TROISIÈME CONVERSATION.

Madame Belmont mena un jour Mimi avec elle pour faire des visites. La petite se conduisit assez bien; mais sa maman remarqua qu'elle répondoit toujours oui, non, tout court. Rentrée à la maison, elle lui en fit des réprimandes. Mimi pleura un peu, puis enfin elle sécha ses larmes; et, selon son habitude, elle prit sa poupée, pour répéter avec elle tout ce qu'elle avoit fait de bien dans ses visites, et la gronder pour les choses auxquelles elle avoit manqué.

Venez ici, Zozo; j'ai bien des choses à vous dire. Vous avez bien fait, et mal fait. Savez-vous en quoi?—Non maman.—Eh bien! je vais vous l'apprendre. Quand nous sommes entrées chez madame L., vous avez fait la révérence; c'est bien. Vous avez répondu comme une belle fille, lorsque cette dame vous a souhaité le bonjour; vous avez eu soin de vous moucher souvent; vous avez été sage tout le temps que votre maman a été chez madame L.; vous avez remercié poliment quand cette dame vous a donné des bonbons. Tout cela est bien; mais avez-vous vu les grands yeux de maman, quand vous avez demandé à boire?—J'avois bien soif! Il falloit attendre, ou le dire à maman bien bas, bien bas; et puis, lorsque madame L. vous a voulu donner des confitures, vous avez dit à maman que vous aviez faim, par gourmandise, n'est-ce pas? Vous n'osez pas répondre! vous vous êtes tenue fort mal; cependant maman vous a frappée deux fois sur le cou! J'ai encore une chose à vous dire, Zozo; quand on éternue, on met toujours son mouchoir ou ses mains devant sa figure, et vous ne l'avez pas fait; aussi maman vous a regardée d'un air fâché; vous avez bâillé, parce que la visite de maman étoit trop longue, et c'est fort mal; c'est impoli; maman vous l'a dit cent fois; on ne bâille pas; on ne demande pas à s'en aller, comme vous avez fait. Vous mériteriez d'être en pénitence pour cela; vous n'êtes pas polie du tout;… vous savez que je vous ai déjà grondée pour la même chose. Quand on vous parle, vous répondez oui, non tout court; c'est fort mal; on doit toujours dire: Oui, monsieur; non, madame.

Je vais, en vous déshabillant, vous conter une histoire qui vous fera connoître combien il est dangereux de désobéir sans cesse à ses parens. Ecoutez-moi bien:

La petite Fanny.

Il y avoit une fois une petite fille, appelée Fanny, qui répondoit toujours, oui, non, tout court. Cependant son papa et sa maman voyoient chez eux de beaux messieurs et de belles dames bien polis. Le papa et la maman de Fanny étoient honteux d'avoir une petite fille si grossière! Fanny, lui dit un jour sa maman, si vous ne dites pas bonjour, si vous ne faites pas la révérence, si vous ne répondez pas poliment quand on vous parle, j'appelerai Croque-Mitaine.

La petite Fanny ne faisant pas attention à ce que lui disoit sa maman, cette dame appela Croque-Mitaine, qui descendit par la cheminée, avec son grand sac noir; et il emporta la petite Fanny pour lui apprendre la politesse. Voilà ce qui vous arrivera, Zozo, si vous êtes toujours grossière.

Madame Belmont avoit écouté avec attention les remontrances de Mimi à sa poupée. Elle voulut profiter des bonnes dispositions où sa fille se trouvoit pour lui conter une histoire, qui lui servît en même temps de leçon.—Mimi, lui dit-elle, veux-tu aussi que je conte une histoire?—Oh! oui, maman.—Va chercher ta bourse; mets-toi à travailler, et surtout ne m'interromps pas. Si tu as des questions à me faire, garde-les pour la fin. Ne cause pas non plus avec Zozo; d'abord parce que ce n'est pas poli, et puis parce que tu me ferois tromper. Te voilà avertie, écoute à présent.

La petite Fille grossière.

Monsieur Machaon, médecin, avoit une petite fille nommée Pontie, extrêmement belle; mais elle étoit grossière et dédaigneuse! Son papa et sa maman, bons et polis avec tout le monde, cherchoient à la corriger de ces vilains défauts qui la faisaient haïr; mais ils n'y gagnaient rien. A l'âge de six ans, la petite Pontie ne faisoit jamais la révérence sans qu'on le lui dît; elle regardoit à peine ceux à qui elle parloit. Quand ces personnes étoient mal vêtues, c'étoit bien pis! Pontie les examinoit un moment d'un petit air dédaigneux, et s'enfuyoit à toutes jambes, sans leur répondre. Si, à la promenade, une petite fille venoit obligeamment la prendre par la main pour la mener jouer avec elle, Pontie jetoit aussitôt les yeux sur sa robe, retiroit sa main bien vite quand elle voyoit l'enfant mal habillé.

