XXI

Le lendemain de ce rapt de ma fille, de grand matin, j'étais chez le docteur.

—Eh bien? lui demandai-je tout haletant.

L'excellent homme sourit de ma question, et aussi de ma pâleur, de l'angoisse peinte sur mon visage.

Je ne connais rien de plus cordial, de plus accueillant, de plus consolant, de plus puissant que ce sourire des guérisseurs, quand ils se moquent doucement de la douleur, même la plus légitime.

Je devins honteux de mon désespoir.

Le docteur me raconta les incidents du voyage fait la veille, me désarma avec les petites mines de l'enfant. Il n'eut pas de peine à me convaincre que le duc de Thorvilliers avait besoin de plusieurs jours pour prendre un parti.

—J'avais bien raison, ajouta-t-il, il est très embarrassé. Il essaiera peut-être d'une institutrice; mais il comprend bien qu'il ne peut pas la laisser seule à Paris, dans un hôtel, et à aucun prix il ne veut traîner une nursery derrière lui. Attendons. Il ne fera rien sans me consulter.

Le docteur ajouta d'excellents conseils. Je ne devais compromettre par aucune démarche apparente le résultat attendu. Le duc ne paraissait pas soupçonner ma rivalité paternelle. L'enfant avait parlé de beaucoup de choses, mais n'avait pas parlé de moi. Les chances d'oubli augmenteraient avec les heures. Dans deux jours je serais effacé, momentanément au moins, de cette mémoire ouverte, avide. Rien ne mettrait le duc en défiance.

Je promis d'être prudent, patient; mais je ne promis pas d'être calme.

Les jours, les semaines, les mois mêmes s'écoulèrent, et le duc ne savait que résoudre. Je n'apercevais Louise que par les après-midi ensoleillés, quand on la promenait aux Champs-Élysées. Elle ne descendait de voiture que pour faire quelques pas, accompagnée d'une femme de chambre, et suivie d'un valet de pied.

Je me gardais bien de me laisser voir. Ma fatuité paternelle voulait encore douter de son oubli. Je la suivais de loin, me dissimulant derrière les promeneurs. Elle me paraissait plus jolie encore dans le luxe de ses toilettes. C'était un chef-d'œuvre encadré. Elle semblait heureuse. Était-ce son instinct féminin qui se satisfaisait de cette parure? Était-ce son instinct ingénu qui s'extasiait à propos de tout? Le bruit, les jeux divers l'émerveillaient. La voiture aux chèvres lui fit battre les mains.

J'étais décidément oublié! Je ne m'en plaignais pas à moi-même. Je faisais le sacrifice de cette ingratitude inconsciente à la joie de la voir.

Comment n'aurais-je pas été consolé de cet oubli, en voyant trottiner sur l'asphalte des contre-allées ces chers petits pieds roses que j'avais tant de fois baisés, que je contemplais nus dans leurs bottines, et dont je croyais entendre de loin le pas marqué, sonore?

Qu'on m'excuse d'évoquer ces enfantillages… Il n'y a pas de miette du bonheur paternel qui ne soit comme une miette de l'hostie consacrée et qui ne contienne l'être divin tout entier.

Cette attente dura un an. Elle fut entremêlée d'atroces souffrances. Les jours de froid et de pluie me laissaient seuls dans ce grand désert de Paris. Comme il y pleut souvent! Il faut avoir compté les jours de solitude pour le savoir.

Il m'arriva plusieurs fois de m'approcher si près de ma fille, que je pouvais l'entendre jouer; que je pouvais presque la toucher.

Un jour, je me mis sur son passage; elle me heurta, me regarda, et ne me reconnut pas.

Ah! ce naïf oubli, je lui valus du moins de me baisser, pour ramasser je ne sais quel jouet qu'elle laissa tomber, et, en le lui rendant, j'osai effleurer sa joue avec mes doigts. Elle ne parut pas offensée et sourit.

Une réminiscence involontaire s'éveillait-elle dans son cœur? La femme de chambre surprit ma familiarité et s'en offusqua. C'était une femme de chambre nouvelle. Celle de Meudon avait été congédiée. Le valet de pied me regarda avec hauteur.

Je ne fis que sourire de cette insolence. Le sourire de ma fille ne me semblait pas payé assez cher.

Au bout d'un an, le duc, qui avait fait de fréquentes et courtes absences, fit mander le docteur et le consulta.

La santé de Marie-Louise était le premier prétexte. Le mandat d'amitié reçu au lit de mort de la duchesse, et dont Gaston n'avait jamais osé mesurer l'étendue, était le motif réel. Le duc redoutait certainement ce grand et honnête praticien. Soupçonnant qu'il était initié à tous les secrets de sa vie, il le ménageait et s'en faisait un répondant devant sa propre conscience.

Il y eut donc une délibération sérieuse sur le régime à faire suivre par l'enfant, sur l'éducation à lui donner.

Le duc parlait d'abord de la placer en Italie, dans un couvent, auprès de Florence, où les filles de grandes maisons, qui n'étaient pas élevées dans leur famille, recevaient des soins particuliers.

Le docteur répondit, en souriant, qu'il lui serait bien difficile d'aller, toutes les semaines, rendre à Marie-Louise les visites dont il avait l'habitude et le devoir.

