SECONDE CONVERSATION.
La dame chez laquelle madame Belmont dînoit ce jour-là, aimoit Mimi à la folie; elle voulut l'avoir auprès d'elle à table, et lui donna mille friandises. Mimi avoit beaucoup mangé quand on servit un plat de gâteaux qui lui plaisaient fort. Sa mère, qui ne la perdoit pas de vue, lui défendit par signes d'en manger. Mimi fit semblant de ne point s'en apercevoir, et mangea des gâteaux au point d'en être incommodée. Madame Belmont se hâta de rentrer chez elle, déshabilla sa fille, et lui fit prendre du thé. On se doute bien qu'elle la gronda. Mimi, se trouvant mieux, courut prendre sa poupée. Pendant que sa mère lisoit, elle eut avec Zozo la conversation suivante:
Venez ici, mademoiselle, que je vous délasse. Jeannette, faites du thé pour cette petite gourmande, qui étouffe pour avoir mangé des gâteaux, malgré la défense de sa maman. Fi! que cela est vilain! une grande fille de votre âge! vous devriez être honteuse!… vous aviez pourtant mangé des macarons, du biscuit, du raisin, des amandes, des poires! Fi! que c'est laid d'être gourmande, et désobéissante à sa maman! Je suis sûre que vous avez mangé votre viande sans pain!—Non, maman!—Mais vous avez demandé du poulet, et cela n'est pas bien! une petite fille ne demande jamais rien; elle attend que sa maman lui donne. Et puis, il faut que je vous gronde; vous avez bu sans avoir vidé votre bouche; vous avez répondu à madame B…, ayant aussi la bouche pleine, et c'est mal; on ne l'emplit pas tant, et on la vide tout à fait pour boire et pour répondre quand quelqu'un vous adresse la parole.
En sortant de table, vous avez fait du bruit; vous avez parlé aussi haut que les grandes personnes; vous avez disputé avec les filles de madame B…, ce qui n'est pas poli du tout; vous leur avez arraché les joujoux des mains. Et mais, vos mains, les avez-vous lavées? je suis sûre que non! Voyez comme votre robe est sale! et vous voulez que je vous mène dîner en ville! ah! mademoiselle, il faut être plus raisonnable, et surtout retenir ce que dit votre maman. Vous êtes une étourdie, je le sais; vingt fois je vous ai dit combien il est déplacé de faire telle ou telle chose, et vous n'en faites qu'à votre tête.
Je vais à ce sujet vous raconter comment il en a coûté la vie aux petits d'une biche, pour avoir négligé de suivre les avis de leur mère. Ecoutez bien:
La Biche blanche.
Il y avoit une fois une biche, qui avoit trois petits enfans; elle voulut leur aller chercher à manger, mais avant de sortir elle leur dit: Mes enfans, n'ouvrez point qu'on ne vous montre patte blanche, et faites-y bien attention, afin de ne point vous laisser tromper, entendez-vous? Ses enfans le lui promirent, et la biche alla leur chercher à manger.
Cependant, compère le loup étoit derrière la porte. Aussitôt que la biche fut partie, il vint frapper en contrefaisant sa voix: Pan, pan! ouvrez, je suis votre mère!—Montrez-nous patte blanche, lui dirent les petits. Compère le loup fut bien attrapé, car sa patte étoit grise!… mais le malin, l'ayant entortillée d'un linge, revint à la porte: Pan, pan! ouvrez, je suis la biche votre maman!—Montrez patte blanche. Aussitôt le compère glissa, sous la porte, sa patte enveloppée de chiffons, et les petits ouvrirent étourdiment, sans s'assurer si c'étoit bien la patte de biche blanche. Qu'arriva-t-il? compère le loup les croqua tous! Voilà ce que c'est! Si ces petits eussent regardé de très-près, ils auroient vu que compère le loup avoit enveloppé sa patte; ils n'auroient point été mangés, et la biche les auroit retrouvés à son retour.
Si vous faisiez aussi attention à ce que je vous dis sans cesse, ma fille, vous ne seriez pas grondée souvent comme vous l'êtes. Allons, je vous pardonne pour cette fois; venez m'embrasser. Tiens, Zozo, vois-tu ce beau livre, ce sont les Soirées de l'Enfance; regarde les jolies gravures. En voici une bien belle, c'est le petit Fabien qui donne tout son argent pour avoir des livres afin de s'instruire.
Voilà une jeune personne qui, voyant sa soeur en danger de périr dans un canal où elle étoit tombée, se jette après elle pour la sauver. Ici, c'est un jeune homme qui vient donner des secours à une pauvre veuve qui, après avoir essuyé bien des malheurs alloit être dépouillée du peu qui lui restoit.
