CHAPITRE XXI

LE RÈGLEMENT DE LA JOURNÉE D'UNE JEUNE FILLE.

Ceci m'a été demandé par quelques correspondantes, dont les filles ont fini leur instruction, c'est-à-dire ne rentrent pas en pension, car, ainsi que j'ai eu occasion de l'expliquer dans un article précédent, c'est à tort qu'on dit avoir fini ou son instruction ou son éducation, quand on sort de pension; il reste encore beaucoup de choses à apprendre.

J'ai donné le règlement de la journée d'une petite fille. Pour la jeune fille de quatorze à dix-huit ans, c'est-à-dire alors qu'elle n'est pas encore d'âge à aller partout dans le monde avec sa mère, il y a quelques différences à introduire.

La jeune fille continuera à se lever à la même heure qu'à la pension ou au couvent, c'est-à-dire très matin, mettons sept heures, au plus tard, en hiver. Sous aucun prétexte, on ne doit lui permettre de lire au lit, pas plus le matin que le soir; je m'élève absolument contre cette fâcheuse habitude qui entraîne, entre autres inconvénients très graves, de s'enrhumer, de mettre le feu et d'alanguir l'esprit en même temps que le corps. De même, celle de déjeuner au lit. J'avoue que j'aimerais bien voir les parents prêcher d'exemple.

La jeune fille se lèvera, et fera sa chambre elle-même, sans feu, bien entendu; je proteste encore contre le feu, surtout le matin et le soir. Si la jeune fille travaille dans sa chambre ou y reçoit ses amies, on peut permettre un petit feu de bois dans l'après-midi.

J'insiste pour un déjeuner très matinal, presque en se levant, et chaud; il ne faut jamais sortir sans avoir pris quelque chose de chaud, lait, café, chocolat, soupe, etc.

Une jeune fille ne doit pas flâner la matinée en robe de chambre et décoiffée. Elle ne doit même pas avoir de robe de chambre, mais des sauts de lit ou peignoirs pour se coiffer. A neuf heures du matin, elle doit être prête, corsetée, coiffée, la chambre faite, tout mis en ordre. Elle se met alors au travail jusqu'au déjeuner, travail sérieux, perfectionnant ses études en littérature, botanique, physique, langues, etc. L'étude des arts d'agrément est réservée pour l'après-midi et la soirée, parce que les visiteurs peuvent l'interrompre. C'est aussi le matin qu'elle s'occupe de ménage et de toilette.

L'étude du piano est réservée pour avant et après les repas, et sert à utiliser les moments perdus que l'on a souvent à cette heure. Par exemple, on fait des gammes, au moment du crépuscule, en attendant que les lampes soient allumées; au contraire, on dessine à l'heure du plus beau jour.

Je n'aime pas beaucoup voir une jeune fille prendre l'habitude de sortir tous les jours à heure fixe. Une jeune fille ne doit pas prendre d'habitudes; il faut laisser cela aux vieilles routinières. Elle doit toujours être prête à tout, et surtout toujours visible, toujours propre, nette, mais simple et sans prétention.

Elle doit beaucoup s'occuper de la confection et des réparations de sa toilette, mais sans ostentation, sans en tirer vanité, sans l'afficher et jamais au salon, à moins que ce ne soit tout à fait entre intimes. Par contre, elle doit toujours avoir sous la main un ouvrage d'aiguille pour s'occuper, ne jamais rester oisive.

La lecture est réservée pour le soir; je n'ose interdire la broderie le soir, surtout lorsqu'il y a un petit cercle, et que l'on cause ou qu'un membre fait la lecture à haute voix, mais c'est fatigant pour la vue.

Bien remarquer que les ouvrages de main sont surtout bons en causant, mais non dans la solitude. Comme lecture, des livres et des journaux choisis soigneusement; pas de journaux politiques; amis et connaissances doivent être aussi très éliminés. Les mères ne sauraient prendre trop de précautions sur l'entourage de leurs filles, femmes de chambre, institutrices, fournisseurs, etc. Je voudrais bien que la mère pût accompagner sa fille partout, et vivre avec elle constamment; ce n'est pas toujours possible!

La jeune fille à quelquefois besoin d'être laissée seule avec ses amies. Comme celles-ci sont choisies ça peut être toléré, mais chez la mère même; éviter de la laisser seule chez ses amies.

La jeune fille devant aussi être initiée aux soins du ménage, au gouvernail de la maison, on voit qu'il ne lui restera pas beaucoup de temps de loisir; c'est ce qu'il faut: ce qu'il y a de plus à craindre pour elle, c'est le temps de rêver!

Il est dommage si la mère va beaucoup dans le monde et au théâtre et est obligée de laisser sa fille seule le soir! Une mère doit un peu se sacrifier pendant ces quelques années où une tâche si précieuse lui est dévolue. Une mère doit se sacrifier à son enfant, principalement à deux époques de sa vie, sinon toujours; pendant la première enfance jusqu'à l'âge de cinq ans, où les soins mercenaires sont si périlleux, puis pendant l'entrée dans l'adolescence, où le péril est d'un autre genre, mais non moins grand.