Le duc céda facilement; il ne voulait que paraître céder. L'idée d'un grand couvent à Paris, du Sacré-Cœur, des Oiseaux, s'offrit tout naturellement. Mais avec un tact particulier, sans que nous eussions touché ce point délicat dans nos conférences, l'excellent docteur combattit l'idée d'un couvent. Il pensait qu'il me serait plus difficile d'y entrer, de m'y faire des alliés.

Au fond, le duc ne tenait au couvent que par préjugé nobiliaire, et quand le docteur lui eut déclaré qu'il découvrirait une institution digne d'une si noble élève, l'orgueilleux ne fit plus aucune objection.

Mais où la trouver, cette institution exquise?

Le docteur s'était, à part lui, réservé d'en causer avec moi, avant de la désigner. Il s'agissait de mettre d'accord la vanité du duc, non seulement sa vanité intime, mais celle qui recherchait et absorbait les regards curieux, de son monde, avec ma sollicitude paternelle. Il fallait que M. de Thorvilliers n'eût pas à rougir devant ses connaissances, et que j'eusse obtenu le droit de voir ma fille.

Grâce au docteur, ce problème fut résolu.

Dans une des rares institutions de jeunes filles qui ont conservé un lustre aristocratique, on loua un pavillon spécial, isolé, dans le jardin. La petite fille y fut très luxueusement installée, avec la femme de chambre et une vieille dame, veuve d'un officier retraité, de grand air, pour accompagner l'enfant au dehors, et d'une infirmité suffisante pour n'exercer au dedans que la surveillance nécessaire.

L'enfant aurait à suivre les cours de l'institution et ne se mêlerait, pendant la récréation, aux élèves, qu'autant qu'il le faudrait pour la distraire.

Le docteur avait très habilement, très judicieusement calculé qu'une élève de cette importance, installée dans de pareilles conditions, et pour une durée de temps assez longue, serait une trop belle affaire, pour qu'il ne posât pas des conditions à celle qui en profiterait. Il avait un bénéfice à réclamer dans celui que taisait la directrice, et il l'exigea.

Voici ce qu'il réclama et ce qu'il obtint.

Je serais agréé comme professeur. Je ne prendrais la place de personne; je laisserais les appointements. J'aurais plutôt offert de payer le droit de professer.

Le fameux sans dot est toujours un argument dans les affaires de ce monde; mais il n'est pas le seul argument. Comme je n'assistais pas à cette conférence entre le docteur et madame Ruinet, je ne sais au juste ce que le docteur ébrécha de mon secret pour la persuader.

Mais les femmes qui ont charge d'âmes sont aussi des confesseurs. Celle-là était une excellente femme, une mère éprouvée, une épouse endolorie, une veuve qui avait reçu la pointe de tous les glaives dans la poitrine, et qui les portait doucement, modestement, c'est-à-dire selon la vraie fierté. Malheureuse en ménage, ayant travaillé longtemps pour un dissipateur qui la ruinait, travaillant encore pour des enfants qui l'exploitaient, femme du monde, qui n'avait songé à se faire institutrice qu'après quarante années, et à passer des examens, à l'âge où, d'ordinaire, on se repose d'avoir étudié, elle ajoutait la science de la vie à la science des livres, et comprenant à demi-mot, respectant les secrets qu'on ne lui confiait pas, autant que ceux qu'on lui confiait, elle ne fit aucune objection aux exigences du docteur, s'excusa, pour la forme, d'accepter un professeur sans appointements, devina que si mademoiselle de Thorvilliers était le prétexte de cet arrangement, c'était sans doute pour qu'elle en retirât un premier avantage moral, et, sans s'informer de mes antécédents, de moi, de ma situation, acceptant avec confiance ce que le docteur lui offrait, me reconnaissant comme une épave d'un grand naufrage, au même titre qu'elle, la première fois qu'elle me vit, elle fut bienfaisante, autant que bienveillante, et je lui dois les années superbes de ma paternité…

Je ressens un scrupule bizarre et vrai pourtant à raconter cette période lumineuse d'un bonheur, d'autant plus grand, qu'il était acheté chaque jour par une inquiétude.

Ai-je peur qu'on me trouve assez payé de mes années misérables et même de celles dont je suis encore menacé, par ces dix années de possession délicate et profonde de ma fille? Ai-je la crainte de paraître sacrilège par mon amour paternel, comme je l'ai été par mon amour humain?

Il s'agite, en moi, des vagues douces et clapotantes, qui me heurtent doucement la poitrine, au souvenir que j'évoque. Je voudrais le raconter pour bien convaincre ceux qui me liront qu'il serait infâme aujourd'hui de m'enlever ma fille, c'est-à-dire de la tuer devant moi. Je n'ose pourtant le décrire, pour ne pas lasser Dieu, pour ne pas abuser de mon désespoir actuel, en abusant de cette grande joie disparue.

Je veux être bref. Il sera d'ailleurs si facile de comprendre ce que je ne dirai pas et de suppléer à ma discrétion…

Les arrangements pris par le docteur réussirent au delà de mes souhaits. Je devins le maître de ma fille, en devenant un des professeurs de l'institution de madame Ruinet.