M. et madame Machaon lui avoient pourtant dit cent fois, que les beaux habits ne font pas le mérite; qu'une petite fille mal mise peut être bon sujet, bien douce, bien obéissante, bien savante! Mais, Pontie, naturellement grossière, se mettoit tout à fait à son aise, quand la toilette ne lui en imposoit pas un peu.

Pontie éprouva souvent des mortifications. Quand on lui avoit parlé, elle entendoit dire derrière elle: Cette jolie petite fille appartient certainement à une femme de la halle; on le voit bien, malgré sa robe de mérinos, garnie de poil, et son élégant chapeau; car elle est trop malhonnête pour être la fille d'une personne bien élevée: on lui aura prêté les beaux habits qu'elle porte. En entendant cela, Pontie devenoit rouge comme du feu, et couroit vite trouver sa maman, mais elle n'avoit garde de lui dire le sujet de son chagrin!

Un jour, cette petite fille étant au Luxembourg, se trouva engagée par hasard dans une partie qui lui plut fort. Voici comment.

Une pension tout entière s'étant mise à jouer à Colin-Maillard, la maîtresse, assise sur l'herbe, s'amusa à regarder ses élèves, qui rioient du meilleur coeur du monde. Pontie, debout, à deux pas d'elle, montroit assez, par son air, le désir d'être reçue parmi cette belle jeunesse, mais elle n'osoit pas s'avancer. Tenez, venez, mon petit coeur, lui dit la maîtresse; vous êtes trop gentille pour rester là toute seule à vous ennuyer. Une petite fille polie auroit remercié cette dame par une belle révérence; mais, point du tout. La grossière Pontie suivit une grande demoiselle qui vint la prendre par la main, et s'éloigna sans répondre et sans regarder seulement la dame qui avoit été si obligeante à son égard. Cette petite fille est bien mal élevée, dit la maîtresse à une de ses pensionnaires; c'est dommage; car elle est gentille!

Le jeu ayant duré une demi-heure, les enfans voulurent se reposer. La maîtresse de pension appela Pontie, et lui adressa ainsi la parole:—Mon coeur, quel âge avez-vous?—Six ans.—Votre maman est-elle ici?—Oui—Venez-vous souvent au Luxembourg?—Oui.—Demeurez-vous loin d'ici? Non.—Vous êtes sans doute bien savante?—Je lis le latin et le français.—Savez-vous quelque chose de mémoire?—Des vers que mon papa m'a appris, les dieux de la Fable, et les rois de France. Je sais aussi compter jusqu'à cent.—C'est beaucoup! Apprenez-vous le dessin, la musique?—J'apprends la musique.

Elles en étoient là de leur conversation, quand madame Machaon voulant s'en aller, s'avança pour emmener sa fille. Cette dame fit ses remercîmens à la maîtresse de pension, et après l'avoir saluée poliment, elle la quitta.

Mimi, dit madame Belmont en s'arrêtant, comment trouves-tu que cette petite fille se soit conduite dans cette circonstance?—Très-mal, ma petite maman! mademoiselle Pontie dit non, oui, tout court; jamais madame! Cela n'est pas bien du tout!… tu as raison, ma bonne amie. Ecoute la suite de mon histoire.

Lorsque Pontie fut en allée, la maîtresse de pension se mit à parler d'elle: Il est impossible, dit-elle à ses élèves, que la petite fille qui a joué avec vous, appartienne à la dame qu'elle appelle sa mère, et qui l'est venue chercher. Avez-vous remarqué à quel point cette petite fille est grossière? Cependant, celle qu'elle nomme sa mère, est polie comme une dame du grand monde! C'est sûrement une pauvre enfant qu'elle aura prise par charité!… C'est ainsi que chacun jugeoit Pontie et son aimable maman!… Si cette petite fille eût été laide et mal mise, on y auroit fait moins d'attention; mais rien n'est si choquant qu'une personne mise élégamment avec des manières poissardes.