Madame Belmont venoit d'achever sa lecture, elle interrompit sa fille: Viens ici, Mimi, apporte ta poupée, et assieds-toi. Tu as conté tout à l'heure une histoire à Zozo, veux-tu que je t'en conte une à mon tour?—Oh! oui, ma petite maman, je vous en prie!—Ecoute donc:
Histoire de la petite Fille désobéissante.
Il y avoit une fois une petite fille qui s'appeloit Lili; elle étoit bien gentille, mais elle désobéissoit toujours à sa maman! ce vilain défaut lui attiroit bien des chagrins! Si sa maman cousoit, Lili prenoit ses ciseaux, malgré sa défense, et se coupoit les doigts; ou bien, elle ouvroit son étui, et renversoit ses aiguilles. Tantôt c'étoit la pelotte, dont elle tiroit les épingles en s'amusant, tantôt le fil qui lui servoit à jouer. Une autre fois Lili renversoit le tabac de sa maman, en touchant à sa boîte, ou déchiroit un livre qu'il falloit payer; ses robes étoient tachées d'encre, parce qu'elle vouloit écrire, quoique sa maman le lui eût défendu. Plusieurs fois Lili s'étoit brûlée en jouant avec le feu, et cela ne l'en avoit pas corrigée.
Cette petite avoit renversé sur elle de la sauce, du bouillon, du lait, en grimpant pour regarder dans un plat ou dans une soupière; elle s'étoit jetée par terre cinq à six fois, d'où on l'avoit relevée avec une grosse bosse au front, et, cependant, Lili recommençoit toujours à toucher à tout. On la distinguoit de ses frères et soeurs, en lui donnant le vilain nom de désobéissante. Qui a fait cela, demandoit-on?—C'est la désobéissante; qui a dit cela? c'est la désobéissante. A cinq ans, Lili étoit encore la même. La seule différence qu'il y eût, c'est qu'elle commençoit à sentir que ce nom-là n'étoit pas beau du tout! Quand on l'appeloit ainsi, Lili montroit de l'humeur; elle boudoit ses petites amies. Sa maman les laissoit faire, parce que Lili n'avoit pas changé de caractère.
Un jour la maman de Lili dit à sa bonne, nommée Victoire, de mener promener sa fille. Le temps étoit superbe, et les jours fort longs. Victoire alla dans les champs avec la petite Lili. Quand elles furent auprès d'une belle pièce de blé, Lili demanda à sa bonne la permission de cueillir des bluets: Je le veux bien, répondit Victoire; mais vous êtes si désobéissante! vous entrerez dans le blé, vous vous perdrez, et puis, que dirai-je à votre maman?—Oh! non, ma bonne, je t'assure! j'irai tout au bord, je te verrai toujours, et tu me verras aussi, je te le promets! Songez, mademoiselle Lili, que les blés sont remplis de petites bêtes qui vous feront du mal! et puis, si le garde vous voit, vous serez mise en prison! dame! c'est votre affaire!—Oh! tu verras, ma bonne, je n'irai pas plus loin que cela; et Lili montroit un espace de huit à dix pas.
Ayant obtenu ce qu'elle désiroit tant, la petite Lili se mit à courir pour choisir de beaux bluets, et sa bonne s'assit sur l'herbe avec son tricot. Lili vit d'abord une grande quantité de fleurs qui toutes lui plaisoient; elle en cueillit, puis les jeta pour d'autres plus belles, et toujours en choisissant, Lili s'éloigna, et perdit sa bonne de vue. Victoire, occupée à son tricot, ne s'aperçut pas d'abord que l'enfant n'étoit plus auprès d'elle, et quand elle voulut l'appeler, Lili ne pouvoit plus l'entendre.
La petite fille se perdit si bien dans ces blés plus hauts qu'elle, qu'il lui fut impossible de retrouver son chemin. Elle appela Victoire de toutes ses forces; mais Victoire ne l'entendit point! alors Lili se mit à pleurer! il étoit bien temps! Si elle eût été obéissante, elle ne se seroit pas exposée à avoir du chagrin; mais suivons-la, nous allons lui voir bien d'autres sujets d'alarmes.