J'avais l'émotion d'un néophyte, le jour où je vins donner ma première leçon. Louise eut un étonnement à ma vue, un instant de stupeur qui n'alla pas jusqu'à une reconnaissance nette, absolue.

Une année s'était écoulée. Il y a un abîme entre l'enfant de six ans et l'enfant de sept ans. Elle l'avait franchi d'un vol de papillon. La chrysalide de Meudon s'était transformée. Je retrouvais une petite duchesse mignonne, à la place d'une petite fille, une femme en miniature, ressemblant à sa mère par des petits airs de fierté ingénue, n'osant pas mépriser le petit monde qui l'entourait, mais voulant en être particulièrement regardée et estimée.

Il était temps de greffer cette églantine. Reine avait dû être ainsi.

Hélas! pourquoi ne s'était-il pas trouvé un maître prudent, aimant, pour diriger cette intelligence volontaire, alerte, et la préserver de ces malaises, de ces doutes précoces que la tutelle de la vieille marquise de Chavanges arrosait d'une ironie desséchante?

Pourquoi, au lieu de Gaston, n'avais-je pas été le camarade d'enfance, le compagnon de jeu, le petit mari prédestiné de Reine, comme je l'étais de par la nature, de par Dieu? Quelle différence alors dans nos destinées! Quel exemple de bonheur et d'amour perdu!

Ce qu'on n'avait pas fait pour Reine de Chavanges, je le ferais pour sa fille, pour la mienne. Je la conduirais doucement, mais sûrement, vers le devoir humain, vers le bonheur féminin, vers l'amour…

On n'a pas de vocation paternelle, sans avoir en même temps le génie maternel. Je me sentais élu pour ce double apostolat. J'avais en moi cette double tendresse. On est bien fort, quand on n'a qu'une idée à servir. Les entreprises gigantesques, invraisemblables, des prisonniers perçant des bastilles, s'expliquent. Il leur a suffi de regarder obstinément, uniquement la muraille épaisse, pour la trouer et s'évader.

Je ne me sentais pas présomptueux, en répondant devant ma conscience et devant Dieu, de l'âme de ma fille.

J'avais désormais un prétexte pour être son père. On ne pouvait pas m'interdire de me faire aimer, puisqu'elle me devrait de la reconnaissance.

Endetter ma fille envers moi, c'était un rêve sublime, fou, qui m'enivrait.

En attendant l'heure de sa gratitude réfléchie et volontaire, il fallait lui enseigner à bien lire, à bien calculer. Je m'appliquai à cette tâche, et, pour meubler son esprit, j'y entrai, je le fouillai…

J'ai dit qu'en m'apercevant, Louise avait eu une sorte d'effarement. Elle ne se rappelait pas précisément qu'elle m'avait vu déjà. J'étais comme la réalisation étrange d'un rêve.

Je la laissai dans ce sentiment vague. Je lui parlai comme si je la voyais pour la première fois. Je m'amusai de cet écho indéfini que le son de ma voix, éveillait en elle. C'était une innocente rouerie, une amorce délicieuse de mon ambition paternelle! Elle était ainsi plus facilement amenée à la sympathie.

Les autres élèves profitèrent de la douceur que la présence de ma fille mettait dans mes yeux, sur ma bouche, dans mon cœur. Tout le monde m'aima; comment ne m'eût-elle pas aimé?

On devina bien vite que Louise de Thorvilliers était ma préférée; mais, outre qu'on trouvait tout naturel que la petite élève privilégiée qui habitait un pavillon à part, qui n'était pas du petit troupeau commun, fût l'objet de soins particuliers, comme Louise, par ses progrès, par son intelligence, se fit bien vite la première place dans la classe, ce qui aurait pu paraître une faveur ne fut bientôt plus qu'un droit, garanti par les règles.

J'allais faire ma classe, comme j'allais autrefois aux offices, en épurant d'avance mon cœur par une méditation de foi, d'amour. Je m'abstenais soigneusement de tout ce qui rappelait le prédicateur d'autrefois. Je m'appliquais à un parler doux, bonhomme, paternel; mais en redevenant prêtre, à force d'amour nouveau, je songeais surtout au maître qui laissait venir à lui les petits enfants, et je portais quelque chose de divin dans la plénitude de mon bonheur humain.

Heureux! oui, j'étais heureux; mais ce n'est pas mon bonheur que je regrette, c'est le spectacle d'un bonheur plus légitime qu'il me révélait. Avais-je mérité d'être heureux? Je n'ose plus me demander cela. Si j'usurpais, je jure que ce vol fait à la vie de famille me laissait sans remords.

Pendant les premiers temps, je ne voyais Louise qu'aux heures de la classe; puis, sous le prétexte d'arriver trop tôt, ou de m'attarder, je la vis dans le jardin de récréation.

Je fus transporté d'une joie immense le jour où je m'aperçus que Louise venait jouer volontiers avec ses petites camarades, surtout quand j'étais là, et je faillis tomber à genoux devant elle, le jour où, venant directement, peut-être instinctivement, à moi, elle me tendit les mains, et, avec ingénuité, retrouvant sur sa bouche les mots que je lui avais appris, elle me dit: Mon ami, par erreur, au lieu de me dire: monsieur!