Pontie recevait de temps en temps de fortes leçons de la part des étrangers. On lui fit plus d'une fois de mauvais complimens, dont elle ne se vanta pas. On la comparait avec d'autres enfans vêtus communément, mais polis, agréables, et, sans balancer, on leur donnoit la préférence sur elle: Ces enfans, disoit-on, font honneur à leurs parens, et vous, ma belle demoiselle, vous ne paraissez pas faite pour vos habits…. On ne peut rien dire de plus humiliant! Cependant Pontie ne changeoit pas!…

Cette petite étoit non-seulement grossière, mais, comme je l'ai déjà dit, elle étoit aussi très-vaine! Mademoiselle s'imaginoit qu'elle valoit mieux qu'une autre, parce que son père et sa mère avoient un joli appartement, une bonne pour les servir, et des habits selon la saison. Pontie n'avoit jamais vu des gens plus riches que son père et sa mère; elle se croyoit en droit de mépriser ceux qu'elle prenoit pour ses inférieurs.

Or, il arriva que son papa et sa maman la menèrent un jour aux Tuileries. M. et madame Machaon prirent des chaises, et la petite courut çà et là autour d'eux. Elle fut arrêtée par une dame qui se reposoit sur un banc voisin. Cette dame, fort âgée, ne voyoit presque plus! elle étoit vêtue bien pauvrement; aussi Pontie la toisa des pieds à la tête lorsqu'elle lui prit la main pour lui parler.—Où sont vos parens, mon petit coeur?—Là, sur des chaises.—Vous ne me reconnoissez pas?—Non.—Ah! il est vrai! vous étiez si petite la dernière fois que je vous ai vue! comme vous êtes grandie, embellie!… A ce compliment flatteur, la petite fille retira sa main brusquement, et s'enfuit vers sa mère, à laquelle elle dit qu'une pauvresse, et elle la lui montra du doigt, venoit de lui parler, et qu'elle lui avoit pris la main! J'ai eu peur! ajouta Pontie, cette femme m'auroit peut-être pris mes boucles d'oreilles!—Ma fille, lui dit sa maman, les pauvresses n'entrent pas dans ce jardin. En disant cela, madame Machaon regarda du côté que lui indiquoit sa fille, et elle vit une dame assez mal mise; mais qui avoit l'air très-respectable. Madame Machaon crut se rappeler ses traits; cependant elle ne la reconnut pas d'abord. Elle fit à sa fille une forte réprimande sur son éloignement pour les personnes mal mises, et lui apprit que souvent les haillons de la misère couvrent des personnes du premier mérite, tandis que l'or et la soie qui plaisent aux yeux, habillent quelquefois de fort malhonnêtes gens. Ensuite elle se leva pour s'en aller, et passa exprès du côté de la dame mal vêtue. M. Machaon ne l'eut pas plutôt vue, qu'il s'écria: C'est madame la duchesse de L.!… et s'avançant vers elle avec respect, il la salua profondément, lui demanda de ses nouvelles, et lui présenta sa femme et sa fille. La duchesse lui fit mille questions sur sa fortune et sur sa famille. Elle embrassa Pontie, qui cette fois ne retira point sa main.

Quand l'enfant eut quitté la duchesse, sa maman lui fit remarquer combien les apparences sont trompeuses!… Vous le voyez, ma fille, lui dit-elle, madame la duchesse de L., femme du plus grand mérite, qui a eu un équipage, des gens pour la servir, un bel hôtel, de beaux habits, une grande fortune enfin, est à présent dans la misère, par une suite de malheurs! Faut-il donc la mépriser pour cela?—Je ne savois pas que c'étoit une duchesse, dit la petite.—Le titre n'y fait rien, reprit la maman; il suffit que la personne soit estimable. Ah! ma chère enfant, gardez-vous de dédaigner le pauvre; car Dieu ne vous béniroit pas!… Soyez aussi polie avec tout le monde, car vous n'êtes pas en état de distinguer à qui vous avez affaire. D'ailleurs, si, par hasard, vous vous adressiez à quelqu'un qui ne le méritât pas, vous n'en passeriez pas moins pour une petite fille aimable et bien élevée.

Pontie promit à sa maman d'être plus polie à l'avenir, et véritablement la rencontre de la duchesse lui avoit fait une forte impression!

Quelque temps après, cette dame gagna un procès considérable; elle reparut dans le monde avec un train magnifique et de beaux habits. M. Machaon retourna chez elle comme autrefois; il y mena sa femme et sa fille que la duchesse combla de présens. Pontie devint polie, et tout à fait aimable; et la duchesse de L. en fit sa favorite.