QUATRIÈME CONVERSATION.

Madame Belmont, profitant d'un beau jour, mena Mimi aux Champs-Elysées, et sur l'avenue de Neuilly. Zozo étoit aussi de la partie. Au retour, Mimi prit sa poupée, et lui parla ainsi:

Zozo, vous allez avoir votre bonnet de nuit, parce que je suis fort mécontente de vous. Comment, Mademoiselle, vous revenez sans chapeau, et vous avez déchiré votre robe! savez-vous bien que vous me coûtez beaucoup d'argent; je n'en ai plus pour mon ménage; vilaine petite fille que vous êtes! (Elle la tape.) Que dira votre papa quand je lui demanderai un chapeau pour vous? il grondera!… Voyez comme vous êtes sale! aussi vous vous êtes traînée dans le sable fort joliment; vos mains sont-elles assez noires! ne me touchez pas, petite malpropre!… Pourquoi, Mademoiselle, avez-vous quitté maman aux Champs-Elysées? pourquoi, malgré sa défense, avez-vous joué avec des petites filles que vous ne connoissiez pas? ah! vous êtes désobéissante, vous allez avoir le fouet! (Elle la fouette.) Ah! ah! vous l'avez bien mérité! un chapeau perdu, l'ombrette de maman cassée, une robe déchirée!… les enfans sont ruineux, en vérité!… En rentrant, comment avez-vous demandé à boire? Jeannette, donnez-moi à boire, sans dire s'il vous plaît, ou je vous prie. Est-ce comme cela que je vous élève? Cette pauvre Jeannette, qui est si bonne fille, vous lui parlez quelquefois avec un ton fort malhonnête! je lui ai dit pourtant de ne vous rien donner que vous ne demandiez poliment; mais vous abusez de sa bonté!… Voyons un peu la mythologie; il y a long-temps que je ne vous ai fait de questions sur cela. Qu'est-ce que Saturne?

ZOZO.

Il est fils du ciel et frère de Titan.

MIMI.

Et Jupiter?

ZOZO.

C'est le fils de Saturne et de Cybèle.

MIMI.

Quels sont les frères et soeurs de Jupiter?

ZOZO.

Cérès et Junon, ses soeurs; Neptune et Pluton, ses frères.

MIMI.

Qu'est-ce que Cérès?

ZOZO.

La déesse des blés.

MIMI.

Qu'est-ce que Jupiter?

ZOZO.

Le dieu du ciel.

MIMI.

Quel est le dieu de la mer?

ZOZO.

Neptune.

MIMI.

Et celui des enfers?

ZOZO.

Pluton.

MIMI.

Qu'est-ce que Junon?

ZOZO.

La soeur et la femme de Jupiter.

MIMI.

C'est fort bien! en voilà assez. Prenez votre ouvrage à présent. Si vous êtes bonne fille, demain je vous achèterai un chapeau. Faites cet ourlet bien droit, et à petits points.

Pendant ce dialogue, madame Belmont s'étoit déshabillée. Elle prit son ouvrage et appela sa fille, qu'elle fit asseoir auprès d'elle. Mimi, lui dit elle, avant que tu te couches, il faut que je conte l'histoire d'une petite fille que j'ai vue aujourd'hui, en faisant des emplètes. Je veux, aussi te faire voir cette aimable enfant; elle est charmante, car elle est jolie et sage comme un petit ange.

La petite Marchande.

Madame Derbelet resta veuve de bonne heure, avec une petite fille de six ans. Cette dame loua une boutique; elle se mit à vendre du fil, du ruban, et toutes sortes de choses analogues. Blanche, c'est ainsi qu'on nommoit sa petite fille, lui tenoit lieu de fille de boutique. Cela t'étonne, Mimi, dit madame Belmont en s'interrompant, et tu as raison. A six ans, c'est bien jeune; mais Blanche n'étoit pas un enfant ordinaire. Cette petite savoit très-bien lire; elle connoissoit toutes les étiquettes de la boutique. Quand sa maman étoit occupée, Blanche servoit ceux qui venoient acheter du fil, des épingles, du ruban, etc., avec une grâce charmante; elle étoit surtout complaisante et polie à faire plaisir. Sa vivacité, ses grâces, sa gentillesse la faisoient aimer de tout le monde: on venoit exprès de bien loin pour voir la petite marchande; et, en peu de temps, la boutique fut achalandée, c'est-à-dire qu'il y vint un grand nombre de personnes pour acheter des marchandises, et Blanche en eut tout l'honneur. Ce n'est pas que sa maman ne s'entendît pas au commerce, au contraire, elle étoit douce, aimable, gracieuse: c'étoit elle enfin qui avoit élevé Blanche; mais on s'intéressoit davantage à la petite fille à cause de sa jeunesse: d'ailleurs il est si rare de voir un enfant se livrer volontairement à des occupations sérieuses!… aussi chacun parloit de la petite marchande; on l'élevoit au ciel.

Ne crois pas, Mimi, que Blanche fit parade de ses petits talens; bien au contraire, elle étoit extrêmement modeste, et elle paroissoit même ignorer l'admiration qu'elle inspiroit. Quand sa maman tenoit le comptoir, Blanche prenoit sa petite chaise, et s'asseyoit sur le pas de la porte avec son ouvrage, sans lever les yeux pour voir les passans. Elle ourloit des mouchoirs, des serviettes, des cravates, et faisoit des petites chemises pour les enfans, non pas pour s'apprendre à travailler, mais pour vendre, car sa maman tenoit aussi du linge tout fait. La petite marchande étoit payée par sa maman comme une ouvrière: un ourlet, deux liards; une chemise d'enfant, six sous; une aune de feston, quatre sous; ainsi du reste. Blanche mettoit cet argent dans une tire-lire, et l'en retiroit deux fois l'année, au commencement de l'été et au commencement de l'hiver, pour s'acheter les choses dont elle avoit besoin.

Malgré ses occupations, Blanche trouvoit encore du temps pour étudier. Sa mère la faisoit lire deux fois le jour, et un maître venoit lui apprendre à écrire et à compter. En peu de temps, et par son application, la petite marchande en sut assez pour faire des factures, c'est-à-dire pour écrire le nom et le prix des marchandises que l'on vendoit.