Quel livre j'écrirais, quel gros livre, avec ces détails, avec ces impressions, avec ces riens qui sont des mondes! Chaque année serait un chapitre, un poème dans un grand poème. Ce fut une conquête graduée, sans mécompte. De même que je la voyais accourir vers moi, je sentais son âme rejoindre la mienne et l'étreindre!

J'éprouvais pourtant une amertume, une angoisse poignante, mais qui avivait encore les délices de cette vie de désirs continus: c'était de ne pouvoir serrer ma fille dans mes bras, de ne pouvoir mettre sur son front le baiser qui brûlait ma bouche, qui me donnait la fièvre; c'était de n'oser me prosterner devant elle, comme je le faisais, quand elle était toute petite, dans le bois de Meudon.

Mais quel scandale, si le maître avait poussé à ce point la familiarité! Et quel scandale plus effroyable encore si l'on avait découvert que ce maître audacieux était un prêtre.

Le secret de mon état était bien gardé. L'aumônier ne me connaissait pas; les quelques relations que j'avais conservées dans le monde ecclésiastique ne savaient que mon adresse et ne venaient me chercher que là. D'ailleurs, devant ces amis, je n'aurais pas eu à rougir d'être professeur. C'est le plus honnête des métiers qui puissent être exercés par un homme stigmatisé comme moi.

Je veillais avec un soin scrupuleux sur ma démarche, sur ma tenue. Il y allait de mon bonheur. Je savais par le docteur quand le duc de Thorvilliers était à Paris, quand il devait venir voir sa fille, ou l'envoyer chercher. Le jour de sa visite, je m'abstenais de venir donner ma leçon, et, les autres jours, redoutant l'imprévu, j'entrais à l'institution, pour ainsi dire, à tâtons.

Les vacances nous séparaient; mais il était fort rare que le duc s'adjugeât leur durée entière. Il y avait toujours, au début ou à la fin, une part pour moi. Sous prétexte de répétitions à donner, ou simplement de visites à madame Ruinet, je venais à l'institution, et je jouissais alors à mon aise, dans une intimité plus complète, de cette chère tendresse que Louise ressentait peu à peu pour moi.

Elle m'aimait, je m'en faisais aimer. Que pouvais-je demander de plus?

Il avait été convenu que le professeur suivrait ses élèves dans leurs études ascendantes. De cette façon, je me retrouvais, après chaque vacance, le maître de ma fille.

Je ne calculais pas d'avance le jour où Louise quitterait l'institution. Mais, à tout hasard, je croyais habile d'augmenter l'affinité, de resserrer l'intimité entre ma fille et moi; quoi qu'il dût arriver, le lien ne serait jamais rompu entre nous.

Un seul accident sérieux, au bout de cinq ans, compromit ce bonheur.

Madame Ruinet, très confuse, m'avoua un jour que les grands sacrifices qu'elle faisait pour ses enfants avaient à ce point épuisé ses ressources, qu'elle allait être contrainte d'abandonner son institution. Il lui fallait, à bref délai, une somme importante pour une échéance. La vente seule, immédiate, de l'institution pouvait la lui donner. Elle me prévenait de ce malheur, avant qu'il eût transpiré, pour que j'eusse à prendre mes précautions et à me mettre en mesure vis-à-vis des propriétaires nouveaux.

A cette confidence, j'eus l'éblouissement d'un éclair qui passe sans foudroyer. Je ne ressentis que la peur rétrospective du danger auquel j'échappais!

—Ne vendez pas! dis-je à madame Ruinet, je vous prête l'argent nécessaire.

—Vous, monsieur Hermann!

Elle me croyait très pauvre, parce que je m'efforçais d'être très simple.

—Oui, moi! répliquai-je vivement, et je suis très heureux de mettre à la disposition d'une mère de famille si vaillante, une part du petit capital qui me reste.

L'excellente femme savait bien que ce n'était pas uniquement pour elle que j'offrais la moitié de mon bien; mais sa reconnaissance n'en était pas moindre, ni moins attendrie. Si jusque-là, en ce qui me concernait, elle ignorait la vérité, elle dut, à ce moment-là, la soupçonner, sinon la deviner.

Elle eut des larmes sincères dans les yeux, et, me tendant la main:

—Comme vous êtes bon!

—Je n'ai pas de mérite à cela.

—Mais si je ne puis pas, plus tard, vous rendre cette somme?

—Eh bien! vous ne me la rendrez pas; vous m'en payerez l'intérêt, tant que cela vous sera possible.

Elle baissa la tête, touchée de mon élan, et presque repentante d'avoir paru le provoquer.

—Oh! monsieur, murmura-t-elle, comme les enfants vous forcent à des sacrifices! C'est pour les miens que je travaille, et que j'accepte votre offre, sans savoir si ce secours ne sera pas seulement un répit.

—Vous avez raison, madame, lui dis-je, on doit tout à ses enfants. Ce sont des créanciers dont la dette ne se prescrit jamais. Les autres viennent après. N'ayez aucun scrupule. Ne me remerciez pas… Vous m'avez fait peur tout d'abord, et maintenant vous me rendez heureux.

