiant notre fille, et en lui jurant de la protéger, de la garder avec un amour jaloux, qui nous unissait au delà de la mort, je la remerciais de m'avoir légué ce trésor.

Quelle eût été ma vie, si j'avais appris que la duchesse de Thorvilliers était morte, laissant une fille, et sans que j'eusse aucun moyen de m'en approcher!

Je frémissais, en la serrant contre ma poitrine, à l'idée que j'aurais pu la désirer, en être séparé.

J'aimais passionnément le bon docteur, pour avoir été le confident de Reine, pour rester le mien, pour me garantir cette possession de mon enfant.

Hélas! je ne prévoyais pas, je ne voulais pas prévoir que la séparation était inévitable, foudroyante…

Pendant six ans tout entiers, qui furent six années de printemps, d'aurore, de fleurs épanouies, de parfums, sans hiver, malgré les hivers (car les contemplations auprès du feu valaient les promenades au bois), pendant six ans, je savourai, je n'ose dire ce bonheur, mais cette vertu qui me rachetait.

Pendant six ans, j'eus une famille. J'avais avec le docteur toutes sortes de consultations, à la moindre indisposition de ma fille. Je lui appris ses premiers mots; je les entendis le premier. J'éveillai sa petite conscience. C'est moi qui lui enseignai à marcher, et quand elle trébuchait, j'étais aussi ravi qu'effrayé, car j'étais, d'avance, accroupi, courbé, prosterné devant elle et je pouvais la recevoir dans mes bras, comme dans un refuge, la rassurer en l'embrassant, me relever en l'emportant!…

Le duc recevait des nouvelles du docteur, en envoyait, sans donner aucune instruction superflue. Moi, je m'appliquais à restreindre, à dissimuler ma possession, à mesure que ma fille grandissait.

Ce ne fut pas moi qui lui enseignai le mot papa.

Mais en encourageant celle qui le lui apprenait, je savourais la mélodie de cette formule enfantine et je la prenais pour moi.

On ne m'appelait que le docteur Hermann à la villa de Meudon et dans le pays. Le grand médecin lui-même donnait l'exemple. Il avait d'abord souri de cette tricherie; puis il avait fini par s'y habituer tout le premier, et quand je lui faisais parfois remarquer en plaisantant que je n'avais pas de brevet, il me répondait à demi sérieusement:

—Voilà une petite fille qui vous donne vos grades. Vous verrez que vous serez bientôt aussi médecin que moi.

Mes prescriptions, en effet, en l'absence du docteur, étaient reçues avec autant de déférence que s'il les avait formulées lui-même.

Ma fille s'appelle Marie-Louise. La duchesse, qui l'avait fait baptiser, le jour même de sa naissance, avait voulu qu'elle eût ces deux noms, qui étaient ceux de sa mère. Le dernier m'associait indirectement à ce baptême, mais, sous prétexte d'abréviation, je disais simplement Louise.

Quand elle put parler, elle m'appela mon ami, et je partageai ce terme avec le docteur.

Au bout de six ans de cette vie contemplative, qui me paraissait si belle, que je la croyais éternelle, un jour, vers midi, le docteur vint me trouver.

Ce n'était pas l'heure des visites du docteur, qui étaient matinales ou tardives.

Je n'eus besoin que d'un regard, pour comprendre qu'il m'apportait une mauvaise nouvelle.

—Louise est malade?

—Non, mais le duc est à Paris, et je l'attends.

—Pourquoi?

—Il vient chercher sa fille.

—Sa fille!

Cela me parut subitement monstrueux que cet homme eût des droits sur mon enfant et songeât à venir la chercher.

—Il ne faut pas qu'il l'emmène, docteur.

—Vous êtes fou, mon pauvre ami.

En effet, j'étais fou; car je sentis immédiatement, dans ma tête, le retour d'une idée folle que j'avais eue et repoussée souvent, l'idée d'enlever ma fille, de partir avec elle, de fuir au loin, de disparaître pour le monde.