En grandissant, Blanche devint de plus en plus la consolation de sa mère, qui l'aimoit à la folie! Bientôt la petite marchande eut occasion de faire connoître à quel point elle étoit raisonnable. Sa maman étant tombée malade très-sérieusement, Blanche tint la boutique comme une grande personne. Elle eut la discrétion de ne point dire que sa mère gardoit le lit, de sorte qu'on la croyoit toujours près d'elle. La bonne se mêloit du ménage; elle soignoit la malade, et Blanche, sans sortir du comptoir, recevoit les acheteurs. Enfin la maman se rétablit; elle trouva la boutique aussi florissante qu'elle l'avoit laissée. Cette bonne mère reconnut avec plaisir qu'elle devoit à sa fille la conservation de ses pratiques.

Blanche devoit éprouver des chagrins, personne n'en est exempt. Elle eut le malheur de perdre sa mère à onze ans, et elle en fut inconsolable!… mais elle avoit assez de raison pour modérer sa douleur, dans la crainte d'éloigner ceux qui venoient à sa boutique. Blanche reparut en grand deuil, triste, mais toujours douce, polie, affable comme du vivant de sa mère. Une de ses tantes vint demeurer avec elle, mais seulement pour tenir la maison. Blanche, devenue encore plus raisonnable par la perte qu'elle avoit faite, fut en état de garder la boutique pour son compte. Son nom resta sur l'enseigne, et elle s'en trouva bien, car la réputation de la petite marchande étoit faite. En peu de temps, Blanche fit sa fortune; elle la dut à son joli caractère et à sa bonne conduite.

Mimi fut bien satisfaite de l'histoire que madame Belmont venoit de lui raconter; la soirée s'étoit passée trop vite à son gré, et l'heure à laquelle elle avoit habitude de se coucher étant sonnée, sa maman la fit mettre au lit. Le lendemain, madame Belmont étant indisposée, garda sa chambre; Mimi, qui aimoit tendrement sa mère, ne voulut pas la laisser seule pour aller se promener. Il falloit bien passer son temps à quelque chose: Mimi s'entoura de chiffons, gronda sa poupée, prit et laissa vingt fois ses joujoux dans l'espace de deux heures. Ne sachant plus que faire, elle s'empara du chat, et lui mit une des cornettes de Zozo. Minet étoit si drôle avec cette coiffure, que sa petite maîtresse rit aux larmes en le regardant. Comme le jeu plaisoit à Mimi, elle voulut finir la toilette de minet, et l'habilla en dame. La petite parvint avec peine à lui mettre un collier et un fichu; mais lorsqu'elle en vint à la robe, Minet voulut s'enfuir!… Cependant Mimi avoit résolu d'en venir à son honneur. Elle prit une des pattes du chat et la fourra dans une manche avec beaucoup de peine; mais quand ce vint à l'autre, Minet miaula, jura à faire trembler, parce que Mimi lui faisoit du mal. La petite lui donna de bons soufflets! elle étoit contrariée de ne pas le trouver assez complaisant pour se prêter à ses fantaisies…. Voyant qu'il lui étoit impossible de lui faire mettre la robe de Zozo, elle la lui attacha sous le col. Minet, impatienté d'être tourmenté ainsi, profita d'un moment où il étoit libre pour se sauver sous le lit; mais la petite, l'ayant attrapé par la queue, le tira de toutes ses forces. Le chat, déjà en colère, se retourna avec vivacité, et lui égratigna la figure, les bras et les mains, puis il s'échappa malgré elle. Mimi se mit à pleurer, autant d'humeur que du mal que Minet lui avoit fait.

[Illustration: Le Chat coiffé.]

[Illustration: Le méchant petit garçon.]

Madame Belmont, qui connoissoit sa fille, se douta de l'aventure en voyant courir Minet en robe traînante, et coiffé si joliment!—Pourquoi pleures-tu, Mimi, lui demanda-t-elle?—C'est que Minet m'a égratignée!…—Cela m'étonne; il est si doux! tu lui as donc fait du mal?—Non, maman.—Tu mens, Mimi! Je l'ai seulement tiré par la queue; mais c'est que je voulois le retenir!… Au même instant, Minet parut affublé du bonnet et de la robe de Zozo. Madame Belmont ne put s'empêcher de sourire. Elle appella le chat, le débarrassa de ses chiffons, et, se trouvant mieux, elle se mit sur son séant, fit venir Mimi auprès d'elle, et lui raconta l'histoire suivante:

Histoire de Marinette.

Il y avoit une petite fille, nommée Marinette, qui, toute jeune, annonçoit un mauvais coeur en faisant du mal aux animaux. Sa maman lui disoit: Ma bonne amie, les pauvres bêtes que tu te plais à tourmenter, ont comme toi de la chair, du sang et des os. Dans le nombre, il y en a d'infiniment petites; mais ce n'est pas une raison pour qu'elles souffrent moins. Un petit chien à qui on casseroit une patte, éprouveroit les mêmes douleurs que le plus gros de son espèce. Une mouche dont on arrache les ailes se plaint à sa manière; on ne l'entend pas, parce que sa petite voix ne peut frapper l'oreille.

Que diroit-on d'un homme qui, pour s'amuser, crèveroit un oeil à un âne, couperoit la tête d'un cheval, casseroit les quatre pattes d'un chien, et feroit mille autres cruautés de cette espèce par simple passe-temps? on le fuiroit comme un monstre redoutable à l'espèce humaine, parce qu'on ne pourroit croire qu'il fût capable d'en agir ainsi avec les animaux, si son coeur n'étoit pas dur et impitoyable. Cela s'applique à toi, Marinette, continuoit la maman; que penseront ceux qui te voient sans cesse prendre des mouches pour les enfiler, leur casser les pattes, arracher leurs ailes, et leur couper la tête? Est-ce la facilité que tu as à détacher ces parties de leur corps qui te fait croire que ces petits animaux ne souffrent point? Si tu penses ainsi, ma chère, tu t'abuses; vois les précautions que l'on prend avec un petit enfant, pour ne pas lui briser les os. Si on le laissoit tomber, avant qu'il ait pris des forces, il se casseroit bras et jambes, et souffriroit des douleurs incroyables. Tout être vivant, ma chère amie, est susceptible de la même sensibilité, et c'est être barbare de se faire un jeu d'ôter la vie même à un insecte.

Ces excellentes leçons faisoient peu d'effet sur Marinette, qui s'amusoit d'un chat, d'un chien, d'un oiseau, comme elle eût fait d'un morceau de carton.

Un jour, madame de Lime, sa maman, céda à sa prière, en prenant un joli chat, à poil long, blanc comme la neige. On cherchoit à intéresser Marinette à ces petits êtres, par la vue journalière de leurs gentillesses.