Nous nous regardâmes, avec la même émotion. Son angoisse maternelle était rassurée; mon épouvante paternelle était apaisée…

Je remis à madame Ruinet, quelques jours après, une somme qui représentait à peu près la moitié de mon modeste avoir, m'en fiant à la probité courageuse de cette femme excellente, mais pourtant ne voulant garder aucune illusion. En même temps que je courais le risque de m'appauvrir de moitié, je calculais qu'à tout prendre, s'il le fallait, je donnerais encore, sans hésiter, le reste de ma petite fortune pour sauver l'institution, pour m'assurer la continuité de cette vie heureuse.

Toutefois cette alerte m'avait secoué. Elle me laissa la fièvre sourde d'un pressentiment, d'une menace. Elle m'avait rappelé tout à coup la fragilité, pour moi, d'un bonheur qui est le seul réel et durable, même, ainsi que je l'ai dit, quand ce bonheur s'alimente surtout par les larmes.

Madame Ruinet, travaillant, s'épuisant, empruntant pour ses enfants, peut-être ingrats, à coup sûr égoïstes, mais qu'elle pouvait avouer, qui étaient publiquement à elle, dont elle savourait les ingratitudes autant que les tendresses, me faisait envie. On ne pouvait pas plus lui prendre ses joies que ses tourments.

* * * * *

Ce récit s'allonge et je me suis promis de l'abréger. Je ne sais comment faire, il me semble que j'ai ouvert une source. Ma main veut la comprimer; mais l'eau jaillit, filtre à travers mes doigts, m'inonde. Tout ce que je puis faire, c'est de ne pas laisser le flot m'emporter, me noyer…

Louise grandit ainsi, dans cette maison paisible, sous un demi-jour qui ménageait la sève; sans grand épanouissement, mais sans tristesse. L'amitié de ses compagnes la préservait de l'impatience d'aimer, et la tendresse que je voilais près d'elle, autant que je la lui montrais, lui donnait une satisfaction mélancolique, un peu curieuse d'autres sentiments.

C'était là mon but; je ne voulais ni l'éveiller trop, ni lui donner des goûts de recluse. Sa pensée agissait et je la laissais agir.

Louise faisait certainement de jour en jour une comparaison plus étroite et sentait de mieux en mieux que ma paternité intellectuelle doublait, sans prétendre la supplanter dans son cœur, la paternité qu'elle croyait naturelle.

Je me rends cette justice, et je souffre même cruellement aujourd'hui d'avoir à me donner ce témoignage, que jamais je n'essayai de diminuer dans ma fille le respect qu'elle pouvait, qu'elle devait avoir pour le duc de Thorvilliers. Je croyais mériter davantage ma part, en ne faisant rien pour la dérober. Je serais sans doute d'autant plus fort contre Gaston, si jamais l'heure d'une lutte entre nous deux venait à sonner, que je me serais résigné, sacrifié, que je n'aurais rien tenté contre la conscience de Louise, rien laissé transpirer de la mienne, qui eût troublé la pureté de son cœur.

Si j'avais agi autrement, c'est-à-dire méchamment; si, profitant de la liberté de cet asile, des conversations longues, intimes, paternelles et filiales que nous avions, à mesure que l'enfant devenait une jeune fille, je lui avais révélé le secret de cette affinité qui me ravissait et qui paraissait toujours l'étonner; si je lui avais dit ou laissé deviner que j'étais son père; j'aurais sans doute flétri ses rêves d'innocence; mais du feu de mon amour, j'aurais cicatrisé la blessure faite, et ma fille, avertie du piège, défiante de l'homme qui la livre aujourd'hui, se refuserait à ce mariage odieux, s'évaderait de son faux devoir, serait libre.

Elle n'aime pas celui dont on veut lui donner le nom. Elle est soumise, avec une affection voulue, et non instinctive, à celui qu'elle croit son père. Chaste, fière, noble, elle va au sacrifice, en pensant seulement que Dieu la bénit d'obéir, avec la tristesse profonde d'une vraie jeune fille qui a la vocation de l'existence d'une vraie femme. Elle a pensé à moi, j'en suis sûr, au vieil ami qui ne peut plus la guider, qu'elle ne sait où trouver, mais dont la pensée rôde autour de la sienne, tout au fond d'elle-même, vaguement, sans le savoir, elle me désire; et parce que j'ai trop veillé sur cette chasteté de son cœur, sur cette droiture de son esprit, elle m'échappe, elle peut être perdue!

Je ne me repens pas pourtant d'avoir agi ainsi. J'ai fait, selon Dieu, ce que j'avais à faire. Dieu fera-t-il, selon moi, ce qui peut m'empêcher de désespérer?

Si demain, pour sauver ma fille, je devais lui crier la vérité, je crois que la vérité me brûlerait la bouche, comme si elle était un mensonge.

Louise me parlait souvent du duc de Thorvilliers. De mon propre mouvement, je ne lui en parlais jamais. Je me bornais à lui répondre brièvement, discrètement. Une seule fois, pendant la seconde année de son séjour chez madame Ruinet, par conséquent lorsqu'elle était encore une enfant, avec l'obstination qu'elle tenait de sa mère, elle voulut me présenter au duc. Elle mit dans ce désir une insistance telle que je dus avec froideur lui répondre par un refus très net très catégorique.

