HISTOIRE DE LA POUPÉE.
Ta poupée, ma chère Mimi, a été faite à Lyon. Elle a été commandée exprès; elle a coûté beaucoup d'argent. Zozo avait une garde-robe complète, un lit comme une grande demoiselle, une commode pour serrer ses affaires: c'étoit pour une petite fille un présent considérable; car indépendamment de toutes ces choses, Zozo avoit des boucles d'oreilles de perles fines, un collier pareil, une robe superbe, et le reste de sa toilette de même; parce que la grande dame qui l'avoit fait faire désiroit que toute cette parure servît à la petite demoiselle à laquelle elle la destinoit; c'est pourquoi Zozo est aussi grande que toi.
Tout le temps que cette élégante poupée fut chez la marchande, on venoit la voir des quatre coins de la ville; car jamais personne ne s'étoit avisé de mettre tant d'argent pour un simple joujou; mais la dame qui vouloit faire ce présent avoit l'intention de récompenser le mérite d'une petite fille qui fut un modèle de piété filiale. C'est de cette enfant dont tu vas entendre l'histoire.
Eugénie, première maîtresse de Zozo.
Il y avoit dans les prisons de cette ville, un Monsieur d'un grand mérite, persécuté injustement. Sa famille l'alloit voir; mais, dans la crainte de paroître suspecte, elle n'osoit pas se rendre à la prison aussi souvent qu'elle l'auroit voulu. Une petite fille de cinq ans prit sur elle de donner à son malheureux père les consolations qui étoient en son pouvoir, jusqu'au moment qui devoit décider de son sort.
Elle alloit chaque jour, matin et soir, visiter son père. Leste, caressante, pleine de saillies, et de la plus jolie figure du monde, cette charmante petite ne manquoit jamais à ce devoir. C'est vainement que les guichetiers lui résistoient; elle parvenoit à les fléchir par ses instantes prières. Quand elle étoit refusée net, elle attendoit patiemment un moment favorable, et parvenoit à entrer en se glissant sous les bras de ceux qui se présentoient. Alors courant à toutes jambes, tout essoufflée, elle alloit trouver son père qu'elle caressoit, qu'elle embrassoit mille fois, avec lequel elle rioit et pleuroit tour à tour.
Cette aimable enfant sembloit avoir conçu toute la profondeur de l'infortune qui accabloit son père, et la nécessité de le soustraire à ses chagrins; elle lui racontoit tout ce qu'elle avoit pu recueillir de plus intéressant, et les petites anecdotes de sa famille, qui pouvoient l'arracher à sa douleur. Cette aimable petite étoit devenue un objet d'attente et de distraction pour tous les prisonniers. En sortant, elle se chargeoit de faire leurs petites commissions, et les laissoit dans l'admiration d'une tendresse filiale, qui, pour être précoce, n'en réunissoit pas moins tous les caractères qui rendent cette vertu aussi intéressante qu'honorable.
Madame la princesse de ***, qui s'intéressoit au prisonnier, eut assez de pouvoir pour lui faire rendre justice. Elle accabla la chère petite des plus tendres caresses, et lui envoya la belle et riche poupée qu'elle avoit fait faire à son intention, afin de récompenser son attachement pour son père; mais l'aimable enfant l'eut à peine reçue, que de nouvelles persécutions forcèrent son père et sa mère d'abandonner leur pays. La petite fille laissa sa belle poupée à une de ses parentes, dont je vais te parler à présent. Mais comment trouves-tu la première maîtresse de Zozo?—Oh! maman, une petite fille bien gentille! Je voudrais bien lui ressembler! elle aimoit bien son papa! Moi, j'aime bien aussi le mien; mais je n'aurois pas autant d'esprit qu'elle!—Tu en aurois de même, Mimi, si tu nous aimois tendrement, et que nous fussions en danger.—Oh! maman, si je vous aime! en pouvez-vous douter?—Non, ma bonne amie, je n'en doute pas: ma petite fille, que je chéris, pour laquelle je sacrifie tout, ne peut pas être une ingrate! Voyons en quelles mains Zozo est tombée.
Coralie, deuxième maîtresse de Zozo.
Coralie avoit sept ans; elle étoit fille d'un riche seigneur; elle unissoit les dons de l'esprit et du coeur, à une figure charmante. Un coeur excellent, une grande sensibilité, une grande douceur de caractère, la faisoient particulièrement remarquer. Extrêmement caressante, on ne pouvoit se défendre de l'aimer; mais son plus bel éloge, c'est d'avoir porté si loin son amour pour sa mère, qu'il l'a conduite au tombeau.
Le père de Coralie, méchant et d'une très-mauvaise conduite, enferma sa femme dans une tour de son château. Après avoir fait murer les fenêtres de son appartement, il ordonna qu'on le tendît de noir et qu'on y suspendît une lampe. La malheureuse dame, abandonnée sans consolation, dans cette espèce de tombeau, n'avoit pour nourriture que du pain, qu'elle arrosoit de ses larmes. Pour comble de malheur, son méchant mari lui ôta sa fille, son unique société, et le seul être qui l'attachât encore à la vie!
Coralie, qui aimoit sa mère avec passion, osa dire à son père: «Tu n'es plus mon papa!… Puisque tu tourmentes maman, et que tu me l'ôtes, je ne veux plus être ta fille!…»
Surpris et irrité de la déclaration franche et naïve de sa fille, ce père violent la maltraita sans pitié, et peu s'en fallut qu'il ne la tuât; mais la petite souffrit avec courage ses mauvais traitemens, et lui dit sans s'effrayer: «Si tu me sépares de ma chère maman, j'aime mieux mourir tout à l'heure!»
Tant de fermeté de la part d'une enfant de sept ans, étonna M. de **. Il cessa de maltraiter sa fille, et chercha à la gagner par la douceur; mais Coralie ne céda ni aux caresses, ni aux menaces; elle demandoit sa mère avec l'accent du désespoir, et ses larmes ne cessoient point de couler; elle fut deux jours sans vouloir prendre aucune nourriture.
Cet époux barbare aimoit sa fille; il craignit de la perdre, et la rendit à sa mère. La vue de cette enfant chérie ranima l'infortunée dame; elle pressa Coralie sur son coeur, et mêla ses larmes à celles de sa chère fille!… Le père de Coralie l'avoit blessée à la tête en plusieurs endroits; les baisers de sa mère suffirent pour guérir ses blessures; mais son coeur se soulevoit au seul nom de celui qui les faisoit tant souffrir! C'étoit en vain que sa mère lui disoit qu'une fille ne peut pas, qu'elle ne doit pas haïr son père, quels que soient ses torts; la vue de sa mère dans les larmes et dans la douleur l'affectoit trop fortement pour que la raison se fit entendre chez elle.
