CHAPITRE XV
DE L'UTILITÉ DES VOYAGES POUR LA JEUNESSE.
J'ai quelque peine à me décider à résoudre cette question, parce que j'ai pour principe de ne jamais donner de ces conseils, bons seulement pour ceux qui ont de la fortune, et ne servant qu'à donner des regrets à ceux qui ne peuvent les suivre, parce qu'il leur en manque les moyens pécuniers, mais qui sont néanmoins susceptibles de les apprécier et de les envier.
Les voyages, il faut bien l'avouer, sont indispensables à former les hommes, à ouvrir l'intelligence, à permettre les comparaisons, à donner du jugement, à instruire, à enseigner.
Cependant, si les voyages lointains ont cette utilité, j'ajouterai que même le plus petit déplacement porte son fruit.
Pour la jeune fille, le voyage, le déplacement, n'est pas aussi indispensable que pour le jeune homme. A quoi bon lui ouvrir tant d'horizons qu'elle ne saurait jamais atteindre? et combien en voit-on, au retour, ne plus trouver autour d'elles assez d'espace pour leurs aspirations!
Il faut élever les enfants pour le milieu où ils doivent vivre, si l'on ne veut pas courir la chance de les déclasser. Le sexe masculin peut toujours changer de milieu; il dépend de lui d'en sortir, de s'élever, et il n'a jamais trop d'ambition, si cette ambition est soutenue par de l'énergie et des capacités. De la femme il n'en est pas ainsi; à moins de faire partie de la brillante cohorte des artistes, où, s'il est beaucoup d'appelées, il y a peu d'élues, la femme ne peut changer de position que par le mariage; et c'est une bien grande exception que celle-là.
J'ai connu plusieurs jeunes filles appartenant au commerce ou à la petite bourgeoisie, n'ayant que des dots modestes, chaleureusement encouragées par leurs parents à étendre leur esprit et leurs connaissances. Pas une de mes lectrices qui n'ait aussi de ces exemples dans son entourage. Bientôt leur intelligence développée, les talents qu'elles acquièrent, les placent en dehors de leur cercle, au-dessus des autres membres de leur famille; leur donnent le droit d'aspirer à un cadre plus large; les parents en sont fiers, les louanges ne manquent pas, elles sont recherchées, attirées, reçues là où leurs parents sont à peine tolérés à cause d'elles.
Vient le moment de les marier; les épouseurs, en rapport avec leurs dots et leurs naissances, ne leur paraissent plus dignes d'elles; peut-être eux-mêmes en auraient-ils peur, et cependant elles ne peuvent espérer en trouver là où elles ne sont regardées que comme des intrus. Elles luttent quelque temps, se figurent qu'elles sont au-dessus de leur entourage et, en définitive, finissent par devenir des incomprises; elles murmurent contre leur destinée qui les entoure d'un cercle de fer. C'est pourquoi, à moins d'être bien sûr de pouvoir lui faire franchir le cercle qui l'enserre, il n'est pas nécessaire de donner à la jeune fille des aperçus qui ne seraient cause que de regrets et de déceptions.
Cette doctrine semblera peut-être un peu étroite; elle est le fruit de l'expérience faite de visu!—Que de jeunes filles les parents font élever à Paris, dans de grands pensionnats, et qui, lorsqu'elles doivent rentrer dans leurs villages, ne rêvent qu'aux succès de Paris, et s'étiolent ou s'aigrissent et deviennent malheureuses! Elles sentent en elles les moyens, le savoir; mais qu'en faire? D'autres essaient de briser le fameux cercle, et elles ne réussissent qu'à se mettre entre deux fers.
Pour la jeune fille qui a de la fortune, qui est destinée à voir le monde, ou à combattre par une profession libérale, les voyages sont très utiles.
Mais pour le jeune homme ils sont le complément indispensable, et je regarde comme très fortunés ceux que les événements entraînent au loin.
J'ai connu une pauvre mère, veuve, isolée, qui travaillait pour nourrir et élever son fils. Elle ne vivait que pour lui… je n'oserais ajouter qu'il ne vivait que pour elle, car il n'en était malheureusement rien! Les plus grands soins, l'éducation la plus tendre, l'instruction la plus sévère, n'avaient donné que les résultats les plus piètres; c'était une mauvaise nature.