Elle se le tint pour dit. Depuis, elle ne me reparla plus de ce caprice. Ce jour-là, j'avais certainement ébranlé en elle le respect filial. J'eus peur de mon triomphe. Elle me regarda de ses beaux yeux pensifs qu'elle avait hérités de sa mère. Elle comprit que je jugeais le duc de Thorvilliers, et que je le jugeais sévèrement. Elle me bouda tout un jour, puis elle revint, le lendemain, aussi caressante qu'elle l'avait été la veille. Elle me demandait presque pardon d'avoir compromis notre amitié, en voulant la faire consacrer par son père.

Ce fut notre seul différend, notre seul secret, plus mystérieux que notre amitié. Je fus assuré dès lors qu'elle me parlerait jamais de moi à Gaston.

Cette vie étrange, simple en apparence, bonne, malgré tout, avec les phases que provoque le développement régulier, normal d'une belle intelligence, d'une belle nature physique, dura neuf ans.

Je comprenais bien que quand elle n'aurait plus rien à apprendre, que quand son instruction serait aussi complète que le devenait sa beauté, Louise m'échapperait. Le duc serait forcé de s'en embarrasser, c'est-à-dire de s'en parer pour le monde. Ce qui avait paru dans le due de Thorvilliers de l'abnégation paternelle serait regardé bientôt comme l'égoïsme d'un viveur endurci, que sa fille pouvait gêner, s'il s'obstinait à la laisser en pension, au delà du terme ordinaire.

Mais, en m'armant d'avance contre cette séparation, je formais mille projets pour qu'elle ne fût pas absolue, définitive.

Louise viendrait voir madame Ruinet. Elle me rencontrerait dans ces visites. Le duc lui laisserait une liberté relative, sinon absolue, dont nous profiterions. Peut-être trouverais-je un moyen de correspondre avec elle! En tout cas, personne au monde ne me défendrait de la voir, de loin, dans les promenades, dans les églises, dans les musées, dont je lui donnais le goût par avance. Maintenant que j'avais noué nos deux âmes, je savais que rien ne pouvait rompre le lien; on le distendrait tout au plus.

N'étais-je pas habitué à n'être heureux qu'avec réserve, indirectement? Le bon docteur était toujours là pour intervenir. Qu'il fût encore présent, pendant quelques années, cela suffirait pour ménager la transition heureuse, jusqu'à la liberté complète que Louise obtiendrait par le mariage, pour établir un moyen de vivre contre lequel rien ensuite ne prévaudrait.

Hélas! mon égoïsme reçut un coup terrible. Le docteur me manqua soudainement. Il ne fut pas malade. Un soir, il s'arrêta de faire le bien, et dans un soupir de lassitude il exhala son âme.

J'allais le voir souvent. Elle et lui étaient les deux pôles de ma vie. En allant de l'une à l'autre, je m'arrêtais à prier pour l'un et pour l'autre.

J'arrivai, ce soir-là, une demi-heure après cet évanouissement de l'excellent homme dans la mort. Je le veillai toute la nuit; j'eus dans le silence, à travers une méditation austère, un entretien suprême de mon âme avec la sienne. Je lui demandai de veiller toujours sur moi, d'entrer en moi, de me soutenir, de me conserver sa protection, car j'allais être seul désormais.

Louise avait seize ans. C'était à peu près à cet âge que sa mère m'était apparue. La vision était pareille. Je ne pouvais voir ma fille cueillir des roses, ou en porter, sans me souvenir de cette vente de charité où Reine était venue au-devant de moi.

Ce fut dans la saison des roses, et avec des roses à la ceinture, que
Louise me fut enlevée.

Oh! ce jour-là, il était inévitable, mais il pouvait être moins cruel. Il eut toutes les ironies et toutes les foudres. Je le pressentais, je le répète, mais je ne l'avais pas prévu si terrible.

La mort du docteur m'avait occupé trois jours. Je ne l'avais pas quitté, depuis la minute de mon entrée dans la chambre mortuaire, jusqu'à l'heure où avec des discours et des fleurs la tombe s'était refermée sur lui.

A son chevet, je m'étais souvenu que j'étais prêtre, et je n'avais semblé qu'un dévot, en priant à côté du prêtre et des religieuses qui l'avaient gardé. Je m'étais mêlé à la foule qui avait suivi ce grand homme de bien, et après la cérémonie, un des neveux, son seul héritier, que j'avais connu chez lui, dans mes visites, m'avait prié de l'aider dans un premier rangement des papiers essentiels, de ceux qui devaient plus tard, par leur publication, faire de la gloire avec la grande notoriété de l'habile praticien.

Ces trois jours de piété m'avaient semblé trois heures. Ils m'avaient élevé dans une atmosphère de sérénité triste et fortifiante; je m'étais reposé de la terre. Je ne supposais pas qu'il eût pu se passer quelque chose de plus grave, pendant cette courte et douloureuse absence.

Le quatrième jour, à l'heure habituelle, j'allai donner ma leçon. En route, je me disais que je préviendrais doucement Louise de cette mort. Elle l'ignorait sans doute. Mais je boirais ses premières larmes, je les essuierais, je la consolerais en me consolant. Nous partagerions entre nous un deuil chrétien qui nous unirait encore plus étroitement…

Dans la rue, de loin, j'aperçus à la porte de l'institution une voiture arrêtée, un landau que je reconnus. Le duc était-il venu me devancer et annoncer à mon enfant qu'elle avait un ami de moins?