Les méchans ne sont jamais heureux, M. de ** tourmentoit sa femme injustement; mais il étoit lui-même fort à plaindre, parce qu'il savoit qu'elle le haïssoit. L'éloignement de sa fille pour lui faisoit aussi son supplice. Pour lui paroître moins odieux, il lui envoya sa belle poupée et tous ses joujoux; mais Coralie, occupée de sa mère, ne les regarda pas. Comme cette infortunée, elle ne vivoit que de pain et d'eau; elle avoit à peine de quoi se vêtir, et pour se reposer que les genoux et les bras flétris de sa malheureuse mère!
Sitôt que Coralie fut sûre de rester avec sa mère, elle oublia les horreurs de sa prison; elle ne pensa plus qu'elle étoit privée des choses les plus nécessaires à la vie. Jour et nuit auprès de celle qu'elle chérissoit, elle vit renaître sa gaieté naturelle, s'appliqua à ce qui pouvoit plaire à son unique amie, et la consola de son mieux. Coralie sautoit à chaque instant au col de sa mère, et la serrant avec de vives étreintes dans ses bras, elle s'écrioit avec l'accent de la joie et du ravissement: «Maman! … nous voici donc ensemble! je suis donc avec toi!»
Oh! qu'il est consolant pour une bonne mère d'avoir une enfant qui réponde à sa tendresse! Près de sa chère Coralie, madame de ** sentoit moins les horreurs de sa nouvelle situation; et les naïves caresses de sa fille répandoient au fond de son coeur un baume vivifiant qui la rappeloit à la vie. Résolue de prolonger sa pénible existence pour sauver celle de sa fille bien aimée, elle imagina ce qu'elle put pour la distraire.
Le désoeuvrement et l'ennui sont des maux insupportables. Madame de ** y remédia, en occupant sa fille tantôt à lire, et tantôt à coudre.
Lorsque Coralie vint s'enfermer avec sa mère, elle n'avoit encore presque rien appris; mais son amie chérie devint son institutrice, et ces leçons données et reçues par l'amitié profitèrent à l'enfant au delà de toute espérance.
«Ma bonne amie, dit un jour madame de ** à sa fille, à présent tu sais assez bien lire, mais je désirerois que tu apprisses à écrire; dès que tu le sauras, tu écriras une lettre bien touchante à ton papa: peut-être le fléchirons-nous ainsi, et il nous fera sortir de ce tombeau.»
Il n'en falloit pas davantage pour engager Coralie à écrire. L'espoir d'abréger les souffrances de sa mère lui donna une activité surprenante: cette enfant sensible s'appliqua de tout son coeur; elle passoit même plusieurs heures de la nuit à former des caractères; et, du moment où elle put tracer des mots, elle écrivit sous la dictée de sa mère une lettre à son papa, simple, soumise, et infiniment touchante. Cette lettre, envoyée sur-le-champ, resta sans réponse; il en fut de même de plusieurs autres.
Cette tentative, sur laquelle madame de ** fondoit son espoir, ayant été infructueuse, elle se laissa abattre; une noire mélancolie s'empara de son âme, et sa douleur passa rapidement dans le coeur de sa fille infortunée.
Il y avoit près de deux ans que Coralie étoit enfermée avec sa mère, lorsqu'elle écrivit à son papa.
Jusqu'à cette époque, cette chère enfant avoit conservé sa gaieté et sa force: le bonheur d'être sa mère, et la légèreté ordinaire à cet âge avoient soutenu sa santé, malgré le défaut d'air et la mauvaise nourriture; mais quand la pauvre petite eut aperçu l'état de langueur de sa mère; quand elle la vit sans cesse dans les larmes, et n'ayant plus un moment de repos, une tristesse profonde s'empara d'elle à son tour: son appétit disparut; elle maigrit à vue d'oeil; elle n'eut plus de sommeil, plus d'intérêt pour rien, si ce n'est pour cette tendre amie à qui elle devoit le jour, et dont elle partageoit le sort si courageusement.
Une nuit, Coralie, plus accablée qu'à l'ordinaire, eut un songe qui enflamma son sang; elle crut voir entrer des bourreaux dans la tour, qui venoient ôter la vie à sa mère. Elle se réveilla en sursaut, et s'écria: Ne faites pas mourir maman!… Des larmes amères inondoient ses joues, et une fièvre brûlante s'étoit emparée d'elle.
Quand elle fut bien réveillée, cette sensible enfant porta ses mains sur le corps et sur la figure de sa mère; ne la sentant pas remuer, elle jeta des cris perçans, et s'écria avec l'accent du désespoir: «Maman! ma chère maman! est-ce que tu es morte?»
Sa mère la prit dans ses bras, et la couvrit de baisers. Sois tranquille, chère enfant, lui dit-elle, et calme-toi; je me porte bien.
Hélas! dit l'enfant, ils étoient là; je les ai vus; ils vouloient te faire mourir! Oh, maman! le vilain rêve; et elle le lui raconta. Madame de ** mit tout en oeuvre pour rassurer sa chère enfant; elle lui fit sentir qu'un rêve n'étoit point fait pour alarmer; mais la tendre Coralie craignoit pour sa mère, et son coeur étoit oppressé; elle poussoit des soupirs, et serroit fortement sa mère contre sa poitrine, comme pour la garantir du danger qui la menaçoit.—Ecoute, maman, que je te dise.—Parle, chère enfant.—Je voudrois mourir, moi.—Eh! pourquoi? tu voudrois donc me quitter?—Maman, c'est que je ne puis te voir souffrir comme cela: bien vrai, nous serions plus heureuses d'être mortes toutes deux.—Tu as bien raison, dit madame de ** fondant en larmes!…—Maman, donne-moi ta main, … je sens que mon coeur s'en va … baise-moi encore, et … mourons ensemble…. A ces paroles, la pauvre petite rendit en effet le dernier soupir, sur le sein de sa mère évanouie….
Madame de ** chercha à réchauffer le corps glacé de sa chère enfant; elle l'appela mille fois avec le cri du désespoir. Mais, hélas! sa jeune compagne étoit perdue pour elle!…
Après l'avoir baignée de ses larmes, et couverte de ses derniers baisers, cette malheureuse mère déchira un pan de sa robe, et elle ensevelit le corps de sa chère enfant. Ainsi finit à l'âge de neuf ans, la plus intéressante petite fille que le ciel eût jamais formée.