D'abord l'enfant caressa beaucoup le Minet, qu'elle nomma Bibi; mais bientôt, devenant exigeante, elle lui fit faire l'exercice, et mille autres choses que Bibi n'aimoit pas du tout. Alors mademoiselle Marinette le tapoit de la bonne manière, et, si madame de Lime n'étoit pas là pour le protéger, Bibi avoit les pattes tortillées, les poils arrachés, et force soufflets: Marinette en colère ne le ménageoit pas.

Madame de Lime eut un chien. Elle se flatta que les aimables qualités de ce fidèle animal gagneroient le coeur de sa fille. Ce beau caniche fut nommé Pouf. Il devint bientôt l'ami de la maison, et s'attacha surtout à la petite, quoiqu'elle le maltraitât souvent.

Or, il arriva qu'un jour M. et madame de Lime, étant à la promenade dans un jardin public où il y avoit beaucoup de monde, se trouvèrent séparés de leur fille. Qu'on juge de l'inquiétude de ces bons parens!… Ils s'aperçurent aussi que Pouf n'étoit plus avec eux. Ils cherchèrent partout Marinette; n'en ayant pas eu de nouvelles, ils revinrent chez eux à la nuit, bien affligés. Marinette étoit arrivée avant eux à la maison: Pouf qu'elle tenoit en laisse, l'y avoit conduite aussitôt qu'il avoit eu perdu ses maîtres.

Si la petite fut bien embrassée, le chien intelligent et fidèle eut aussi sa part des caresses. Marinette seule ne lui sut aucun gré du service qu'il lui avoit rendu.

Le bon chien sembloit redoubler d'attachement pour l'enfant; mais il avoit beau faire, Marinette ne s'en apercevoit pas. Jamais la petite ne le flattoit; jamais on ne lui voyoit donner une seule bouchée de pain à ce bon animal. Pouf venoit auprès d'elle, en remuant la queue; il lui donnoit la patte, lui léchoit les mains; la méchante enfant répondoit à ces signes d'affection par un coup de pied, ou en le frappant de ce qu'elle tenoit alors, ce qui quelquefois faisoit faire des cris lamentables au pauvre chien. Cependant les duretés de cette petite fille ne rebutèrent point le fidèle Pouf, qui sembloit dire: Tu es la fille de mon maître que j'aime; je dois t'aimer aussi.

Marinette grandit sans devenir plus sensible pour les animaux. Tous les jours, malgré la surveillance de sa maman, il y en avoit quelques-uns de sacrifiés à ses cruels plaisirs. Une fois entre autres (la seule pensée m'en révolte!) une marchande, qui ne la connoissoit pas, lui donna un petit moineau. Marinette lui attacha un ruban à la patte, et le fit voler comme un hanneton. Le malheureux oiseau tomba par terre tout étourdi; le chat sauta dessus et le mangea!… Marinette fut plus surprise qu'affligée de cette aventure; mais sa maman étant survenue, et ayant appris ce qui venoit de se passer, fouetta sa petite fille d'importance!… Marinette l'avoit bien mérité!… Qu'en penses-tu, Mimi?—Oh! c'étoit une méchante que cette demoiselle! qu'elle ne vienne pas prendre notre petit serin; je l'en empêcherai bien!

Dès ce moment, il fut défendu à la méchante Marinette de prendre des mouches ou autres insectes, de jouer avec des hannetons, et surtout de toucher aux oiseaux, aux chats et aux chiens, sous peine d'être punie sévèrement.

Marinette avoit six ans, et son coeur ne s'étoit pas encore attendri une seule fois sur le sort des petits malheureux qui étoient tombés entre ses mains, lorsqu'un événement qui arriva à cette époque la changea tout à coup, et la rendit aussi sensible qu'elle avoit été dure jusqu'alors.

J'ai dit que Pouf, toujours bon, toujours fidèle, lui témoignoit la plus vive affection, malgré les mauvais traitemens qu'elle lui faisoit souffrir. On eût dit même qu'il avoit pour elle une préférence marquée; soit que l'enfance intéresse jusqu'aux animaux mêmes, soit qu'élevés ensemble, ce chien eût pris pour elle un attachement plus tendre que pour M. et madame de Lime.

Quelques affaires étant survenues à M. de Lime, la petite famille fut obligée de faire un voyage, à 60 lieues de sa demeure habituelle. Il étoit impossible d'emmener le fidèle Pouf. On le recommanda aux domestiques, et malgré les signes d'une douleur bien sincère, le chien resta à la maison.

Privé de ses chers maîtres, Pouf ne voulut prendre aucune nourriture. Il se lamentoit le jour et la nuit, et se tenoit couché constamment sur une robe du matin de Marinette, qu'on avoit laissée par mégarde sur un fauteuil.

Pendant huit jours, Pouf ne but que de l'eau; il étoit dévoré par une fièvre ardente, qui causa sa mort. La famille étant revenue, ce bon chien rassembla toutes ses forces, pour témoigner à ses chers maîtres combien il étoit content de les revoir; ensuite il fut se coucher aux pieds de Marinette, lui fit mille caresses, et, tournant ses yeux sur elle comme pour lui dire un dernier adieu, il expira.

Marinette pleura amèrement son cher Pouf!… Cette mort singulière avoit fait une forte impression sur son esprit. Depuis ce temps, elle fut toujours bonne pour les pauvres bêtes qui se trouvèrent dans sa dépandance, et elle se reprocha souvent la conduite qu'elle avoit tenue avec eux dans ses jeunes années.

Maman, dit Mimi à madame Belmont, lorsqu'elle eut fini, est-ce que les chiens sont aussi bons que vous le dites dans cette histoire?—Mille fois davantage, ma bonne amie. On a vu souvent un chien sauver la vie à son maître, ou mourir pour lui prouver sa fidélité, soit du chagrin de l'avoir perdu, soit pour ne pas abandonner le dépôt confié à sa garde.

—Maman, les chats ne sont pas si attachés que les chiens?—Ma fille, ils le sont aussi à leur manière; mais leur attachement est moins désintéressé, moins touchant que celui du chien. Un chat est un animal utile; il a beaucoup d'instinct, et il est parfois très-aimable. Sans m'arrêter à chercher ceux d'entre les animaux qui méritent particulièrement nôtre affection, je répéterai qu'en général, il faut les traiter tous avec douceur, leur donner le nécessaire, puisqu'ils sont dans notre dépendance, et ne jamais leur faire de mal, à moins d'y être forcé par la nécessité.—Mais ceux que nous mangeons, il faut bien les tuer? Hélas! oui, il le faut! mais ce seroit une barbarie de les faire souffrir avant de leur donner la mort: celui qui les bat impitoyablement est bien coupable. Cela me rappelle une petite histoire que je vais te raconter.—Oh! tant mieux, maman, tant mieux!…

Le méchant petit Garçon.

