II
Les jeunes filles ont beaucoup de peine à rester dans un juste milieu: ou elles sont trop raides, ou elles ont trop d'abandon, c'est le naturel qui manque. La femme cherche toujours à poser quand elle est dans le monde, et c'est ce qui lui ôte son plus grand charme. Que de fois prend-on une fausse opinion de telle et telle personne, sur laquelle on a beaucoup à revenir quand on les fréquente dans l'intimité! Que de fois une jeune fille diffère de ce qu'on la voit dans le monde!
Celle-ci paraît froide et compassée, elle ne répond que par monosyllabes et sans lever les yeux; ses cheveux sont mis en bandeaux plats, sa mère répète qu'elle n'a pas encore porté de robe en soie; elle étudie, dit-on, du matin au soir, mais son savoir ne perce pas. On ne la laisse lire ni journal, ni revue; même l'innocente nouvelle de son journal de modes est prohibée; le théâtre, la valse, lui sont défendus. En sa présence, sa mère fait baisser la voix des visiteuses au moindre mot risqué. Mais pénètre-t-on dans son intimité, on la trouve tout autre, elle ne se contient plus; si elle ne parlait pas, c'est qu'elle ne sait rien dire; quand elle se laisse aller à parler, son langage est commun et vulgaire, sa démarche guindée dissimule une ignorance complète des usages du monde et de vilains gestes sur lesquels sa mère la sermonne sans cesse; elle est colère, fausse, menteuse, gourmande, curieuse, et cache tous ses défauts sous ses paupières baissées. La simplicité de sa mise lui est imposée et elle brûle du désir de la remplacer par les plus élégantes futilités; on la croit occupée à étudier, tandis qu'elle passe son temps à de mauvaises lectures, que sa femme de chambre lui passe en cachette, mais dont elle a bien soin de feindre l'ignorance la plus complète, afin de ne pas se dévoiler.
Telle autre, au contraire, a le nez au vent et l'œil ouvert; sa tête tourne dix fois en une seconde, elle parle à tort et à travers, disant tout ce qui lui passe par la tête, croyant avoir de l'esprit; elle s'habille autrement que tout le monde, afin d'être remarquée, elle se vante d'être incapable de tenir une aiguille, elle se vante de tout savoir, de parler de tout, précisément parce qu'elle ignore tout ce que cette connaissance avancée lui imposerait, et chez elle, douce, mélancolique, elle travaille tous les matins à coudre sa toilette du soir; elle est beaucoup moins pervertie qu'elle ne le dit, et en somme est un excellent cœur.
Telle encore pose pour ne pas vouloir se marier, et en meurt d'envie, tandis que telle autre pose pour la franchise et la flirtation américaine et ne se tourmente pas de rester fille.
Une jeune fille bien élevée doit s'étudier à ne pas poser, à être simple et naturelle sans excès; afficher un grand désir de se marier peut être naturel, mais ce n'est pas modeste, et puis c'est poser pour être naturelle, et il faut l'être sans poser; répéter à tout instant qu'on ne veut pas se marier, n'a pas l'air sincère, quand même ça le serait; affecter une simplicité outrée dans sa mise et ne porter que de la bure est aussi excentrique que de ne porter que du velours.
Une jeune fille, dans le monde, doit s'attacher à passer inaperçue… Voilà certes une phrase qui va appeler des larmes dans bien des yeux, quoique toutes les bouches doivent s'empresser de dire que c'est leur avis et leur désir.
Je sais bien que passer inaperçue, c'est donner le pas à des rivales qui sont loin de mériter la préférence; passer inaperçue, c'est renoncer à des succès bruyants, mais aussi à des défaites cruelles, à des déceptions blessantes.
Pour cela aussi, il ne faut pas poser. J'ai connu une mère qui prétendait désirer que ses filles ne se fissent pas remarquer; elle l'assurait à tout propos et elle les menait à outrance dans le monde avec de nouvelles toilettes chaque fois, toujours fort remarquables. Ses filles, fort jolies, étaient fort recherchées; mais on ne pouvait s'empêcher de rire au nez de cette mère, qui aurait pu se contenter d'assurer qu'elle cherchait à ce que ses filles ne fussent remarquées qu'en bien, ce qui était vrai, et au moins n'aurait pas avoué l'exagération et la pose.
La timidité est l'un des plus grands charmes de la jeunesse, mais il ne faut pas la confondre avec la gaucherie ou la pruderie.
Vous voyez entrer dans un salon des jeunes filles, le front haut, le regard hardi, raides, ayant crainte de répondre au salut d'un homme, ce n'est pas par timidité; la rougeur ne leur monte pas au visage, elles ne ressentent aucune émotion, elles sont parfaitement maîtresses d'elles-mêmes, mais elles sont retenues par la crainte d'être trop aimables; à un moment donné, elles mettent cette morgue de côté, et elles deviennent alors beaucoup trop familières, et manquent absolument de tenue.