Pendant tout ce récit, Mimi n'avoit pu travailler, et ses larmes avoient coulé plus d'une fois. La mort de Coralie lui fit pousser des sanglots, et sa mère fut presque fâchée de lui avoir raconté cette histoire, un peu forte pour son âge; cependant comment résister au désir d'apprendre à sa fille qu'il existe des enfans qui ont pour leurs pères et mères une tendresse passionnée?… Mimi, ayant essuyé ses yeux, demanda à sa maman, si la mère de Coralie vivoit encore?—Non, ma fille: cette tendre mère mourut de douleur d'avoir perdu son enfant chérie…. Crois, ma petite, que la tendresse d'une mère surpasse encore celle de ses enfans, quelque grande qu'elle soit!… Mais laissons là un sujet si triste, et passons à la troisième maîtresse de Zozo. M. de ** ne voulant rien voir de ce qui avoit appartenu à sa fille, qu'il regrettait sincèrement, envoya sa garde-robe et ses joujoux, à une de ses nièces, qui ne demeuroit point dans la même ville.
Maria, troisième maîtresse de Zozo.
La jeune cousine de Coralie se nommoit Maria. Son père et sa mère qui connoissoient le prix de l'éducation, lui donnèrent de bonne heure les meilleurs maîtres. Elle apprit à lire sans dégoût et sans ennui, avec des caractères de l'alphabet, tracés séparément sur autant de petits morceaux de carton qu'il y a de lettres. Par ce moyen facile et ingénieux, Maria, à trois ans, lisoit très-bien, et savoit orthographier tous les mots qui sont d'un usage commun. A quatre ans, cette charmante petite savoit passablement la langue française, la mythologie, la géographie et les principaux traits de l'histoire générale. Sa modestie, sa douceur égaloient ses heureuses dispositions; elle parloit peu, et attendoit toujours qu'on l'interrogeât, sans faire parade de son savoir, quoi qu'elle eût la mémoire ornée de quantité de morceaux choisis en vers et en prose.
Malgré son goût pour l'étude, elle avoit la gaieté qui convenoit à son âge; ses réparties étoient vives, spirituelles, mais la qualité qui la faisoit le plus chérir, c'étoit son extrême sensibilité, fort au-dessus de son âge. Cette qualité du coeur qu'elle possédoit dans un degré, éminent, faisoit dire à sa mère, que sa fille seroit bien malheureuse!…
Ce fut l'éloge soutenu que M. de ** entendit faire de cette aimable enfant, qui la lui fit choisir pour lui envoyer la belle poupée de sa fille.
Le présent de M. ** fut accueilli comme il le méritoit. La poupée plut beaucoup à l'enfant, mais elle n'y toucha pas; car à peine l'eut-elle reçue, qu'elle fut attaquée d'une maladie longue et douloureuse.
Maria souffroit des douleurs aiguës; mais elle dévoroit ses larmes, pour ne pas affliger les femmes qui la servoient; et cette aimable petite créature consoloit encore sa mère: «Ne pleurez pas, ma chère maman, lui disoit-elle, j'irai prier pour vous. Dans le ciel, ma petite maman, je ne souffrirai plus.» Heureusement cette charmante petite fille revint à la vie, pour faire le bonheur de sa tendre mère, par sa douceur et sa sagesse. Afin de hâter son rétablissement, on la mena à la campagne. C'étoit au commencement de l'été. La petite n'emporta aucun joujou; sa mère vouloit qu'elle fût sans cesse dans les champs, pour respirer un air pur qui fortifiât son tempérament.
Maria, qui passa plusieurs années à la campagne, étoit trop âgée, lorsqu'elle revint à la ville pour jouer à la poupée; sa maman la donna à une riche marchande de sa connoissance, dont la fille, appelée Fortunée, n'avoit que cinq ans.
Fortunée, quatrième maîtresse de Zozo.
Jusque-là, Zozo s'étoit toujours trouvée avec des enfans extrêmement raisonnables; elle n'avoit point été déshabillée; son trousseau, renfermé dans sa petite commode, étoit toujours dans le meilleur état; son lit bien blanc et bien propre. Mais Fortunée devoit lui faire subir plus d'une métamorphose.
Enchantée d'abord en voyant la belle poupée, la petite la tourna en tous sens; ensuite elle lui ôta son chapeau, sa robe, puis elle la coucha; puis elle examina ce qui étoit dans la commode, développa tout, coupa, hacha; tout cela fut l'affaire d'un quart d'heure. A voir comme Fortunée y alloit, il est à croire qu'au bout de huit jours, Zozo auroit été brisée si elle fût restée entre ses mains. Mais il faut que je te fasse connoître cette petite fille.
Fortunée étoit volontaire, gourmande, babillarde, menteuse, importune, haute et colère à l'excès. Elle trépignoit des pieds quand on lui refusoit quelque chose, battoit sa bonne, et répondoit à sa mère avec impertinence. Malheureusement la maman de Fortunée la gâtoit; elle excusoit les vilains défauts de sa fille, et les traitoit d'enfantillage. Sa foiblesse fut cause que la petite devint de plus en plus méchante, opiniâtre, et fit enfin un mauvais sujet.
Cette mère, sans jugement, s'attacha à faire briller sa fille; elle lui donna de très-bons maîtres pour la musique et pour la danse, avant de lui faire apprendre à lire. A six ans, Fortunée dansoit de manière à étonner; elle touchoit agréablement du piano, mais elle connoissoit à peine ses lettres.
Encouragée par les éloges qu'elle recevoit sans cesse, l'enfant devint très-habile musicienne. Elle parut à la cour, et s'y fit admirer. Mais ses succès mêmes lui firent du tort: cette petite se crut un prodige. Enivrée des louanges qu'on lui prodiguoit, son orgueil la rendit insupportable!… Aussi ignorante sur les choses vraiment utiles, que savante à former des pas, et à exécuter un morceau de musique, Fortunée n'avoit aucune idée des premières connoissances qui font la base de l'éducation; elle ne savoit pas non plus travailler.
Sa mère, qui aimait à la faire paraître dans le grand monde, négligea son commerce, et dépensa beaucoup d'argent pour se mettre, elle et sa fille, avec la dernière élégance. Insensiblement, elle dissipa sa fortune et se ruina entièrement.