Paul étoit un jeune homme querelleur et méchant; aussi il n'étoit aimé de personne à cause de ses mauvaises qualités. Son plus grand plaisir étoit de faire du mal à tous les animaux qu'il rencontroit: s'il voyoit un chien dans la rue, il lui jetoit une pierre, ou lui donnoit un coup de bâton; il se faisoit un jeu de faire sauter les chats par les fenêtres; quelquefois même il leur coupoit les oreilles et la queue; c'étoient pour lui des gentillesses.

Un jour il attela un chien à un chariot qu'il avoit chargé de pierres: Tu es maintenant mon cheval, lui disoit-il; et il le frappoit rudement, parce que ce petit animal ne pouvoit pas traîner ce chariot, dont la charge excédoit ses forces.

Sur ces entrefaites, Nicolas, père de Paul, arriva par hasard. Témoin de la cruauté de son fils, il le saisit par le bras, et l'attachant à une grande voiture, il lui ordonna de la traîner. Paul, incapable de remuer seulement cette lourde masse, assura son père que cela lui étoit impossible. Nicolas, sans l'écouter, prit un fouet, et lui en donna sans miséricorde. Le petit garçon jetoit les hauts cris!—Ce traitement t'amuse-t-il? lui demanda son père. Paul ne répondit que par ses pleurs.—Eh bien! ajouta Nicolas, penses-tu que ce chien que tu fais souffrir, soit moins sensible que toi à la douleur, et que les coups de fouet lui soient plus supportables qu'à toi? Tu ne dois faire du mal à aucun être vivant, si tu ne veux, à ton tour, être maltraité toi-même: souviens-toi de cela!

Paul oublia bientôt cette leçon. Quelques semaines après, une hirondelle lui tomba entre les mains; il lui arracha toutes les plumes les unes après les autres. Son père découvrit encore ce nouveau trait de cruauté. O Dieu! dit-il en soupirant; que je suis malheureux d'être le père d'un enfant qui sera peut-être un jour la honte et l'opprobre de ma maison!… Transporté de colère, il se rendit auprès de Paul, et lui dit: Méchant enfant! ne t'avois-je pas averti que toutes les fois que tu ferois du mal aux animaux, ou que tu serois cruel envers un être vivant, quel qu'il fût, je le serois de même envers toi? Tu as arraché sans pitié les plumes de ce petit oiseau, et ses cris plaintifs n'ont pas ému ton coeur de roche!… Je veux te donner une idée des douleurs excessives que tu as causées à cette innocente créature…. En même temps, Nicolas saisit le méchant Paul par les cheveux, et lui en arracha une touffe. Paul poussoit des cris lamentables; mais personne ne le plaignoit, parce qu'on connoissoit son mauvais coeur.

Un jour, que Paul avoit fait une nouvelle méchanceté, un homme de mérite, qui en fut témoin, la lui reprocha avec amertume; il lui prédit un avenir funeste: il est impossible, lui dit-il, que vous ne trouviez point quelque jour le châtiment des souffrances que vous faites endurer à ces animaux, que Dieu n'a donnés à l'homme que pour être sa joie et sa satisfaction. Si jamais vous éprouvez de grandes douleurs, souvenez-vous de ce que je vous dis aujourd'hui.

Paul se moqua des remontrances et des prédictions de l'honnête homme qui lui parloit. Il continua d'être cruel envers les animaux, et finit enfin, comme cela devoit être, par être barbare avec ses semblables. Il fut même sur le point de tuer un de ses amis qui lui reprochoit ses défauts.

Etant devenu grand, Paul se fit soldat; mais qu'arriva-t-il? dans la première bataille où il se trouva, un boulet de canon lui emporta les deux jambes. On l'enleva comme mort. Les douleurs inexprimables qu'il ressentit ensuite, lui arrachèrent des cris affreux!… Lorsqu'on mit le premier appareil sur ses blessures, l'aumônier du régiment, ecclésiastique pieux et zélé, cherchoit à lui inspirer du courage et de la patience; mais les douleurs insupportables que Paul souffroit, lui rendoient ces consolations tout à fait inutiles. Quand il fut plus calme, il se souvint des cruautés qu'il avoit exercées dans sa jeunesse envers les animaux; il se rappela aussi la prédiction qui lui avoit été faite par l'ami de son père: Ah! s'écrioit-il, qu'ai-je fait! je sens à présent la grandeur de ma faute! Dieu est juste; il me punit comme je l'ai mérité….

Paul, tout estropié, vécut encore dix ans, allant de ville en ville pour recueillir quelques aumônes. Cette vie misérable n'étoit encore rien en comparaison des reproches qu'il s'adressoit à lui-même; car de tous les maux, le plus insupportable est la certitude d'avoir mérité les peines que l'on souffre.

Lorsque madame Belmont eut fini cette histoire, elle renvoya Mimi à ses joujoux. La petite fille, selon son habitude, causa bien bas, bien bas avec sa poupée. Il y a long-temps, Zozo, lui dit-elle, que je ne vous ai interrogée. Voyons un peu si vous êtes bien savante. Combien y a-t-il de jours dans l'année?

ZOZO.

Trois cent soixante-cinq.

MIMI.

Dans le mois?

ZOZO.

Trente, ou trente-un.

MIMI.

Dans la semaine?

ZOZO.

Sept.

MIMI.

Nommez-les.

ZOZO.

Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche.

MIMI.

Combien y a-t-il de mois dans l'année?

ZOZO.

Douze.

MIMI.

Nommez-les.

ZOZO.

Janvier, février, mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre, octobre, novembre, décembre.

MIMI.

C'est bien; je suis contente de vous. Tenez, voici une pièce neuve pour votre récompense. Venez, que je vous embrasse.

Mimi et Zozo répétoient toujours à peu près les mêmes choses: c'étoient des leçons de lecture ou de politesse: Mimi étoit l'écho de sa mère.

Un jour que la petite avoit rempli ses devoirs mieux encore que de coutume, sa maman la fit venir auprès d'elle pour lui conter une histoire, chose qu'elle aimoit par-dessus tout.

Viens ici, ma bonne amie, lui dit madame Belmont, j'ai une histoire à te raconter. Mimi prit son petit tricot; elle fut s'asseoir auprès de sa maman comme une fille raisonnable, et madame Belmont commença ainsi.

Le revenant.

