CHAPITRE XIV

LES VACANCES.

Au lieu de répéter ces vieux clichés, célébrant le retour des enfants au foyer et le bonheur des parents à les embrasser, je veux envisager cette période de l'année sous un aspect plus sérieux et plus important. Le temps des vacances, qui semble n'offrir à l'esprit que plaisir et joie, constitue néanmoins des devoirs spéciaux aux parents et aux enfants, que les uns et les autres sont coupables de ne pas remplir et qui ont l'influence la plus grave sur leur existence.

Bien des parents, dans leur bonheur de posséder près d'eux ces êtres chéris, dont les circonstances les forcent à se séparer le reste de l'année, se laissent aller à les soustraire à toute contrainte; ils s'efforcent de leur procurer le plus d'amusement possible, de leur donner du bon temps, comme ils disent.

On les dorlote, on les laisse dormir la matinée (c'est de rigueur; ne faut-il pas les dédommager de se lever matin toute l'année au lycée ou à la pension?). Ensuite, on laisse paresser l'enfant en déshabillé, aussi longtemps qu'il le désire; on ne l'assujettit à aucune étude, on supporte tous ses caprices: pauvres petits, il faut bien les laisser faire un peu ce qu'ils veulent, ils sont si tenus le restant de l'année! Quel est le résultat de ce régime? Premièrement, qu'avant que la première quinzaine des vacances soit écoulée, les parents sont littéralement harassés de la présence de leurs enfants, et qu'ils appellent de tous leurs vœux le terme du laps de temps dont ils s'étaient promis tant de jouissances. Les enfants, de leur côté, s'ennuient bientôt de ce farniente, tout en étant trop jeunes et trop faibles pour avoir le courage d'y remédier eux-mêmes; ils deviennent de plus en plus désagréables, et finissent parfois par arriver au même résultat que les parents, c'est-à-dire à désirer revoir leurs professeurs et leurs camarades. Mais tout cela n'est encore que le moindre malheur. Ce qui est bien plus grave et mérite une sérieuse considération, c'est que par ce moyen on détruit en quelques semaines tout le bien qu'une année d'efforts de part et d'autre a pu faire.

L'enfant qui ne se lève de bonne heure, qui ne consent à travailler régulièrement, à avoir de l'ordre, etc., que parce que la règle de la maison d'éducation où il est l'y oblige, qui n'est pas convaincu qu'il faut que les choses marchent ainsi dans la vie, et qui sait que ses parents l'autoriseront à faire autrement, cet enfant prend en haine d'abord la vie de la pension, et ensuite il ne vit qu'avec l'espoir que, lorsqu'il sera son maître, il pourra suivre tous ses penchants. Sa soumission, ses bonnes habitudes ne sont que factices; il brûle de s'y soustraire, et il le fera à la première occasion. On voit des jeunes filles consentant à se marier avec le premier venu, afin de pouvoir faire leur volonté: déjeuner au lit, par exemple, ce qui est le rêve de tout pensionnaire à quelque sexe qu'il appartienne, et rester couché jusqu'à onze heures, à lire paresseusement quelque niaiserie. Ils veulent ainsi réagir contre ce qu'ils appellent les exigences de ceux qui les ont élevés; ils ne comprennent pas qu'à n'importe quel âge et dans quelque position qu'on se trouve, il ne faut jamais perdre son temps inutilement, et que, toute la vie, on est obligé de pratiquer la soumission les uns envers les autres, si l'on veut vivre avec ses semblables.

Autre inconvénient de ce changement de vie: non seulement il leur est dur, à la rentrée, de reprendre leurs anciennes habitudes, mais leur santé est presque toujours atteinte: les épidémies de fièvres, de bronchites, de cholérine, etc., qui éclatent dans les maisons d'éducation, arrivent d'ordinaire à la rentrée de vacances quelconques, courtes ou longues. L'organisme, l'estomac de l'enfant sont gâtés de même que son caractère.

