PREMIÈRE CONVERSATION.

Mimi est habillée; elle a déjeuné, et se prépare à faire la toilette de sa fille, Mimi questionne ainsi sa poupée:

Zozo, avez-vous pleuré quand on vous a débarbouillée?—Non, maman.—Avez-vous lavé vos mains?—Oui, maman.—Avez-vous fait votre prière?—Oui, maman.—C'est le bon Dieu, ma fille, qui vous a donné votre papa et votre maman; c'est lui qui tous les jours vous donne de quoi vous nourrir et vous habiller; il faut bien l'aimer! Avez-vous souhaité le bonjour à papa et à maman?—Oui, maman.—Bien, ma fille; je suis contente de vous. Jeannette, apportez la belle robe de crêpe rose de Zozo, celle qui est garnie de fleurs; mais comme elle est déchirée!… C'est vous, Zozo, qui avez fait cela?—Maman, je ne le ferai plus!—Mademoiselle, pour votre pénitence, vous mangerez votre pain sec…. Il est bien temps de pleurer!—Ma petite maman, je ne déchirerai plus ma robe; jamais, jamais!… c'est un arbre du Luxembourg qui m'a accrochée.—Comment, Zozo, je ne voyais pas, vraiment! cette robe est toute tachée!… Fi! que c'est laid d'être malpropre!… Mademoiselle, vous mettrez aujourd'hui votre robe sale. Allez, je ne veux plus vous voir! (elle la conduit dans un coin.) Tournez-vous du côté du mur, et restez là. Oh! la laide! oui, pleurez à présent.—Ce sont les confitures qui ont taché ma robe.—Vous raisonnez, je crois! Si ce sont les confitures, vous n'en aurez plus. Vous pleurez, encore plus fort! ah! mademoiselle, vous êtes gourmande! je suis bien aise de le savoir! du pain sec, c'est ce qu'il faut aux gourmands. Allons, venez lire. Si vous dites bien votre leçon, je vous pardonnerai. Voyons, dites vos lettres.

ZOZO.

a, b, c, d, e, f, g, h, i, j, k, l, m, n, o, p, q, r, s, t, u, v, x, y, z, etc.

MIMI.

Bien. Épelez à présent.

ZOZO.

ba, be, bi, bo, bu.

MIMI.

On ne dit pas , mais be.

ZOZO.

ca, ce, ci, co, cu.

MIMI.

C'est très-mal, ça. On dit ka, ce, ci, ko, ku; entendez-vous, mademoiselle, et souvenez-vous-en.

ZOZO.

da, de, di, do, du.

MIMI.

Toujours la même faute! On ne dit pas , mais de. Faites-y donc attention!

ZOZO.

fa, fe, fi, fo, fu.

MIMI.

Vous êtes incorrigible, Zozo. Dites fe et non pas .

Mais en voilà assez. Comptez jusqu'à vingt.

ZOZO.

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt.

MIMI.

Combien y a-t-il de voyelles?

ZOZO.

Cinq: a, e, i, o, u.

MIMI.

Et de consonnes?

ZOZO.

Dix-neuf: b, c, d, f, g, h, j, k, l, m, n, p, q, r, s, t, v, x, z.

MIMI.

Bien, ma fille, je suis contente de toi; viens embrasser ta maman!

Si tu savois, Zozo, comme tu es gentille quand tu es sage, tu ne te ferois jamais gronder! et puis tu mangerois toujours de bonnes choses; je te donnerois de beaux chiffons pour récompenses, tu serois caressée de tout le monde! Est-ce que tu n'aimes pas les bonbons et les joujoux?— Pardonnez-moi, maman.—Eh bien! Zozo, il faut être bien sage, et tu en auras.

Mimi et Zozo étaient fort bien ensemble, lorsque madame Belmont appela sa fille pour l'envoyer promener avec sa bonne. Mimi courut à sa maman, et par sa précipitation, renversa sa poupée, qui entraîna avec elle la boîte aux joujoux. Jeannette n'étant pas encore prête, Mimi revint auprès de Zozo, qu'elle trouva étendue par terre, le nez sur le parquet, et les chiffons éparpillés autour d'elle. Elle releva sa poupée, et lui demanda, en colère, qui avoit renversé ses chiffons?—Ce n'est pas moi, maman.—Vous mentez, Zozo! personne n'est entré ici. Vous aurez voulu voir les fleurs d'or qui sont dans ma boîte. Il ne faut jamais mentir, mademoiselle; c'est fort mal! vous allez avoir le fouet! Jeannette, apportez-moi les verges.—Je ne le ferai plus, maman (elle pleure). Mimi, après l'avoir fouettée: Ah! ah! je vous apprendrai à mentir! fi! rien n'est si vilain que cela! Mimi en étoit là de sa réprimande, quand madame Belmont l'appela de nouveau. Après avoir rangé ses chiffons, la petite s'en alla avec Jeannette. Elle voulut bien pardonner à Zozo, et l'emmena avec elle.