Quand Fortunée n'eut plus le moyen de paroître pour faire étalage de ses talens, on l'oublia tout à fait. Elle fut forcée de rester auprès de sa mère, qui, obligée de travailler pour vivre, regretta amèrement de n'avoir pas donné à sa fille, au lieu de danse et de musique, un talent qui pût la faire subsister.
Incapable d'aider sa mère en travaillant, Fortunée lui donnoit encore beaucoup de chagrin par ses mauvaises qualités. Son orgueil se révoltoit de ce qu'elle étoit obligée de se livrer aux détails du ménage, car tu penses bien qu'on avoit renvoyé les domestiques. Cette belle demoiselle s'ennuyoit de ne plus aller au bal, dans les assemblées, de n'être plus fêtée comme dans le temps qu'elle étoit riche; elle montroit beaucoup d'humeur, répondoit mal à sa mère, et lui reprochoit durement le malheur qui les accabloit.
La douleur d'avoir une fille si dénaturée, et le chagrin de ne pas avoir formé son coeur, au lieu de lui donner des talens agréables, conduisirent cette mère au tombeau. Fortunée, qui ne savoit rien faire, tomba dans une misère affreuse, et, pour comble de maux, personne ne la plaignit. Voilà ce qui arrive, lorsqu'on néglige d'acquérir dans l'enfance des talens utiles, et d'orner son âme de vertus.
Quant à Zozo, d'abord Fortunée en fut dans l'enthousiasme, comme je te l'ai dit; mais bientôt elle la laissa pour les concerts dont elle faisoit l'ornement, et où sa vanité étoit satisfaite. Lorsque sa mère vendit ses meubles et ses marchandises pour payer ses dettes, une dame fort riche acheta la belle poupée pour sa fille. Elle chargea une marchande de modes de l'habiller de neuf, et Zozo, plus belle que jamais, passa dans les mains de sa nouvelle maîtresse. Lorsque madame Belmont eut fini, Mimi fit une petite grimace, qui témoignait qu'elle trouvait cette histoire moins jolie que les autres.—Je crois, lui dit sa maman, que ma petite musicienne n'a pas le bonheur de te plaire?—Non, maman; je n'aime pas du tout cette Fortunée, si vaine, et qui cependant ne sait ni lire, ni travailler; j'en sais plus qu'elle, moi, puisque je lis dans tous les livres et même dans l'écriture, et sans être orgueilleuse encore!… Si vous n'aviez pas d'argent, je pourrois faire comme Blanche, la petite marchande; j'ourlerois des mouchoirs, et je gagnerois quelque chose.—Oui, dit madame Belmont, tu ferois deux ourlets par jour, tout au plus, ce qui feroit un sou: nous irions loin avec cet argent!… Profite, ma chère enfant, du triste sort de la petite dont je viens de te conter l'histoire; applique-toi, emploie ton temps, et remercie le bon Dieu de t'avoir donné un père et une mère qui te donnent une éducation solide, et qui travaillent à corriger tes défauts. Ecoute à présent l'histoire de Céleste, cinquième maîtresse de Zozo.
Histoire de Céleste.
Céleste étoit fille d'un grand seigneur, qui voulut lui-même veiller à son éducation.
Céleste avoit une figure charmante, mais c'étoit le moindre de ses avantages; excellent naturel, docilité, amour de l'étude, générosité, sensibilité exquise, discrétion, piété filiale, patience héroïque dans la douleur, élévation d'âme: cette étonnante petite fille réunissoit tout; elle avoit toutes les perfections.
Le père et la mère de Céleste passoient une grande partie de l'année à la campagne, parce que la santé chancelante de madame d'Avriller l'exigeoit; c'est pourquoi son mari, homme très-instruit, se faisoit un plaisir de seconder le précepteur de ses enfans, en leur donnant lui-même d'excellentes leçons.
Céleste avoit deux frères, beaucoup plus jeunes qu'elle, et dont elle s'occupoit comme la mère la plus tendre. Assise tranquillement avec sa poupée, elle les surveilloit, ou se mêloit à leurs jeux avec une complaisance charmante.
Douée des plus heureuses dispositions, Céleste ne pouvoit manquer d'être parfaitement instruite, ayant son père pour instituteur. Elle apprit la musique et le dessin pour lui servir de délassement, mais sans avoir le projet de perfectionner ces talens, parce que, malgré sa jeunesse, toutes les heures de la journée étaient prises, et qu'elle avoit peu de temps à leur donner.
Céleste avoit le bonheur d'avoir une excellente gouvernante, sage, laborieuse, adroite, qui lui apprit à faire plusieurs ouvrages de son sexe. Bientôt cette jeune personne broda mille jolies choses pour ses parens et pour elle-même; et quoiqu'elle eût une femme de chambre, elle se coiffoit et s'habilloit seule, en disant qu'on avoit reçu de la nature des mains pour s'habiller comme des pieds pour marcher. Bien loin d'être à charge aux domestiques, Céleste donnoit tous ses soins à ses jeunes frères, et leur servoit de gouvernante; elle manqua même d'être la victime de son dévouement pour eux.
Céleste avoit coutume d'aller tous les jours avec ses frères et sa gouvernante, dans une campagne voisine de leur château. Les enfans jouoient sur l'herbe, cueilloient des fleurs, dont Céleste formoit des guirlandes, et la gouvernante tenant un livre, l'oublioit le plus souvent pour admirer l'innocent badinage de ces aimables enfans.
Pendant une absence que fit M. d'Avriller, Céleste proposa à sa gouvernante d'aller se promener dans un grand bois, à une demi-lieue du château, pour y goûter avec ses frères. Le jour pris pour cette partie de plaisir, le temps étant superbe, la petite société se mit en marche avec la gaieté de coeurs satisfaits, qui volent à de nouvelles jouissances.
Rendue au lieu désiré, la petite famille s'assit en rond sous un chêne touffu, et fit un repas champêtre qui lui parut délicieux.
Pendant que ces aimables enfans se livroient sans contrainte à toute la folie de leur âge, le ciel s'obscurcit et le tonnerre se fit entendre; aussitôt les jeux cessèrent, et tous s'empressèrent de chercher un abri.
A peine furent-ils hors de la forêt, qu'il s'éleva une tempête effroyable: un vent impétueux déracina les arbres; l'air étoit obscurci de feuilles et de poussière; les enfans ne voyoient pas devant eux. Poussée en sens contraire par la force du vent, la petite famille s'armoit de courage, mais il l'abandonna tout à fait quand elle entendit au loin voler en éclats les cabanes des paysans, et qu'elle vit la foudre tomber à ses pieds.