La tenue, voilà le grand mot, et Gondinet, dans sa pièce des Braves Gens, nous l'explique par la bouche du colonel (l'excellent Landrol).
Il reproche à ses officiers de trop aimer l'habit civil, en place de la tenue, ou plutôt l'uniforme qui les obligerait à avoir de la tenue!
Dans le monde une jeune fille doit avoir une tenue très réservée, mais non pas être malhonnête; jamais elle ne doit être familière avec un jeune homme, lui parler avec laisser aller, ou paraître le rechercher, mais il ne lui est pas interdit d'être polie et gracieuse.
Une jeune fille ne fera pas un profond salut à un homme, surtout à un homme jeune; elle ne le fera pas passer devant elle, elle ne lui offrira pas une chaise; mais, si lui, lui fait ces politesses, elle l'en remerciera avec grâce, sans un empressement intempestif.
Sans être coquette, on peut être aimable, et il vaut mieux l'être convenablement avec tous que d'avoir des préférences. C'est là ce qu'une jeune fille doit éviter. Réserver meilleur accueil aux plus riches, aux mieux posés, être fière avec les petits, est le meilleur moyen de se créer des ennemis mortels et de faire mal parler de soi.
Il est reçu que les jeunes filles se laissent tantôt secouer la main par les jeunes gens, et tantôt font une inclination absolument imperceptible, lorsqu'un homme les salue. Il vaudrait beaucoup mieux ne pas donner sa main à serrer, et incliner la tête ou le corps un peu plus. Le moyen d'empêcher ces démonstrations familières? me dira-t-on; une femme peut-elle refuser nettement la main à un homme qui lui tend la sienne? Un refus catégorique serait difficile et impoli; j'ai vu mainte fois des jeunes filles et des jeunes femmes être bien ennuyées dans de telles circonstances, et obligées de surmonter leur répugnance; le seul moyen est d'observer l'étiquette, d'en imposer par le cérémonial, de ne pas accepter ce laisser aller, cette camaraderie qui annule presque les sexes et enlève par conséquent à la femme son plus grand avantage, celui que lui donne le respect de son sexe; savoir se faire respecter, garder sa dignité féminine, voilà ce qu'il faut inculquer à une jeune fille; pour cela, il n'est pas besoin d'être raide, il suffit par son bon ton personnel, une dignité gracieuse, de conserver comme une auréole de supériorité sur les esprits vulgaires qui oseraient se permettre trop de familiarité. C'est ainsi que, tout en étant bonnes, affectueuses avec les pauvres et les domestiques, les femmes de la véritable aristocratie, c'est-à-dire celles qui en font partie, non pas uniquement par leurs aïeux, mais par leurs sentiments, savent en imposer à leurs subalternes.
La vogue du moment est aux airs cassants, à la démarche hardie, aux allures provoquantes, comme aux chapeaux tapageurs; au gymnase, au manège, aux bains froids, puis aux eaux en été, les fillettes prennent de bonne heure des façons peu compatibles avec la pudeur de la jeune fille. Les cheveux épars sur les épaules, les jupes courtes y contribuent pour leur part; les pères (le sexe masculin, en somme), sont la cause de ce mal qu'ils sont les premiers à déplorer plus tard; ils s'amusent de ces mines diaboliques, et cette petite fille singeant le garçonnet ou l'actrice en vogue est amusante au possible, rien n'est plus vrai… et cependant qu'il apparaisse une fillette aux allures modestes, à la toilette vaporeuse comme celle d'une petite vierge, à l'expression candide et timide, osant à peine lever ses grands yeux, répondant d'une voix presque basse, rougissant quand on s'adresse à elle, ne sachant pas tout, questionnant encore, se troublant lorsque les regards se fixent sur elle, eh! bien, cette apparition effacera immédiatement les autres, et les mêmes hommes ne pourront s'empêcher de la préférer.
Je connais bien des hommes, et des hommes dont le haut mérite et la grande position ont dû leur donner l'habitude d'être en vue, qui ne laissent pas d'éprouver une certaine émotion au moment où les deux battants de la porte d'un salon s'ouvrent devant eux, où ils se sentent le point de mire d'une assemblée; et de toutes jeunes filles bravent avec le plus superbe aplomb cette terrible critique féminine! L'aplomb ne doit venir qu'avec l'âge, ou ce n'est plus que de la hardiesse. Après la vingtième année, la timidité de la jeune fille de quinze ans serait de la gaucherie ou de la stupidité, mais il faut laisser un changement à venir pour la femme, la jeune mère de trente ans, et enfin pour la matrone de quarante. Ce sont ces transformations successives qui font le charme de chaque âge.