C'était le droit de mon cœur, c'était le devoir de ma sollicitude paternelle. Ce qui m'était resté de fortune, après le naufrage de ma charité, suffirait à nous faire vivre, et puis je travaillerais, je donnerais des leçons à l'étranger. Quel bonheur! Travailler pour elle!

Le docteur qui m'observait vit ce rêve insensé mais naturel, flamber dans mes yeux. Il appuya sa main douce et ferme sur ma main, ainsi qu'il avait fait six ans auparavant, et me répéta ce qu'il m'avait dit dans la nuit funèbre:

—Du courage, mon ami.

N'était-ce pas un appel direct à ma raison?

—J'aurais du courage, répondis-je avec un embarras mal dissimulé, s'il ne s'agissait que d'une séparation; mais pouvons-nous savoir ce qu'il fera de cette âme?

Le docteur eut un sourire de compassion à cette subtilité, à cette hypocrisie de ma conscience. Le père doublé du prêtre se servait de ce biais. Était-ce bien l'âme de ma fille que je voulais garder? N'était-ce pas aussi, et surtout, cette petite tête rose, ces cheveux bouclés, cette bouche adorée qui versait des harmonies si profondes et si délicates dans le mot d'ami?

—Rassurez-vous, me dit l'excellent docteur, avec une prescience admirable, cette enfant est un otage trop précieux pour que le duc n'en ait pas grand soin.

—J'ai peur de ses soins!

—Dites que vous en êtes jaloux!

Je répondis par un soupir.

—Eh bien! ne suis-je pas là?, continua le médecin. Pendant ces six années, le duc m'a donné des droits que je continuerai à faire valoir, et m'a confirmé ceux que j'avais reçus; et, à moins que je ne meure bientôt…

Il s'interrompit, frappé peut-être de cette éventualité, plus menaçante pour moi que pour lui.

Étrange égoïsme de la passion paternelle, j'eus un petit frisson; je regardai le docteur avec des yeux de médecin; je ressentis l'effroi de son âge; il avait trente ans de plus que moi. En effet, il pouvait mourir bientôt! Je n'avais pas pensé à cela. Que deviendrais-je, s'il mourait, si je restais seul! Il ne me resterait que la ressource de ce vol de mon enfant.

Mais quand le duc me l'aurait reprise, et l'aurait gardée pendant quelques années ou quelques mois même, me serait-il possible de la retrouver comme je la lui laissais? M'aimerait-elle encore? A six ans on oublie vite! Qu'est-ce que le souvenir pour ces ailes qui ne s'alourdissent de rien jusqu'à ce qu'elles aient la force de voler seules! Reconnaîtrait-elle son bon ami dans le ravisseur qui viendrait l'enlever à ses curiosités nouvelles? N'invoquerait-elle pas son faux père pour se défendre de son père véritable?

J'eus la terreur de ce danger, avec celle de la mort possible du docteur.

—Il serait plus prudent de ne pas la laisser partir! dis-je naïvement.

—De quelle façon?

—En osant poser des conditions au duc. Vous savez que je puis le démasquer, que j'ai une arme…

Le docteur, cette fois, haussa doucement les épaules.

—Pauvre ami! De quelle arme parlez-vous? De cette lettre qui vous a été léguée? C'est tout au plus une arme défensive contre le mari: ce n'en est pas une contre le père putatif. C'est l'illusion, le prétexte d'une mourante, pour vous faire aimer la vie. Que ferait au duc cette bulle de savon? Nous nous heurtons à un fait brutal. Il est le père selon la loi, et quand vous le menaceriez de démontrer que vous êtes le père selon la nature; que cette paternité clandestine est une revanche de sa félonie, vous auriez remué de la honte autour de votre fille, autour de sa mère, autour de vous, sans entamer, sans érailler seulement le granit sur lequel il s'appuie. Prenez garde! si vous tentez un acte violent, vous autorisez le duc à user de tous les moyens violents pour se défendre. La légalité est pour lui; ne mettez pas encore de son côté la pudeur, et ne l'obligez pas à paraître défendre l'honneur de sa femme, la légitimité de son enfant… Soumettez-vous, mon ami.