Les enfans épouvantés sentirent leurs genoux se dérober sous eux; la frayeur les saisit tellement, qu'il leur fut impossible d'avancer. Cependant il falloit se hâter; la pluie, qui ne tomboit pas encore, menaçoit de les percer jusqu'aux os. La gouvernante prit l'aîné des garçons dans ses bras, et Céleste le cadet; ainsi chargées, elles s'empressèrent de regagner le château.
Mais bientôt une pluie semblable à un déluge inonda les champs, et en fit une espèce de lac. Céleste et sa gouvernante, ayant leurs vêtemens trempés, marchoient dans l'eau, sans savoir où porter leurs pas; car les chemins, les plaines, les prairies ressembloient à une vaste mer, dont on ne voyoit pas l'issue.
Pour comble de malheur, avant d'arriver au château, il falloit passer un ravin, qui alors se trouvoit grossi considérablement par la pluie d'orage. Céleste et sa gouvernante sentirent la nécessité de le passer avant qu'il augmentât: elles y entrèrent avec courage, luttant contre les flots, et oubliant le danger qu'elles couroient pour ne s'occuper que des enfans qui, extrêmement effrayés, se débattoient et jetoient les hauts cris.
Près d'être engloutie vingt fois dans ce gouffre, Céleste ne perdit point la tête; elle sortit du ravin, exténuée de fatigue et toute trempée, et regagna la maison avec ses frères; mais dans quel état, grand Dieu!… Dès qu'elle se fut reposée, elle eut une fièvre brûlante, avec des accès de transports. Elle s'écrioit alors: «Ne soyez pas en peine, mon papa, maman! j'ai sauvé mes petits frères … ne soyez pas en peine, je me porte bien aussi.» Mais cette chère enfant étoit attaquée d'une fluxion de poitrine qui fit craindre pour ses jours.
Quelle douleur pour son père et sa mère! cette fille chérie, qui devoit être l'ornement et la consolation de leur vieillesse, alloit peut-être leur être ravie au moment où ils connoissoient tout son mérite! Malgré ces pensées déchirantes, M. et madame d'Avriller eurent le courage de modérer leur affliction, pour que Céleste ne se doutât pas du danger où elle étoit.
A force de soins, la chère enfant se rétablit; elle fut plus que jamais la gouvernante de ses frères, sur lesquels elle croyoit avoir acquis des droits, depuis l'aventure de la forêt. Céleste leur apprit à lire: jusqu'à l'âge de huit ans, ils n'eurent point d'autre instituteur. Il falloit voir la patience de cette jeune personne, sa douceur, sa complaisance pour ses élèves; c'étoit un coup-d'oeil ravissant!
Ces deux petits avoient un bon coeur; ils s'attachèrent à Céleste, et leur docilité la paya amplement des peines qu'elle se donnoit pour leur éducation. Il auroit fallu qu'ils fussent bien ingrats pour ne pas aimer une si bonne soeur qui, toujours prête à les excuser lorsqu'ils étoient pris en faute, leur évitoit le long du jour toutes sortes de petits chagrins par sa prévoyante tendresse!
Une bonne conduite trouve tôt ou tard sa récompense. Céleste eut, dans ses deux frères, des amis solides, qui ne l'abandonnèrent jamais. Heureuse par les auteurs de ses jours qui la chérissoient, et par l'affection sincère de ceux qui lui devoient tout, cette jeune personne n'eut rien à désirer. Outre cela, elle jouit de l'estime des honnêtes gens, chose précieuse pour ceux qui ont un peu d'âme.
C'est déjà fini, maman? dit Mimi à madame Belmont.—Oui, ma fille. Comment trouves-tu Céleste?—Ah! c'est une demoiselle bien aimable; je voudrois qu'elle fût de mon âge, j'en ferois ma petite amie.—Mais tu n'aurois pas ta belle poupée.—J'en aurois une autre.—Pas aussi belle; car je regrette beaucoup l'argent employé à ces sortes de choses.—Eh bien! maman, je m'amuserois de même avec une poupée ordinaire, et j'aurois une amie qui m'apprendroit à être bonne comme elle; vous seriez toujours contente de moi.—Viens m'embrasser, ma chère enfant! ta réponse me prouve que mes peines ne sont pas perdues, et que ton coeur est excellent: tu es une aimable petite fille!
Lorsque Céleste tomba malade, il y avoit long-temps qu'elle ne jouoit plus à la poupée. Ses frères prenoient une grande partie de sa journée, le reste étoit pour l'étude. Si cette bonne soeur avoit un moment de loisir, elle le donnoit encore à ses chers élèves, en se mêlant à leurs jeux, et en se mettant à leur portée pour leur plaire davantage.
Céleste donna sa poupée à la fille du receveur de la ville où elle demeurait, comme une preuve de son amitié pour elle, et une récompense des belles actions que l'on citoit d'elle chaque jour.
Lucile, sixième maîtresse de Zozo.
Le père de Lucile n'avoit point de fortune, mais il étoit honnête homme, et lui donna une bonne éducation. Il avoit remarqué que sa fille avoit un caractère très-décidé, avec un coeur sensible, et il employa la douceur, les caresses et le sentiment pour obtenir d'elle ce qu'il désiroit; il eut la satisfaction de s'en voir respecté et chéri.
La mère de Lucile aimoit sa fille sans doute, mais cet amour n'étoit ni raisonnable, ni éclairé; elle la grondoit sévèrement pour des bagatelles, et lui passoit des fautes graves. Souvent cette mère capricieuse l'accabloit de caresses sans raison, sans motif, et la repoussoit quand la petite venoit pour l'embrasser. Cette bizarrerie aigrissoit l'esprit de l'enfant et chagrinoit son père, qui se voyoit contrarié dans la marche qu'il vouloit suivre pour l'éducation, de sa fille.
Cet homme bon, mais foible, renferma son chagrin en lui-même. Les peines qu'il éprouvoit, jointes à des malheurs imprévus, abrégèrent ses jours: il mourut à la fleur de son âge, et sa femme le suivit de près. Elle laissa Lucile, âgée de dix ans, avec un petit garçon de dix-huit mois.
Pour tout héritage, Lucile eut quelques vieux meubles, et une petite chaumière située sur la lisière d'un bois. Lucile se retira dans cet asile sauvage avec son petit frère. Les malheureux n'ont, hélas! ni parens, ni amis; elle se vit absolument délaissée, et fut bientôt en proie à la plus affreuse indigence. Quelques laboureurs la demandèrent cependant pour garder leurs troupeaux; mais elle les refusa, résolue de tout souffrir plutôt que d'abandonner son petit frère qui demandoit ses soins.