A l'âge de dix-huit ans, petit employé de commerce, il ne pouvait arriver à se suffire; sa mère travaillait toujours pour lui!… On lui proposa une position excessivement avantageuse, mais il fallait faire un voyage au Japon.
Le Japon, ce pays si différent du nôtre! Puis l'inconnu, l'imprévu qui pouvait en résulter, n'était-ce pas fait pour tenter l'esprit aventureux d'un jeune garçon léger, un peu indolent, aimant le plaisir, détestant le travail? Ce qu'il aurait trouvé… peut-être pas ce qu'il croyait! et une fois loin de sa mère, n'ayant plus à compter que sur lui, sa nature se serait transformée! Les étrangers n'auraient pas supporté ses caprices, ses humeurs; combien son caractère aurait pu y gagner!
La pauvre mère ne vit qu'une chose, la séparation; son fils sans elle, elle sans son fils. Elle n'était pas personnelle, car le jeune homme ne lui rendait aucun soin, ne lui causait que des ennuis, mais son amour était égoïste en cela qu'elle songeait davantage au bonheur qu'elle éprouvait à le voir, à s'occuper de lui, qu'au bien qui pourrait résulter pour lui de son éloignement.
Il ne partit pas… Quelques mois après, il se laissait entraîner par ses camarades dans une orgie, et ivre il roulait sous une voiture qui l'écrasait; on rapportait son cadavre à la pauvre mère; je n'ai jamais connu une infortune plus grande!… Pourquoi ne l'avait-elle pas laissé partir?
Nous avons, il est vrai, cette autre infortune illustre, cette mère qui a été pleurer son fils sur sa tombe, au Zululand! mais il n'est pas besoin d'aller s'exposer chez les sauvages pour se former, et un tour d'Europe est déjà suffisant.
Pour un jeune homme destiné au commerce, rien n'est meilleur, quelque haute position qu'il occupe, de le placer pendant une année chez un négociant d'un pays étranger, où il se perfectionne dans la langue et apprend les affaires. Nos commerçants notables ne manquent pas de le faire pour leurs fils.
Il n'y a pas d'argent mieux employé que celui consacré à un voyage; la preuve en est: les séjours à Rome accordés comme récompense aux artistes.
Aussi je me permettrai de signaler aux oncles et aux parents généreux, et je suis persuadée que mon avis recevra un assentiment enthousiaste de la part des jeunes gens, comme un excellent encouragement, un cadeau utile, de payer un voyage pour les vacances à l'étudiant ou au collégien studieux.
Je ne m'oppose pas à ce que les jeunes filles voyagent, seulement il est positif que la vie d'hôtel et des grands chemins ne leur est pas aussi indispensable qu'au sexe masculin, mais les voyages n'en restent pas moins le plaisir le plus utile pour l'un et pour l'autre sexe.
A défaut de voyage lointain, le déplacement est déjà un avantage autant intellectuel que physique, dont on ne doit pas négliger de faire jouir même les enfants.
Sous le rapport de l'utilité, je ne recommande pas l'installation dans une ville d'eaux en vogue, où l'on recommence à peu de chose près l'existence oisive et élégante des villes, avec la facilité en plus de faire des connaissances à la légère, et de prendre de mauvaises habitudes.
La villégiature dans la campagne véritable, le séjour sur une plage agreste où les sorties consistent à aller en robe de toile, sur les falaises, cueillir les plantes marines et dans les galets chercher le coquillage, et non pas à poser, serrée en une toilette de satin et de gaze, au milieu du sable, autour du kiosque de musique, voilà ce qui est profitable à la santé et même à l'esprit, quand on ne peut ou ne préfère, avide de nouveau, parcourir les pays étrangers, étudier les mœurs, visiter les monuments, admirer les musées, se repaître d'objets inconnus à nos yeux et qui présentent à l'intelligence ouverte, à l'imagination vive et impressionnable, un charme dont on ne se fatigue jamais.
Voyagez et faites voyager les vôtres, donc, autant que possible, ne serait-ce que quelques journées par année; mais si des devoirs impérieux vous attachent à la maison, lisez des livres de voyages, des livres ayant rapport aux pays étrangers, car on ne peut bien s'apprécier soi-même qu'en apprenant à connaître les autres.