—Me soumettre à ne plus la voir! à la perdre pour toujours!

—Qui parle de cela? C'est une crise, mais ce n'est pas une maladie, fatalement mortelle. Je n'en connais pas qui doive décourager le médecin. Est-ce que je vais être obligé, mon ami, de vous parler du bon Dieu, qui se mêle parfois des intérêts des honnêtes gens? Laissez-moi faire. Je m'imagine que le duc tient à une démonstration paternelle, plus qu'à l'exercice mensonger de sa paternité légale. On lui aura sans doute demandé trop souvent des nouvelles de sa fille; il veut en donner, en la montrant. Il craint qu'on ne trouve les années de nourrice un peu longues. Cette enfant le gênerait; il ne la prend que pour mettre plus de précaution dans sa façon définitive de la placer, hors de sa vie galante et affairée. Croyez-moi, c'est une épreuve de quelques mois, de quelques semaines, de quelques jours. Résignez-vous, et comptez sur moi.

Il fallut bien me résigner.

Le duc vint dans la journée; le docteur l'attendait à la villa. Quant à moi, je le guettai de loin.

Je trouvai qu'il restait bien longtemps.

Enfin, vers cinq heures, le duc sortit de la villa tenant par la main Louise, pimpante, habillée de velours, de dentelles, qui sautillait, en remuant les plumes d'un grand chapeau. Elle s'admirait; elle se savait belle; dès la première entrevue, il lui avait appris la coquetterie; elle montait gaiement dans la belle voiture qui venait la chercher.

Elle ne songeait guère à son bon ami! Le docteur qui était resté à Meudon, sacrifiant, ce jour-là, sa clientèle, afin de ne perdre sans doute aucun détail de ce qui se passerait, et sous le prétexte de causer longuement avec le duc de la santé de l'enfant, le docteur prit bien garde que Louise ne pensât à moi.

Du massif d'arbres, dans une avenue où je m'étais établi, sans être vu, j'assistai à ce départ. J'entendis le roulement de la voiture sur le sable; je crus qu'un petit bruit, clair, sautillant, comme celui d'un rire enfantin qui s'envole, accompagnait ce roulement. Le duc avait fait monter le docteur avec lui. La femme de chambre suivait dans la voiture du docteur. La dame de compagnie qui devait rejoindre, plus tard, Louise à l'hôtel de Thorvilliers restait pour tout fermer dans la villa, pour veiller au déménagement.

Un léger tourbillon de poussière s'éleva derrière le landau du duc, comme un symbole de tout ce qui finit et ne laisse plus de trace; puis tout disparut.

Je restai jusqu'à la nuit close, sentant et laissant saigner ma déchirure. Je pleurais et je murmurais, de minute en minute: ma fille! ma fille! ma fille!

Elle riait, en toute innocence, à son ravisseur. Ce beau rire avait dû s'augmenter, s'exalter en entrant dans Paris. Le duc avait dû faire une course triomphale dans le bois de Boulogne, dans les Champs-Élysées, pour se parer, devant tout Paris, de la petite duchesse qu'il ramenait, et elle, à la portière, battant des mains aux belles voitures, aux beaux cavaliers, entrant dans la féerie de ce piège, se trouvait bien contente, se servait des mots que je lui avais enseignés pour exprimer sa joie, et proclamait que son papa était magnifiquement bon de lui montrer, de lui donner de si belles choses!

J'évoquais le triomphe. Peut-être sa grâce enfantine allait-elle entamer l'égoïsme, l'indifférence de cet homme! Peut-être lui qui réglait ses sentiments par vanité, allait-il aimer ma fille, en faire la sienne!

Une âpre jalousie, celle qui met dans le sang des fureurs de meurtre, me saisit tout à coup. Mon Dieu, étais-je condamné à être toujours jaloux de lui, et devait-il me prendre toujours ce que j'aimais?