Cependant il falloit avoir du pain, et donner à manger à ce pauvre petit qui ne parloit pas encore. Lucile vendit ses meubles; avec cet argent, elle acheta du lin et du coton; elle fit des bas et les vendit. L'habitude du travail lui fut d'un grand secours dans sa misère: elle filoit, cousoit et tricotoit tour à tour. Comme elle étoit aussi vigilante qu'habile, elle pourvut ainsi à ses besoins, et conserva sa liberté.
La vertu commande l'estime des hommes. Une jeune fille de dix ans, vivant seule dans une pauvre cabane, se suffisant à elle-même, et soignant son frère en bas âge, comme si elle eût été sa mère, étoit un spectacle rare et attendrissant; aussi on accouroit des cantons voisins pour la voir, et l'on s'empressoit de lui apporter de l'ouvrage. Les mères surtout se faisoient un plaisir et un devoir d'y conduire leurs enfans.
En peu de temps, Lucile recueillit le fruit de ses peines; l'aisance régna dans sa petite chaumière; elle se vit même en état de prendre une bonne vieille pour faire le ménage et soigner son frère, tandis qu'elle alloit porter son ouvrage dans les hameaux voisins.
Lucile couloit des jours heureux dans la paix et dans l'innocence; rien n'eût manqué à son bonheur, si elle avoit eu son père et sa mère. Cette jeune personne étoit d'une force et d'une taille bien au-dessus de son âge, et sa beauté égaloit les qualités de son coeur.
Une dame de la ville voisine, ayant entendu parler de Lucile, désira la voir; après s'être assurée que tout le bien qu'elle en avoit entendu dire étoit véritable, elle lui fit proposer de venir demeurer dans sa maison, promettant que si Lucile continuoit à se conduire comme auparavant, elle auroit soin de sa fortune. Effectivement, au bout de trois ans, cette dame, qui n'avoit point d'enfans, et qui étoit fort riche, adopta notre orpheline, qui par-là se vit récompensée de sa bonne conduite, et par suite en état d'assurer une fortune honnête à son frère dont elle n'avoit pas cessé de prendre soin.
Lucile avoit disposé de sa poupée, à la mort de sa mère; madame de
Vertingen l'avoit achetée pour Angelina, sa petite fille.
Angelina, septième maîtresse de Zozo.
Dès les premières années d'Angelina, on jugea qu'elle auroit beaucoup d'esprit; sa maman en étoit enchantée, elle voulut l'élever elle-même.
La tendresse excessive de madame de Vertingen nuisoit beaucoup à sa fille: en allant au-devant de ses moindres désirs, en cédant aveuglément à toutes ses volontés, elle la rendoit exigeante, capricieuse, colère, et lui préparoit des peines pour l'avenir.
Un ami de M. de Vertingen essaya de donner quelques avis à cette mère trop foible: «Madame, lui dit-il un jour, permettez-moi de vous parler avec franchise; vous n'avez pas encore élevé d'enfant; je crains fort que vous ne perdiez la vôtre, faute de connoître la manière de la gouverner: vous devez l'élever pour les autres, et l'on seroit tenté de croire que vous ne l'élevez que pour vous-même.» Madame de Vertingen reçut fort bien ce reproche amical; elle promit d'en profiter, mais elle l'oublia bientôt, et continua à gâter sa fille.
Angelina croissoit cependant à vue d'oeil: son teint étoit vermeil comme la rose, l'esprit pétilloit dans ses yeux, sa figure pleine de grâce et d'expression plaisoit à tout le monde, et son heureux caractère ne demandoit qu'une main habile pour le plier à son avantage; mais madame de Vertingen rioit de ses fautes, et lui cédoit en toute occasion. Quand un domestique différoit à satisfaire ses caprices, il étoit grondé, et l'on finissoit par le renvoyer.
Aussi Angelina faisoit mille sottises par jour: la moindre contrariété la mettoit dans une colère affreuse; ses traits se décomposoient, et sa foible mère, craignant pour ses jours, se hâtoit de lui accorder tout ce qu'elle vouloit. Sûre ainsi de se faire obéir, Angelina se mutinoit pour rien, et devenoit insupportable.
Cette petite fille si gâtée montoit sur les fauteuils, se rouloit à terre, alloit partout sans guide, gâtoit les meubles, déchiroit ses vêtemens, brisoit tous ses joujoux, et jamais on ne la grondoit.
[Illustration: Angelina.]
[Illustration: Louisa.]
Un jour elle prit un couteau pour aller dans le jardin couper une branche d'arbre, le pied lui glissa, et elle se blessa grièvement à la cuisse. La gouvernante que sa mère avoit mise auprès d'elle n'étoit point écoutée; lorsqu'elle lui faisoit des représentations, l'enfant mutin répondoit: «Il faut bien que je m'amuse; maman veut que je fasse de l'exercice.»
Il arriva plusieurs aventures fâcheuses à l'indocile Angelina. Un jour elle voulut attraper un petit poisson rouge; s'étant penchée sur le bord du bassin, elle tomba dans l'eau. Le jardinier de la maison, qui heureusement se trouvoit de ce côté, la retint par ses jupons, et lui sauva la vie, mais elle fut sérieusement malade.
Il falloit plus d'un exemple pour corriger un enfant qui n'agissoit qu'à sa tête. Il prit fantaisie à Angelina de faire griller des escargots. Elle prit furtivement un réchaud de braise, et l'ayant allumé dans un coin, en soufflant avec sa bouche un charbon tomba sur sa robe; en moins d'une minute elle eut les jambes, les cuisses, les bras, et même le visage, entièrement brûlés: elle fut plus d'un mois à guérir, et souffrit des douleurs inexprimables; encore fut-elle tout à fait défigurée. Angelina étoit déjà grande qu'elle ne savoit encore rien: sa mère craignoit de la fatiguer. Aussi quand elle voulut lui donner des maîtres, la petite, incapable d'application, s'ennuya à mourir; elle ne prit goût à rien; et au bout de plusieurs années, après avoir fait dépenser beaucoup d'argent à son père et à sa mère, Angelina n'eut qu'une légère teinture des arts qu'on avoit cherché à lui faire apprendre.