Cependant Victoire tourna tout autour de la pièce de blé pour trouver Lili; elle l'appela de toutes ses forces, mais cette pièce étoit si grande, que sa voix se perdoit dans les airs. N'ayant trouvé personne qui pût lui donner des nouvelles de Lili, la pauvre bonne, bien affligée, retourna à la maison pour dire à sa maîtresse que sa petite fille étoit perdue! Quand la maman sut comment la chose s'étoit passée, elle dit à la bonne: Je ne m'étonne pas que Lili se soit perdue comme vous le dites, elle est si désobéissante!… on va la mettre en prison, j'en suis sûre; mais elle n'aura que ce qu'elle mérite!…
Pendant que Victoire rendoit compte à la maman, Lili se tourmentoit pour sortir de la pièce de blé. Elle alloit à droite, elle alloit à gauche, et ne voyoit point comment elle pourroit en sortir; elle avoit jeté les belles fleurs dont sa robe étoit remplie, et pleuroit à chaudes larmes!…
En marchant au hasard, Lili rencontra un nid d'oiseaux, et le heurta avec son pied, ce qui lui fit d'autant plus de peur que, dans le moment même, le père et la mère s'envolèrent, et lui touchèrent le nez avec leurs ailes; Lili fit un cri si perçant, qu'elle fit lever une douzaine d'alouettes qui couvoient leurs oeufs tout auprès. Un peu plus loin, la petite mit le pied sur un gros crapeau, ce qui l'effraya si fort, qu'elle fut sur le point de se trouver mal.
Indépendamment de ces frayeurs passagères, Lili étoit tourmentée d'une manière cruelle: les cousins lui piquoient les bras, la figure et la poitrine; car, pour être plus leste, Lili avoit ôté son chapeau, son schall et ses gants; les araignées grimpoient à ses jambes, et lui faisoient des ampoules grosses comme le petit doigt. La pauvre petite étoit martyrisée, et pour comble de malheur, la nuit approchoit! Mais, que devint-elle en apercevant une grosse couleuvre qui leva sa tête en sifflant, parce que Lili venoit de marcher sur le bout de sa queue! A cette vue, la malheureuse enfant se croyant morte, perdit tout à fait connoissance, et tomba par terre. La couleuvre ne lui fit cependant aucun mal; d'ailleurs, ce reptile est sans venin.
Cet accident arriva à Lili au bord de la pièce de blé, dont la petite se croyoit encore bien loin! Le garde, qui par hasard se trouvoit là, ayant entendu du bruit, et ne sachant ce que ce pouvoit être, imagina qu'un animal sorti du bois voisin s'étoit caché dans cet endroit; il dirigea son fusil de ce côté, et déjà couchoit en joue la malheureuse enfant, quand heureusement il aperçut les pieds et les jupons de la petite Lili. Il jeta son fusil à terre, et s'approcha d'elle.
L'ayant fait revenir, le garde lui demanda son nom? «Je m'appelle Lili, monsieur, répondit la petite tout effrayée!—Et votre papa, comment le nomme-t-on?—M. de Rosambur. Or, ce M. de Rosambur habitoit la ville, et il étoit connu de tout le monde.» Le garde fit encore plusieurs questions à Lili, auxquelles elle répondit de son mieux.
Pendant que Lili et le garde causoient ensemble, ils furent aperçus par Victoire, qui revenoit chercher la petite. La bonne avoit sa leçon faite; elle fit un signe au garde, et se cacha de Lili. Celui-ci dit à Lili de l'attendre un moment; il alla trouver Victoire, qui lui dicta la conduite qu'il avoit à suivre avec la désobéissante Lili.
[Illustration: La petite fille désobéissante.]
[Illustration: La petite fille grossière.]
Le garde étant de retour auprès de la petite fille, lui dit: «Mademoiselle, vous allez aller coucher en prison! Vous y resterez deux jours, parce que vous avez été trouvée dans le blé, et votre papa paiera le dégât que vous y avez fait. Si vous êtes prise une seconde fois, vous aurez huit jours de prison au pain et à l'eau, c'est la règle.» Lili voulut demander grâce; déjà elle joignoit ses deux petites mains, et mettoit un genou en terre: «Evitez-vous cette peine, mademoiselle, lui dit le garde, toutes vos prières seroient inutiles: je suis les ordres de mes supérieurs. Nous autres, nous ne sommes pas désobéissans!… Venez, venez, lui dit-il, avec une voix de tonnerre qui fit trembler la pauvre Lili de tous ses membres; vous n'en mourrez pas!…» Lili voulut résister; mais le garde la prit sous son bras, et l'emporta comme une mouche! La nuit étoit alors tout à fait noire.