Cette fois, au lieu de m'arrêter, de retourner sur mes pas, je marchai plus vite.

La mort du docteur pesa sur moi tout à coup, comme l'annonce, comme le début d'une série de deuils et de malheurs.

J'arrivai, haletant, à la porte.

C'était bien la voiture du duc de Thorvilliers. Ses armes luisaient sur la portière, et le valet de pied en livrée transportait, de l'intérieur de l'institution à l'intérieur du landau, des cartons et des paquets.

Je compris. L'épouvante me retenait fixé au pavé, mais je la violai et la brisai, sans rien calculer. Comme je me fusse jeté au feu ou à l'eau pour sauver ma fille, en danger de brûler ou de se noyer, je me précipitai dans la maison, je courus au parloir.

Je n'eus pas besoin d'en ouvrir, d'en enfoncer la porte, elle était toute grande ouverte. Le duc de Thorvilliers, saluant madame Ruinet, pour prendre congé d'elle, se retirait, emmenant Louise qui, habillée, coiffée, gantée pour le départ, avec un mantelet autour de la taille, pâle, ayant pleuré, le suivait.

Madame Ruinet pleurait aussi.

Je ne pus étouffer le cri qui m'eût étouffé, si je l'avais retenu.

Le duc se retourna, tressaillit, pâlit de colère, avec une lueur menaçante dans les yeux.

Je m'étais arrêté devant lui, après l'avoir heurté, mais je ne le regardai pas; je regardais Louise, en la suppliant, en l'interrogeant. Qu'allait-elle me dire?

Oh! dans cette minute d'agonie, je vis pourtant le ciel. Je sentis bien qu'il y avait en elle une tendresse filiale inconsciente, et que pendant ces neuf années, moi le père déshérité, je m'étais créé une enfant qui serait toujours à moi!

Elle eut un mouvement de la bouche, un baiser des yeux, un élan naïf de tout son être vers moi qui me ravit et me foudroya.

—J'avais peur de partir sans vous avoir vu, me dit-elle d'une voix qui eut tout à coup les inflexions de la voix sonore et vibrante de Reine de Chavanges.

—Vous partez? balbutiai-je, hébété.

Le duc intervint, et, de cette voix froide, railleuse quand même, impertinente dans sa hauteur, que je connaissais:

—Monsieur est un de vos professeurs? demanda-t-il à Louise.

—C'est mon maître! répliqua l'enfant avec un enthousiasme de tendresse.

—Alors faites-lui vos adieux.

Tout en disant cela de son air le plus froid, le duc se campait, défiant presque l'héritière des Thorvilliers de commettre sa dignité, dans un adieu trop sentimental avec un homme de peu comme un professeur de petites filles.

Faut-il croire à une fermentation subite du sang? à une pitié du ciel?

Louise releva ce défi, et les yeux pleins de larmes, avec un sourire tremblant, mais avec une résolution douce, me tendit les mains et le front.

Il m'eût été facile de lui donner, devant ce bourreau de ma vie, un baiser paternel qui m'eût vengé. Je n'osai pas. J'eus peur de ce front pur que je n'avais pas effleuré une seule fois, pendant ces neuf années de tendresse. Je me serais trahi. Je l'aurais perdue davantage. J'étais comme devant une chose radieuse, ailée, qui peut s'envoler, quand on prétend y toucher, et qu'on admire avec un désir qui s'immole pour s'éterniser.

Je m'inclinai, je lui touchai seulement les doigts; je les sentis brûlants.

Gaston retenait sa haine et sa surprise. Lui aussi, redoutait d'aggraver la scène. Une explosion de moi ou de Louise l'eût obligé à un rôle tyrannique, manifestement odieux et ridicule. Il voulait m'avertir.

—Depuis combien de temps monsieur est-il professeur dans votre maison? demanda-t-il avec plus d'aisance à madame Ruinet.

—Mais… depuis neuf ans, je crois.

—Ah! je conçois alors l'émotion de Marie-Louise. Il en coûte de quitter un vieil ami… Je vous remercie, monsieur, de vous être fait aimer; c'est faire aimer la science… Venez-vous, ma fille?

—Oui, mon père!

S'approchant encore, en baissant de nouveau le front, Louise me dit avec courage:

—Au revoir, mon ami.

Elle passa comme une vision. En froissant son mantelet, elle effeuilla les roses qu'elle avait à la ceinture, et les feuilles embaumées tombèrent sur ses pas. Le sang qui afflua à mon cerveau troublait ma vue. Je vis une traînée lumineuse et rose derrière ma fille, et puis je ne vis plus rien.

J'étais adossé au chambranle de la porte, ivre de ma stupeur. Si j'avais fait un pas à la poursuite de ma fille, je serais tombé.

Madame Ruinet reconduisit le duc et Louise jusqu'à leur voiture. J'entendis se refermer la porte cochère, je l'entends encore retentir avec le bruit de ses ferrailles: ce bruit me frappa la poitrine et me provoqua.

Je voulus courir; je serrai les poings; mais je n'eus pas la force.

Madame Ruinet, d'ailleurs, revenait; elle me barra la route, me refoula dans le parloir et ferma la porte.