Madame de Vertingen avoit commencé d'abord par lui donner un maître de musique et un maître de danse. Angelina, qui étoit vive et gaie, dansoit avec plaisir; mais son maître de musique étoit souvent renvoyé, sous prétexte d'un mal de tête, d'une colique, ou de quelqu'autre indisposition. Si sa mère exigeoit qu'elle prît sa leçon, Angelina prenoit de l'humeur; elle se mettoit au piano de mauvaise grâce, bâilloit, faisoit des fautes sans nombre, et finissoit par lasser la patience du maître le plus complaisant.
Comme Angelina ne savoit point s'occuper, et qu'il faut passer le temps à quelque chose, elle se levoit tard, changeoit dix fois de robe dans une matinée, avoit cent caprices, mangeoit toutes sortes de friandises, tourmentoit le chat, agaçoit le chien, commandoit avec hauteur à sa femme de chambre, et faisoit gronder les domestiques dont elle dérangeoit le service pour ses fantaisies.
Sa mère, moins fâchée de la voir dure, capricieuse, ignorante, coquette et impertinente, que de reconnoître son peu de disposition pour les arts d'agrément, lui faisoit quelquefois des reproches: «Que voulez vous devenir, ma fille? lui disoit-elle. Vous ne saurez ni musique, ni danse, ni dessin; vous passerez dans le monde pour une demoiselle sans éducation, et personne ne vous regardera.» Elle eût mieux fait de lui dire: Comment écrirez-vous une lettre ne sachant pas l'orthographe? Quelle sera votre conversation avec les personnes instruites n'ayant aucune connoissance de la géographie, de l'histoire, et des sciences en général? Qui voudra vous servir, si vous êtes exigeante et capricieuse? Qui voudra vivre avec vous, si vous ne voulez point vous occuper des autres, et que vous rapportiez tout à vous-même? Mais madame de Vertingen n'avoit pas l'esprit assez solide pour faire ces réflexions.
Les choses étoient en cet état, lorsqu'un événement malheureux força le père et la mère d'Angelina à quitter la France. Ils abandonnèrent leur bien pour sauver leur vie. Ayant rassemblé à la hâte leur argent et leurs bijoux, ils allèrent en Allemagne attendre un temps plus heureux.
Quand on est hors de son pays, on dépense beaucoup. Leurs fonds furent bientôt épuisés; ils éprouvèrent les horreurs de l'indigence, d'autant plus que ni la mère ni la fille ne pouvoient s'aider du travail de leurs mains.
M. de Vertingen étant mort, leur situation devint véritablement déplorable…. C'est alors que la mère d'Angelina ouvrit les yeux pour voir les torts qu'elle avoit à se reprocher sur l'éducation de sa fille!… Cette jeune personne, extrêmement laide, depuis l'accident qui lui étoit arrivé par sa faute dans son enfance, ne savoit pas seulement enfiler une aiguille!… Qu'alloit-elle devenir!… Ces tristes réflexions, jointes à la misère, mirent en peu de temps cette mère infortunée au tombeau!… Angelina, sans aucune ressource, fut obligée, pour ne pas mourir de faim, de se mettre en service chez un vigneron du pays où elle étoit.
Tu vois, ma bonne amie, dit en finissant madame Belmont à sa fille, combien il est nécessaire d'apprendre de bonne heure à lire, à écrire, et à travailler. La fortune peut se perdre, mais une bonne et sage éducation est un trésor qui ne manque jamais. Tu n'aimes sûrement point Angelina; elle n'est pas aimable non plus; mais ses fautes seront pour toi une leçon utile; tu éviteras, je l'espère, de te conduire comme elle.—Je le crois bien, dit Mimi; maman ne ressemble pas à madame de Vertingen. Madame Belmont embrassa sa fille, et après quelques autres réflexions, elle reprit son récit.
Le sort de Zozo, continua cette dame, n'avoit pas été trop heureux avec la volontaire et capricieuse Angelina. Lorsque M. et madame de Vertingen quittèrent la France, la belle poupée était dans un état pitoyable! Elle resta entre les mains de la gouvernante d'Angelina, qui, étant entrée au service d'une dame, lui en fit présent.
Zozo fut encore une fois réparée; on l'habilla richement, et la dame qui en étoit devenue propriétaire en fit cadeau à la fille d'une de ses amies. C'est cette petite fille qui va faire le sujet de notre entretien.
Louisa, huitième maîtresse de Zozo.
Madame de P… reçut Zozo avec plaisir. Elle pria son amie de n'en point parler à Louisa, sa fille, à qui la poupée étoit destinée. Je veux, dit-elle, que ce beau présent corrige ma fille d'un grand défaut, et lui serve en même temps de récompense.
Madame de P… ayant ainsi prévenu son amie, plaça Zozo dans une grande corbeille de jonc, couverte de taffetas couleur de rose, noué avec de la faveur. Elle mit cette corbeille dans sa chambre à coucher, sur une commode, et la ferma aux deux bouts, avec une bande de papier cacheté.
Lorsque Louisa vit cette grande corbeille, elle fit mille questions, sur ce qu'elle contenoit. Tous les domestiques, qui avoient le mot, s'accordoient à lui répondre qu'ils n'en savoient rien. Louisa étoit fort embarrassée; car elle n'osoit point faire de questions à sa mère, parce qu'elle lui avoit dit plusieurs fois que rien n'étoit plus impoli.
La pauvre enfant étoit à la torture, d'autant plus que la curiosité étoit son défaut dominant. Madame de P… lui dit un jour: Ecoute, Louisa, tu ouvriras toi-même la corbeille mystérieuse dans trois mois, si, d'ici à ce temps, tu te corriges de ton excessive curiosité. Pendant trois mois, je tiendrai une note exacte des fautes qu'elle te fera commettre; à cette époque je te montrerai mon livre, et tu seras jugée d'après cette lecture.—Trois mois, maman, c'est bien long!—-Ma fille, il n'en faut pas moins pour t'habituer à veiller sur toi-même; d'ailleurs l'arrêt est prononcé: dans trois mois, à pareil jour, tu ouvriras la corbeille, ou bien elle disparoîtra pour toujours de devant tes yeux.—Sans que je sache ce qui est dedans?—Sans que tu saches ce qui est dedans. Tu le sauras dans la suite, mais ce sera pour te donner des regrets de ne pas avoir su vaincre ton funeste penchant.