Le devoir des parents pendant les vacances est de continuer et même de perfectionner l'œuvre d'éducation et d'instruction commencée à la pension. Les habitudes des enfants doivent, autant que possible, rester les mêmes; leurs travaux seuls sont modifiés; ils se lèveront de bonne heure, mais au lieu d'aller à la salle d'étude, ils iront faire une longue promenade à la campagne, en compagnie de gens instruits, si c'est possible, herborisant, étudiant la botanique, l'histoire naturelle; dans la journée, après avoir appris les leçons que les professeurs leur donnent toujours pour ces quelques semaines, ils consacreront leurs heures de loisir aux arts d'agrément, qu'ils sont obligés, par leurs études plus sérieuses, de négliger dans le courant de l'année. La musique, le dessin, auxquels ils ne peuvent ordinairement donner plus d'une demi-heure par jour au lycée, doivent être leur grande occupation pendant les vacances; n'est-ce pas, en effet, une distraction et une récréation?

Il faut se rappeler que dans la vie d'un enfant une heure ne doit pas être perdue. Les promenades auront toujours un but instructif. On les mènera visiter les musées, les monuments publics, où l'on trouvera moyen d'exercer leur mémoire et d'accroître leurs connaissances historiques.

Je conseille de mener rarement les enfants au théâtre, mais beaucoup à la campagne. Pour la première distraction, si on en use, il faut faire un choix scrupuleux, et s'en tenir exclusivement aux œuvres classiques. Il ne faut pas croire que ce qui nous ennuie ne soit pas capable d'amuser un lycéen. Il sera heureux d'y retrouver des rapprochements avec ce qu'il sait déjà; entendre dire sur le théâtre de ces beaux vers qu'on lui fait apprendre au collège, ne fera que l'encourager et lui être profitable; de même pour les jeunes musiciennes, elles auront un double plaisir à entendre avec orchestre et chant ce qu'elles jouent sur le piano. Les tableaux représentant les faits de l'histoire les intéresseront vivement, et une visite au Jardin des plantes, au Jardin d'acclimatation, etc., les amusera bien autrement qu'une longue station sur une promenade publique. Un voyage, outre son utilité pour la santé et son agrément, peut être un excellent sujet d'étude, s'il est fait dans de bonnes conditions; mais il ne faut pas qu'il consiste simplement à introduire la jeune pensionnaire dans la vie des hôtels et des casinos. Le bord de la mer est une école où l'on peut agrandir le cercle de ses connaissances. Les collections minéralogiques, les herbiers trouvent largement à s'y compléter, et instruisent en amusant.

Après les arts d'agrément qui, dans leur genre, exercent l'esprit et meublent l'intelligence, les sports fortifient le corps et développent les forces musculaires. Il ne faut pas craindre d'y consacrer un temps convenable. Les bains froids, la gymnastique, l'équitation, s'il est possible, le cricket, sont des amusements utiles. C'est ainsi que tout est gain pour les jeunes gens, que tout doit avoir un but d'utilité. On ne leur permettra surtout, sous aucun prétexte, de balandrer.

Combien voit-on d'enfants passer leurs vacances, les traits alanguis et pâlis par le désœuvrement, à torturer des animaux, à passer de fauteuil en fauteuil, s'endormant sur un livre à moitié lu, ne retrouvant leur énergie qu'à l'heure d'aller se coucher, afin de solliciter une prolongation de veille qui ne leur sera d'aucune utilité.

Tous les jours, ils promettent de travailler le lendemain, et ce lendemain, comme celui de l'aubergiste qui avait écrit sur son enseigne: Demain je donnerai à boire pour rien; ce lendemain est toujours pour le jour suivant!