Quand elles furent au Luxembourg, Mimi raconta à sa bonne les grands sujets de mécontentement que Zozo lui avoit donnés. Jeannette, qui avoit horreur du mensonge, lui raconta l'histoire suivante:

Le petit Menteur.

Il y avoit une fois un laboureur, nommé Jacques, qui étoit resté veuf avec trois enfans, Charles, âgé de six ans, Firmin, âgé de cinq ans, et Jean, âgé de quatre ans. Ces trois petits garçons n'étoient point méchans; mais Charles étoit gourmand, Firmin menteur, et Jean désobéissant; ce qui donnoit beaucoup de chagrin à leur père.

Jacques avoit dans son jardin un arbre qui donnoit des poires très-grosses et très-belles: «Je ne suis pas assez riche, dit cet homme, pour mettre d'aussi beau fruit sur ma table; il faut que je les vende. Avec cet argent, j'achèterai une veste à Charles, des bas à Firmin, et à Jean des souliers pour les dimanches; car j'espère bien avoir 12 fr. de mes poires!»

Jacques, voulant aller travailler, recommanda à ses enfans de se bien conduire, pendant que Marguerite, leur grand'mère, feroit le ménage; et surtout, de ne point toucher aux poires du bel arbre; «car, vois-tu, mon fils, dit-il à Charles, si tu en mangeois, tu n'aurois pas une belle veste neuve, ni tes frères des bas et des souliers!» Charles promit de ne point toucher aux belles poires, et son père le quitta.

Ces trois petits garçons se trouvant seuls dans le jardin, parce que la mère Marguerite étoit restée dans la maison à faire le ménage, Charles le gourmand dit à ses frères: «Voyons donc ces belles poires que notre père veut vendre pour m'acheter une veste, et à vous des bas et des souliers»; et tous les trois allèrent auprès de l'arbre. Charles, en voyant les poires, en eut envie: «J'en mangerois bien une, dit-il; elles doivent être bien sucrées! et toi, Firmin?—Oh! non, papa l'a défendu!—Bah! une seulement; il n'y paroîtra pas du tout! et toi, Jean?—Papa l'a défendu!—Que tu es bête! mange toujours; il n'en saura rien!» Et voilà Charles qui grimpe sur l'arbre, et cueille trois poires, une pour Firmin, une pour Jean, et une pour lui.

Jacques, qui se doutoit que Charles le gourmand feroit désobéir ses frères, n'avoit pas été aux champs; il s'étoit caché dans un coin du côté du bel arbre; il entendit la conversation de ses enfans, et leur vit manger ses poires. Voulant les éprouver, il les laissa s'éloigner, et fut cette fois tout de bon à la charrue.

A l'heure du dîner, le laboureur revint à sa maison: «Je veux, dit-il à ses enfans, cueillir les poires du bel arbre, pour les aller vendre demain au marché.» Les trois enfans se regardèrent. «Charles, continua le père, va me chercher le panier qui est dans la salle basse.» Charles ayant apporté le panier, le laboureur monta à l'échelle, et cueillit ses belles poires. Quand il eut fini, il les compta, et dit à ses enfans: «Quelqu'un a mangé de mes poires; il en manque trois. Qu'est-ce qui est venu dans le jardin?—Personne que la mère Marguerite, répondit Firmin.—Ce n'est pas la mère Marguerite, dit le laboureur; elle n'avoit point d'échelle, et l'arbre est trop haut pour qu'elle puisse cueillir les fruits. Je crois, moi, que c'est vous tous.» Aussitôt les enfans se mirent à pleurer. «Charles, dit Jacques à son fils aîné, parle vrai; en as-tu mangé?—Oui, mon papa, répondit Charles, en fondant en larmes!—Puisque tu as été gourmand, reprit Jacques, tu n'auras point de veste; mais comme tu as dit la vérité, tu ne seras point puni. Et toi, Firmin, as-tu aussi mangé une poire?—Non, mon papa.—Comment! Charles a mangé tout seul trois grosses poires sans vous en donner?—Oui, mon papa.—Qu'en dis-tu, Charles?» Charles baissa les yeux et ne répondit pas. «Et toi, Jean?—Papa, j'en ai mangé une aussi»; et, ce petit pleura bien fort! «Je te l'avois cependant défendu!—Je ne serai plus jamais désobéissant, mon papa.—A la bonne heure!… Il n'y a donc que Firmin qui ait craint de me déplaire…. Cependant, il faut que je sache quel est celui de vous qui a mangé deux poires: combien as-tu mangé de poires, Charles?—Je n'en ai mangé qu'une, mon papa.—Et toi, Jean?—Qu'une aussi, papa.—Il m'en manque trois! qui donc a mangé la troisième? ah! c'est peut-être la mère Marguerite!… Ne dites rien, je vais bien l'attraper! Faisons l'épreuve du coq.»