Le garde marcha long-temps; ensuite il s'arrêta au détour d'une rue fort étroite, et posa la petite à terre: «J'ai pitié de vous, lui dit-il, car vous êtes bien jeune! Je vais vous bander les yeux, pour que vous ne voyiez point les voleurs qui sont dans les salles où nous allons passer. Ces gens-là ont des figures si affreuses, qu'ils vous feroient mourir de peur!…» Le garde paroissant un peu radouci, Lili se laissa bander les yeux, en poussant de gros soupirs! Cet homme la prit encore dans ses bras, et marcha plus d'une demi-heure; enfin, il arriva à une grille, qui s'ouvrit avec un grand fracas. Le portier, muni d'un trousseau de clefs qui faisoient beaucoup de bruit, les conduisit à une porte qu'il referma derrière eux en tirant d'énormes verroux; il fit de même à une seconde, puis à une troisième porte. Arrivé à la quatrième, le garde se baissa bien bas pour y entrer: «Grâce à Dieu, dit-il, nous y voilà. Pauvre petite, que je vous plains!… Vous avez été désobéissante, mais aussi vous êtes punie bien sévèrement!…» Alors, il lui ôta son bandeau. Lili pleuroit si fort, qu'elle put à peine voir les objets qui l'environnoient. «Cette chambre n'est pas belle, lui dit le garde; mais vous y trouverez au moins les choses nécessaires, parce que c'est la première fois que vous êtes prise dans les blés; la seconde fois, si cela vous arrive, vous serez moins bien, je vous en avertis. Ma femme va venir, ajouta-t-il; elle vous donnera à souper, et vous couchera. Vous ne ferez pas bonne chère; car nous ne sommes pas riches!» Après avoir achevé ces mots, le garde sortit, et sa femme entra presque aussitôt; mais, quelle femme! c'étoit un colosse, et, laide, laide à faire trembler! Elle avoit de la barbe comme un homme, et des yeux rouges qui faisoient peur!… Lili n'osoit pas la regarder!… Cette femme lui donna un peu de pain et de fromage, puis ensuite un verre d'eau rougie. Après que Lili eut soupé, la femme du garde la coucha sans proférer une seule parole.
Lili pleura beaucoup sans doute, mais enfin elle s'endormit. Le lendemain, la vilaine femme vint la lever; elle lui fit prendre un peu de lait chaud, mais en marmotant quelque chose entre ses dents, comme si elle lui eut donné à contre-coeur!
Lili resta seule jusqu'au dîner, s'ennuyant à mourir; alors elle regretta le petit livre qui lui servoit à apprendre à lire; car, disoit-elle, ce livre est ennuyeux, mais il vaut encore mieux que rien!
Lili s'assit donc bien tristement sur son lit jusqu'à trois heures, que la femme du garde lui apporta de la soupe et du bouilli. Cette fois-ci, elle lui adressa la parole: «Vous amusez-vous bien, mademoiselle?—Non, madame.—Si vous saviez lire, travailler, je vous donnerois des livres, de l'ouvrage; mais, vous ne savez rien!—Je commence à lire couramment, et maman me fait faire des ourlets et des surjets.—Nous allons voir ça.» Là-dessus, cette femme sortit. Bientôt après elle rentra, tenant un petit livre, et deux mouchoirs à ourler, du fil, un dé, une aiguille. «Tenez, mademoiselle, voilà tout ce que je puis faire pour vous;» puis elle laissa encore Lili jusqu'à huit heures du soir. Quand elle revint, les deux mouchoirs étoient faits, et cousus très-proprement. «Ah! ah! dit la femme en les regardant, il n'est tel que de tenir les petites filles un peu ferme! C'est bien! je suis contente!… et, pour vous le prouver, vous ne coucherez pas ici ce soir….» A l'instant, on entendit ouvrir une porte que Lili n'avoit pas aperçue; et, à sa grande surprise, elle vit entrer son papa et sa maman!… Qui pourroit dépeindre ses transports à cette vue tant désirée!… Lili, fondant en larmes, courut se précipiter dans leurs bras!—Serez-vous encore désobéissante, ma fille, lui dit sa maman?—Oh! jamais, jamais, maman! mais vous aviez donc abandonné votre Lili!…—Non, ma fille; je vous aimois encore malgré vos défauts, parce que j'espérois vous voir un jour plus raisonnable. Pour vous prouver jusqu'où va ma tendresse pour vous, je vous dirai que nous avons donné de l'argent, pour vous empêcher d'aller en prison, et que vous avez été amenée chez nous. Lili regarda sa mère avec la plus grande surprise.—Vous avez peine à me croire, ma bonne amie, ajouta madame de Rosambur; venez avec moi. Aussitôt cette dame ouvrit la porte par où elle étoit entrée, et Lili reconnut parfaitement sa maison. On lui avoit mis un bandeau pour l'y amener, afin qu'elle ne s'aperçût pas qu'elle rentroit chez sa mère. Les grosses portes par où elle avoit passé n'étoient qu'un jeu, pour lui faire croire qu'elle étoit en prison. La chambre où on l'avoit mise, étant une pièce inutile, Lili ne la connoissoit point. C'est ainsi que madame de Rosambur chercha à corriger sa fille, tout en veillant sur elle, en mère tendre et raisonnable.
Lili embrassa mille fois son papa et sa maman, pour les remercier de leur extrême bonté; elle promit de ne plus jamais leur désobéir, et on assure qu'elle a tenu parole.