Cette mère devinait mon supplice. Je tombai dans un fauteuil et je criai, me tordant les mains:

—Partie! elle est partie! Pourquoi est-elle partie? Vous saviez qu'elle devait partir?

—Non. Le duc est arrivé, il y a une heure, me signifier qu'il emmenait sa fille; on déménagera le pavillon plus tard.

—Sa fille! sa fille! m'écriai-je avec fureur; est-ce que vous n'avez pas vu qu'elle n'est pas sa fille?

—Taisez-vous! me dit madame Ruinet effrayée. Si on vous entendait!

—Ah! ce n'est pas elle qui m'entendrait! Et c'est à elle que je voudrais dire: Mon enfant! mon enfant!

Que m'importait maintenant mon secret! Je n'y tenais plus. Je vis bien que s'il n'était pas connu, il était au moins soupçonné de madame Ruinet. Elle laissa paraître plus de compassion que de surprise, et, ne me questionnant pas, me laissant pleurer, m'aidant à pleurer, elle pleura avec moi.

J'étais, tout à la fois, débordant d'une colère qui était contenue devant Louise, et qui se fût satisfaite d'une provocation folle, d'une objurgation implacable, et débordant d'une douleur sainte qui palpitait, écrasée sous ce ressentiment humain.

Je me repentais de n'avoir pas essayé d'intimider cet homme qui me prenait mon enfant pour la haïr, et je me repentais aussi de n'avoir pas su me contenir assez pour empêcher Louise d'emporter un trouble qui s'augmenterait et la rendrait malheureuse. J'aurais voulu tout ensemble la mieux défendre et la mieux céder.

Une amertume encore se mêlait à toutes ces amertumes, le sentiment de l'implacable nécessité. Ce qui s'était passé devait se passer. J'aurais dû m'y attendre.

Je racontai ma vie à madame Ruinet. Cette mère tant éprouvée pouvait m'indiquer une espérance. Elle m'écoutait, en comparant son existence à la mienne, et à certains tressaillements douloureux, à certains sourires, je croyais sentir que celle que j'avais enviée pour sa maternité légitime, officielle, saluait au passage ces douleurs sublimes et idéales de ma paternité clandestine. Moi, du moins, je trouvais dans la destinée une excuse à mon malheur. Mais elle, pour avoir suivi simplement, régulièrement, correctement, le chemin ordinaire, elle était aussi accablée que moi. Le malheur était avec elle dans son tort plus qu'avec moi.

Pauvre femme! elle ne put me donner de conseils. Je devais attendre. Louise était défendue contre ce mauvais père par sa situation même. Un duc, si pervers qu'il soit, ne séquestre pas, ne torture pas un enfant comme le ferait un être pauvre, isolé. Il y a tant de témoins qui le surveillent, sans compter son orgueil!

J'écoutais ces vaines raisons; je feignais de les accueillir, mais je revoyais le regard haineux de Gaston qui, en s'adressant à moi, avait passé comme un éclair sur le front de ma fille.

Il se vengerait, et je ne pourrais la défendre. Je n'imaginais pourtant pas cette férocité lâche, ce monstrueux mariage. Je supposais au contraire qu'il imposerait les langueurs, les hontes du célibat à cette admirable jeune fille; qu'il prendrait plaisir à laisser s'étioler, dans un abandon dédaigneux, cette beauté fraîche, cette grâce décente, cet esprit élevé, cette raison simple et droite.

Il est plus raffiné dans ses tortures, ce voluptueux de méchanceté. Il lui plaît que cette innocence soit alliée à cette corruption; que cette vie épanouie soit gangrenée par ce cadavre; que cette vertu soit martyrisée; et son orgueil, autant que sa haine, trouve son compte, à ce hideux accouplement.

J'ai dit que le duc de Thorvilliers, plus égoïste que méchant, serait peut-être désarmé par un intérêt qui primerait celui d'une alliance de sa famille avec celle des princes de Lévigny. Quand je me souviens de cette soirée, de cette rencontre, de ce qu'il y eut de menace dans son regard affilé, je me rétracte. L'entêtement de l'orgueil donne la volonté du crime au plus sceptique, au plus spirituel, comme l'ignorance la donne au plus fou.

Peut-être sacrifierait-il les avantages plus grands à retirer d'un autre mariage à ce désir de se venger, d'en finir une bonne fois avec cette rivalité entre nous qui se perpétue, avec ce mépris de l'homme écrasé qui le provoque encore.

Oui, c'est un crime qui va s'accomplir, et c'est un criminel que je dénonce.

Il fut évident pour madame Ruinet et pour moi que le duc de Thorvilliers, maintenu par l'autorité du docteur, s'était senti libre à la mort de cet excellent homme, et avait voulu jouir, abuser immédiatement de cette liberté. Cette conscience éteinte qui n'allait plus luire au-dessus de ma fille ne menacerait plus cette conscience trouble.

Qui sait si Gaston n'espérait pas que la mort, en supprimant le protecteur visible de l'enfant, démasquerait un protecteur invisible, mystérieux, qu'il voulait atteindre, piétiner une dernière fois?

Il a bien calculé sa vengeance; car il a mon cœur saignant et celui de ma fille sous son pied.

Dieu juste, hommes bons, souffrirez-vous cet attentat?