III

Autant il est mauvais de retarder jusqu'à l'âge de vingt ans l'entrée d'une jeune fille dans le monde, autant il est peu rationnel de l'y mener étant fillette. Les bals d'enfants, avec leur cortège de vanités et de prétentions, sont les cauchemars des gens sensés.

La fillette a besoin d'avoir des amies; il est obligatoire qu'elle joue, s'amuse avec des compagnes, mais comme on le fait dans les pensions, pour la fête de sainte Catherine, en robe de tous les jours, à sauter et à faire la dînette, voire même à jouer des charades ou des proverbes, seules ou devant les parents. Mais ces matinées pour lesquelles il y a lutte de toilettes, où les enfants arrivent empesés, se toisant les uns les autres, parés par leurs mères comme de petites châsses; où les petits garçons sont stylés à ne danser qu'avec les petites filles les plus élégantes, et où la pauvrette qui n'est pas jolie ou bien habillée se voit délaissée et prend un avant-goût des amertumes que le monde futile nous réserve, ces réunions sont des plus immorales, et ne contribuent qu'à pervertir les enfants.

Pour qu'une éducation puisse être menée à bien, il faudrait que les enfants fussent persuadés que leur mérite seul peut leur obtenir une préférence, et au premier pas qu'ils font dans le monde, ils s'aperçoivent du contraire; pour qu'ils puissent résister au choc, ils doivent être déjà bien forts, et c'est pourquoi il faut retarder ce moment.

A dix-sept ou dix-huit ans, selon qu'elle est avancée dans ses études, une jeune fille peut être conduite à quelques bals, à quelques dîners, et aux sauteries, aux huitaines. Mais il faut en éviter l'abus. Cet abus donne un des deux résultats suivants: ou il sature, il blase, il fatigue l'âme et le corps, ou le plus souvent, tout en blasant et fatiguant, il donne une telle habitude du monde que l'on ne sait plus s'en passer.

Les visites, les fêtes, ne doivent être qu'un accessoire, qu'une distraction nullement indispensable; une femme doit être habituée à se suffire elle-même et à aimer son intérieur. Ce n'est pas un défaut dans une jeune fille, si elle n'est pas toujours désireuse de sortir n'importe par quel temps ni à quel moment; cependant elle doit toujours être prête, si c'est une nécessité ou si ses parents le lui demandent.

Les quelques années s'écoulant entre l'adolescence et le mariage doivent préparer la jeune fille à devenir épouse et mère de famille, c'est-à-dire à faire très rarement sa volonté; à sortir ou à rester à la maison, non pas selon son bon plaisir, mais selon que ses devoirs ou les désirs de son mari et les besoins de ses enfants le lui imposeront. C'est ce que les jeunes filles ne s'imaginent jamais assez.