Il y avoit une fois une petite fille, nommée Lolotte, qui avoit peur de son ombre. Elle n'auroit pas été seule, sans lumière, la nuit, dans un lieu obscur, pour un trésor!…

Lolotte étoit âgée de dix ans. Elle couchoit dans une chambre, dont la porte donnoit dans le cabinet de sa bonne. Lolotte se portoit bien; on pouvoit sans crainte la laisser seule lorsqu'elle étoit couchée. Depuis un an que cette petite avoit quitté la chambre de sa mère, il ne lui étoit rien arrivé de fâcheux.

Une nuit, cependant, Lolotte fut réveillée en sursaut par un vacarme effroyable!… Il lui sembla que quelqu'un brisoit à plaisir le déjeuner de porcelaine de sa maman. La pauvre Lolotte fourra sa tête dans son lit, et se couvrit de sa couverture: elle étoit plus morte que vive, et n'osoit pas même respirer….

Ce bruit ayant cessé, un autre aussi extraordinaire lui succéda. Lolotte entendit distinctement tomber une chaise et un guéridon, et sauter en éclats la carafe et le gobelet qui étoient dessus. Cette fois la petite crut que la maison tout entière étoit tombée sur elle…. Tremblante de tous ses membres, elle eut cependant le courage de regarder autour d'elle; mais elle vit un monstre, gros comme un éléphant, qui faisoit des grimaces effroyables; elle crut même qu'il s'approchoit de son lit, sans doute pour l'étrangler….

La crainte de la mort donna à Lolotte la force de sauter en bas du lit pour se cacher dans la ruelle: sa tête étoit tout à fait perdue. Lorsqu'elle eut mis machinalement les deux pieds à terre, elle se sentit arrêtée par sa chemise…. Pour le coup, Lolotte crut être au pouvoir de l'esprit; elle fit un cri perçant, et tomba sans connoissance….

Cependant la bonne s'étoit réveillée au bruit. Elle entra avec de la lumière, vit Lolotte évanouie, accrochée par sa chemise à un clou de sa couchette, et toute la chambre sens dessus dessous. A cette vue, la bonne resta interdite…. Elle releva l'enfant, qui avoit la pâleur de la mort sur sa figure, et elle appela le papa et la maman de la petite. On fit revenir Lolotte, et on lui demanda l'explication du dégât qui s'étoit fait. Lolotte assura qu'elle avoit vu un revenant! qu'il l'avoit voulu prendre dans son lit, et qu'elle en étoit bien sûre….

Les gens raisonnables, qui savent très-bien qu'il n'y a point de revenans, cherchent à s'instruire de la cause d'un bruit quelconque qu'ils ne connoissent pas. Il n'en est pas ainsi des enfans, qui se plaisent à croire des choses impossibles, parce que le merveilleux flatte leur imagination. La maman de Lolotte ne se paya pas d'une réponse aussi peu vraisemblable.

Lorsque la petite eut repris ses sens, il s'établit entre elle et sa mère le dialogue suivant: «Raconte-nous donc, Lolotte, ce qui t'es arrivé.—Maman, je ne le sais pas moi-même.—As-tu vu quelqu'un?—Non, ce n'étoit pas une personne.—Mais, pourquoi as-tu crié, pourquoi t'es-tu trouvée mal?—Ah! j'ai eu si grand'peur!… un spectre m'a précipitée du lit!…—Tu ne sais ce que tu dis, Lolotte.—Maman, un esprit, j'en suis sûre, est venu dans ma chambre; il a brisé vos porcelaines, renversé la chaise, le guéridon, et fracassé le verre et la carafe. Je sais qu'effectivement il est arrivé cette nuit quelque chose d'extraordinaire; mais tu ne me persuaderas pas, ma fille, qu'il y ait des revenans; conte ces enfantillages aux petites demoiselles de ta pension, et non pas à ta mère. Je vois ce que c'est, tu as fait un rêve qui t'a troublé l'esprit: conviens-en.—Oh! je ne dormois point, maman, je vous assure; j'étois à peine couchée, lorsque j'ai entendu casser tout à la fois les tasses et les soucoupes de votre cabaret. La frayeur que j'ai eue m'a fait enfoncer la tête dans mon lit. Au second bruit, bien plus fort que le premier, j'ai regardé à travers les rideaux, et j'ai vu un animal énorme pour la grosseur, qui jetoit du feu par la bouche et par les narines; ses yeux étoient comme deux lumières qui éclairoient toute la chambre. J'osois à peine respirer; tout à coup ces deux lumières ont disparu; j'ai entendu alors remuer les volets de la fenêtre, et quelque chose de pesant s'est élancé contre le mur, et est retombé lourdement. C'étoit bien un revenant; car j'ai entendu le bruit des chaînes qu'il traînoit….—Mais pourquoi n'as-tu pas appelé?—Je n'en avois pas la force; ma langue me refusoit ses services. Pendant quelques momens tout a été tranquille; mais bientôt, à la lueur de la lune, j'aperçus un spectre effrayant qui se tenoit près des rideaux de ma fenêtre; il me paroissoit tantôt grand, tantôt petit. Je me cachois le visage de mes mains pour ne pas le voir; je fis même quelques efforts pour me lever, afin de me cacher dans mes couvertures; mais je perdis tout à fait la tête quand je vis l'esprit venir à moi. Il m'a saisie par le milieu du corps, et m'a précipitée en bas de mon lit…. O mon Dieu! je frissonne encore quand j'y pense!… Jamais, jamais, je ne coucherai dans cette chambre, où il revient des esprits!…»

On ne contraignit point Lolotte à coucher dans sa chambre la nuit suivante; car on vouloit savoir auparavant qui avoit tout culbuté dans cette pièce.

La première chose qui étoit venue à l'idée du papa et de la maman, c'est que la petite s'étoit levée en rêvant, et s'étoit effrayée elle-même en renversant le guéridon, sur lequel étoient le gobelet et la carafe. Cette pensée, assez vraisemblable une fois adoptée, tout le reste s'expliquoit aisément; car on avoit trouvé Lolotte accrochée par sa chemise en voulant descendre de son lit. Ce n'étoit donc rien, ou presque rien.

Le papa qui vouloit prouver à sa petite fille, que rien n'arrive dans le monde sans une cause simple et naturelle, décida que Lolotte coucheroit auprès de sa mère, et que lui prendroit le lit de sa fille la nuit suivante. Cette mesure étoit d'autant plus sage, que par-là on s'assuroit si la petite ne prenoit pas l'habitude de se lever en dormant; ce qui auroit pu arriver. D'un autre côté, le papa lui prouvoit, en couchant dans cette chambre, qu'il n'y avoit rien à craindre; car personne ne s'expose volontairement à un danger certain.