Trois mois d'épreuves étoient en effet bien longs pour une petite fille aussi curieuse que Louisa, qui n'avoit jamais su se contraindre. Dans tous les temps on l'avoit vue donner des preuves de la plus mauvaise éducation, en cherchant à satisfaire sa curiosité. C'étoit un tiroir qu'elle ouvroit, pour regarder ce qu'il y avoit dedans, même chez les étrangers; un sac qu'elle vidoit, un paquet qu'elle développoit. Un panier couvert, quel qu'il fût, lui donnoit le désir de savoir ce qu'il contenoit. Aucune boîte, aucun coffre n'échappoit à ses recherches. Jusqu'alors les représentations, les remontrances de madame P… n'avoient pu la corriger de ce défaut, qui devenoit chaque jour plus choquant par les inconséquences qu'il lui faisoit commettre. Quelquefois même il avoit des suites fâcheuses; car Louisa ne bornoit pas sa curiosité à voir, elle vouloit aussi entendre, et découvroit les secrets qu'on auroit voulu lui cacher. Elle écoutoit aux portes pour savoir les affaires des personnes avec qui elle vivoit; on s'en défioit comme d'un voleur! Louisa se glissoit aussi partout pour satisfaire sa passion favorite. Quand on la prenoit sur le fait, elle en étoit quitte pour prier instamment qu'on ne le dît point à madame de P…, puis elle recommençoit au même instant.
Louisa étoit non-seulement curieuse, mais elle étoit bavarde. Cependant madame de P…, qui haïssoit la médisance, lui fermoit la bouche lorsqu'elle vouloit lui conter ce qu'avoit fait un tel ou ce qu'une telle avoit dit; mais la petite se dédommageoit de cette contrainte en causant avec les domestiques, à qui elle répétoit, à sa manière, tout ce qu'elle avoit entendu: de là provenoient des haines, des querelles interminables; la paix étoit bannie de cette maison. Quand on venoit aux éclaircissemens, on citoit toujours Louisa comme le principal auteur de tout ce tapage.
Madame de P… avoit exigé de ses gens qu'ils renvoyassent honteusement sa fille, chaque fois qu'ils la trouveraient soit dans l'antichambre, soit dans quelque autre pièce de la maison où elle ne devoit pas être. De son côté, madame de P… ne négligeoit rien pour lui faire sentir le ridicule de sa conduite; elle lui défendoit expressément de causer avec les domestiques, et la punissoit quand il étoit prouvé que ses rapports avoient fait de la peine à quelqu'un.
Cette surveillance gênoit extrêmement Louisa, et lui évitoit bien des sottises; mais elle ne changeoit point son caractère, parce que cette petite ne faisoit aucun effort pour se corriger.
Madame de P… en fit la réflexion. C'est ce qui la porta à profiter de l'occasion qui se présentoit, pour essayer de détruire le vilain défaut de sa fille; et certes elle ne pouvoit s'y prendre trop tôt: ce penchant des âmes vulgaires a causé plus de maux qu'on ne pense!…
Les trois mois d'épreuves commencèrent donc. Louisa se promit bien de ne commettre aucune faute qui l'empêchât de voir ce qu'il y avoit dans la corbeille. Malgré le désir qu'avoit cette enfant de ne rien faire qui la privât de la satisfaction qu'elle attendoit, elle s'oublioit cependant quelquefois; mais sa gouvernante qui l'aimoit, l'avertissoit toujours au moment même, en lui rappelant la corbeille. Si, par exemple, Louisa touchoit à quelque chose qui ne lui appartenoit pas, et cherchoit à voir dans un ridicule, ou ailleurs, ce qu'il y avoit, sa gouvernante lui disoit: Mademoiselle, souvenez-vous de la corbeille! Et Louisa retiroit sa main aussi vite que si elle se fût brûlée; de manière que cette petite dut à sa bonne gouvernante de n'avoir pas succombé vingt fois à la tentation; car l'habitude est une seconde nature.
Pendant deux mois, Louisa se comporta si bien, que madame de P… n'écrivit rien qui méritât une censure sévère. Enchantée d'avoir réussi dans son projet, et s'apercevant par cet essai que sa fille n'étoit pas incorrigible, cette dame se proposa de la récompenser de ses efforts, en abrégeant le temps de son épreuve; car c'étoit une véritable pénitence pour une enfant de ce caractère.
Prenant donc Louisa par la main, sa mère la mena dans sa chambre: Voilà deux mois de passés, ma fille, lui dit cette dame, depuis que cette corbeille que tu vois est ici. Tu as tenu nos conventions autant que ton âge pouvoit te le permettre; cela me fait espérer que, par la suite, tu éviteras les fautes où tu es tombée jusqu'ici. Je consens donc à abréger en ta faveur le temps que j'avois fixé; tu peux ouvrir la corbeille, mais à une condition, c'est que, si tu es encore curieuse, rapporteuse et médisante, comme auparavant, je reprendrai ce qui est dedans, pour le donner à une autre petite fille plus sage que toi.
Louisa promit à sa maman tout ce qu'elle voulut; elle sauta à son col, et la remercia mille fois de son extrême bonté. Elle courut à la corbeille, dont elle fit bientôt voler les cachets; mais que devint-elle à la vue de la belle poupée!… elle recula de surprise!… elle ne se possédoit pas de joie!…—Ah, maman! qu'elle est belle! s'écria-t-elle dans son ravissement; comme elle est bien mise! et puis, grande! mais, c'est que nous sommes de la même taille!… Louisa étoit la plus heureuse personne du monde!—Tu vois, ma bonne amie, lui dit sa maman, que tu es récompensée de tes efforts au delà de tes espérances: travaille toujours à te perfectionner, et je te promets des surprises plus flatteuses encore: une mère est si heureuse quand sa fille se porte au bien!
Louisa devint extrêmement raisonnable; elle donna toutes sortes de satisfaction à sa maman. Le temps étant venu de lui donner des maîtres, cette jeune personne renonça d'elle-même à sa poupée pour s'appliquer davantage. Madame de P… que je voyois alors me donna Zozo pour toi, ma fille; mais tu étois si petite, que tu ne pouvois jouer encore avec des poupées. Je la serrai donc jusqu'à ce que tu eusses assez de raison pour t'en amuser sans la gâter.
Tu sais à présent, ma chère amie, l'histoire de Zozo. Quelque jour on joindra la tienne à celle des jeunes demoiselles à qui ta poupée a appartenu; vois dans quelle classe tu désires être rangée; si c'est parmi ses bonnes ou ses mauvaises maîtresses! Ta conduite à venir en décidera: elle fera aussi le bonheur ou le malheur de ta mère.