Aussitôt Charles fut chercher son coq favori. Jacques le prit, s'éloigna un moment, et revint tenant le coq dans ses bras. Il fit ranger sa petite famille sur une ligne, la mère Marguerite à la tête, et il appela chacun à son tour pour passer la main sur le dos du coq. «Je verrai, dit-il, quel est le coupable; car il ne l'aura pas plus tôt touché que le coq chantera.» La mère Marguerite, Charles et Jean qui ne craignoient rien, passèrent la main sur le dos du coq; pour Firmin, il eut tant de peur de l'entendre chanter, qu'il n'y toucha pas. «Voyons vos mains, demanda Jacques?» Tous présentèrent leurs mains.» C'est Firmin, dit-il, qui a mangé la poire; il s'est vendu lui-même: vous voyez que sa main est blanche, et que celles des autres sont noires; parce que j'avois noirci le dos du coq: Firmin se sentant coupable n'a pas osé y toucher! c'est ainsi qu'on prend les menteurs!…» Firmin, confondu, se mit à pleurer. «Je n'ai pas pitié de tes larmes, lui dit son père; ce n'est pas assez d'être gourmand et désobéissant, tu es encore menteur! fi! cela est affreux!» Et aussitôt Jacques dit à la mère Marguerite de donner le fouet à Firmin.

[Illustration: Le petit menteur.]

[Illustration: la Biche blanche.]

Ce même jour, comme le laboureur se reposoit après son travail, entouré de ses trois enfans, il fut abordé par un monsieur bien mis, qui le pria de lui donner un peu de cidre pour le rafraîchir. Jacques alla lui en chercher, et le lui donna de bonne grâce. «Je vous remercie, lui dit l'étranger: j'avois chaud; vous m'avez rendu service, et je voudrois faire quelque chose pour vous. A qui sont ces beaux enfans?—C'est à moi, monsieur.—Je les trouve charmans, dit le seigneur; car c'en étoit un. Hélas! ils me rappellent mon fils! il étoit de l'âge de votre aîné, lorsque le bon Dieu le retira du monde. C'étoit un enfant si doux! jamais il n'avoit désobéi! il n'étoit ni gourmand, ni menteur; il ne pleuroit que lorsqu'il me voyoit malade! J'ai conservé tous ses joujoux, et j'ai fait le serment de ne les donner qu'à un enfant, qui comme lui ne seroit ni gourmand, ni menteur, ni désobéissant. Je voudrois bien qu'un des vôtres méritât ces jolies choses; j'aime déjà ces petits à cause de vous. Sans doute vous en êtes bien content? «Le laboureur secoua la tête, et le monsieur soupira! «Vous me faites de la peine, dit-il à Jacques; car je vois que vos enfans ne sont pas sages. Faisons un accommodement; si, pendant trois mois, vos enfans ne sont ni gourmands, ni menteurs, ni désobéissans, ils auront les joujoux de mon fils, et je leur donnerai à chacun un habit neuf. Cet arrangement vous plaît-il?» Le laboureur répondit comme il le devoit à tant de bontés; et le seigneur ajouta: «Pour donner à vos enfans le désir de se bien conduire, amenez-les à mon château, je leur ferai voir les belles choses que je leur destine.»