Le soir étant venu, Lolotte coucha auprès de sa mère, comme il avoit été résolu, et elle dormit fort bien. Quant à son père, il ne tarda pas à être réveillé par un bruit qui l'étonna, et le fit mettre sur son séant: il entendit casser un carreau!… Comme il étoit dans le premier sommeil, il s'imagina que c'étoit un voleur qui vouloit ouvrir sa fenêtre pour entrer dans l'appartement. Le clair de lune lui permettoit de voir la croisée et même toute la chambre. Ce monsieur eut beau tenir ses yeux fixés sur la fenêtre, rien ne lui annonça qu'un homme cherchât à s'introduire dans sa demeure, et, par réflexion, il rit en lui-même d'avoir pu seulement arrêter sa pensée à une chose aussi impossible, puisque son appartement étoit au troisième étage. A la vérité, il y avoit un toit de communication qui se trouvoit tout proche, mais un homme n'auroit pu s'y tenir, ni y arriver.

Le père de Lolotte faisoit toutes ces réflexions, lorsqu'un nouveau bruit se fit entendre. Ayant tourné les yeux de ce côté, tous ses doutes furent éclaircis: il vit le voleur! car c'en étoit un, ou plutôt l'éléphant, le spectre de la veille. Un couvercle étant tombé, le père de Lolotte aperçut un chat qui, s'étant effrayé, cherchoit à s'enfuir, tenant à sa gueule un morceau de viande qu'il avoit pris.

Comme il importoit au papa de désabuser sa fille, il sauta légèrement du lit, et boucha la fenêtre. On réveilla la petite; elle vit le chat, qui avoit encore son vol à la gueule. On lui apprit de plus que la veille, la bonne avoit trouvé la fenêtre ouverte, circonstance qui s'étoit échappée de sa mémoire.

Dès lors Lolotte fut guérie pour toujours de la peur des revenans. Dans la suite, lorsqu'elle entendoit du bruit, elle alloit voir, et touchoit la chose qui l'inquiétoit; elle s'assuroit par-là qu'elle auroit eu tort de s'en effrayer. C'est ainsi que Lolotte, de poltronne qu'elle étoit, devint hardie et courageuse la nuit sans lumière.

Oh! dit Mimi, quand sa maman eut achevé son histoire, je serois bien comme Lolotte; je n'ai pas peur!—Je te prends au mot, Mimi; va me chercher mon mouchoir que j'ai laissé sur ma bergère, auprès de mon lit. Mimi y alla sur le champ, en riant de toutes ses forces. Elle ouvrit la porte de la chambre, et s'avançant hardiment, mais beaucoup trop vite, elle attrapa un tabouret qui se trouvoit sur son chemin, et tomba dessus, en jetant un cri! Madame Belmont courut à elle avec une lumière, et la trouva tout en larmes! T'es-tu blessée, ma fille? lui demanda cette tendre mère!—Non, maman.—Pourquoi pleures-tu donc?—C'est que j'ai eu peur!—Eh! de quoi?—Je n'en sais rien.—Tu as déjà oublié comment Lolotte s'est guérie de ses vaines frayeurs. Si d'abord tu eusses marché avec précaution, et qu'en heurtant le tabouret avec ton pied, tu y eusses porté la main, tu aurois vu qu'il n'avoit rien de redoutable. Allons, je vois que tu es encore trop enfant pour faire ton profit de la leçon que je t'ai donnée: remettons-en l'effet à un autre temps.

Piquée d'être appelée enfant, Mimi chercha mille prétextes dans la soirée pour aller sans lumière, dans le salon, dans la salle à manger, et dans les cabinets. Madame Belmont n'eut pas l'air de s'en apercevoir; elle recommanda seulement aux domestiques de ne rien laisser sur le chemin de la petite qui pût lui faire du mal. Mimi étoit si fière de sa victoire, qu'il fallut se fâcher pour l'empêcher de courir de côté et d'autre dans les ténèbres, au risque de se casser la tête.

Toute joyeuse de s'être conduite ainsi, la petite pria sa maman de lui conter une histoire.—Il n'est pas encore huit heures, ma chère petite maman, lui dit-elle; je ne me couche pas plus tôt; contez-moi une histoire, je vous prie. Madame Belmont devoit une récompense à sa fille pour avoir vaincu sa timidité—J'y consens, lui dit cette dame. Ecoute:

Histoire de Maximilien.

Celui qui veut être heureux et contribuer au bonheur des autres, doit faire tous ses efforts pour pratiquer cette belle maxime: Fais aux autres ce que tu voudrois qu'on fît pour toi-même.

Je vais te raconter une histoire que j'ai lue quelque part, ma chère Mimi, qui te prouvera que Dieu récompense toujours les hommes pieux et bienfaisans, qui aiment leur prochain comme eux-mêmes.

On voit en Alsace un ancien château fort, appelé Sternberg. Il étoit habité autrefois par un riche comte, qui avoit un fils unique, objet de sa plus tendre affection.

Maximilien, c'étoit le nom de cet enfant chéri, étoit vif, aimable, actif, laborieux; il mettoit son bonheur à se livrer à l'étude, à faire du bien aux pauvres, et à contenter son père et sa mère; sa piété filiale le faisoit surtout admirer; car il ne sembloit vivre que pour aimer ceux qui lui avoient donné le jour.

Maximilien qui, comme nous l'avons déjà dit, ne cherchoit qu'à s'instruire, aimoit surtout les livres de voyages. Lorsque le comte lui parloit des pays étrangers, des moeurs et des usages des peuples qui sont répandus sur la surface du globe, on voyoit la joie la plus vive se peindre sur le visage de cet enfant, qui témoignoit à son père le désir de voyager lorsqu'il seroit grand.

Le comte ayant des affaires qui l'appeloient à Paris, résolu d'emmener son fils, ce qui rendit cet enfant bien joyeux. Heureux au delà de toute expression, il attendoit avec impatience le jour du départ. Ce moment si désiré arriva enfin.

Dès que le petit Maximilien eut perdu de vue le château de Sternberg, et qu'il fut arrivé à la première ville, il lui fut impossible de contenir sa joie: sa riante imagination lui peignoit des plus riches couleurs, les beaux pays qu'il alloit parcourir.

Lorsqu'ils furent éloignés d'une journée de Sternberg, ils prirent un chemin de traverse, qui les conduisit dans un bois fort épais, dans lequel ils s'égarèrent; le jour étoit sur son déclin.