Mais ce n'est pas seulement à orner leur esprit que nous devons nous appliquer, ou à maintenir leur santé dans un état florissant, il est encore un point que les mères ne sauraient négliger pendant les vacances, et sur lequel elles ont une influence toute-puissante: c'est l'éducation du cœur et la culture des bonnes manières. Cette partie de l'éducation d'un enfant est malheureusement trop souvent négligée dans les institutions; il est peut-être même impossible qu'il en soit autrement là où le nombre des élèves ne permet pas de s'occuper de chaque nature en détail, et où la multitude de choses arides et sèches à enseigner rend forcément les rapports entre maîtres et élèves moins affectueux et plus raides.

Mais s'il incombe aux parents des devoirs sérieux, parfois pénibles même à remplir, de leur côté, les enfants doivent songer à leur faciliter la tâche; car, outre tout le bien qui leur en revient, ne doivent-ils pas laisser à ces pauvres parents, si heureux de leur présence, un bon souvenir de ce court espace de temps passé auprès d'eux? Si les enfants sont désagréables, taquins, volontaires, capricieux, les parents se sentiront comme délivrés par leur départ et de cette façon l'amour de la famille se trouve peu à peu amoindri, effacé, pour faire bientôt place à l'indifférence, sinon à pis encore!

Pour l'enfant, qui est en pension, comme pour celui élevé à la maison, le temps des vacances le rapproche toujours de sa mère par les loisirs qu'il lui donne; c'est donc une occasion qui se présente à elle de prodiguer plus largement ses conseils et ses soins.

Il est toujours dommage de s'arrêter pendant cette vie qui est si courte, et les temps d'arrêt sont encore plus à éviter pendant l'enfance; si l'homme mûr et le vieillard peuvent se permettre de chercher dans les vacances qu'ils prennent, comme magistrats, fonctionnaires, administrateurs, travailleurs; en un mot, de la grande machine du monde, un repos absolu, un délassement complet de la faculté qu'ils exercent sans relâche et qui a besoin de se reposer par intermittence, il n'en est pas de même de l'enfant, lequel ne doit pas plus s'arrêter dans son éducation qu'il ne s'arrête dans sa croissance.

Mettre un enfant au repos intellectuellement, sous le prétexte qu'il a le temps, qu'il apprendra plus tard, c'est comme si on voulait l'empêcher de grandir, en disant: «Il grandira plus tard.» On ne grandit plus après un âge à peu près fixe, on n'apprend plus certaines choses avec la même facilité à un certain âge.

Les vacances ne doivent donc être qu'un changement de travail, mais non pas un arrêt; et si l'on en profite pour s'occuper davantage des exercices du corps, si l'on recherche l'amélioration physique, c'est toujours un progrès, et il ne faut pas oublier que, dans ce qui est humanité, ce qui ne progresse plus recule, puisque rien ne reste stationnaire. De l'instant où la lumière ne croît plus, elle baisse; aussi les jeunes gens, et même les hommes, dont je parlais tout à l'heure, profitent-ils des vacances simplement pour s'adonner à d'autres études que leurs occupations ordinaires ne leur laissent pas le temps de pratiquer dans le cours de l'année.

Pendant les vacances, au lieu de travailler dans les livres imprimés, devant une table d'étude, l'enfant travaille dans le grand livre de la nature ouvert devant lui, en plein air, sous la voûte céleste; au lieu de s'astreindre aux définitions abstraites, il a les démonstrations matérielles, au lieu de la rigidité de la leçon du professeur, il reçoit les doux conseils de sa mère.

Pendant les quelques semaines que dure ce laps de temps consacré à renouveler nos forces, afin de ne pas reculer, les enfants doivent toujours travailler un peu à leurs études habituelles, de façon qu'au retour des classes, qu'il s'agisse des bancs du collège, du couvent ou de ceux des cours, ils aient plutôt gagné des places que d'en perdre.

Mais ce à quoi la mère doit s'attacher particulièrement, c'est à profiter de l'occasion où l'enfant lui appartient plus spécialement pour lui inculquer cette éducation spéciale du cœur et de l'âme que personne, sauf elle, peut lui donner.