Le lendemain, Jacques ne manqua pas de mener ses enfans au château du seigneur. Ils furent éblouis de la beauté et de la richesse des appartemens: l'or et l'argent y brilloient de toutes parts! On les fit passer dans une pièce plus belle que les autres. On y voyoit une table couverte d'un grand voile de gaze d'or. Le seigneur leva le voile, et les enfans virent avec surprise de beaux carrosses, des chevaux, des cabriolets, des polichinels, des pouparts, des ménages d'argent, et mille autres belles choses qu'ils n'avoient jamais vues de leur vie. Puis des bonbons, des confitures sèches, du sucre d'orge, et toute sorte de friandises; car le petit monsieur n'avoit garde de manger tout ce qu'on lui donnoit, tant on l'accabloit de bonbons, de pastilles, de diablotins, etc. etc. Il falloit voir les yeux que faisoient Charles, Firmin, et surtout le petit Jean! Oh! si on lui eût donné seulement un bâton de sucre d'orge! mais il n'y avoit pas moyen!» Tout cela vous appartiendra dans trois mois, leur dit le maître du château, si vous n'êtes ni gourmands, ni menteurs, ni désobéissans.» Il les fit bien régaler et les renvoya.

De retour au hameau, les trois enfans croyoient voir encore devant leurs yeux toutes les richesses du jeune seigneur; ils ne pouvoient penser à autre chose. Cependant leur père ne leur recommanda point d'être sages; il avoit promis de ne rien leur dire pendant l'espace de temps convenu.

Il y avoit déjà deux mois et demi de passés, et les fils de Jacques s'étoient bien conduits, quand le seigneur l'engagea à venir le voir avec ses enfans. Ceux-ci, tout joyeux, ne manquèrent pas de visiter les beaux joujoux du petit monsieur. Firmin ayant aperçu, près de lui, une boîte pleine de bonbons, se laissa tenter, et la mit dans sa poche sans que personne le vît.

Les trois mois expirés, le laboureur fit mettre à ses enfans leurs plus beaux habits, et se rendit au château. Le seigneur les attendoit. «Venez, mes petits amis,» leur dit-il, recevoir le prix de votre sagesse; mais auparavant, il faut que je sache ce qu'est devenue une boîte qui manque ici; et il leur montra une note exacte de tout ce qui étoit sur la table. Firmin rougit prodigieusement, et son père le regarda d'un oeil courroucé.—Ne cherchez point, monseigneur, dit-il au maître du château, voici le voleur! en montrant Firmin. Celui-ci nia effrontément!… Son père fouilla dans sa poche, et y trouva la boîte; mais elle étoit vide!—Ah! c'est trop fort, dit le seigneur, menteur et voleur!… Je vous plains, bon Jacques, d'avoir un fils qui annonce de si mauvaises inclinations! ne l'amenez jamais ici; je hais les gourmands; mais je crains les menteurs et les voleurs! ensuite s'adressant à Charles et à Jean: Quant à vous, mes petits enfans, qui avez fait des efforts pour vous corriger, je vous donne tout ce qui est sur cette table; vous serez habillés de neuf, et, désormais, je prendrai soin de votre fortune. Vous, Jacques, je vous fais mon fermier: soyez toujours honnête homme.

Jacques, Charles et Jean s'en retournèrent tout joyeux à leur maison. Firmin, chassé du château comme un mauvais sujet, n'osa plus sortir de chez son père; car aussitôt qu'il paroissoit dans le village, les autres enfans le montrant au doigt, disoient: Voici Firmin, le voleur du château! et tous couroient sur lui en criant: Au voleur! au voleur!… Il resta long-temps enfermé, menant une vie bien triste! mais aussi il l'avoit mérité! pourquoi étoit-il menteur et voleur?

L'histoire de Jeannette avoit duré autant que la promenade. A son retour, Mimi causa avec sa poupée; elle parla des enfans du laboureur: As-tu entendu, Zozo, ce qu'a dit ma bonne? ce monsieur Firmin le voleur!… oh! que c'est vilain de voler, et puis encore de mentir!… si cela t'arrive jamais, tu ne seras plus ma petite fille! Mais à propos, pourquoi donc restois-tu toujours derrière ma bonne? cela n'est pas bien! il falloit te prendre par la main pour te faire avancer; et puis tu as eu de l'humeur, après l'histoire, parce que tu ne voulois pas encore revenir à la maison, et Jeannette s'est fâchée! Si tu recommences encore, tu seras en pénitence, je t'en avertis.

La paix étant faite entre Mimi et Zozo, on vint chercher Mimi pour l'habiller, parce que madame Belmont allait dîner en ville, et l'emmenoit avec elle.