Arrivés au milieu de cette sombre forêt, ils furent entourés par des brigands, qui, d'un coup de pistolet, renversèrent d'abord le cocher; les chevaux s'arrêtèrent.

Dans l'instant, six voleurs armés jusqu'aux dents se saisirent de la voiture, et massacrèrent le vieux comte qui, en brave militaire, leur vendit chèrement sa vie; car il en blessa deux grièvement. Ils jetèrent hors de la voiture le pauvre Maximilien qui étoit légèrement blessé, et, pour ne laisser aucune trace de leur crime, ils mirent les deux cadavres dans le carrosse; l'un d'eux monta sur le siège pour servir de cocher, et bientôt ils disparurent.

L'infortuné Maximilien, pénétré de douleur, se traînoit çà et là, et conjurait à haute voix le Seigneur de vouloir bien le délivrer du danger où il étoit.

Un pauvre charbonnier, qui demeuroit dans cette forêt, entendit la voix plaintive de cet enfant. Cet homme avoit pour maxime de se conduire envers les autres, comme il désiroit qu'on se conduisît envers lui; ainsi il ne délibéra pas long-temps sur le parti qu'il avoit à prendre. Il courut du côté d'où partoient les gémissemens, et trouva notre malheureux enfant, blessé et pouvant à peine se soutenir. L'honnête charbonnier mit de son mieux le premier appareil sur les blessures de Maximilien; il le chargea ensuite sur ses épaules, et le porta à sa chaumière qui étoit à une demi-lieue, et située dans le plus épais du bois.

François, c'étoit le nom du charbonnier, avoit six enfans, qu'il ne nourrissoit qu'en se livrant chaque jour à un travail pénible; mais il avoit appris de bonne heure à se contenter de peu, et à remercier Dieu des moindres faveurs qu'il en recevoit.

Ses enfans, élevés dans ses principes, étoient toujours joyeux. Nourris d'un pain noir et d'un peu de lait, ils s'estimoient plus heureux que des rois. Jamais l'envie, l'ambition, et les autres vices qui font le malheur de l'espèce humaine, n'étoient entrés dans leurs coeurs.

Arrivé à sa cabane, François déposa sur un banc le petit Maximilien, et dit à ses enfans: Je vous amène un frère, mes bons amis. Cet enfant est bien malheureux! des voleurs viennent d'assassiner son père, et lui-même seroit probablement mort cette nuit, si le hasard n'eût guidé mes pas dans l'endroit où il étoit. Joignez-vous à moi pour remercier Dieu du bonheur que j'ai eu de l'arracher au sort qui l'attendoit. Mon intention est de rendre cet enfant à ses parens si je puis les découvrir, sinon de le garder et de l'élever avec vous. Dites-moi, mes amis, l'aimerez-vous comme un frère? Tous s'empressèrent de répondre: Oui, nous l'aimerons de tout notre coeur! en même temps il lui prodiguèrent les caresses les plus touchantes, et lui dirent: Petit frère, ne vous chagrinez pas, nous vous aimerons bien. Notre père vous aime déjà autant que nous; il ne faut pas pleurer! Maximilien s'efforça de retenir ses larmes pour ne pas affliger le bon François, et les bons frères que la fortune venoit de lui donner; mais dans son coeur, il ne put se consoler de la mort affreuse de son respectable père!

Pendant que les enfans du charbonnier consoloient le petit comte, Anne, leur mère, et femme de François, arriva portant sur ses épaules une charge de bois sec. François la prit par la main, et lui raconta la triste aventure du jeune enfant: Tu vois, femme, ajouta-t-il, qu'il n'y avoit pas moyen d'abandonner ce petit dans un endroit si dangereux! il sera le septième; mais Dieu nous bénira à cause de lui! Anne avoit un bon coeur; elle dit à son mari qu'à sa place elle en auroit fait tout autant, et caressa le petit comte d'un air franc et ouvert, qui inspira de la confiance à cet enfant. Ainsi accueilli, Maximilien se livra peu à peu à ses nouveaux amis, et sa vive douleur fit place insensiblement à l'affection et à la reconnoissance pour la respectable famille qui l'avoit reçu dans son sein.

Cependant le bon François ne manqua pas de questionner Maximilien sur sa famille, et de tâcher de savoir de lui le nom de ses parens, dans l'intention de le rendre à sa mère; mais ce jeune enfant, qui n'avoit jamais entendu appeler son père que monsieur le comte, ne put dire le nom de sa famille, ni l'endroit qu'elle habitoit; il fallut donc renoncer à cet espoir, et attendre tout du temps.

Maximilien se trouvoit heureux chez le charbonnier. Dans le château de son père il n'avoit point été accoutumé à la délicatesse; c'est pourquoi il s'habitua bien vite à la vie dure de ces pauvres gens. Ce bon petit comte partageoit, autant que ses forces pouvoient le lui permettre, les travaux de son père nourricier, et ceux de ses frères adoptifs; aussi il étoit chéri de tous! Anne bénissoit l'heure et le jour où il étoit entré dans la maison! Maximilien, quoique fort jeune, étoit bien plus savant que ses frères! aussi les soirs, quand la journée étoit finie, il leur racontoit quelques histoires qu'il avoit retenues du temps qu'il lisoit avec son père: c'étoient toujours de bons et honnêtes enfans, bien pauvres, qui, par leur application au travail, étoient ensuite devenus riches. Le charbonnier admiroit le bon sens de cet enfant, et il étoit enchanté de son esprit.

Maximilien se distinguoit jusque dans ses jeux; il formoit ses frères en les amusant. Quelquefois il leur apprenoit des chansons instructives à la portée des enfans; enfin, s'étant procuré quelques livres, il acheva d'apprendre à lire et à écrire, et servit de maître à ses frères.

Notre jeune comte devint bientôt l'enfant chéri de cette pauvre famille, qui se faisoit un plaisir de partager avec lui un pain grossier, gagné par un travail opiniâtre et peu lucratif.

Maximilien oublia son premier état, mais il n'oublia ni son père, ni sa mère. Lorsque dans la solitude, il se représentoit le comte massacré par des brigands, des larmes brûlantes inondoient ses joues; il élevoit les yeux et les mains vers le ciel, et prioit avec ferveur pour l'âme de ce père chéri! Lorsque François le trouvoit occupé de ce pieux devoir, il prioit avec lui, et le consoloit de son mieux, en relevant son courage abattu, et en lui inspirant une grande confiance en Dieu….