En voyageant avec lui aux bords de la mer, ou dans les montagnes, en sus des enseignements géographiques et topographiques, elle lui apprendra, s'il est en âge, à observer les mœurs et les coutumes, à apprécier les gens et les choses; elle formera son jugement par les comparaisons et la vue des choses nouvelles.

Il est vrai que pour cela la mère doit avoir elle-même du discernement, cette qualité si rare et si précieuse; elle doit surtout se dévouer et penser au plaisir et au bien des autres, de préférence à son agrément personnel; mais il faut espérer que nous possédons encore parmi les femmes de France grand nombre de ce cas!

Les familles sont fortement émotionnées souvent par les concours: ce sont là de ces solennités importantes dans la période de la vie que l'on appelle la jeunesse. Que de gros chagrins, et aussi que de joie, selon que l'on reçoit la récompense ou la semonce justement méritée!

On est porté un peu trop souvent à accuser l'impartialité des professeurs; certes, c'est une bien grande déception pour celui qui a conscience de sa valeur, de se voir méconnu et préféré un rival moins digne! L'injustice est ce qu'il y a de plus cruel au monde pour un cœur droit et sincère.

Mais, bien souvent aussi, les enfants, et les parents encore davantage, sont aveuglés par l'orgueil, et se figurent lésés parce qu'ils ne s'aperçoivent pas de la valeur réelle de leurs concurrents, au lieu de puiser dans la préférence donnée un nouveau motif d'émulation.

Tous ne peuvent avoir les premiers prix, même tous les méritants, et s'il s'en trouve forcément parmi eux d'évincés; c'est une raison de plus pour ceux-là de s'efforcer de démontrer par l'avenir l'erreur qu'on a pu commettre en ne les plaçant pas au premier rang.

Les vacances sont pour beaucoup aussi, chaque année, la rentrée définitive dans la famille; l'instruction, appelée à tort l'éducation, est terminée… pour la partie indispensable à toute personne qui ne veut pas se distinguer des autres par une honteuse ignorance. Mais ce sont là deux appellations fausses. L'instruction n'est à proprement parler que commencée. Et, tandis que le jeune homme ne quitte les bancs du collège que pour s'adonner à des études plus sérieuses, soit qu'il fasse son droit, soit qu'il se dispose à entrer dans des écoles spéciales, soit encore qu'il se destine aux affaires commerciales, la jeune fille ne doit pas oublier que c'est bien à tort et doublement à tort que l'usage autorise à dire qu'elle a terminé son éducation; c'est là l'expression consacrée, mais qu'il faut avoir soin d'interpréter avec une signification tout autre que littérale.

C'est de son instruction et non de son éducation qu'il s'agit; cette dernière, qu'il ne faut pas confondre avec l'autre, peut être à peu près terminée, car l'enfant est élevé, est éduqué, mais l'instruction est bien loin d'être terminée.

C'est à elle, à elle seule qu'il appartient de compléter les deux, qui doivent faire d'elle une femme accomplie. Les moyens un peu obligatoires employés jusqu'alors, ne sont plus de mise; l'étude n'est plus par elle considérée comme un travail désagréable, mais comme un besoin nécessaire, un emploi utile de son temps; on lui a donné des éléments, on lui a ouvert la voie; c'est à elle à se perfectionner librement et sans y être forcée; elle est en âge d'en comprendre la nécessité.

Comme éducation, elle a aussi à se perfectionner dans les usages du monde, dans les obligations et les devoirs de la maîtresse de maison, de la mère de famille; il lui reste donc encore beaucoup à faire, beaucoup à apprendre sous d'autres formes, et dans d'autres branches peut-être; et sûrement elle n'a pas terminé… Ses vacances, qu'elle a cru en songe devoir être désormais perpétuelles, ont de quoi être bien employées, car c'est le véritable travail de la vie qui commence.