Cependant la mère de Maximilien, n'ayant point reçu de nouvelles de son mari ni de son fils, étoit inconsolable; elle se persuada qu'un voyage pourroit dissiper en partie ses chagrins, et peut-être lui faire retrouver ceux dont elle regrettoit tant la perte; elle se mit donc en chemin. Le hasard voulut qu'elle entrât dans la même forêt où son mari avoit été assassiné.

La chaleur étoit excessive ce jour-là. La comtesse descendit de voiture pour se reposer un moment. Le premier objet qui se présenta à elle fut un jeune et joli enfant qui dormoit à l'ombre. Elle l'examina avec attendrissement, et se rappelant son fils, son visage se couvrit de larmes!

Cet enfant étoit le plus jeune des fils du charbonnier, qui, près de là, s'occupoit à faire des fagots. Henri, c'étoit le nom de l'enfant, se réveilla, et parut étonné de voir une belle dame à côté de lui. La comtesse le prit dans ses bras, lui fit mille caresses, et lui donna une pièce d'or.

Le charbonnier étant venu sur ces entrefaites, la comtesse s'adressa à lui: Je suis riche, lui dit-elle, je n'ai point d'enfant; donnez-moi celui-ci, je le ferai élever avec soin, et j'assurerai son bonheur, en un mot, je le regarderai comme mon fils.

Ce que vous me proposez, Madame, répondit François, mérite toute ma reconnoissance; mais, grâce à Dieu, mes enfans ont en moi un père qui bien qu'en travaillant peut leur donner du pain. Tant que je vivrai, je ne m'en séparerai point, et je tâcherai d'en faire de bons et laborieux cultivateurs. Souffrez donc, Madame, que je garde mon Henri. Mais, pour répondre à votre désir, je puis vous faire voir un aimable jeune homme, qui n'est point mon fils, et que j'aime comme s'il m'appartenoit. Cet enfant a perdu son père; il a été élevé dans l'abondance, et mérite un sort plus brillant que celui que je peux lui offrir: prenez-le avec vous; le Seigneur récompensera votre générosité par d'abondantes bénédictions. Où est cet enfant? demanda la comtesse; montrez-le moi. François répondit à cette dame qu'il alloit paroître dans le moment; aussitôt la femme du charbonnier amena Maximilien. La comtesse ne l'eut pas plutôt vu, que le reconnoissant pour son fils, elle fut sur le point de tomber en foiblesse. De son côté, Maximilien vola dans les bras de sa mère, et passant ses deux bras autour de son col, il la serra tendrement, et mouilla son visage de ses larmes.

[Illustration: Histoire de Maximilien.]

[Illustration: Céleste et ses Frères.]

La comtesse et son fils restèrent long-temps embrassés; la joie, le saisissement, de tristes souvenirs causés par l'assurance de la perte du comte, les empêchoient de s'exprimer autrement que par des caresses et des larmes. Le bon charbonnier et sa femme, présens à ce spectacle, étoient émus jusqu'au fond de l'âme.

Enfin, lorsqu'elle put parler, la comtesse dit: Je vous rends grâce, mon Dieu, de m'avoir fait retrouver mon enfant! je mourrai contente, à présent que je l'ai vu! faites, Seigneur, qu'il croisse en vertu et en sagesse: rendez-le heureux et honnête homme!

Après cette courte et fervente prière, la comtesse s'adressa au charbonnier et à sa femme; elle les remercia des soins qu'ils avoient donnés à son fils, et leur fit promettre de se rendre avec leur famille au château de Sternberg, pour y passer leurs jours.

François donna sa chaumière à un pauvre fendeur de Bois, qui jusqu'alors l'avoit haï, et lui avoit fait tout le mal dont il avoit été capable. Le charbonnier suivoit cette belle maxime: Ne vous vengez jamais qu'à force de bienfaits. Un honnête homme n'a pas de plus grande satisfaction que de faire du bien à son ennemi.

François se rendit avec sa famille, au château de Sternberg, non pour y vivre dans la mollesse, mais pour se rendre utile à la reconnoissante dame, qui le traitoit avec tant de bonté. La comtesse fit élever les enfans du bonhomme avec tout le soin possible, sans cependant les sortir de leur état. Elle en fit des laboureurs instruits et aisés, selon le voeu de leur père, qui n'auroit jamais consenti à les voir changer de condition; car il avoit su résister par sagesse aux propositions brillantes du jeune Maximilien, qui vouloit faire un partage égal de sa fortune entre ses frères, et leur donner dans le monde un état honorable.

Le jeune comte n'oublia jamais les bienfaits du charbonnier; il l'aima toute sa vie avec tendresse, et remplit à son égard tous les devoirs d'un bon fils envers son père.

On apprit dans la suite que les voleurs qui avoient assassiné le vieux comte avoient péri sur un échafaud. C'étoient la plupart des enfans de bonne famille, qui, dans leur première jeunesse, avoient été paresseux, désobéissans, menteurs; ils n'avoient jamais eu de respect pour leurs parens, ni de crainte de déplaire à Dieu. Ils commencèrent à voler pour satisfaire leur gourmandise, ensuite pour jouer avec leurs camarades; enfin, étant devenus odieux à leurs pères et mères qui les voyoient se perdre tous les jours, ils s'échappèrent de la maison paternelle, et s'associèrent à des brigands.

Quand madame Belmont eut fini l'histoire de Maximilien, elle dit à Mimi qu'il étoit temps de s'aller coucher; Mimi en eut du chagrin. «Va, ma bonne, lui dit cette dame, je te promets pour demain une histoire beaucoup plus longue: c'est celle de Zozo.—Celle de Zozo, maman! Zozo a une histoire! ha! c'est bien drôle!—Oui, l'histoire de Zozo…. Avant de venir ici, ta poupée a appartenu à plusieurs petites demoiselles. Je te conterai les raisons que l'on a eues pour la donner, et comment elle est sortie de leurs mains. Tu pourras profiter de leur exemple.

Ah! je vois, c'est plutôt l'histoire des petites demoiselles que celle de Zozo.—Tu as trop d'esprit pour en juger autrement; à demain donc: j'espère que tu ne t'ennuieras pas.

Le lendemain, Mimi ne manqua pas de prier sa maman de remplir sa promesse.—L'histoire de Zozo, ma petite maman, je vous en prie!—Je le veux bien, Mimi; mais il faut lire auparavant; ensuite nous prendrons chacune notre ouvrage, et je te raconterai les aventures de Zozo.

Mimi lut parfaitement bien. Elle apporta sa petite chaise et son ouvrage; et s'étant mise à travailler, madame Belmont commença ainsi: